‹ Aglavaine et SélysetteChapitre 9 sur 20 · AGLA VAINE · texte numérisé non relu

AGLA VAINE

Quand je suis arrivée, Méléandre, il me semblait que tout était possible et que personne n'allait souffrir...

Mais je vois aujourd'hui que la vie ne veut pas obéir à nos plus beaux projets... Et je sais en même temps que si je restais près de toi lorsque d'autres en souffrent, je ne serais plus ce que tu es, tune serais plus ce que je suis, et notre amour ne serait plus semblable à notre amour...

MÉLÉANDRE

Il est vrai peut-être, Aglavaine...

Et cependant n'aurions-nous pas raison?...

Ah! c'est avoir si peu de chose que d'avoir raison, Méléandre; et je crois qu'il vaut mieux avoir tort toute sa vie et ne pas faire pleurer ceux qui n'ont pas raison... Je sais aussi toutce qu'on pourrait dire ; mais pourquoi nous le dire, puisque nous savons bien que cela ne pourra rien changer à une vérité plus profonde qui n'approuverait pas nos plus belles paroles...

N'écoutons que cela qui ne fait pas de phrases. Ce qui dirige notre vie, malgré toutes nos paroles et toutes nos actions, c'est la simplicité des choses; et Ton se trompe toujours lorsque l'on veut lutter contre ce qui est simple... Qui sait pour quelles raisons nous nous sommes rencontrés lorsqu'il

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était trop tard ; et qui oserait dire que le destin n'est pas la Providence... Aujourd'hui c'est ton âme et la mienne que j'écoute; et ce que nous dirions ne transformerait pas ce que je sens bien qu'elles décident simplement tout au fond de nous-mêmes... Nous sommes si sages en ce moment, mon pauvre Méléandre, que ceux qui nous entendraient par hasard s'en iraient en disant : « Ils s'aiment bien froidement ou ignorent ce que c'est que l'amour véritable », parce que nous nous aimons là où les amants d'une heure ne songent guère à s'aimer...

MÉLÉANDRE 1 enlaçant.

Je t'aime, mon Aglavaine: et c'est ici vraiment que Ton s'aime le mieux. . .

AGLAVAINE, l'enlaçant à son tour.

Je t'aime, mon Méléandre; et c'est

ici vraiment que Ton s'aime pour toujours...

Un silence.

MÉLÉANDRE

Et maintenant, mon Àglavaine, astu songé déjà à ce que sera notre vie quand nous serons ainsi séparés l'un de l'autre, et qu'il ne restera de notre grand amour qu'un petit souvenir qui doit diminuer comme tous les souvevenirs? Que ferai-je ici Tan prochain ? Que feras-tu là-bas Tannée prochaine?... Nous allons fatiguer les journées et les mois à nous tendre les bras dans le vide... Hélas! mon Aglavaine, je ne veux pas pleurer, et pour peu qu'on y songe, il faudrait s'embrasser à se fendre le cœur... Nous avons beau nous dire que nous nous aimerons malgré toutes les années, les forets et les mers qui seront entre

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nous: il y a trop d'instants dans notre pauvre vie où le souvenir le plus doux ne peut plus consoler d'une absence trop longue...

Je sais bien, Méléandre, que cela ne console qu'en paroles de savoir que l'on s'aime, quand on ne se voit pas... Ici. nous pourrions être heureux et là-bas nous serons malheureux à coup sur... Et cependant nous sentons l'un et l'autre que la chose que je fais est la chose qu'il faut faire... Tu pleureras longtemps, je pleurerai toujours, car il ne suffit pas de savoir qu'on a fait une chose belle pour qu'on puisse interdire à ses larmes de monter jusqu'aux yeux... Et cependant si tu savais un mot qui sans rien transformer me défendit de m'en aller, tu ne le dirais pas. . . Il faut bien que Ton souffre

ce que d'autres ignorent, lorsque l'on aime ainsi ce que d'autres n'aiment pas... Il n'y apas de récompense, mon pauvre Méléandre, mais nous n'attendons pas de récompense...

Ils sortent.

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