SCENE III
Un appartement dans le château.
On découvre au fond de la salle et dans l'ombre Méligrane et Sélysette.
MELIGRANE
Tu n'en peux plus, ma pauvre Sélysette, ne dis pas non; ne secoue pas la tête en t'essuyant les yeux...
SÉLYSETTE
Mais, grand'mère, je te dis que je pleure parce que je suis heureuse...
On ne pleure pas ainsi lorsque l'on est heureuse...
h2 AGLAYAI.NE ET SKLÏSETTE
SÉLYSETTE
Mais si, Ton pleure ainsi, puisque je pleure ainsi...
MÉLIGRANE
Ecoute-moi, Sélysette... J'ai écouté tantôt tout ce que tu m'as dit au sujet (TAglavaine... Je ne sais pas parler comme elle... Je suis une vieille femme qui ne sait pas grancTchose, mais j'ai souffert aussi, je n'ai que toi au inonde, je suis près du tombeau, et tout cela, vois-tu, montre des vérités qui ne sont peut-être pas aussi belles que celles dont nous parle Aglavaine, mais ce ne sont pas toujours les plus belles vérités qui ontraison contre des vérités plus simples et plus vieilles... Je ne vois qu'une chose, ma pauvre Sélysette, c'est que malgré les sourires que tu montres, tu palis, et tu pleures dès que tu te
crois seule... Il ne faut pas lutter ainsi contre ses propres forces... On a beau se dire que les larmes ne sont pas raisonnables ou qu'elles ne sont pas belles; lorsqu'on est arrivé à la fin de sa vie, on a vu trop souvent qu'elles seules ont raison... Il y a, je le sais, bien des choses qui sont plus belles que les larmes; et bien souvent il vaudrait mieux ne pas pleurer... Mais quand on ne peut plus s'empêcher de pleurer, il faut croire à la vérité de ses larmes ; il faut se dire qu'il y a en elles quelque chose qui est plus vrai encore que les plus belles choses qu'on voit au-dessus d'elles...
car, vois-tu, Sélysette, c'est souvent le destin qui parle par nos larmes et c'est du fond de l'avenir qu'elles montent dans nos yeux...
Aglavaixe entre par le fond de la salle, sans qu'elles l'aperçoivent.
Tu as pleuré longtemps, ma pauvre Sélvsette, et tu sais bien que tu ne pourras pas t'empêcher de pleurer...
A quoi veux-tu qu'aboutisse tout ceci ? J'ai réfléchi patiemment dans mon coin, et je tache de parler de sangfroid, malgré ce que je souffre à te voir injustement souffrir... Il n'y a pas deux solutions humaines à ces tristesses ; et il faut bien que Tune de vous deux meure ou que l'autre s'en aille... Et qui doit s'en aller si ce n'est celle que le destin a fait venir trop tard?...
SELYSETTE
Pourquoi n'est-ce pas celle qui est venue trop tôt?
AGLAYAIXE, s'avançant.
On ne vient pas trop tôt, ma pauvre Sélysette... on vient à l'heure dite, et je crois que grand'mère a raison...
SÉLYSETTE
Si grand'mère a raison, nous serons malheureuses...
AGLAVAIXE
Et si grand'mère a tort, nous pleurerons aussi... Que veux-tu Sélysette, on n'a le plus souvent que le choix de ses larmes, et si je n'écoutais que ma pauvre sagesse, je te dirais qu'il faut qu'on choisisse les plus belles ; et les plus belles ici sont celles que tu versais... Mais depuis quelques jours, je suis inquiète aussi; et je me suis dit plus d'une fois que, sous les vérités qu'on peut atteindre, il faut bien qu'il y ait une vérité plus grave, qui attend son moment tout au fond de nous-mêmes, et dont toutes nos paroles n'altèrent pas le sourire ou n'essuyent pas les yeux... et je crois aujourd'hui avoir trouvé cette vérité
86 AGLAYAIXE ET SÉLYSETTE
qui nous ferait agir malgré tous nos efforts... Adieu, ma Sélysette. Embrasse-moi. Il est tard, Méléandre t'attend...
SÉLYSETTE
Tu ne viens pas l'embrasser avec moi, Aglavaine?
AGLAYAIVE
Je ne l'embrasserai plus, Sélysette, je t'embrasserai seule quand nous serons ensemble, et je pourrai lui dire tout ce qu'il faut lui dire, comme si je l'embrassais lui-même. . .
SÉLYSETTE
Qu'y a-t-il, Aglavaine ? Tes yeux brillent, tu me caches quelque chose. . .
AGLAYAIXE
Mes yeux brillent, au contraire, parce que je ne cache plus rien,
Sélvsette... J'ai reconnu tantôt qu'il t'aimait bien plus profondément qu'il ne croyait le faire...
SELYSETTE
Il te l'a dit?...
Non ; s'il me l'avait dit, je n'en serais pas aussi sûre...
SÉLYSETTE
Mais toi ; il ne t'aime plus ?...
Il m'aime moins que toi...
SÉLYSETTE
Oh ! ma pauvre Aglavaine ! . . . Mais ce n'est pas possible... pourquoi t'aime-t-il moins ? Que veux-tu que je fasse, Aglavaine ? Il ne faut pas que tu sois seule ce soir, si tu n'es pas heu-
AGLAYAINE ET SELYSETTE
reuse... veux-tu que je reste avec toi ?... Je lui dirai...
AGLAYAINE
Va, va... hàte-toi, Sélysette... je ne serai jamais plus heureuse que ce soir...
Elles s'embrassent en silence et sortent séparément.