AVANT-PROPOS
S'il est vrai, comme on ne cesse de nous le répéter, qu'il y ait aujourd'hui, dans notre littérature, une école du bon sens^ il faut donc qu'il y en ait aussi une autre qui fasse profession de n'avoir pas le sens commun, et où se rangent tous ceux que la première ne satisfait pas. Car qui n'est pas de l'école du bon sens est nécessairement de celle du non-sens, puisqu'en dehors de l'un il n'y a que l'autre. Qui n'est pas sensé, ou ne veut pas l'être, est non-sensé ou insensé, il n'y a pas de milieu entre les deux termes. Jusqu'ici, on n'avait pas reconnu en littérature, non plus qu'en tout le reste, les avantages du non-sens, ni méconnu ceux du bon sens. Ces merveilleuses idées sont entièrement nôtres, et nées de la discussion à laquelle donnent lieu la tragédie à' Agnès de M. Ponsard et les drames de M. Hugo qu'elle a rappelés à la vie. J'ai donc été fondé à croire qu'en analysant cette dernière œuvre des poètes de l'école du bon sens, et en la comparant à ces drames qui sont, de l'aveu de tous, ce que l'école du non-sens a produit de plus parfait, peutêtre j'arriverais ainsi à savoir ce qu'il nous faut penser, et de celle-ci dont M. Hugo est le fondateur glorieux, et de celle-là où M. Ponsard n'a pu que prendre une place, puisqu'elle existait depuis longtemps avant lui, et n'avait, grâce au ciel, jamais cessé d'être. Car il serait absurde de dire que, pendant vingt ans, la France ait déraisonné de concert avec
ij AVANT-PROPOS.
M. Hugo, et qu'il ait fallu le miraculeux retour d'une tragédie en cinq actes pour lui rendre le bon sens qu'il lui avait fait perdre. Après la naissance de Lucrèce^ il n'y eut rien de changé chez nous ; il n'y eut qu'une tragédie de plus, mais une tragédie animée de cet esprit nouveau, qui déjà, en pénétrant dans la philosophie, dans l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie religieuse et philosophique, en avait tout naturellement renouvelé la forme en renouvelant le fond de sentiments et d'idées dont ils s'étaient inspirés jusque-là.
Faire participer la tragédie française à cette restauration pacifique et légale, en ne la modifiant que comme s'est modifié l'esprit même de notre société, c'est là, selon moi, ce que M. Ponsard a tenté dans Lucrèce^ ce qu'il a presque accompli dans Agnes f qui est l'œuvre après l'essai ; et je n'en voudrais d'autre preuve que ce progrés, si notable que chacun l'a remarqué, du style de la seconde sur celui de la première. Ce qu'elle a de supériorité sur ce point là, Agnès doit l'avoir aussi sur tout le reste; car il n'y a pas d'exemple d'un écrivain, dans quelque genre que ce soit, chez lequel le mérite de l'élocution n'égale constamment celui de la pensée, pas un chez lequel l'un n'ait grandi ou décliné en même temps et au même degré que l'autre. Cela n'est pas, et il ne se peut pas que cela soit, parce qu'il est contradictoire qu'on puisse, ou bien raisonner en ne sachant ce qu'on dit, ou bien dire en ne disant rien qui vaille. Si Agnès est mieux écrite que ne l'est Luci'èce , tenez pour certain qu'elle est aussi mieux conçue, plus vraie, plus intéressante, comme l'ont reconnu d'ailleurs, plus ou moins expressément, maint et maint critique qu'assurément nous devons en croire, si nous accordons quelque confiance au bon sens, à l'esprit et au sa-
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voir de MM. Rolle, Olcl Nick, Geiiin , Merle, Nettement, Victor Ilennequin, Albert yVubort, Etienne Arago , Veuillot et Théodore Anne. Puisque tant et de si bons juges se sont déjà prononces pour elle , et (ju'aucun de ceux mêmes qui la condamnent le plus rigoureusement ne lui refuse le bénéfice des circonstances atténuantes, j4gnes n'a donc point perdu sa cause aussi honteusement qu'on le veut bien dire. Elle Teût même et glorieusement gagnée , si d'abord on eût songé à la confronter avec les drames de M. Hugo. Car, chaque fois qu'en analysant de nouveau les faits du procès, j'y ai trouvé matière à litige, il m'a suffi de m'en référer à ]M. Hugo pour qu'il établisse victorieusement le bon droit de jM. Ponsard, en me fournissant tout ensemble, et plus que de besoin, de ces pièces qui sont sans réplique, et de ces démonstrations par l'absurde oii il n'a pas son pareil. C'est donc en lui surtout, en lui seul que j'espère poui' assurer le triomphe de l'itmocence à'Jgnès^ et aussi, je le confesse, pour attirer quelques lecteurs à cet opuscule que je n'eusse point entrepris sans sa toute gracieuse assistance, et que je publie sous ses auspices. N'est-ce pas grâce à lui encore, grâce à l'agrément de ce que je lui ai emprunté, qu'il m'a été permis d'égayer çà et là et l'analyse que j'ai tâché de faire aussi pédantesquement que possible de la tragédie de collège de M. Ponsard, et les remarques que j'y ai entremêlées çà et là, chaque fois qu'elle m'a conduit à rechercher les règles qu'il convient d'observer dans le plan et le style du poëme tragique en particulier, ou, plus généralement, l'esprit qui doit animer aujourd'hui notre théâtre et notre littérature, et enfin, l'état de la langue poc-tique et les ressources qu'elle offre encore à des plumes habiles, toutes niaiseries que, nous autres pédants, nous avons
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la sottise de prendre au sérieux, et que M. Hugo et les siens traitent, comme le faisait leur vénérable aïeul M. de Mascarille, à la cavalière. J'en ai donné des preuves, et d'assez divertissantes, j'imagine, chaque fois qu'ayant à comparer M. Hugo à M. Ponsard, l'école du bon sens à l'école du nonsens^ j'ai pu passer ainsi du grave au doux, du sévère au plaisant, des pédagogues et des cuistres aux hommes du bel air et à ces turlupins qui sont les plus jolis du monde. Aussi, à part quelques moments d'oubli, quelques méprises, n'ai-je eu pour le grand-maître de ces petits-maîtres que des éloges, tandis que j'ai dit tout ce j'avais sur le cœur à M. Ponsard, qui est fait pour entendre la vérité, coûte que coûte, puisqu'il a le bon sens de la reconnaître et d'en profiter. Chez les autres, au contraire, ce même défaut de sens qui leur a fait commettre une sottise les empêche de se rendre à qui les en avertit, et ils ne voient, ils ne peuvent voir en lui qu'un sot ou qu'un envieux. C'est donc bien naturellement et du fond du cœur que M. Hugo ressent pour la critique et pour le critique ce suprême dédain qui est l'âme de toutes ses préfaces, et qu'on ne peut conjurer qu'en vouant à son génie cette admiration sans bornes, ce culte du fanatisme qui, heureusement pour moi, n'ont presque jamais cessé de m'inspirer ici. Que si toutefois, malgré l'excès de mon zèle, je n'ai loué dans M. Hugo que l'écrivain, c'est hélas ! que j'ai le malheur de ne le connaître que par ses écrits.
Cela dit de peur qu'on ne se méprenne sur mes intentions, j'entre en matière, mais bien ennuyeusement, puisque c'est par l'analyse de la tragédie dH Agnes. Fasse donc, en attendant que ses drames eux-mêmes nous viennent en aide, fasse M. Hugo que M. Ponsard nous soit léger!
ET
Après Agnès de Méranîe, il n'y a plus rien d'excessif, ce me semble, à considérer M. Ponsard comme un petit-fils de nos grands tragiques. C'est de Corneille et de Racine mêmes qu'il procède plus que de Voltaire, qui n'est que le cadet de la famille. C'est dans les deux premiers surtout qu'il a étudié cet an si difficile, de concevoir, de développer jusqu'au bout une action essentiellement dramatique, que nouent et dénouent naturellement les passions et les intérêts des personnages qu'elle met aux prises, et qui tous concourent à l'événement, dans la part que l'histoire et les mœurs de chacun d'eux lui assignent ; c'est, de f)lus, à l'école de Racine et de Corneille qu'il a retrouvé, autant que faire se peut aujourd'hui, quelques-uns des secrets de ce style qui reste toujours naturel sans cesser d'être poétique, qui oliservf* louios les convenances, celles des situations et des carjcfcns comme
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celles que prescrivent, à qui sait les entendre, les délicatesses du goiit et le génie de notre langue.
Certes, pour nous avoir fait remonter jusque-là de l'infime abaissement où nous étions à la fin tombés, pour trouver Agnès et Lucrèce dans le siècle des Biirgravcs, certes il a fallu à M. Ponsard une force de talent et de volonté qui devrait servir de mesure à la reconnaissance , à l'estime du public et de la critique. D'où vient donc qu'en avançant dans la carrière qu'il s'était ouverte au bruit d'applaudissements presque unanimes, en y marchant aujourd'hui d'un pas plus ferme et plus assuré , il semble avoir perdu quel(|ues-uns des suffrages qui avaient si vivement encouragé ses débuts. Agnès de Méra7iie cependant, c'est , du moins pour la forme , Lucrèce corrigée et considérablement augmentée. C'est Lucrèce, moins la plupart des défauts qui la déparaient aux yeux des bons juges , et avec des qualités nouvelles qui ajoutent plus de solidité et d'éclat à celles que déjà elle nous avait fait voir. Ces effets mélodramatiques , ces horsd'œuvre d'une érudition ambitieuse, les vices nombreux d'un style encore indécis et portant, comme dit La Fontaine, liabii de deux paroisses ; toutes ces méprises et ces tâtonnements, qui gâtaient les plus beaux endroits de Lucrèce, ont fait place dans /Ignés à une composition dont l'ordonnance et le style, malgré tout ce qu'on a droit d'y reprendre , n'en rappellent pas moins la simplicité des maitres. Alais quoi! c'est sur celte simplicité même qu'on se fonde aujourd'hui pour refuser à M. Ponsard la première qualité du poêle dramatique, l'action. Il y avait peu d'action dans Lucrèce, dit-on, il n'y en a pas du tout dans Agjiès de Méranie. On n'ignore pas cependant « que loule l'invention consiste à faire quelque chose de rien , et que le grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poêles qui ne sentaient dans leur génie ni assez de force ni assez d'abondance pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'éiégance de l'expression. » Ce n'est plus moi qui parle, ai-je besoin de le dire, mais l'auteur de Bérénice, mais le divin poëte qui eut toujours à cœur de transporter sur notre scène les formes
KT I,F.S nil.VMKS VV. M. Hl.r.O. .*}
du théâtre des Grecs, dont I;i simpliciiô merveilleuse renchnritaii. Loin donc, j'en suis sur, qu'il ciiL Idànic M. Ponsiiul (ravoirtciiié ce qu'il a lait lui-nièuie, et ce (|u'il a ddini comme nous venons de le voir, Uacine l'eût encouragé vivement a persévérer dans une voie ([ui mène au grand et au sublime. Dans /If/wà de Méranicy il eût volonliers reconnu une (ille do liérénice, fille qui ressemble assez à sa mère pour que son origine se lise sur son front, qui en diffère irop cependant puur qu'on soil fondé a u'v pas voir une création qui relève siirioui d'elle-même, douée d'un caractère et d'une forme qui lui sont propres. Cela seul d'avoir, dans un fond des j>lus minces et (ju'on devait croirf épuisé par l'art de Racine, su trouver la matière d'une iragédif que les plus rigoureux ont appelée d'abord « un magnilicpip naufrage >, cela seul n'apparlieni-il pas à un esprit bien rare ei qu'on ne saurait juger avec trop de mesure et d'atleniion?
Ce n'est pas à liire toutefois que l'on ait condamné M. Ponsard sans l'eniendre. Bien loin qu'il en soit ainsi, on s'accorde à louer dans Jr/nèi' une exposition d'une grandeur et d'un charme peu communs, des récils et des discours d'une éloquente vérité ou d'un grand effet, des traits d'énergie et de grâce, do force et de sensibilité, d'élévation et d'onction évangéîiques, dont il est impossible den'éire pas vivement frappé, sans parler d'un style dont on nous avait fait perdre l'habitude et presque le goût. Se peut-il qu'avec tous ces mérites Jf/?2ès n'en soit pas moins déclarée une pièce froide, monotone, tranchons le mot , ennuyeuse : déclaration bien grave, si elle était avérée, et aussi générale qu'on le prétend: car, en fait d'ennui, le public de nos grands théâtres a éprouvé , depuis tantôt vingt ans, tout ce qu'il faut pour s'y bien connaiire. ^lais est-ce la faute du poète si Açjnès nous a divertis médiocrement à l'Odéon ! Est-ce sa faute si, à la première représentation , les moyens physiques des acteurs, trahissant leurs meilleures intentions, n'ont pas permis d'enlcndre les deux derniers actes. Ces premières représentations sont presque toujours un coup de parti pour le poêle. Vraies ou fausses, on i-evient diflicilement des impressions premières; il n'est pas sans exemple cependant rpi'on n'en soil rev<Miu. Ce
4 AGNÈS DE MERAINIE
triomphe, le plus flatteur de tous puisque la surprise n'y entre jamais pour rien , la tragédie de M. Ponsard l'obtiendra, nous l'espérons, parce qu'elle nous paraît douée de ces qualités qui gagnent tout à être revues et étudiées, comme nous allons essayer de le l'aire voir, en l'analysant dans chacune de ses parties, et en la comparant, pour juger de son mérite absolu, aux chefs-d'œuvre de notre scène, et pour juger de son mérite relatif, à ces autres chefs-d'œuvre qu'on lui oppose, aux drames de ce poëtequi s'est personnellement chargé de nous donner le théâtre qui nous convient, et dont il a si souvent développé la poétique. C'est donc un point où nous devons insister, et nous y insisterons de plus en plus, à mesure qu'en avançant dans l'analyse d'Agnès, nous le pourrons faire avec plus de liberté et de fruit.
Rien de plus simple, je l'ai déjà dit et j'aime à le répéter, que le plan de cette tragéilie. 11 n'y a qu'une situation que modifie au troisième acte le retour du même personnage dont l'arrivée imitlendue l'a fait naître au premier. Ce personnage, c'est le légat du pape Innocent III qui vient en son nom demander compte au roi Philippe-Auguste de son divorce avec Ingelberge , de son mariage avec Agnès de Méranie , et lui enjoint, sous peine de voir son royaume mis en interdit, de quitter l'une et de reprendre l'autre. Le roi refuse. L'interdit est prononcé. Abandonné de tous ses barons , qui tout à l'heure s'apprêtaient à marcher sur ses pas à la conquête de la Normandie, Philippe, quoiqu'il s'indigne et gémisse de l'impuissance où on l'a réduit, se contente cependant, pour toutes représailles, de sévir contre des prêtres et des moines. 11 répond même à un seigneur voisin qui lui olfre le secours de son épée et de celle de ses compagnons contre le duc de Normandie, Jean sans Terre, qu'il n'est pas temps d'agir, qu'en agissant, on ne ferait aujourd'hui qu'irriter les haines déjà excitées contre Agnès. Mais il a encore , pour se tenir en repos, une autre raison qu'il cache à tout le monde, même à nous, public, qui devons tout savoir, c'est qu'il attend que le pape ait répondu à une |)roposilion que le légat est allé lui reporter de sa part, et par laquelle il s'engage à se croiser, lui et les siens, si
l'on veut bien fermer les yeux st.r son mariapte avec Agnès. Nous rapprenons enliiià l;i qniitrième scèuf du iroisiènie acte, lorsque, informé du relour du légal, et en concluaiii aussitôt que le pape accepte, Philippe-Auguste se croit libre de dire ce que la crainte d'un refus lui avait fuit taire jusque-là. Toutefois, l'esfjcrance l'abuse. Bien loin qu'il apporte des paroles de paix, le légal signifie au roi (pi'il vient pour le déposer, s il n'ob(''it aux injonctions du sainl-siége. Mais avant qu'il ne subisse cet outrage, ou Philippe- Auguste, comme il le dcnlare avec emporiemeni, aura remis la couronne entre les mains de ses barons pour l'adjuger au plus digne, ou il sera avec eux sur la route de Rome. Ceci se passe au troisième acte. Au cinquième, nous voyons en présence, dans une sorte de combat solennel, et le roi et le lég;it, qui foui appel, l'un à la loyauté, lauiie à la loi des barons indécis , lorsque apparaît au milieu d'eux, pâle et chancelante, Agnès de Méranie , Agnès qui, après avoir cherché vainement, durant les acies précédents, un reiiu'de aux maux dont elle est cause, l'a trouvé enfin dans une mort qu'elle vient de demander au poison.
Le plus grand défaut de celte action, à ne la juger d'abord que telle que je viens dn l'exposer sommairement, c'est qu'elle n'observe point cette loi du théâtre qui veut que les événements s'y succèdent sans interruption. Ici, au second et au qiratrième acte, la marche en est foi'cément suspendue, parce qu'on attend quelque chose : au second, le retour du légat qui ne r'evient qu'au troisième ; au quatrième , la convocation des barons qui n'a lieu qu'au cinquième. J'y pourrais noter, en outre, à la première vue, des entrées et des sorties qui ne sont amenées que par la nécessiiéoù est M. Ponsard de fair-e entrer l'un ou sortir l'autre pour en venir à ses (ins. Dans la troisième scène du second acte, par exemple , Philippe, après avoir dit à Guillaume tout ce qu'il avait à lui dire, s'en va sous un prétexte qui fait plus d'honneur à ses bons sentiments qu'à l'imagination du poêle :
Je vais H'aitord vers mon fils f|ue j'entends.
Je sens que j'ai besoin (l'i)ne iienre plus sereine Pour feindre la gaîié qui doit tromper la reine.
6 agm;. 3>i; mérvnie
11 est vrai qu'Orgon lui-même, iii;e Ibis qu'il a déchargé sa bile, nous dit sans plus de cérémonie ;
Je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.
Ce sont là des défauts cependant : je ne les cache pas, je ne les cacherais pas, quand bien même j'aurais prétendu faire de la pièce une apologie dont elle n'a pas besoin. Car ces fautes, et plus d'une autre que je noterai en temps et lieu, n'empêchent pas qu'on n'y soit vivement touché et charmé du naturel de quelquesuns de ses caraclèies, et des agréments d'un style qui sait prendre le tour qu'exigent les situations et les personn:iges.
Ces personnages sont en très-petit nombre. Aux trois que nous connaissons déjà, ajoutez le chevalier Guillaume Desbarres, une suivante de la reine Margueriie, le duc d'Alençon, et vous les connaîtrez tous. Chacun d'eux , ce dernier excepté, remplit un rôle essentiel, et de [)l!is, chacun d'eux nous offre, dans In part qui convient au plus ou moins d'importance de son rôle, le type ou quelques traits d'une nature élevée ou distinguée. Mérites singuliers de M. Ponsard , et qu'il faut bien redire, puisque nous les oublions, ingrats ! 11 nous a délivré tout ensemble et de cette multitude de comparses dont le costumier seid pouvait avoir à s'applaudir, et du spectacle de ces monstruosités p'iysiques et mor'ales qui avait élevé le théâtre français immédiatement au-dessus de ces tréteaux où l'on admire curieusement des enfants à deux têtes et des serpents apprivoisés. Le premier, il s'est ressouvenu que les sentiments les plus simples étaient aussi les plus dramatiques; il a ramené l'art à l'expression de ce qui est éternellement, universellement vrai et beau, à ce qui intéresse, émeut, élève toutes les âmes. <^omme Lucrèce, Açinès est une pièce morale, une pièce honnête , si l'on veut, mais d'une honnêteté qui assurément n'a rien de vulgaire, ni de trop innocent pour être dramatique. Quelques-uns auraient voulu voir un loup dans ce qu'il leur a plu d'appeler une bergerie. Mais les loups sont bien usés au théâtre, tandis qu'on n'y avait point encore représenté un de res lions des temps
ffiodaux, à demi-civilisés et à de iii-saiivnj,'es, et chez qui l'ëducation des mœurs chevaleresques et l'empire de la relij^ion n'opposaient souvent qu'un Ireiu impuissant aux violents instincts de l'orgueil du barbare, et à son farouche amour de l'indépendance. Or, tel est, en somme et à part quelques inconséquences, le Philippe-Auguste de M. Ponsard.
Je ne sais, du reste, et j'aurais trop à Hiire de savoir si c'est là précisément le Philippe-Auguste de l'histoire. En lui empruntant ses grands noms, la poésie dramatique n'a-t-elle pas pour objet de peindre moins le particulier que le général, moins ce qui a été que ce qui a pu et dû être , suivant le vraisemblable et le possible, moins les actions et le caractère d'un individu que l'homme d'uncî époque et d'une société. C'est par la même qu'elle est souvent plus philosophique et plus instructive que l'histoire, comme le remar(iue Aristote , avec la haute raison qui a consacré toutes les pages de ce petit trailé de la Poétique , que ni les théories de M. Schlegel, pour le dire en passant, ni même la savante préface de Cromwell n'ont pu faire encore complètement oublier.
Remarquons, en outre, qu'il n'est donné que bien rarement à l'histoire elle-même de nous faire connaître à fond, par des traits précis et d'une vérité irrécusable, ses héros les plus fameux. A côté de ce quelle en sait certainement, il y a toujours ce qu'elle a été réduite à deviner; a côté du vrai, il y a le vraisemblable oii s'exercent le génie et le savoir de l'historien. Pourquoi donc l'auteur dramatique, qui ne peut tout dire, qui n'a pas à entrer dans la discussion des détails, serait-il tenu de celle vérité locale et individuelle, si je puis m'exprimer ainsi, que l'historien lui-même a tant de peine à saisir et à déterminer. Laissez au poëte plus d'indépendance! Qu'il s'inspire librement de l'étude des idées et des mœurs d'un antre âge, comme il s'inspire du spectacle de la vie de chaque jour! Ce n'est pas la lettre, c'est l'esprit de l'histoire que je veux retrouver dans ses compositions, dans le caiactère pl le langage de ses personnages. Dès qu'ils me représenteni, dans ce qu'elle avait d'essentiel, la vivante expression d'une grande époque, que faut-il de plus pour tn'inté'resser et pour m'instruire. Défions-nous de ces auti'urs qni nous pio-
8 AGM";S Di: MÉRA^iK
mettent fastueusement de nous rendre trait pour trait ces fii,'ures évanouies dont tant de nuances échappent même au plus habile historien. S'ils en parlent si haut, c'est qu'ils ne savent ce qu'ils disent; c'est qu'ils prennent la superficie pour le fond, l'habit pour l'homme, les singularités anecdotiques pour l'hisloire. A cela près, il sont, du reste, aussi vrais que possible. Sur leur théâtre, le roi François l*^"^, qui s'amuse ce jour-là , s'en va sans vergogne, en présence du parterre, où Régnier menait les Muses selon Boileau , ou bien encore le bon roi Louis XIII nous exprime avec tant de vérité son ennui que tout le public le partage (1).
^'exigeons donc pas de l'auteur dramatique qu'il soit toujours aussi vrai que l'histoire, ni aussi complet qu'elle peut et doit l'être. Shakespeare lui-même, dans ses admirables tableaux historiques, a omis bien des traits du récit dont il s'inspire. Ainsi fera , à plus forte raison, l'auteur d'une tragédie qui doit en exclure tout ce qui ne s'y rapporte pas nécessairement. 31. Ponsard, au surplus, dans un de ses premiers plans, avait essayé, m'a-t-on dit, d'agrandir un peu le cadre de la sienne, et d'y faire entrer ce peuple de Paris dont on a regretté l'absence. 31ais un poète dramatique doit obéir avant tout aux convenances de la scène, et quiconque y a vu le peuple m'avouera que ce corps respectable y produit d'ordinaire, sous la figure des comparses, le plus ridicule effet. Aussi croirais-je volontiers , avec M. Saint-Marc Girardin , que son rôle (au théâtre, bien entendu) doit se borner à ce qu'exprime fort bien ce vers de Mérope :
Le peuple observait tout dans un profond silence.
M. Ponsard pouvait-il tirer un meilleur parti de la présence il'Ingelberge dont on lui a si souvent demandé compte. Cette Ingelberge que Philippe-Auguste répudia le lendemain du mal'iage, à cause de je ne sais quel défaut , en plus ou en moins,
(I) Nous garantissons ce dernier point. Lire, au surplus, le quatrième acte de Marion de Lorme.
RT LKS DRAMF.S de M. HUGO. 0
dans les charmes de la bonne dame, qu'en pouvait-il faire, qu'en eût-il fait qu'un assez triste personnage, celui d'une femme, d'une reine qui vient réclamer dans le lit d'un époux la place d'où il l'a chassée. Mais Philip|>e, dit-on encore , a t-il bonne grâce à tant se prévaloir contre qui veut le séparer d'Agnès de ces principes de loyauté et de courtoisie qu'il a si cavalièrement iraités dans ses rapports avec Ingf^lberge ? Soit : Philippe est inconséquent , inconséquent comme nous le sommes tous. Eh ! quel est l'homme dont l'opinion sur les femmes et sur la conduite qu'il doit tenir envers elles ne change avec celles a qui il s'attache. Philippe n'a point aimé Ingelburge et il aime Agnès passionnément; c'est là même sa première, sa grande raison pour la garder, comme il le déclare nettement dans ses conlidences à son loyal serviteur et ami , Guillaume Desbarres :
Et d'aborii j'aime Agnès : force ni raison même Ne pourront me forcer à quitter ce que j'aime.
(Act. II, se. m.)
Les raisons qu'il déduit ensuite et de ses devoirs de chevalier et de ses droits de souverain ne viennent donc qu'en second ou en troisième ordre, et quoique généralement fondées, on sent qu'il n'en est si profondément pénétré, qu'il ne les exprime avec tant de chaleur que parce qu'elles servent les intérêts de son amour. Guillaume lui-même l'entend bien ainsi , et il ne le cache pas à Agnès qui l'interroge sur l'état de son époux :
Il cherche ardemment à se persuader
Que son honneur royal lui défend de céder.
Agnès.
Et s'il avait raison ?
GOILLALHE.
C'est une vaine excuse, El je suis convaincu qu'en lui-même il s'accuse.
(Act. II, se IT.)
iO AGNÈS DF, MÉRANIK
Qu'Agnès se rassure cependant : Philippe ne l'abandonnera pas. La passion qu'elle lui inspire , ses principes de chevalier et son pouvoir«royal y consentiraient, qu'il y aurait encore quelque chose en lui qui ne céderait pas. C'est cet orgueil intraitable, farouche, impatient des moindres obstacles qu'on oppose à sa volonté ou à ses caprices, cet orgueil de barbare dont le poëte a retracé le sombre abattement et les violents éclats avec une énergie vraiment admirable. Je ne dis rien de trop , comme j'espère le prouver.
Dès la première scène du premier acte, nous connaissons déjà Philippe-Auguste : nous apprenons tout ce qu'il est dans une exposition pleine de grâces, où les contidences de deux jeunes femmes se mêlent à la lecture de quelque doux roman de chevalerie. Là, après que 3Iargueriie, pour se conformer à la pensée de la reine, lui a parlé du roi , et lui a surtout vanté, en vraie jeune fille, ses brillants faits d'armes, Agnès se plaît à son tour à le lui représenter sous des traits plus beaux encore, dans ces vers dont Racine lui-même ne surpasserait point la pureté enchanteresse :
Ah ! c'est peu qu'en vaillance il ne cède à personne!
Il faut voir de quel air il porte la couronne.
On sent hien qu'il osi né pour imposer sa loi (1).
Ce n'est pas seulement un héros, c'est un roi.
El quand il a dicté sa volonté suprême ,
Il s'assied à mes pieds comme tu fais loi-même.
Son front majestueux, plein d'un royal souci,
Par mon premier sourire est soudain éclairci.
(1) M. Ponsarfj , on le voit, s'est ici ressouvenu de ces vers de Racine :
Parle : peut-on le voir, sans penser, comme moi, Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, Le monde, en le voyant, eût reconnu son nuiître.
{Bérénice, act. 1, se. v.)
Mais il a rendu jdus simplement, el comme il convenait à la situation de son personnage, un senlimenl(|ue Bérénice, toute pleine des souvenirs d'une fête où elle a vu l'empereur dans toute sa gloire, devait naturellement exprimer'avec emphase.
KT LES DBAMES DE M. lU'GO. i\
Il fail ce que je veux, il me nomme sa reine ; Ce lion formiilable esl docile à ma chaîne ; Et, nouvelle Genièvre, il me suHil d'un mot Pour enchanter le cœur d'un nouveau I.ancelot.
(Act. I, se. 1.)
Comme elles devisent ainsi , entre le roi. Il sort de son conseil où il a condamné Jean s-ins Terre, le roi d'Angleterre, l'assassin d'Arlluii', à pei'lre lo duché de Normandie qu'il tient en lief de la couronne de France. En l'annonçant à Af^nès, Philippe lui donne quelques explications qui nous l'ont connaître naturellement et les rapports du roi avec ses vassaux, et ce qu'il médite pour agrandir de plus en plus son pouvoir aux dépens du leur. Comme Agnès vient de nous le dire , Philippe-Auguste
n'est pas seulement un héros, c'est un roi.
Politique autant que guerrier, il ne veut conquérir que pour fonder et organiser. Sa haute sagesse, qui s'est proposé Charlemagne pour exemple, s'étend à tous les objets d'une bonne police : et même, dans une scène épisodique que le poète a pu se permettre ici sans inconvénient, il va jusqu'à prendre parti pour les écoliers de son université contre les nobles, quoi qu'en puisse dire Guillaume Dcsbaries, qui, en vrai baron, s'étonne et s'indigne de cette préférence accordée au latin surl'épée. Philippe cependant ne laisse pas rouiller la sienne, à qui il va confier le soin d'exécuter ce que son conseil a ordonné contre Jean sans Terre. 11 est venu, on vrai chevalier, prendre congé d'Agnès, il se revêt de ses armes sous ses yeux, puis s'agenouille pour qu'elle lace de sa main les mailles d'acier de son casque. C'est au moment où il se relève et va conduire Agnès près de ses barons qui ont voulu revoir aussi, avant de se mettre en campngne, leur suzeraine bien aimée , qu'arrive le légat du pape Innocent III, qui ordonne au roi des Français de l'aire cesser un scandale dont la chrétienté s'indigne, s'il redoute les terribles châtiments de la justice pontificale. Devant de pareilles menaces que suivent aussitôt les effets, Philippe reste un moment confondu. Est-ce bien
12 AGNÈS DK MÉRANIF.
lui, dans sa capitale, au milieinle" son nnin^p, qu'un moine ose traiter ainsi. >Iais quand, revenu de sa stupeur, il crie qu'on arrête cet insolent, ce misérable, tous ses barons demeurent immobiles, silencieux, et le plus dévoué d'entre eux à la personne du roi, Guillaume lui-même ne peut que dire :
Ah! sire, il est sacré : c'est un légat du pape.
Adieu projets de conquête et de gloire ! Abandonné de tous, forcé de céder sans combattre à un ennemi invisible et sacré , Philippe- Auguste se sent accablé sous le poids d'une force qui n'a plus d'emploi, et par l'amer ressentiment d'une injure qui redouble la vive irritabilité de son caractère. Beau et touchant spectacle que celui de ce roi tout à l'heure si confiant dans son génie et dans sa fortune, et auquel il ne reste plus qu'un ami. Quelle amertume, quel dépit mal caché dans ces paroles qu'il adresse au duc d'Alençon, son hôte d'un jour, en lui montrant Guillaume Des Barres :
Regardez-le, Robert : celui qui le regarde
Voit en lui mon armée et lua cour et ma garde.
Je n'ai que lui.
(Act. II, se. II.).
Et cependant cet unique ami, ce dernier serviteur, il s'emporte un moment jusqu'à le chasser. Un bon conseil a paru un nouvel outrage à cette âme profondéni' nt ulcérée , généreuse encore toutefois, et dont un mot affectueux désarme la colère. Mais telle est la faiblesse de son orgueil qu'au lieu de demander des consolations à l'amour d'Agnès, il l'évite, il doute de son cœur, il croit, il lui dit que sans doute elle ne peut rester fidèle que par pitié à un misérable qui endure de si cruelles humiliations. Ces humiliations, il a dû s'y soumettre,et, dans l'intérêt même d'Agnès, essayer des voies pacifiques, demander pardon au pape. Mais aussi avec quelle impétuosité son orgueil éclate et se déchaîne à la nouvelle d'un refus qui semble légitimer la vengeance. Loin qu'il s'en afflige , Philippe en est enchanté, comme il le dit au légal,
dans un transport de joie mêlé de j'urenr qui n'est pas moins naturel que dramatique :
Ah ! j'aurai vainemenl pu lieniander pardon ! Je le iroiive à propos, j'avais besoin d'un lioinine Qui voulùl se charger d'un niessa}!;e pour Home. Dis, et remarque Lien que je suis de sang-froid, Sans courroux, calculant mou langage <t mon droit. Dis au pape qu'il faut que sou outrecuidance, Que son très-grand orgueil, sa très-haute impudence. Sachent que je le brave autant qu'il me maudit ; Que je suis enchanté de ce que lu m'as dit : Que je n'irai jamais coniballre en Palestine, Et garde néamoins ma femme ou concubine ; Mais que j'irai, peut-être, essayer sur les lieux Si ses vaillants Romains tiennent de leurs aïeux.
(Aci. 111, se. M.)
D'obstacles en obstacles, la fureur du lion déchaîné s'accroît sans cesse. Elle est au comble au milieu du quatrième acte, lorsqu'il vient d'arracher Agnès aux coups d'une populace que sa misère rend impitoyable. Philippe le sait, et ce n'est pas au peuple qu'il s'en prend, mais à Rome, à Rome qu'il accuse et menace dans des vers d'une véhémence admirable :
Je voue à la vengeance Toute l'activilé de mon intelligence.
Je verrais ma couronne au front d'un étranger Qui' je serais content si je puis me venger. Enfin je ne sais pas, tant cette haine est forte. Si l'amour en mon cœur ou la haine l'emporte. Arrière, anciens projets ! vieilles ambitions! Conquêtes, monuments et législations !
Je recommence à vivre et suis un nouvel homme. Dans le monde désert je ne vois plus que Rome; C'est Rome qui m'appelle, et c'est par ses débris Que passe le chemin qui ramène à Paris.
(Act. IV, se. I.)
C'est donc entre Rome et lui qu'il conjure ses barons de se prononcer dans une convocation solennelle, où il en appelle et à la fidélité qu'ils lui doivent comme sujets, et au souvenir de