ACTE III
chose qui fait comprendre... quoi?...
je n'en sais rien encore, mais je suis plus heureuse que dans le temps où je ne sentais rien sur elle...
MÉLÉANDRE
Tu es bien changée, Sélysette... et moi aussi, j'avais à te parler... je ne retrouve plus ton visage d'autrefois, et les pauvres fleurs de tes joues ne revivent même plus sous mes baisers. . . autrefois tu riais lorsque je t'embrassais ainsi...
SÉLYSETTE
Autrefois je riais plus souvent, Méléandre; mais maintenant je suis bien plus heureuse...
Je ne sais, Sélysette... il arrive parfois que l'âme se croit heureuse, quand c'est le cœur qui n'en peut
94 AGLAVAIXE ET SELYSETTE
plus... Mais laissons tout cela; et dis-moi avant tout ce qui te tourmente ce soir...
SÉLYSETTE Aglavaine s'en va...
MÉLÉÀNDRE
Oui ? — Aglavaine ? Elle te l'a dit ?
SÉLYSETTE
■ Oui...
MÉLÉANDRE
Quand cela0... Et pourquoi s'en - - -
SÉLYSETTE
Elle ne me l'a pas dit... mais il tes sûr qu'elle <'en ira ; puisqu'elle croit aujourd'hui que c'est ce qu'il faut faire... et c'est pourquoi, je me demande s'il n'est pas préférable que ce soit moi qui parte...
MÉLÉANDRE
Qui ? — toi, Sélysette ? — Mais qu'est-il arrivé ?...
Il n'est rien arrivé, Méléandre; et je ten prie, si tu ne veux pas qu'elle pleure sans raison, n'en parle pas à Àglavaine... Mais, vois-tu, Méléandre, j'ai réfléchi aussi pendant que vous étiez ensemble, tandis que j'attendais aux côtés de grand'mère... et quand vous reveniez, si heureux, si unis, que tout le monde se taisait malgré soi lorsque vous approchiez...
je me le suis dit bien souvent ; je ne suis, moi, qu'une pauvre petite chose qui ne pourrais jamais vous suivre...
mais vous avez toujours été si bons pour moi, que je l'aï vu bien tard...
et bien souvent vous vouliez mamener avec vous parce que j'étais triste. . .
93 AGL.VYAINE ET SELYSETTE
et quand je vous accompagnais, vous paraissiez plus gais qu'à l'ordinaire, mais vos deux âmes n'avaient plus leur bonheur, et j'étais entre vous comme une étrangère qui a froid... et cependant ce n'était pas de votre faute, et ce n'était pas de ma faute non plus... je sais bien que je ne puis comprendre... et cependant je sais qu'il faut comprendre...
MÊLÉ ANDRE
Ma chère, chère et bonne Sélysette, Aglavaine a raison et je ne savais pas que tu étais si belle... mais que croistu ne pas comprendre ? — Crois-tu que nous comprenions quelque chose que tu ne comprennes pas ? Hélas !
ma pauvre Sélysette, la différence est si petite au fond des choses, et l'on ne saurait dire pour quelles raisons on aime. Mais si tu as pu dire ce que tu
viens de dire, tu n'as plus besoin de comprendre ; et c'est moi seul qui ne comprenais pas . . .
SÉLYSETÏE
Non, non; mon pauvre Méléandre, c'est ta bonté qui parle... je sais ce qu'il faut être et cependant je ne pourrai jamais être ce que vous êtes. ..
MÉLÉANDRE
Je ne te reconnais plus, Sélysette, et je n'avais rien vu... je ne sais de quel ciel tu descends quand tu parles ainsi...
SÉLYSETTE
Je descends d'Aglavaine, Méléandre...
MÉLÉAXDRE
Nous descendons tous d'Aglavaine, mon enfant ; on n'a plus d'autre source
que la beauté, une fois qu'on l'a connue... mais crois-tu, Sélvsette, qu'il y ait une grande différence entre ton âme et celle cTAglavaine ?
Oui; je crois qu'il y en a une très très grande, Méléandre...
MÉLÉANDRE
Je ne le crois pas, Sélvsette, et je le crois de moins en moins quand j'entrevois ainsi tout ce qui se cachait sous des rires d'enfant... On va toujours aux âmes qui savent se montrer; et l'on devrait apprendre que celles qui ne se montrent pas sont aussi belles que les autres... et peut-être plus belles, puisqu'elles ne s'en doutent pas...
SELYSETTE
Non, non; j'aurais beau faire, ce ne
serait jamais la même chose, Méléandre... quand j'ai fait quelque chose que tu aimes, c'est que j'ai essayé d'imiter Aglavaine...
MÉLÉANDRE
Sélysette...
SÉLYSETTE
Oh! Méléandre... je n'ai pas dit cela pour te faire un reproche... l'astu compris ainsi ? je ne suis plus comme autrefois et je ne ferai plus de reproches à personne. Je ne sais pas moi-même ce qui me change ainsi, et je n'aurais pas cru celui qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que j'allais être heureuse en devenant plus triste ; et qu'un jour, je mettrais mes lèvres sur les lèvres de celle que tu devais aimer; et cependant je ne puis plus m'empêcher de le faire. . .
100 AGI.AYAINE ET SELYSETTE
MÉLÉANDRE
Je ne sais ce que le ciel se prépare à exiger d'un homme quand il l'entoure ainsi...
SELYSETTE
Je ne suis qu'une bien petite chose, Méléandre, mais je voudrais aussi être plus belle que je ne suis, et je voudrais aussi que l'on m'aimât en pleurant comme tu pleures quand tu F admires.
MÉLÉANDRE
De qui donc parles-tu ?. . .
SELYSETTE
Je te parle de celle à qui tu penses, sans doute, quand tu ne parles pas...
MÉLÉANDRE
Quand je suis près de toi, c'est à elle que je pense ; et quand je suis près d'elle, c'est à toi que je songe...
J'ai bien vu que ce n'était pas la même chose ni les mêmes larmes, Méléandre... Elles viennent de bien plus loin que lorsqu'on a pitié et je sais qu'on ne peut plus les oublier...
Et quand tu me dis que tu m'aimes pour que je sois moins triste, tu ne pourras jamais me dire ce que tu dis à Aglavaine...
MÉLÉANDRE
Je ne sais si je te dirais les mêmes choses, Sélysette. On ne dit pas exactement ce que l'on veut, et quand on veut parler profondément à quelqu'un que l'on aime, on ne fait jamais que répondre à des questions que les oreilles n'entendent point... Et les questions que font les âmes ne sont jamais pareilles... Et c'est pourquoi nos paroles diffèrent sans que nous le
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sachions... Mais les questions de ton àrae d'enfant, ma pauvre Sélysette, sont aussi belles que celles de l'âme d" Aglavaine... Elles viennent d'une autre région, voilà tout... Et c'est pourquoi ne t'attriste pas, Sélysette...
Il ne faut pas qu'on soit jaloux des âmes... Crois-tu, qu'au fond, je ne te parle pas. en ce moment, comme je parlerais à Aglavaine?... Crois-tu que l'on puisse dire à un être autre chose que ce que je te dis?... 0 ma belle Sélysette! si un ange du ciel descendait dans mes bras pour y prendre ta place, je ne pourrais pas lui ouvrir mon âme plus simplement ni plus profondément que je ne l'ouvre à toi...
Et tout le reste, qu'il faudrait dire encore, ne peut pas se dire ici-bas... Attendons, Sélysette: Aglavaine s'en ira ou ne s'en ira pas, elle seule le sait et ne se trompe point... Mais
qu'elle reste ou s'en aille, elle aura su m'apprendre à trouver ta beauté et à t'aimer enfin comme je ne savais pas encore aimer... En tous cas, Sélysette, s'il faut qu'on pleure encore, ce"Vest plus toi qui dois pleurer... Et puis, crois-tu que nous serions heureux si tu t'en allais, mon enfant?... Et croistu qu'un bonheur qui serait établi sur les souffrances d'un petit être, aussi pur, aussi doux que tu l'es, serait un bonheur bien durable et bien digne de nous?... Crois-tu^que je pourrais embrasser Aglavaine et qu'elle pourrait m'aimer si l'un de nous acceptait ce bonheur? Nous nous aimons au-dessus de nous-mêmes, Sélysette, nous nous aimons où nous sommes^beaux et purs, c'est là aussi quejious te rencontrons ; et depuis quelque temps, grâce à toi, ce n'est plus sans te voir que nous devons t'aimsr... Viens, donne-moi
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tes lèvres... Je t'embrasse ce soir sur ton âme, Sélysette... Viens, je crois que minuit sonne... Allons voir si le songe cTAglavaine pleure encore à travers son sommeil...
Ils sortent enlacés.