‹ Aglavaine et SélysetteChapitre 3 sur 20 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Au fond du parc . Un banc de pierre au bord d'un grand bassin.

On découvre Aglavaine endormie sur un banc et voilée. Entre Sélysette.

SELYSETTE

(( Sélysette, la petite Sélysette, il ne faut pas qu'elle pleure... Il a pitié de moi parce qu'il ne m'aime plus. . . Je ne l'aime plus non plus. . . Ils croient que je vais me tenir bien tranquille; et qu'il suffit de m'embrasser en regardant ailleurs... « Sélysette, la petite Sélysette... » on dit cela très tendrement ; oh ! bien plus tendrement

AGLAYAINE ET SELYSETTE

que d'habitude... Il regarde autre chose quand il m'embrasse maintenant ; ou bien il me regarde en ayant l'air de demander pardon... Et tandis qu'ils s'embrassent, il faut que je me cache comme si j'avais volé... Ils sont sortis ce soir encore; et je les ai perdus de vue... « La petite Sélysette » n'est pas dans le secret... on ne lui parle plus qu'en souriant... on lui donne un baiser sur le front... on lui offre des fleurs et des fruits...

« la petite Sélysette » est protégée par l'étrangère... on l'embrasse en pleurant pour se dire : oh ! la pauvre petite... il n'y a rien à faire... elle ne s'en ira pas. . . mais elle ne verra rien. . . et on se prend les mains quand elle tourne la tète... oui, oui; jusqu'au moment... Patience, patience... « La petite Sélysette » aura son jour aussi. . . Elle ne sait pas encore ce qu'il faut

faire, mais patience, patience, on verra. . .

Apercevant Aglav aine sur le banc.

Us sont là !.. . Ils se sont endormis dans les bras l'un de l'autre ! . . . Oh ! ceci ! . . . oh ! ceci î . . . je vais ! . . . Yssaline, grand'mère !... Il faut qu'on voie ! . . . il faut qu'on voie ceci ! . . . Il ne viendra personne!... Je suis toujours toute seule... .levais...

S'approchant.

Elle est toute seule aussi... est-ce un rayon de lune ou bien son voile blanc?... Elle dort; qu'est-ce que je vais faire?... Oh ! elle ne sait pas!... elle est au bord du réservoir et si elle se retourne elle tombe dans la citerne . . . il a plu... elle s'est voilé la tête mais sa poitrine est découverte... elle est trempée... elle a froid... elle ne connaît pas le pays... est-elle tombée ou

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bien est-elle malade?... oh! elle tremble en dormant... je vais lui donner mon manteau...

Elle recouvre Aglavaine et soulève le voile qui cache le visage.

Elle dort profondément... je crois qu'elle a pleuré... elle n'a pas l'air heureuse... elle n'a pas l'air plus heureuse que moi... elle est pâle; je vois qu'elle pleure aussi... elle est belle... elle est belle quand elle est pâle ainsi... on dirait qu'elle se mêle aux clartés de la lune... il ne faut pas l'éveiller brusquement... elle pourrait prendre peur et tomber dans le puits...

Se penchant doucement.

Aglavaine . . . Aglavaine . . .

AGLAVAINE, s'éveillant.

Ah !... il fait clair...

SELYSETTE

Prenez garde... vous êtes au bord du quai... Ne vous retournez pas, vous auriez le vertige...

Où suis-je ?

SELYSETTE

Au bord des réservoirs d'eau douce du château. . . Vous ne le saviez pas ?. . . vous y êtes venue seule ? il fallait prendre garde, c'est l'endroit dangereux...

Je ne savais pas... il faisait noir...

j'ai vu la haie de buis, puis un banc... j'étais triste et j'étais fatiguée...

SELYSETTE

Avez-vous froid? Fermez donc le manteau...

Qu'est-ce que ce manteau ? — C'est le tien, Sélvsette? — C'est toi qui m'as couverte tandis que je dormais?... — Mais c'est toi qui as froid... Viens ici, que je te couvre aussi... Tu trembles plus que moi...

Se retournant.

Oh ! je vois. . . A présent que la lune s'est levée, je vois l'eau qui reluit entre les deux murailles... Si j'avais fait un mouvement... et c'est toi...

Elle regarde longuement Sélysette et l'embrasse.

SÉLYSETTE

Ne restons pas ici... C'est l'endroit de la fièvre...

Il ne faut jamais faire attendre des

moments comme ceux-ci, Sélysette...

Ils ne reviennent pas deux fois... J'ai vu ton âme, Sélvsette, parce que tu m'as aimée malgré toi tout à l'heure. . .

SÉLYSETTE

Nous allons prendre froid, Aglavaine . . .

AjGLAVAINE

Je t'en prie, Sélvsette, ne tente pas de fuir au moment où tout ce qu'il y a de plus grave dans ton être voudrait venir à moi... Crois-tu que je n'entende pas les efforts qui se font?...

Crois-tu que nous serons jamais plus proches l'une de l'autre ?. . . Ne mettons pas des petits mots d'enfant, des petits mots pareils à des épines entre nos pauvres cœurs... Parlons comme des êtres humains, Sélvsette, comme de pauvres êtres humains que nous sommes, qui parlent comme ils peuvent,

avec leurs mains, avec leurs yeux, avec leur âme, quand ils veulent dire des choses plus réelles que celles que les paroles peuvent atteindre... Croistu que je n'entende pas que ton âme déborde?... Serre-toi contre moi, Sélysette, serre-toi contre moi dans la nuit, laisse-moi f entourer de mes bras ; et ne t'inquiète pas si tu ne peux pas me répondre... Quelque chose parle en toi que j'entends aussi bien que toi-même...

SELYSETTE, fondant en larmes.

Aglavaine pleure aussi, Sélysette...

Elle pleure parce qu'elle t'aime et parce qu'elle non plus ne peut pas dire au juste ce qu'il lui faudrait faire, ce qu'il lui faudrait dire... Nous voici toutes seules, ma pauvre Sélysette, nous

voici toutes seules, à nous serrer l'une contre l'autre dans l'obscurité... et le bonheur ou le malheur qui va nous arriver se décide en nous-mêmes, en ce moment peut-être... Mais personne ne peut le connaître... Et je ne trouve pas autre chose que des larmes pour interroger l'avenir... Je croyais être la plus sage, et quand le moment vient où il faudrait savoir, je sens que j'ai besoin de toi plus que tu n'as besoin de moi... Et c'est pour cela que je pleure, Sélysette, et c'est pour cela que je t'embrasse ainsi, afin de nous rapprocher toutes deux autant qu'on peut le faire de ce qui se décide au fond de nous. . . Je t'ai fait bien du mal, ce matin...

SÉLYSETTE

Non, non; tu ne m'as pas fait de mal...

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AGLAYAIXE

Je t'ai fait bien du mal, ce matin...

Et je voudrais ne plus jamais t'en faire. . . Mais que faut-il donc faire pour ne pas faire de mal à ceux qu'on aime le mieux?... On dirait vraiment que dès qu'on aime un être on le désigne en même temps que soi-même, à des souffrances qui ne l'avaient pas encore aperçu... Et c'est ainsi, que dans le moment même où je sentais que je t'aimais le plus profondément, j'ai donné ce baiser qui était né pour toi et qui t'a fait pleurer pour la première fois...

SÉLYSETTE

J'ai pleuré, Aglavaine; mais je n'étais pas raisonnable... Je ne pleurerai

plus.

AGLAYAINE

Ma pauvre Sélysette, on ne sait pas

au juste quand on est raisonnable...

Il ne faut pas se demander si ceux qui pleurent sont raisonnables ou non, mais simplement ce qu'on peut faire pour qu'ils ne pleurent plus.

SÉLYSETTE, sanglotant.

Qu'y a-t-il, Sélysette, tu es toute tremblante ?

SÉLYSETTE

Je ne t'avais pas encore vue dormir. . .

Tu me verras dormir bien souvent, Sélysette...

SÉLYSETTE

Et puis on ne m'avait jamais rien dit... Non, personne, personne...

Si. si: ma pauvre Sélysette, on t'aura dit sans doute ce que Ion dit à tout le monde ; car tout le monde parle quand il veut ; et tout être a l'occasion d'entendre les paroles nécessaires; mais tu ne savais pas encore écouter.. .

SÉLYSETTE

Ce n'était pas la même chose... Jamais, jamais...

AGLAYAINE

C'est que tu n'écoutais pas, Sélysette, vois-tu, ce n'est pas avec les oreilles qu'on écoute; et ce que tu entends à présent, ce n'est pas avec tes oreilles que tu l'entends vraiment; car au fond, tu n'entends pas ce que je dis, tu entends simplement que je t'aime...

SÉLYSETTE

Je t'aime aussi...

Et c'est pourquoi tu écoutes et tu comprends si bien ce que je ne puis dire... Ce ne sont pas nos mains seules qui sont jointes en ce moment, ma pauvre Sélysette. . . Mais Méléandre t'aime aussi, pourquoi ne l'écoutais-tu pas ?

SÉLYSETTE

Il n'est pas comme toi, Aglavaine. . .

Il est meilleur que moi; et il doit t'avoir parlé plus d'une fois bien mieux que je ne puis le faire. . .

SÉLYSETTE

Non, non; ce n'est pas la même chose... Ecoute, je ne peux pas te

AGLAVAI3E ET SELYSETTE

dire au juste ce que c'est... Quand il est là, je me cache en moi-même... Je ne veux pas pleurer... Je ne veux pas qu'il croie que je comprends... Je l'aime trop...

Dis encore, Sélysette... Je t'embrasserai doucement pendant que tu

me parles. ..

SÉLYSETTE

C'est si difiicile... Tu ne comprendras pas, je ne puis pas le dire...

Si je ne comprends pas ce que tu dis, je comprendrai ce que tes larmes disent...

SÉLYSETTE

Oui, voilà, Aglavaine... Je neveux pas qu'il m'aime pour autre chose. . . Je veux qu'il m'aime parce que c'est moi

seule... Oh! ce n'est pas possible de le dire tout à fait... Je ne veux pas qu'il m'aime parce que je suis d'accord avec lui, ou parce que je puis lui répondre... On dirait que je suis jalouse de moi-même... Tu comprends un peu, Aglavaine ?

AGLAYAIXE

On voit sans peine s'il y a de F eau pure dans un vase de cristal, Sélvsette... Tu avais peur de lui montrer que tu es belle. .. On ne sait pas pourquoi on a souvent cette crainte quand on aime... On désire trop peut-être que les autres devinent... Mais c'est une peur qu'il faut vaincre. . . Puis, vois-tu, Sélysette, à force de se cacher aux autres on finit par ne plus se retrouver soi-même...

SÉLYSETTE

Je ne suis pas raisonnable, Agia-

A&LAVAINE ET SKLYSETTE

vaine, je sais bien... Je veux qu'il m'aime alors même que je ne saurais rien, que je ne ferais rien, que je ne verrais rien, que je ne serais rien...

Il me semble que je voudrais qu'il m'aimât si je n'existais pas... Et alors je cachais, je cachais... Je voudrais cacher tout... Ce n'est pas de sa faute, Aglavaine.. . Et c'est pourquoi j'étais heureuse quand il m'embrassait en haussant les épaules et en hochant la tète. . . Bien plus heureuse que lorsqu'il m'embrassait en m'admirant... Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut qu'on aime, je suppose?...

On ne sait pas comment il faut qu'on aime, Sélvsette... les uns aiment ainsi et les autres ainsi; et l'amour fait ceci, ou l'amour fait cela; et c'est toujours très bien puisque c'est

l'amour... On le regarde au fond de soi, comme un vautour ou comme un aigle étrange dans une cage. . . La cage vous appartient, mais l'oiseau n'appartient à personne... on le regarde avec inquiétude, on le réchauffe, on le nourrit, mais on ne sait ce qu'il va faire, s'il va voler, se meurtrir aux barreaux ou chanter... Il n'y a rien au monde qui soit plus loin de nous que notre amour, ma pauvre Sélysette...

Il faut bien qu'on attende et l'on ne peut qu'apprendre à le comprendre...

SÉLYSETTE

L'aimes-tu, Aglavaine ?

AGLAVAIXE

Qui cela, Sélysette ?

SÉLYSETTE

Méléandre...

AGLAVAIXE ET SEI.YSETTE

Comment ne Faimerais-je pas?

SÉLYSETTE

Mais l'aimes-tu comme je l'aime?

Je tâche de Taimer comme je t'aime, Sélysette.

SÉLYSETTE

Mais si tn l'aimais trop?...

Je crois qu'on ne saurait trop aimer, Sélysette...

YSETTE

Mais s'il t'aime mieux que moi?

Il aimera en toi ce qu'il aimait en

moi, puisque c'est la même chose...

1 n'y a pas un être au monde qui me

ressemble autant que Méléandre.

Comment ne t'aimerait-il pas puisque je t'aime, et comment pourrais-je l'aimer si lui ne t'aimait pas?... Il ne serait plus semblable à lui-même ni à moi...

SÉLYSETTE

Il n'y a rien qu'il puisse aimer en moi... et tu sais tant de choses que je ne saurai jamais, Aglavaine...

ÀGLAYAINE

Embrasse-moi, Séhsette, et croismoi quand je dis que tout ce que je sais, peut-être, ne vaut pas mieux que tout ce que tu crois ne pas savoir. . . Je saurai lui montrer que tu es plus profonde et plus belle qu'il ne croit...

SÉLYSETTE

Tu pourras faire qu'il m'aime encore quand tu es là?

76 AGLAYArNE ET SELYSETTE

S'il ne t'aimait plus parce que je suis ici. je m'en irais tout de suite, Sélvsette...

SELYSETTE

Je ne veux pas que tu t'en ailles...

AGLAYAIXE

Il le faudrait bien, Sélvsette, car je n'aimerais plus...

SELYSETTE

C'est alors que je serais malheureuse, Aglavaine...

Peut-être, Sélvsette...

SELYSETTE

Oh! je commence à t'aimer, à t'aimer, Aglavaine î . . .

AGLAVAIXE

Je t'aime depuis bien longtemps, Sélysette...

SÉLYSETTE

Moi pas ; quand je t'ai vue je ne t'aimais pas; et puis, je t'aimais tout de même... J'ai voulu un moment...

oh! du mal, bien du mal... Mais je ne savais pas que tu étais ainsi... si j'avais été à ta place, j'aurais été méchante...

Non, non; ma pauvre Sélysette...

tout au fond de toi-même tu n'aurais pas été. méchante, mais tu n'aurais pas su comment on pouvait être bonne en étant malheureuse... Tu aurais cru que ton devoir était d'être méchante parce que tu n'avais pas le courage d'être bonne... on souhaite tous les

AGLAVAINE ET SELTSETTE

maux à ceux qui nous offensent; et

puis, au moindre mal qui leur arrive, on voudrait leur donner tout le bonheur que Ton possède, afin qu'ils ne pleurent plus... Mais pourquoi ne pas les aimer avant qu'ils deviennent malheureux? On ne se trompe pas en les aimant d'avance, car il n'y a pas d'être en ce monde qui soit heureux jusqu'à la fin...

SELTSETTE

Je voudrais f embrasser encore une fois. Aglavaine... C'est étrange, au commencement, je ne pouvais pas t'embrasser... Oh! je craignais ta bouche. . . Je ne sais pas pourquoi. . . et maintenant... Est-ce qu'il t'embrasse souvent ?

AGLAVAIXE

LuiD

SÉLYSEÏTE

Oui.

Oui, Sélvsette, et je l'embrasse aussi.

SÉLVSETTE Pourquoi ?

Parce qu'il y a des choses qu'on ne peut dire qu'en s'embrassant... Parce que les choses les plus profondes et les plus pures peut-être ne sortent pas de l'âme tant qu'un baiser ne les appelle pas...

SÉLYSETTE

Tu peux l'embrasser quand je le vois, Aglavaine...

Je ne l'embrasserai plus si tu veuxr Sélvsette.

80 AGLAYAINE ET SÉLYSETTE

SELYSETTE, sanglotant tout à coup.

Et tu peux l'embrasser quand je ne le vois pas...

Elle se penche suri épaule cI'Aglayaine et continue d'y sangloter doucement.

Xe pleure pas, Sélysette, car tu deviens très belle...

SÉLYSETTE

Je ne sais pas pourquoi je pleure...

je ne suis pas malheureuse... Je suis heureuse de Savoir réveillée, Aglavaine...

AGLAYAINE

Je suis heureuse aussi de Savoir réveillée, Sélysette. . . viens, partons. . . Il ne faut pas s'attarder trop longtemps aux endroits où notre àme a été plus heureuse qu'une âme humaine ne peut l'être...

Elle sortent enlacées.

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