‹ Aglavaine et SélysetteChapitre 14 sur 20 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Un appartement du château.

On découvre Méligrane endormie. Entrent Sély

SETTE et LA PETITE YsSALINE.

SÉLYSETTE, réveillant Méligrane.

Grand'mère...

MÉLIGRANE

Enfin, te voilà de retour, Sélysette. . . Tu t'es bien fait attendre...

SÉLYSETTE

Pardonne-moi, grand'mère, je crois que je n'ai pas été assez douce tout à l'heure...

MELIGRAXE

Mais si, mais si, ma Sélysette, tu as été très douce... Qu'est-il donc arrivé ? Tu semblés bien troublée ?. . .

SÉLYSETTE

Je ne suis pas troublée, grand'mère, mais j'avais besoin de te dire que je t'aime...

Je le sais, Sélysette, tu me Tas prouvé plus d'une fois dans la vie ; et je n'en ai jamais douté. . .

SÉLYSETTE

Oui, 'grand'mère, je sais bien; mais moi, je ne le savais pas encore...

MÉLIGRANE

Approche-toi davantage, mon enfant, car tu sais que je ne peux pas embrasser ceux que j 'aime puisque mes

pauvres bras ne mobéissent plus...

Embrasse-moi deux fois puisque tu embrasses seule... Tu me semblés étrange aujourd'hui, Sélysette... Et tu ne savais pas encore que tu m'aimais ?...

SÉLYSETTE

Mais si, mais si, je le savais, mais on sait quelquefois si longtemps sang savoir... Puis, un jour, on se dit qu'on n'a pas été bonne, qu'on aurait pu faire davantage et qu'on n'a pas aimé comme il fallait aimer . .. Et l'on voudrait recommencer avant qu'il fût trop tard. . . Je n'ai plus de père ni de mère, ma mère-grand, et j'aurais oublié ce que c'est qu'une mère si tu n'avais pas été là... Mais tu n'as pas abandonné ta petite Sélysette, et j'étais si heureuse de savoir où aller quand j'étais malheureuse...

17'l AGLAYAINE ET SÉLYSETTE

MÉLIGRAXE

Mais non, mais non, ma Sélysette; c'est toi qui ne m'as pas abandonnée. . .

SÉLYSETTE

Non, non, grand'mère... Je saisbien

que c'est toi qui ne t'en es pas allée...

MÉLIGRANE

Tu as l'air grave, cette après-midi, Sélysette, et cependant je ne. crois pas que tu sois triste...

SÉLYSETTE

J'ai toujours été si heureuse, ma mère-grand, et maintenant je sais ce que peut être le bonheur...

MÉLIGRANE

Ce n'est pas que tu Taies perdu, Sélysette?

SÉLYSETTE

Au contraire, c'est que je crois l'avoir

trouvé, grand'mère... Et toi aussi, grand'mère, tuas été heureuse?

MÉLIGRANE

Quand cela, Sélysette?

Dans le temps, ma mère-grand...

MÉLIGRANE

De quel temps parles-tu, mon enfant?...

SÉLYSETTE

Je parle du temps de la vie, ma mèregrand...

MÉLIGRANE

J'ai eu des jours mauvais comme tout ce qui vit sur la terre, mon enfant, mais je puis dire que j'ai été heureuse puisque tu n'as jamais quitté notre maison...

SÉLYSETTE

Il ne faut pas que le bonheur dépende de cela, manière-grand... Ainsi tu ne pourrais plus être heureuse si je n'étais plus là3...

MÉLIGRANE

Tu pourras être heureuse quand je ne serai plus là, mon enfant, car il te restera tant de choses quand je n y serai plus...

SÉLYSETTE

Si tu ne m'avais plus il te resterait Aglavaine, ma mère-grand...

Elle n'a jamais dormi sur mes genoux, ma Sélysette...

SÉLYSETTE

Aime-la tout de même, ma mèregrand.

MÉLIGRANE

Je Faillie puisque tu l'aimes, mon enfant ..

SÉLYSEÏTE

Il faut F aimer surtout parée que c'est elle qui m'a rendue heureuse...

Elle est s' belle, elle est si belle, ma mère-gland, que depuis que je la connais dans mon cœur, je vis à ses côtés les yeux mouillés de larmes...

MÉLIGRANE

Que tes mains sont brûlantes aujourd'hui, Sélysette...

SÉLYSETTE

C'est parce que je suistrop heureuse, grand'mère...

MÉLIGRAXE

Je t'aime, ma Sélysette...

178 AGL.VYAINE ET SÉLYSETTE

Tai-je parfois fait de la peine, grand'mère ?

méeigram:

Je ne me rappelle pas, mon enfant. . .

SÉLYSETTE

Si, si, tu dois te rappeler... car on fait de la peine à tous ceux que Ton aime... Mais il faudrait me dire quand je t'ai fait le plus de peine...

MÉLIGRANE

Tu ne m'as fait un peu de peine que lorsque tu pleurais; et lorsque tu pleurais ce n'était pas ta faute... C'est tout ce que je me rappelle. . .

SÉLYSETTE

Tu ne me verras plus pleurer, grand'mère...

MÉLIGRAXE

Tu vois bien, Sélysette, le bonheur va, le bonheur vient entre les hommes comme le balancier d'une horloge, et il ne faut pleurer que le plus tard possible...

SÉLYSETTE

Tu as raison, grand'mère; et lorsque le bonheur vous sera revenu, à eux deux et à toi, ma mère-grand, tu les réuniras un soir autour de toi ; et puis tu leur diras l'histoire d'une toute petite fille...

MÉLIGRAXE

Que dis-tu, Sélysette?

SÉLYSETTE

Rien, rien, grand'mère... Je songeais à des temps où j'étais toute petite...

MÉLIGRANE

Et moi aussi, je songe souvent à ces

temps-là, ma fille Je n'étais pas

encore malade et je pouvais te porter dans mes bras ou te suivre ... Tu allai s . tu venais, tu riais par les salles, puis tu ouvrais les portes en criant d'une voix terrifiée : « Elle approche, elle approche, elle est là! » Et Ton ne savait pas de qui tu entendais parler en t' effrayant ainsi ; tu ne le savais pas toimême; mais je feignais aussi une grande terreur et je t'accompagnais par les longs corridors jusqu'au seuil du jardin. . . Tout cela, c'était bien peu de chose et n'avait aucun but, mon enfant, mais on se comprenait et Ton souriait jour et nuit... Et c'est ainsi que grâce à toi j'ai été mère une seconde fois, quand je n'étais plus belle ; t tu sauras un jour que les femmes ne

se lassent jamais d'être mères, et qu'elles berceraient la mort même, si elle venait dormir sur leurs genoux.. .

Mais tout passe peu à peu, Sélysette, et les plus petites deviennent grandes . . .

SÉLYSETTE

Je le sais bien, grand'mère, et les douleurs aussi passent, passent et s'en vont... Mais la beauté demeure et d'autres sont heureux. . .

MÉLIGRANE

Qui t'a dit cela, mon enfant?

SÉLYSETTE

C'est Aglavaine qui me dit tout cela, ma mère-grand.. .

MÉLIGRANE

Que tes yeux sont brillants aujourd'hui, Sélysette...

182 ACLAYAINE ET SELYSETTE

SELYSETTE, étouffent un saiitrl<jt .

C'est parce que j'aime tout le monde, ma mère-grand*. . .

MÉLIGRANE

Je crois que tu pleures, mon enenfant?...

SÉLTSETTE

Non. non, je ne pleure pas... ou si je pleure un peu. c'est de joie que je pleure...

méligra:\t.

Embrasse-moi. Sélysetfte», emèraase-

moi plus fort et reste auprès de moi...

YSSALINE

Petite sœur, je vaudrais que l'on m'embrasse aussi...

SELYSETTE, écartant doucement la petite

I^saLINE

Non, non, mon Yssaline. lai--*-

moi l'embrasser toute seule, aujourd'hui... le jour viendra bientôt où l'on t'embrassera toute seule à ton tour...

adieu, grand'mère, adieu...

MÉLIGRANE

Sélvsette ! . . . qu'y a-t-il ?. . . où vastu?...

SÉLYSEÏTE, se dégageant.

Adieu, grand'mère, adieu...

MÉLIGRANE

Sélvsette, reste ici... Je ne veux pas ... Je ne veux pas que tu t'en ailles . . .

Elle fait de grands efforts inutiles pour se lever et étendre les bras.

Je ne peux pas, je ne peux pas. . . tu vois bien, Sélvsette...

SÉLVSETTE

Je ne peux pas non plus grand'

AGLAVAIXE ET SELYSETTE

mère... adieu, grand'inère... dors en paix cette nuit et ne fais pas de mauvais rêves. . .adieu, grand'inère, adieu.. .

Elle sort précipitamment entraînant la. petite YssALiNEpar la main.

MELIGRANE

Sélysette ! . . . Sélysette...

On l'entend sangloter doucement dans lobcurité qui s'élève.

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