‹ Aglavaine et SélysetteChapitre 10 sur 20 · SCENE III Au pied d'une tour · texte numérisé non relu

SCENE III Au pied d'une tour

Entrent Aglavaike et Méléandre.

Je lai vue tout à l'heure, au sommet de la tour, entourée de mouettes qui poussaient de grands cris. Elle y monte sans cesse depuis deux ou trois jours: et je ne sais ce que cela fait passer par moments sur mon àme...

Elle semble, en même temps, plus inquiète et moins triste, et Ton dirait que quelque chose se prépare dans ce petit cœur si profond...

MELÉANDRE

Il me semble en effet qu'elle sourit de nouveau à son ancienne petite vie de Sélysette... N'as-tu pas remarqué qu'elle chante et qu'elle devient plus belle?... Elle marche devant nous comme si une lumière imprévue l'éclairait. . . Ne vaudrait-il pas mieux ne pas parler de ton départ avant qu'elle soit plus calme, et attendre que ce qui la transforme s'affermisse dans son

AGLAYAINE

Non; je veux le lui dire aujourd'hui...

Mais comment le lui diras-tu ; et ne crains-tu pas que l'enfant qui est déjà si près de nous et ne vit plus qu'en toi, malgré toutes ses larmes, ne

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souffre à te voir t'en aller, ce que tu souffrirais toi-même, si un être plus beau que toi, sacrifiait ainsi sa destinée à une destinée qui ne vaut pas la sienne?...

Nous n'avons pas le droit de peser la destinée des autres, Méléandre...

Et puis, si je restais ici, je ne serais plus aussi belle que l'enfant: et j'aime mieux être belle loin de toi que de devenir moins belle dans tes bras, puisque tu ne m'aimerais plus autant si je n'étais plus aussi belle... Mais j'ai songé aussi à ce qu'il faut lui dire; et d'abord j'avais eu la pensée de mentir pour qu'elle ne souffrit pas... Ne souris pas. mon Méléandre... Il est vrai que je suis si peu femme d'ordinaire, que tu ne pouvais pas t'imaginer que je possède aussi, tout au fond de

moi-même, la petite sagesse indirecte de la femme et que je sais mentir aussi bien que mes sœurs, lorsque l'amour déclare qu'il est nécessaire de mentir . . . Je croyais donc lui dire que je ne t'aimais plus, que je m'étais trompée, que tu ne m'aimais plus non plus, et puis mille petites choses qui m'eussent diminuée en elle, de sorte que ses regrets eussent diminué d'autant. Mais vraiment, devant ses grands yeux purs, j'ai senti que ce n'eût pas été possible, puisque ce n'eût pas été beau... Et ne vaut-il pas mieux qu'on pleure à cause d'un acte noble que de devoir sa joie à quelque chose oui n'augmente pas l'âme?... Ecoute... Je l'entends qui descend en chantant l'escalier de la tour... Retire-toi, Méléandre; il faut que je lui parle seule, car elle me dit des choses qu'elle ne peut pas encore te dire ; et

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puis la vérité ne descend de son ciel le plus beau que lorsqu'elle peut descendre entre deux êtres qui sont seuls...

Sort Mêlé andre. Un silence, puis on entend la voix de Séltsettk qui rapproche graduellement.

Quand ramant sortit J'entendis la porte Quand V amant sortit, Elle avait souri.. .

Ma is q u a n d il ren tra , J'entendis la lampe Mais quand il rentra, Une autre était là ...

Et j'ai vu la mort J'entendis son âme Et j'ai vu la mort Qui l'attend encore...

Entre Séltsette.

Oh! Sélvsette, que tes yeux sont clairs et sont grands ce matin ! . . .

SÉLYSETTE

C'est parce que j'ai eu une belle pensée, Aglavaine...

Dis-la-moi, Sélvsette, il ne faut pas qu'on cache une belle pensée ; car cela réjouit tout le monde. . .

SÉLYSETTE

Je ne puis pas encore te la dire, Aglavaine...

Dis-la-moi tout de même, Sélvsette, je pourrai peut-être taider...

SÉLYSETTE

Voilà tout juste ce qui me tourmente, Aglavaine, je voudrais la dire à quel-

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qu'un, parce que seule, je ne sais pas. .. mais si je disais mou idée, elle ne serait plus aussi belle.. .

Je ne sais pas ce que cela peut être, Sélvsette, il me semble, au contraire, qu'une idée qui est belle devient plus belle encore lorsque d'autres l'admirent. . .

SELYSETTE

Ah! voilà, Aglavaine î... la petite Sélvsette a son secret aussi, qu'elle saura bien garder. . . Mais qu'aurais-tu fait à ma place si tu avais été la petite Sélvsette et qu'une autre Aglavaine encore plus belle que toi, fût venue un

beau iour embrasser Méléandre ?

Je crois que j'aurais taché d'être heureuse, comme si quelqu'un eût

apporté plus de lumière dans la maison, et j'aurais tâché de l'aimer comme tu m'aimes, Sélysette...

SÉLYSETTE

Tu n'aurais pas été jalouse ?

AGLAYAINE

Je ne sais, Sélysette... tout au fond de moi-même et un instant peut-être. . . mais j'aurais reconnu que ce n'était pas bien, et j'aurais tâché d'être heureuse...

SÉLYSETTE

Je suis sur le point d'être heureuse, Aglavaine...

AGLAYAINE

Il ne faut plus que tu sois malheureuse une minute, Sélysette...

SÉLYSETTE

Je serais tout à fait heureuse si

j'étais sûre que mon idée fût bonne...

AGLAYALVE

Pourquoi ne serait-elle pas bonne, puisqu'elle te rend heureuse?...

SÉLYSETTE

C'est si difficile à savoir, Aglavaine, et je suis toute seule...

Mais pourquoi ne pas me la dire.

je suis sure que je pourrais f aider...

SÉLYSETTE

Oui. oui: tu m'aiderais .. mais je veux que tu m'aides sans le savoir...

Tu veux donc me cacher quelque chose. Sélvsette ?...

SÉLYSETTE

Je te cache quelque chose, mais

pour te le montrer quand ce sera très beau...

AGLAYAINE

Quand sera-ce très beau ?

SÉLYSETTE

Quand je saurai... quand je saurai...

la petite Sélvsette peut être belle aussi... tu verras, tu verras... Oh !

vous allez m'aimer tous les deux bien plus fort...

Est-ce qu'on peut t'aimer davantage, Sélvsette ?...

SÉLYSETTE

Comme je voudrais savoir ce que tu ferais à maplace ! . . .

Je suis prête à le dire, Sélvsette...

12$ AGL.VYAINE ET SÉLYSETTE

SÉLYSETTE

Si je te le disais ce ne serait plus la même chose, et tu ne pourrais pas me dire la vérité...

X'ai-je pas toujours dit la vérité ?

SÉLYSETTE

Oui, je sais; mais ici tu ne pourrais pas me la dire...

Tu es bien étrange ce matin, Sélysette, et tu dois prendre garde, tu pourrais te tromper. . .

SÉLYSETTE

Non, non; laisse-moi tembrasser, Aglavaine... plus je t'embrasserai et plus je serai sûre de ne pas me tromper...

Je ne t'ai jamais vu les veux plus clairs que ce matin, ma petite Sélysette... on dirait que ton âme est ivre dans ton corps...

SÉLYSETTE

Tes yeux sont plus clairs eux aussi, Aglavaine, et cependant tu voudrais les cacher...

AGLAYAIXE

J'ai aussi quelque chose à te dire,

SÉLYSETTE

Oh! qu'est-ce donc, Aglavaine?...

on dirait que tu n'oses pas non plus... est-ce peut-être la même chose ?...

AGLAVALXE

Quelle chose, Sélysette ?...

J30 AGL.VVAINK ET SÉLYSETTE

SÉLYSETTE

Rien, rien... je bavarde, je bavarde... mais dis-moi tout de suite ce que c'est...

J'ai peur que cela ne t'attriste, Sélysette, et cependant cela devrait te rendre heureuse...

SÉLYSETTE

Je ne pleurerai plus jamais, Aglavaine...

AGLAVAINE, lui saisissant le bras.

Qu'est-ce encore, Sélysette ? tu dis cela d'un air qui semble bien étrange. . .

SÉLYSETTE

Mais non, mais non... je ne pleurerai plus, voilà tout; n'est-ce pas naturel ?

AGLAYAIXE

Laisse-moi regarder clans tes veux. . .

SÉLYSETTE

Regarde, regarde... qu'y vois-tu?

AGLAYAIXE

On a beau soutenir que notre âme s'y montre, lorsqu'on regarde, on dirait qu'elle fuit. . . Et quand je plonge ainsi avec toutes mes craintes, que je n'ose pas dire, dans F eau pure de tes veux, il semble que c'est eux qui m'interrogent et me disent en tremblant : « Qu'y lis-tu?», au lieu de répondre à une question que je ne peux pas faire...

Un silence .

SÉLYSETTE

AGLAYAIXE

Sélvsette ?...

SÉLYSETTE

Qu'avais-tu à me dire ?...

AGLAYAINE

Viens dans mes bras, ma petite Sélysette, à qui j'ai failli prendre, hélas ! tout ce qu'elle possédait...

SÉLYSETTE

Tu es triste, Aglavaine ?. . .

Non, je ne suis pas triste, car tu vas être heureuse...

SÉLYSETTE

Il v a de grosses larmes que je veux essuyer...

Ne t'en inquiète pas, ma Sélysette; et si tu pleures aussi, j'essuierai tes veux avant les miens. . . Assevons-nous

ici, sur le seuil de ta tour, afin que je t'embrasse mieux, comme le soir où nous nous sommes parlé pour la première fois... te rappelles-tu ce soir au bord des réservoirs ? Il y a plus d'un mois, ma pauvre Sélysette; bien des choses sont mortes, bien des choses sont nées, et l'àme y voit un peu plus clair. Donne-moi tes lèvres, Sélysette, afin que je t'embrasse aussi humainement qu'un être humain peut embrasser un être humain... Nous n'aurons plus beaucoup de moments comme ceux-ci, car je m'en vais demain, et tout ce que l'on fait pour la dernière fois semble, à nos pauvres coeurs, si profond et si grave. . .

Tu t'en vas demain ?

Oui, demain, Sélysette; et c'est cela

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que j'avais à te dire... j'avais voulu d'abord te le cacher et te mentir peutêtre afin de retarder ta peine...

mais je te vois si belle et je t'aime si haut, que je n'ai pas le cœur de t'épargner une souffrance qui te rapproche encore de nous... Et puis, lorsque des êtres ont essayé de vivre un peu selon la vérité et la beauté de 1"; comme nous avons vécu tous les trois ce mois-ci. l'atmosphère est chai:

et l'on ne peut plus dire une ch qui n'est pas vraie. . . Quand j'ai pensé à toi. j'ai senti tout de suite que ce n'eût pas été possible... Et c'est pourquoi je viens te dire que je m'en vais demain pour que tu sois heureuse, et je viens te le dire simplement, afin que tu saches bien ce que je souffre en m'en allant ainsi, et que tu aies ta part du sacrifice : car nous faisons tous trois un sacrifice à quelque chose qui

n'a même pas de nom, et qui pourtant est bien plus fort que nous... Mais n'est-ce pas étrange, Sélysette? je t'aime, j'aime Méléandre, Méléandre m'aime, il t'aime aussi, tu nous aimes l'un et l'autre, et cependant nous ne pourrions pas vivre heureux, parce que l'heure n'est pas encore venue où des êtres humains peuvent s'unir ainsi... Et je m'en vais en te priant d'accepter ce départ du même cœur dont je l'offre... En l'acceptant ainsi, ma pauvre Sélysette, tu feras une chose aussi belle que celle que je fais, et un sacrifice peut-être plus grand que le mien; puisque celui pour qui Ton se dévoue n'est pas aussi heureux que celui qui s'est dévoué... Je t'aime, ma Sélysette, et je veux t'embrasser le plus étroitement que je pourrai...

Ne te semble-t-il pas quand nous sommes ainsi dans les bras l'une de

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l'autre et dans la vérité la plus simple de l'âme, ne te semble-t-il pas que nous touchons à quelque chose qui est plus grand que nous3...

SELYSETTE

Ne pars pas demain. Agi avanie...

Pourquoi ne pas partir demain, puisqu'il faudra partir?...

SELYSETTE

Je te demande de ne pas t'en aller avant que je le dise...

AGLAYAINE

Tu le diras bientôt ?.

SELYSETTE

Oui, maintenant je suis sûre...

Méléandre sait-il ce que tu viens de dire?

Oui.

SÉLYSETTE

Je ne suis plus triste, Aglavaine...

Qu'aurais-tu fait, Sélysette, si je m'en étais allée sans rien dire?

SÉLYSETTE

Je t'aurais poursuivie et t'aurais ramenée, Aglavaine. . .

Et si tu ne m'avais pas retrouvée?

SÉLYSETTE

Je t'aurais cherchée toute ma vie, Aglavaine . . .

J'ai peur que tu ne t'en ailles avant

moi, Sélysette, et que ce ne soit là l'idée dont tu parlais tantôt...

Ce serait une idée malheureuse, Aglavaine, et maintenant j'ai une idée heureuse... J'avais cru, moi aussi, m'en aller sans rien dire, mais maintenant...

Mais maintenant, tu ne t'en iras pas ?

SÉLYSETTE

Non, non; mon Aglavaine, je ne sortirai pas de ce château...

C'est du fond de ton âme que tu me le promets ?

SÉLYSETTE

C'est du fond de mon âme et sur mon bonheur éternel, Aglavaine...

AGLAYAIXE

Je ne sais s'il n'eût pas mieux valu que je ne fusse pas venue...

SELYSETTE

Si tu n'étais pas venue, je n'aurais jamais été malheureuse ni heureuse, je n'étais rien du tout...

AGLAYAIXE

Qui sait s'il est permis d'éveiller ceux qui dorment; surtout quand le sommeil est innocent et doux. . .

SELYSETTE

Il faut bien que ce soit permis, Aglavaine, puisqu'ils ne veulent plus se rendormir... Je voudrais me cacher lorsque je songe au temps où je ne voyais rien... J'embrassais Méléandre comme une petite aveugle et je ne savais pas... Est-ce que c'est de ma faute si je suis toute petite?... Mais

140 AGLAVAINE ET SÊLY9ETTE

maintenant... Il dormait cette nuit et je le regardais... puis... Je peux te le dire. Aglavaine?...

AGLA VAINE, l'embrassant.

Sélysette. ma petite Sélysette...

SÉLYSETTE

Puis, je l'ai embrassé sans qu'il se réveillât... Je voyais en même temps les étoiles dans le bleu des fenêtres ; et c'était tout à fait comme si toutes ces étoiles fussent venues d'elles-mêmes faire du ciel dans mon âme... Oh! ma pauvre Aglavaine. tune sauras jamais car tu savais d'avance... Mais pouvoir dire, les yeux ouverts, mais pouvoir dire «je t'aime » à quelqu'un que l'on aime!... Je comprends... Je ne sais pas pourquoi je voudrais m'en aller ou mourir tout le temps... Je suis heureuse et je voudrais mourir pour être plus heureuse...

Il e-^t bien dangereux de songer à la mort quand on est trop heureuse. ..

Faut-il que je l'avoue?... J'ai eu peur un instant que l'idée dont tu parlais tantôt...

SÉLYSETTE

Oui...

J'ai eu peur qu'elle ne fût cette idée.. .

SÉLYSETTE

Sois sans crainte, Aglavaine, ce serait là l'idée d'une toute petite fille. ..

Oui, ce serait l'idée des petits cœurs aveugles, qui ne peuvent prouver l'amour que par la mort. . . Il faut vivre au contraire quand on 'aime ; et

plus on aime, plus il faut que Ton vive... Et puis je savais Lien que tu nous aimais trop pour nous aimer ainsi. .. Et pour peu qu'on y songe, si l'on voulait vraiment le malheur de deux êtres, on ne pourrait pas faire une chose plus cruelle que de placer ainsi une mort innocente entre eux deux. . .

SÉLYSETTE Veux-tu que je t'avoue quelque chose à mon tour, Aglavaine?

AGLAYAIXE

Il faut tout avouer, comme j'ai tout avoué, ma petite Sélysette... c'est si bon quand il n'y a plus rien entre deux êtres, fût-ce même une fleur, derrière laquelle puisse se cacher une pensée qu'on ne partage pas...

SÉLYSETTE J'y avais songé un instant...

A mourir ?

SÉLYSETTE

Oui ; il y a quelque temps. . . Mais je me suis dit tout de suite ce que tu viens de dire ; et alors j'ai trouvé autre chose...

Qu'as-tu trouvé ?

SÉLYSETTE

Oh! c'est tout autre chose, et c'est du côté de la vie... Mais ce n'est pas encore le moment de le dire... Tu verras... Je t'embrasse, Aglavaine.. .

je ne sais ce que j'ai... on dirait que mon âme... — Est-ce toi qui l'as dit? — On dirait que mon âme est ivre dans son corps. . . Et puis, je sais enfin ce que tu ferais à ma place...

Elle sortent enlacées.

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