‹ Aglavaine et SélysetteChapitre 15 sur 20 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Un corridor du château

Entre Sélysette menant la petite Yssaline par la main. Elle aperçoit Aglavaine qui s'avance à sa rencontre, et se cache avec la petite Yssaline derrière un des piliers qui soutiennent les voûtes.

AGLAYAEVE, s'approchant.

Est-ce toi, Sélysette? Pourquoi te caches-tu?

SÉLYSETTE

Je ne sais pas au juste, Aglavaine. . . Je croyais que tu désirais être seule...

186 AGLA.VAINE ET l-LLYSETTE

Où allais-tu, ma Sélysette?... Et voici la petite Yssaline qui me regarde

sournoisement... Vous avez comploté quelque chose?

SÉLYSETTE

Oui, j'ai fait une promesse qu'il faut bien que tienne...

Où entraînais-tu Sélysette, Yssaline?

Yssaline ne répond pas.

Tu ne veux pas le dire? Et si je t'embrassais jusqu'à ce que tu le dises ?

SÉLISETTE

Oh! elle sait déjà garder un secret aussi bien qu'une grande personne...

Je ne sais si c'est à cause du soir

qui tombe, mais tu semblés bien pâle, Sélysette...

SÉLYSETTE Je voudrais t'embrasser, Aglavaine.

Elles s'embrassent longuement.

Oh! tes lèvres sont bonnes et sont douces ce soir, Sélysette...

SÉLYSETTE

Et les tiennes aussi, Aglavaine...

je suis bien plus heureuse... Il y a de la force sur tes lèvres.

Tu semblés éclairée comme une petite lampe, Sélysette...

SÉLYSETTE

Tu n'as pas vu grand' mère ?

AGLAVAINE Non, faut-il que je la voie?

SÉLYSETTE

Non. non. c'est inutile, elle dort en ce moment... Tu allais retrouver Méléandre?

Oui; et toi. Sélvsette?

Quand tu le re verras, tu l'embrasseras à ma place... je suis heureuse quand je songe que c'est toi qui l'embrasses quand je ne suis pas là... je vous aime tellement que je serais jalouse s'il n'embrassait personne...

C'est toi qui deviens la plus belle Sélvsette...

SÉLYSETTE

Oh! cela devient si facile, Aglavaine, quand on sait... Mais tu ne vois donc pas qu'Yssaline s'impatiente et me tire par la main?... Adieu, mon Aglavaine, tu me verras plus tard...

Elle sort avec la petite Yssaline et on l'entend chanter, tandis qu'elle s'éloigne.

Mais quand il rentra [J'entendis la lampe) Mais quand il rentra Une autre était là ...

Et j'ai vu la... Ah ! ah! ...

Le chant cesse brusquement et Aglavaine sort à son tour.

SCEXE VII

Au sommet de la tour .

Entrent Sélysette et la petite Yssali.ne. SÉLTSETTE

Et maintenant c'est l'heure, ma petite Yssaline, je ne descendrai plus pour leur sourire encore... Il fait froid sur la tour ; et c'est le vent du nord qui fait briller ce soir les vagues de la mer... on ne voit plus les fleurs, on n'entend plus les hommes et tout est bien plus triste que ce matin. . .

YSSALLXE

Et l'oiseau, où est-il, petite sœur?

SELYSETTE

Il faut attendre que le soleil soit descendu tout au fond de la mer, et que toute lumière soit morte à l'horizon, car il a peur de la lumière ; et le soleil et lui ne se sont pas encore rencontrés:.:

YSSALIXE

Et s'il y a des étoiles, petite sœur?

SELYSETTE

Et s'il y a des étoiles?.:.

Regardant le ciel.

Il n'y a pas encore d'étoiles dans le ciel, mais elles sont prêtes à le percer de toutes parts, et il faut se hâter, car quand elles seront là, ce sera plus terrible...

YSSALDŒ

J'ai bien froid, petite sœur...

SÉLYSETTE

Asseyons-nous ici, contre le mur qui nous abritera du vent, en attendant que la dernière ligne rouge se soit éteinte sur la mer. . . Vois-tu comme le soleil s'enfonce lentement?... Quand il n'y sera plus, j irai voir... Laissemoi f envelopper de monécharpe blanche, je n'en ai plus besoin...

YSSALINE

Tu m'embrasses trop fort, petite sœur...

SÉLYSETTE

C'est que je suis trop heureuse, Yssaline ; je n'ai jamais été plus heureuse qu'aujourd'hui... Mais regarde-moi bien. . . Ne suis-je pas plus belle qu'autrefois?... Je souris, je souris, je le sens... et toi, tu ne me souris pas ?

YSSALÏNE

Non, tu parles trop vite, petite sœur . . .

SÉLYSETTE

Est-ce que je parle vite?... C'est que je suis pressée...

YSSALINE

Oui, et puis tu déchires toutes mes fleurs...

SÉLYSETTE

Quelles fleurs ? — Oh ! celles-ci . . . J'oubliais qu'elles t'appartenaient...

YSSALINE

Je ne veux pas que tu pleures, petite sœur. ..

SÉLYSETTE

Mais je ne pleure pas, ma petite Yssaline... Mais c'est cela surtout qu'il ne faut pas s'imaginer... C'est à force

104 AGLAYAINE ET SÉLYSETTE

de sourire que j'ai l'air de pleurer. . . TSSÀLINE

Alors, pourquoi tes yeux font-ils comme s'ils pleuraient ?...

SÉLYSETTE

Je ne peux pas savoir tout ce que font nos yeux... Mais retiens bien ceci : si tu dis à quelqu'un que je te semblaîs triste, tu seras punie très longtemps...

YSSALIXE Pourquoi ?

Pour des raisons que tu sauras un jour... Et puis, il ne faut pas m'interroger ainsi, tu n'es qu'une petite chose qui ne peut pas encore comprendre ce que d'autres comprennent... Je ne comprenais pas non plus à ton âge, et

même longtemps après... Je fais ceci, je fais cela, et ce n'est pas du tout ce que tu vois qui importe le plus. . . Voistu, ma petite Yssaline, je ne peux pas le dire, et cependant j'aurais besoin de le dire à quelqu'un, parce que c'est si triste quand on est seule à le savoir...

YSSAEINE

On ne voit presque plus le soleil, petite sœur...

SÉLYSETTE

Attends, attends encore, ma petite Yssaline, car autre chose approche à mesure qu'il s'éloigne, et j'y vois bien plus clair à mesure qu'elle approche. . . Je ne sais plus si j'ai bien fait de te mener sur cette tour; et cependant, il fallait bien que quelqu'un vînt ici, car il en est qui voudront tout savoir, et qui seront heureux pourvu qu'ils ne

196 ÀGLAYAIJHE ET SÉLYSETTE

sachent pas... A présent, petite sœur, tout ce que je te dis, tu ne le saisis pas... Oui, mais un jour viendra où tu saisiras tout, et où tu verras tout ce que tu ne vois pas pendant que tu le vois... Alors tu seras triste et tu ne pourras oublier ce que tes pauvres veux apercevront tantôt ... Et cependant ne faut-il pas que tu voies sans comprendre, afin que d'autres aussi ne le comprennent pas?... Mais tu ne pourras pas f empêcher de pleurer lorsque tu seras grande, et cela pèsera peutêtre sur ta vie.. . Et c'est pourquoi, je te demande de me pardonner aujourd'hui sans comprendre, ce que tu souffriras [dus tard en comprenant trop bien . . .

YSSALINE

Les troupeaux rentrent, petite sœur...

SELYSETTE

Et demain les troupeaux rentreront aussi, Yssaline.

YSSALINE

Oui, petite sœur. ..

SELYSETTE

Et demain les oiseaux chanteront aussi...

YSSALINE

Oui, petite sœur...

SELYSETTE

Et demain, les fleurs fleuriront aussi...

YSSALINE

Oui, oui, petite sœur...

SELYSETTE

Pourquoi faut-il que ce soit la plus jeune. ..

198 AGLAVAINE TT SELYSETTE

YSSALINE

Il n'y a plus qu'une petite ligne rouge, petite sœur...

SÉLYSETTE

Tu as raison: il est temps... C'est toi-même qui m'y pousses: et les étoiles aussi s'impatientent déjà...

Adieu, mon Yssaline. je suis très, très heureuse...

YSSALINE

Moi aussi, petite sœur, hàte-toi. les étoiles vont yenir...

SÉLYSETTE

Sois sans crainte, Yssaline, elles ne me verront plus... Lèye-toi, assiedstoi dans ce coin, et laisse-moi serrer les bouts de mon éeharpe autour de ta poitrine, car le vent est bien froid... M'as-tu aimée vraiment ? — Non. non, ne réponds pas. je le sais, je le saie

Ib9

Je vais rouler ici ces quatre grosses pierres, afin que tu ne puisses pas Rapprocher de la grande ouverture où je vais me pencher... Si tu ne me vois plus, n'aie pas peur ; c'est qu'il m'aura fallu descendre par un autre côté. .. N'attends pas et descends toute seule par l'escalier de pierre. .. Surtout, ne t'approche pas de ce mur, pour voir ce que j'ai fait... Tu ne verrais plus rien et tu serais punie... Je t'attendrai en bas... Embrasse-moi, Yssaline, tu diras à grand'mère . . .

YSSALINE

Que faut-il lui dire, petite sœur ?...

SÉLYSETTE

Rien, rien... Je croyais que j'avais oublié quelque chose...

Elle s'avance vers le mur en ruine du côlé de la mer et se penche.

Oh ! la mer semble froide et profonde ! . . .

YSSALINE

Petite sœur ?

SÉLYSETTE

Il est là, je le vois. . . Ne bouge pas. . .

YSSALINE

Où est-il?...

Attends... attends... Il faut que je me penche encore... Yssaline ! Yssaline ! . . . les pierres tremblent ! . . . Je tombe!... Oh!...

Un pan de la muraille cède. On entend le bruit d'une chute, un faible cri d'angoisse. Ensuite un long silence.

YS SALINE, se levant tout en pleurs.

Petite sœur ! . . . petite sœur î . . . Où es-tu ?. . . J'ai peur, petite sœur ! . . .

Elle sanglote toute seule au sommet de la tour.

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