AGNÈS DE MÉR\NIE
qu'ils se convertissent en actes que ni le lieu ni l'heure n'admettraient. Il pourra même, avec noire agrément, s'arrêter sur quelque idée générale, pourvu qu'il ne s'y oublie pas, et que cette idée ait son rôle dans la pièce. Aussi, n'est-ce pas sans un vif intérêt que nous entendons le légat, après un moment de méditation, une pause, remonter jusqu'aux principes de ces luttes entre l'autorité du pape et les passions de princes encore barbares, dont les chroniques nous offrent tant d'exemples :
Puissance de l'Eglise ! à celte époque même
Où le droit de l'épée est la raison suprême.
Un homme seul , armé du seul glaive des lois.
Parmi leurs légions, peut triompher des rois !
0 miracle inouï , que dans la turbulence,
Quand le pontife parle, il se fasse un silence ;
Qu'en ce débordem<^nt que l'on voit aujourd'hui,
Les flols des passions reculent devant lui !
Parfois les royautés s'indignent de l'entrave ;
On menace le pape; on l'insulte, on le brave,
On cherche à se venger, par un effort irioqueur,
D'un respecl inconnu qu'on sent au fond du coeur ;
Car en ces temps grossiers, où la règle est nouvelle,
Ce n'est qu'eu l'outrageant qu'on s'incline sous elle.
Mais le pontife saint, fort de la vérité.
Dans les rébellions marche vers l'unité.
Il sait que de lui seul dépend le sort du monde.
Et que l'œuvre des rois sans lui n'est pas féconde.
Quand des sociétés les antiques faisceaux
Sous des milliers de mains se brisent en morceaux,
En vain à rassembler la royauté s'efforce;
La force est impuissante à contraindre la force.
Le seul nœud des Etats est une même foi.
Il faut monter à Dieu pour retrouver la loi.
(Act. III, se. 1.)
Cet axiome de droit divin, le moine le commente dans une des scènes suivantes, en développe les i:^"euves devant Philippe- Auguste auquel il vouiirait prouver, pour éviter, s'il se peut, de nouvelles rigueurs, que le pape ne lui demande rien que de juste et d'utile aux intérêts communs de la couronne de France et du Saint-Siège. Ainsi cette explication, faite d'ailleurs en très-beaux vers, lient à la pièce même, et elle contribue à y amener un
FT LFS DR.VMF.S DE M. HLGO. *>
grand résultat; car, si l'opiniâtreté du roi n'en est point ébranlée, Agnès qui, d'une chambre voisinera tout entendu, en sort bientôt décidée à partir.
M. Ponsard n'a donc écrit cette scène que parce que sa pièce y gaj;nail, et point du tout, comme on l'a dit, pour lutter contre M. Hugo, pour nous faire oublier ce lameux parallèle entre le pape et l'empereur, l'un des plus beaux passages du fameux monologue du quatrième acte d'Ucrnani. Tant d'audace et de présomption nous révolteraient à bon droit chez un jeune homuM* débarqué d'hier et dont nous n'avons pour tout bien que deux tragédies et pas une préface (l). Heureusement pour M. Ponsard , il n'y a aucun rapport entre son morceau et celui qu'on exalte sur nouveaux frais avec un enthousiasme que je partage du reste , ce beau monologue de cent soixante à cent quatre-vingts vers au plus , déclamés par Don Carlos dans un moment où il a tout ensemble une vaste conspiration à déjouer, et la couronne de l'empire à disputer contre de nombreux et rcdoutiibles prétendants. ÎS'admirez-vous pas l'à-propos? Mais cela même n'est rien en comparaison des mille diamants qui partout élincellent dans cette pièce, une des plus richement montées de l'écrin de ce puissant tailleur de pierres. N'en voudriez-vous pas revoir et admirer de nouveau quelques-unes? Il le faut bien d'ailleurs pour la pleine et entière juslification de la moralité de M. Ponsard. Bénie soit cette nécessité, pourvu qu'elle ne nous entraîne pas trop loin! Comment touielois citer un vers de ce monologue et résister à l'envie de citer tous les autres? Pour être copieuse, la matière n'en est pas moins louable dans toutes ses parties, et l'œuvre ne le cède pas à la matière. Mais trêve de réflexions :
Si je parle toujours, il ne pourra rien dire.
Et ce n'est pas Trissotin chez Philaminte et Bélise que nous allons entendre, c'est Charles-Quint ou autant vaut, s'adressant à
(1) Il vient (le succomber à la lentalion, ce fini nio force <!o l'aire ici un erratum à cette épreuve avant la Irltre.
l'ombre de Charlemagne, en face de son tombeau, sous les voûtes des caveaux (J'Aix-la-Chapelle qu'éclaire d'un jour sombre la lampe de fer qu'y a suspendue la main de Frédéric Barberousse. Ecoutons donc, autant que possible du moins :
Charlemagne, pardon! — Ces voûies solitaires
Ne devraient répéter que paroles austères;
Tu l'indignes sans doute à ce bourdonnement (1)
Que nos ambitions font sur ton monument.
— Ciiarlemagne est ici ! — Comment, sépulcre sombre ,
Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre !
Es-tu bien là, géant d'un monde créateur.
Et t'y peus-lu coucher de toute ta hauteur (2)?
Ah! c'est un beau spectacle à ravir la pensée
Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laissée (3) !
Un édifice, avec deux hommes au sommet ,
(1) S'indigner à, solécisme que je blâmerais fort, si j'avais affaire à un pédant qui se piquât d'écrire purement et correctement. Mais ici, ne l'oublions pas , c'est à la cavalière.
(2, Je ne sais si l'harmonie et le grandiose de l'image de ce second vers se coucher de toute sa lianieur, ne le cèdent pas encore à la beauté de cette inversion du premier, géant d'un monde créateur, qui est mis là \)Ouv géant créateur d'un monde comme on le voit par lesdeux vers qui suivent :
Ah! c'est un beau spectacle à ravir la pensée. Que l'Europe ainsi faite, etc.
Du reste, créateur d'un monde géant, géant d'un monde créateur, dans un sens ou dans l'autre, cela n'en est pas moins beau. Toutes les fois qu'il parle des géant?, nul n'égale M. Hugo , qui, géant lui-même, a connu et visité iamilieremeni les géants de tous les temps et de tous les lieux, qui. hier encore, écrivait de si belles pages sur les hécatonchires de la Thessalie et sur le Prométliée d'Eschyle dont il venait de nous donner, dans les Burgraves , une traduction en haut allt.'mand, fort estimée des connaisseurs.
(3) L'Europe ainsi faite , et comme il l'a Ltissée. Depuis lors , elle avait bien cependant subi quelques modifications. Si Charlemagne eût revu au seizième siècle cette Europe dont vous le faites le père, l'eiJt il reconnue de suite, ou n'aurail-il pas pu croire, durant quelques moments au moins , qu'on la lui avait changée en nourrice.
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet (1). Presque tous les Eiais, liuchés, liefs militaire?, Royaumes, marquisats, dus sont hcrédilaires; Maiï^ le peuple a parfois son pape ou son César. Tout marche, et le hasard corrige le hasird. Delà vienl l'écinilibre, et loujouis l'ordre éclate. Electeurs de drap d'or, cardinaux d'écariale ^2), Double sénat sacré dont la terre s'émeut, Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut.
Arrêtons-nous un niouienl, de grâce : l'admiration me fait tomber le livre des miiins. Un (jcant créaleur d'nn monde, qui est un édifice orné ixson sommet de deux hommes auxquels Ions les rois nés sesonmvUcnt, [larce qu'ils les ont élus, non pas pour eux, mais pour le peuple qui a parfuis so« pape ou son César; d'oii il suit (comprenez-bien mon raisonnement, je vous f)rie) d'où il suit que tout marche; car (soyez atlentils, s'il vous plaît), /e hasard corriijcanl le hasard qui fait venir l'équilibre qui fait éclater l'ordre, et les électeurs de drap d'or et les cardinaux d'écariale n étant là qu'en parade, il est clair que Dieu veut ce qu'il veut, ou, ce qui revient absolument au même, que votre fdie est muette.
Certes, voilà de quoi confondre et bouleverser la cervelle des derniers amateurs, s'il en reste, de ces plats écrivains de l'école du bon sens, qui, bien loin de courir ainsi après le miraculeux, l'extravagant, l'inouï, font consister l'excellence de leur art à ne le point laisser voir, à penser, à s'exprimer si naturellement que chacun soit tenté de croire, en se retrouvant dans leurs écrits, qu'il en eût pensé toul autant, s'il y avait pensé. * Les meilleurs livres, a dit Pascal, sont ceux que ceux qui les lisent croient qu'ils auraient pu faire. » Mais Pascal, esprit étroit, n'y entendait rien sans doute; car les livres de M. Hugo, si livre il y a, sont d'un bien autre style. Celui qui les lit n'y a point affaire à un homme comme vous et moi : mais il écoute un grand auteur, profondé-
(1) Roiné, pour un homme né roi, roi en naissant, heureuse ellipse et qui Hatie agréablement l'oreille. Un dit fort bien , du reste, un drame raori-né, un roman niorl-né, etc.
(2) L'enveloppe est jolie, et vaut un million.
ment pénétré de tout ce qu'il vaut, et qui ne se pardonnerait pas de nous en laisser ignorer quoique chose ; homme de capacité, homme d'érudition, comme lo. iloclour Pancrace; écrivain si original, si complètement singulier, (|ue son style n'a qu'une phrase, et sa phrase qu'une forme qui, pour ne ressembler à aucune autre, n'a qu'à rester et reste en effet toujours la même. Aussi n'y a-t-il que les plus pauvres ou les plus mal avisés qui le volent ou le contrefont. Prendre à quelqu'un le seul habit qu'il ait dans sa garderobe et dont l'étoffe et la coupe, tout est de fantaisie, pour se l'approprier et en faire parade, n'est-ce pas vouloir provoquer le haro? Si déchu qu'il soit, M. Ponsardle sf^rail-il jusque-là, comme on n'a pas craint de le dire? Je l'ai nié d'abord, et plusieurs penseront peut-être que la citation que je viens de faire répond à tout. Je le pense de même, et cependant il faut reconnaître qu'entre le parallèle que fait le Charles-Quint de M. Hugo du pape et de l'empereur, et les discours du légat de M. Ponsard sur les droits de la couronne de France et de la tiare , il y a bien quelque rapport, au moins par le fond des idées. Comme le cas m'embarrasse, j'en lais juge le lecteur, en mettant sous ses yeux les deux pièces.
Voici d'abord le beau parallèle que M. Hugo fait prononcer par Charles-Quint :
Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que pour eux ei par eux. Un suprême mystère Vit en eux; et le ciel, dont ils ont tous les droits, Leur fait un grand fesiin des peuples et des rois. Et les lient sons sa nue, où son tonnerre gronde, Seuls, assis à la table oîi Dieu leur sert le monde (1), Tête à tête ils sont là , réglant et retranchant , Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ. Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte, Respirant la vapeur des mets que l'on apporte (2).
(1) Quels Gargantua? Et Dieu qui se fait sans façon leur maître d'hôtel et leur écuyer tranchant.
(2; Ce vers nous apprend que, pour en rendre la digestion plus facile à ses maîtres, Dieu, en c/je/ habile, leur sert le monde en plusieurs
ET LES DRAMES DE M. lUGO. 39
Regardant à la vilrc, atlenlils, ennuyés (1),
El se haussant pourvoir sur la pointe des pieds.
Le inonde an-dossous d'eux s'échelonne et se groupe (2).
Ils font et défont. L'un délie, et l'autre coupe.
L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-niénies, et sont parce qu'ils sont.
Quand ils sorieni, tous deux égaux, du sanctuaire,
L'un dans sa pourpre, et l'autre avec sou blanc suaire,
L'univers ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur (3).
Ecoulons maintenant le légat de M. Ponsard :
Quand le pape est d'accord avec le roi de France ,
La chréiienié qui suit marche avec assurance.
Le pape est en avant ; il a pour son soutien
Son fils aîné, le roi de France très-chrétien.
A ses nouveaux destins initiant le monde.
L'un est l'esprit qui veut, l'autre est le hras qui fonde ;
Et tous doux, aili.nit leur double majesté ,
Reçoivent l'un de l'aulrc autant qu'ils ont prêté.
A qui dois-tu. Seigneur, le divin caractère
Qui rapproche du ciel les trônes de la terre?
morceaux accommodés à des sauces diverses dont la vapeur, et je le crois sans peine, fait venir l'eau à la bouche de ces pauvres rois qui sont à la porte. En vérité , ne trouvez- vous pas le pape et l'empereur bien cruels de dîner ainsi à leur barbe, lorsqu'ils sont peut-être dans le seul cas où Ion puisse dire sans hyperbole impertinente que , lorsqu'il y a pour deux, il y a pour dix.
(1) S'ils sont attentifs, ils ne sont pas ennmjés ; s'ils sont ennuyés, ils ne sont pas attentifs ; iiiais le reste est d'un goût si exquis!
(2) Encore un mot, de grâce. Comment entendez-vous que le monde se groupe et s'échelonne autour d'eux, après nous avoir dit que Dieu le leur servait à table , pièce à pièce. — En outre, et puisqu'il faut vous le répéter, s'il s'échelonne, il ne se groupe pas ; s'il se groupe, il ne ^'échelonne pas.
Vos images sont si grandes, ô poète, que notre faible raison n'y peut aiiein Ire. 0 Olympio, ô aliitudo , abaissez la hauteur des cieux , et tâchez d'avoir le sens commun.
(3) Malheur à qui essayerait d'analyser des beautés si extraordinaires que leur auteur, s'il en avait fait beaucoup de pareilles, mériterait, sans aucun doute, d'être, de son vivant même, logé au Panthéon.
40 AGNÉ8 DE MÉKAINIK
El qu'est-ce que le sacre? Est-ce à ton front taché
Une huile qui s'efface, après qu'elle a séché?
Non. De la main de Diou c'esi l'éternelle marque;
C'est le pontife saint qui rrn I saint le monarque.
Entre tes grands barons, lu n'es qu'un des moins grands;
Le sacre te fait roi, qui te met hors des rangs.
Ce baiser paternel, que l'Eglise le donne,
Resplendit à ton front mieux que nulle couron e.
Va . le pape n'est pas ton ennemi, Stdgneur;
Il n'entend rabaisser tes droits ni ton honneur ;
Mais, te considérant comme son porte-glaive,
il croit se rehausser de tout ce qui t'éléve.
(Act. III, se. VI.)
Et maintenant, c'est au lecteur de voir si l'auteur cï'Agnès a imité l'auteur (MHcrnani; qu'il déclare ensuite, s'il le peut et s'il l'ose, de quel côté sont ici les bons et beaux vers, les expressions naturelles et dramatiques; de quel autre, au contraire, s'étalent le faux, le maniéré, l'outré, poussés jusqu'au stiblime de l'absurde et du ridicule.
Cette comparaison faite, on en sera peut-être plus disposé à écouter la suite et la fin de notre analyse à.'A(fnès, dont les rôles secondaires ont droit aussi à notre attention, puisqti'ils y tiennent la place qu'ils y doivent tenir, puisqu'ils contribuent, comme déjà on a pu en juger, à nous faire mieux connaître les personnages auxquels ils sont subordonnés, sans se confondre avec eux, en gardant toujours quelque trait, quelque nuance qui les en distingue. Je ne parle point ici du duc d'Alençon qui n'a ni caractère ni rôle dons l'action de la pièce, et n'y survient, au commencement du second acte, que pour donner au poète une occa. sion de nous décrire, dans une seconde exposition, fort touchante d'ailleurs, l'état où l'interdit a placé la cour et le royaume. Mais il n'en est pas de même de Guillaume Des Barres, cet inflexible champion des vieilles mœurs féodales, qui n'entend rien aux projets d'un roi civilisateur et ne sait que se battre, qui n'aime ni le latin ni les prêtres, bien qu'il subisse involontairement l'empire de leur sacré caractère, esprit étroit, cœur loyal, franc jusqu'à la rudesse et ne craignant pas de déplaire, s'il le faut, pour mieux servir. Le roi et la reine lui sont bien chers; de tous les barons il est même
r,T LKS DRAMF.S DE M. HUGO. 11
le seul qui leur soit resté fidèle ; mais dévoué, avant tout, a l'intérêt commun, il ne cesse de les presser, de les conjuier en son nom, au nom de leur propre £j;loiro, do consentir à nne séparation inévitable, sans que ni les emporlcnienis de l'nn, ni les plaintes parfois amères de l'autre, puissent rebuter son dévouement, trop bien, trop souvent éprouvé du reste pour qu'on lui garde longtemps rancune.
N'ai-je pas déjà parlé de celte belle scène où, après l'avoir chassé dans un moment d'oubli, Philippe-Augusle rappelle à lui tout aussitôt son loyal serviteur, en lui ouvrant les bras? En tout cas, je n'en ai rien cité, et ))ourianl, avec M. Punsard c'esl-la le principal. 11 n'est jamais si bien défendu que par lui-même, et pour peu qu'on veuille l'entendre, bien rarement il perdra sa cause. Je laisse donc parler Philippe-Auguste et Guillaume Des Barres, à l'endroit où celui-ci, après avoir représenté au roi trèsvivemeni, et peut-être trop savamment pour un esprit si inculte, qu'il importe au salut du royaume que l'interdit soit levé, se résume en disant :
Je dois mon avis, le voilà :
Quittez madame Agnès, Monseigneur, quillcz-la.
Par tous les saints ! Allez ! c'est une ignominie !
Allez-vous-en!
GUILLAUME
Seigneur