‹ Agnès de Méranie et les drames de M. Hugo étudiés et comparésChapitre 4 sur 17 · ET LES UKAMF.S DE M. III GO · texte numérisé non relu

ET LES UKAMF.S DE M. III GO

celle Dona Sol qui, tout en buvant avec délices sa pari de i'ini'vitable poison, a grand soin d'en réserver à son mari loul autant (pi'il lui en l'^iut pour qu'il s'empoisonne de compaj,Miie. Eviiieinnient, c'est bien là le iaii d'une <''pouse cliréiienne , comme elle le remarque elle-même, quoi qu'on ne puisse s'y méprendre, en remettant à Hernani la fiole à demi-pleine :

Tu ne m'aurais pas ainsi aissé la mienne {sa part !)

Toi ! lu n'as pas le cœur d'une épnnse chvétiennc

Agnès non plus, je le crains bien, n'aurait pas ce cœur-là, et en pareil cas, serait assez sotte pour tout boire. Prenons-la donc pour ce qu'elle est, pour une simple lemme, dont la morale est des plus classiques, et qui n'a presque pas un sentiment qui ne lui soit commun avec la plupart des épouses et des mères. Je l'aimo ainsi, je le confesse, et mon cœur lui appartient dès que le premier acte me l'a fait voir toute vouée aux afleclions de la famille et du foyer, ei heureuse, si heureuse même qu'elle s'effraye d'un bonheur dont elle se croit indigne, objet de l'amour et de la vénération de lout ce qui l'entoure, et prenant part à la bonne ou à la mauvaise fortune de tous, amis ou ennemis. Ecoutez ce qu'elle dit au roi irrité par le seul nom d'Ingelberge que le moine vient de lui rappeler :

0 Philippe, sois lui miséricordieux!

Quille les mois amers pour la pillé meilleure. Après t"avoir perdu, je comprends qu'elle pleure. Elle est bien malheureuse. Il faut, par la douceur. Tempérer des refus qui lui perceni le cœur.

(Aci. I, se. IV.)

Quelle grâce touchante dans ces vers, et comme ils viennent à propos. C'est un dernier irait qui nous rend Agnès tout à lait aimable, au moment même où elle va être frappée des premiers coups de l'incident dont les suites font tout le sujet d'une iragédie que deux mots résumeraient : Agnès sera-l-i île ou non séparée du roi? Pariira-t-elle, ne parlira-t-elle pas? Lu (piestion réduite à ces termes, et lorsque tout dans une pièce se i;i|)(U)rie a

un seul personnage, il faut que ce personnage soit Lien peu iniéressani pour que la pièce ne le soit pas du tout. Or, nous savons dé'yA quel est le caractère d'Agnès, et loin de démentir par la suite ce qu'il nous a promis d'abord, plus il se développe et plus il découvre à nos regards émus un fond de sensibilité dont le poêle a su varier et graduer les elTeis avec un art où la nature n'aurait pas, selon nous, beaucoup à reprendre.

Durant le second et les premières scènes du troisième acte, Agnès espère encore, ou du moins elle n'ose s'avouer qu'il n'y a de remède au mal qu'une séparation qui lui sera moriclle. Aux austères conseils de Guillaume qu'anime, avant tout, l'intérêt du pays et des seigneurs, elle oppose des raisons qu'elle croit, qu'elle doit croire invincibles, elle, épouse et mère :

Fuir! secrètement fuir! et que dirait le roi !

Et mes enfants! Oh ! non. C'est trop vouloir de moi.

Vous devez vous tromper; je le sens dans mon âme.

]Von, vraiment; ce n'est pas la vertu d'une femme

De quitter son époux et ses enfants trahis.

Et pourquoi? qu'ai-je fait contre votre pays?

Est-ce ma faute, si, cherchant une oo!np;igne,

Voire roi m'appela du fond de l'Allemagne?

Mon père, et non pas moi, disposa de ma main ;

L'église consacra notre parfait hymen;

Est-ce ma faute à n'.oi, si maintenant je Taiine

Celui que m'ont donné mon père et Dieu lui-même?

Je ne demandais rien que de pouvoir l'aimer,

De voir mes enfants croître, et leurs mœurs se former.

Des femmes c'est p:irtout l'existence commune;

Pourquoi m'en!ève-t-on ce qu'on laisse à chacune?

Pour être reine, hélas! n'esi-on pas femme aussi?

Ah ! votre royauté ! Là n'est pas mon souci ,

Laissez-moi ce que j'aime, et venez me la prendre;

Que volontairement je suis prèle à la rendre !

Mais mon mari, mes lils, je ne les cède pas;

Voilà mon peuple, à moi ; leurs cœurs sont mes états ;

Et je m'y maintiendrai de toute ma constance.

Car le droit éternel est pour ma résistance.

(Ad. Il, se. IV.)

Unpeuplusloin, dnnsuneinspiratîon d'une mélancolie touchante.

ET LES DRAM! S DK. M. HtGO. 21

elle en vient à souhaiter que 1 toi, dont la gloire, .lonl la puissance Taisaient son ori^'ueil, quille lout aujourd'hui pour aller avec elle pariager le bonheur de la vio de lainille, dans <juel(|ue coiu du Tyrol. sa patrie, dont la chère image vit toujours dans ses regrets :

Philippe, mon seigneur, chère âme de ma vie,

Va, c'est bien à loi seul que je me sacrifie.

Que n'es-tu, comme moi, de ces humbles esprits

Qui bornenl lous les vœux sur des êtres chéris,

Et sont rcconnaissanis aux lionneiir:^ de ce monde

De ne pas visiter leur retraite profonde.

Nous p;irliiions ensemble. Il esl tli«ns mon Tyrol

Des bords hospitaliers plus que ce triste sol.

0 mc> bois, mes vallons, ma campagne connue,

Commi- je (juiderais chez vous sa bienvenue!

Immenses horizons, de quel geste orgneilleux

Je lui déroulerais vos tableaux merveilleux.

Et quel bonheur d'entendre, à son bras suspendue,

La lointaine chanson lant de fois entendue !

Hélas: ce n'est qu'un rêve. Il ne saurait pas. lui,

Oublier dans l'amour un irùiie évanoui.

Que vais-je imagim-r! Un manoir d'Allemagne,

Les chants tyroliens, la paix de la campagne.

Toute cette innocence et toutes ces candeurs

A lui qui tomberait du faîte des grandeurs !

Ah ! l'âme que la gloire une . ùs a touchée.

Est pour le bonheur calme à jam;iis desséchée;

Elle garde en sa chute un désespoir hautain,

El ne peut plus rentrer dans le commun destin;

Du haut de sa ruine, elle écoute, isolée.

L'écho retentissant de sa grandeur croulée.

Allons! j'aime encor mieux qu'il me regrette un jour.

Que si, près de moi-même, il regrettait sa cour.

(Act. III, se. u\J

Après avoir entendu ces beaux vers croira -t-ou que quelques-uns ne les ont loués que pour en induire, avec cette logique que vous leur coiuiaissez, que M. Ponsard, qui se fourvoyé au théàire, lerait à merveille des élégies piiioresques. Mais pas si bête vraiment! N'en déplaise à vos drames à uréfaces, il nous lera encore de belles et bonnes tragédies, comme il les sait ';iire pour le plaisir du public et vo're ;.lu , ginndf gloir*-.

22 AGMvS D;: MÉRAISIE

Avant de partir, puisqu'il ie laui, Agnès voudrait du moins revoir le roi. Elle n'ose l'avouer à Guillaume, qui doit l'escorter dans sa fuite, mais elle le lui laisse entendre, avec quelle finesse délicate, vous le savez sans doute :

Pensez-votis qu'il me laisse aller sans accourir?

Guillaume.

Ne voudriez-vous fuir que pour cire suivie! Agnès.

Oh! non. J'en aurais crainte, et cependant envie. Enfin, je voudrais bien qu'il ne m'atteignît pas, Mais, qu'espérant m'aiteindre, il leniàt quelques pas.

(Act. 111, se III.)

Un moment après, entre le roi, et Agnès se laisse entraîner au désir de le revoir, de le contempler une t'ois encore. Hélas! elle va le fuir, elle va l'abandonner à jamais, lui qui déjà, avec la défiance qu'inspirent ie malheur et l'orgueil blessé, en est venu à penser qu'elle n'a plus pour lui ni amour ni estime, et qu'un peu <ie pitié est le seul lien qui l'attache encore à sa disgrâce. C'est en vain qu'Agnès essaye de le ramènera des sentiments meilleurs par les plus vives attestations de son amitié. Car, bien que l'amour se peigne dans tontes ses expressions , elle n'ose en prononcer le nom à la veille d'un départ inévitable :

Seigneur,

Par le cher souvenir de noire ancien bonheur,

Parla séréniié de nos amours passées,

De grâce, au nom ôvi ciel, n'ayez pas ces pensées !

Ne les ayez jamais, quoi qu'il arrive ! Ah ! Dieu !

iMoi, ne pins vous aimer ! moi, vous estimer peu !

Eli ! (|ui donc dans le monde est voire égal? Quel autre

Peut se glorilier d'un nom comme le vôtre?

Tout est à vous : génie, éclat, bonté, valeur,

Vous grandissez encor de tout votre n)allieur.

Je vous accuserais, moi ! Que puis-je reprendre?

Pourquoi donc soulfrez-vous, sinon pour me défemlre ?

Que parliez vous lamôl d'appareil souverain?

La piMh; m: m'en fail ni plaisir, ni chagrin.

Je m m'en souviens pas. Ce palais désert, sire,

Est un vivant palnis où votn iiinnir respire ; Ces nuirs silencieux ont pour moi des éciios Qui ninrn)urenl toujours le bruit de vos propos; El pas uu lieu de fêle et de réjouissance, Avec toute sa foule et sa ina-^iiilkence. Ne me parait si piein et si resplendissant Que celle soliiude où vous êtes présent.

(Act. m, se. IV.)

Et le reste, car il faudrait citer en entier cette scène si pathétique, que le poëie ne doit qu'à lui-mèmo, et dont tous les eliels sortent du cœur de ses personn:iges et vont au nôtre, naturellement, sans effort, comme on ne l'éprouve que devant les œuvres des maîtres.

Puis viennent le départ d'Agnès et ses recommandations multipliées à Guillaume et à Marguerite, les seuls serviteurs qui l'assistent et à la fiiiélié desquels elle puisse confier le soiu de veiller sur le roi et sur ses enfants :

Marguerite,

Quand le roi reviendra, remels-lui ce bdiet.

Dis-lui non, ne dis rien, sinon qu'il le fallait.

Coinine il va m arcuser alors! Pen-'ée auiore ! Ecoule : nn's en-ants seront bieniôt sans mère : Au nom de Tauiilié, proinet^-inoi i|ue du moins Tu leur remplaceras mon a'uour par les soins ;

Pour m'élre tout à fait bonne et compaiissanie, Parle au roi quelquefois de son épouse absente. Tu veux bien !

(Act. Ill, se. VII.)

Et comme Marguerite, dans sa naïve exaltation de jeune fdle, promet de vouer sa vie à cette tache, la reine reprend, avec une délicatesse charmante :

Non, je n'accepte pas ce dévouement entier.

Sois femme, comme moi, d'un noble chevalier.

De beaux enfants connais, comme moi, la richesse ;

Mais entre eux et les miens partage la tendresse.

Plus heureuse que moi, puisse-iu conserver

Tout cet enchantement qu on vient de m'enlever.

— Vous, Guillaume, c'est vous en qui plus lard j'espère

Pour exciter mon fils aux vertus de son père !

24 AG.>tS bK MÉRANIE

A la lance des preux habitue z sa iiiaiii. Quand il faudra l'armer, servez lui de parrain. Ah ! je ne verrai pas la belle mine fière Qu'il aura ce jour-là sous sa robe guerrière.

I fbid.)

Au moment de partir, de s'enluir, pour n'y plus rentrer, de ce palais où elle espérait finir ses jours auprès de son époux et de ses enlanls, elle s'arrête sur le seuil et lui adresse des adieux dont je citerais encore les touchantes paroles, si je m'en croyais. Une fois qu'il vous tient, ^l. Ponsard vous tient bien, et force est de le suivre jusqu'au bout; il peut se tromper une lois, deux lois ; mais là où il a louché juste, comptez qu'il ne fera rien à demi ; il saura extraire tout le lingot, le façonner, le polir et le frapper au bon coin.

Le jour qu'il a créé le rôle d'Agnès, il était en veine assurément. N'est-ce pas encore une belle scène que celle où Agnès, arrachée demi-morte à !a fureur du peuple par le roi accouru sur ses pas, laisse échapper, en se retrouvant dans ses bras, ce secret trop longtemps contenu, qu'elle l'aime encore, qu'elle l'aime plus que que jamais, el ne i'a fui que pour le trop aimer :

Qui! moi ! je l'abandonne?

C'est faux! Je t'aime. Enfin, le silence est rompu.

C'est assez m'effurcer ; j'ai fait ce que j';ii pu.

Je t'aime ! C'est trop peu, Philippe, je l'adore !

Je t'adorais l.eureux ; malheureux, plus encore.

Va ! lo pape peut bien lancer les interdits^

Désoler riinivers, fermer le paradis;

Il peut tout : il est maître et du corps et de l'âme.

Mais il ne peut tarir Vamour chez une femme (1).

(1) Il (Auguste) peut l'aire trembler la terre sous ses pas,

Mettre un roi hors du trône, et donner ses états, De ses proscriptions rougir la terre et l'onde. Et changer à son gré l'ordre de tout le monde. Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir.

Ci.wA, act. 111, se. IV.

Gardons-nous de ces copies qui ne font honneur qu'au modèle. D'ailleurs, si le pape est le maître de l'âme, il peut tarir l'amour chez une femme .- soyons txacis en tout. In lenui labor, ai tenais non gloria, comme dit Virgile, ce pédant de collège qui faisait, de son temps, de la liiiérature universitaire.

RT LES 1)11 AMES 1>E M. HlIGO 25

Je l'aime, ealeiids-di bien, d'un amour absolu !

J'aurais voulu mourir pour loi ! j'aurais voulu

I Que Dieu (|ui nous euioiid pardonne ce l»lasi)liéme !)

Sacrilii-r pour toi jusqu'à mon salut ok-iih! !

Mon repos! (",e n'était qu'un motil' supposé.

Je savais que demain lu serais déposé,

El, puisque mon exil assurait ta couronne,

Je m'exilais. Voilà comment je l'abandonne.

(Ad. IV, se. 1.)

Mais cet avru à peine échappé, Agnès puise dans la fofce même du sentiment qui le lui arrache de quoi résister aux instances du roi qui la veut retenir près de lui. Elle lui représente les devoirs que la royauté lui impose, les sacrifices qu'elle exige de lui dans ces vers, dont j'admire encore l'élévation et la fermeté, même après avoir relu ceux de Béiénice qu'ils rappellent sans les imiter :

Ecoutez, sire, Je suis lorle à présent. Cet aveu que j'ai faii A soulagé mon cœur du poids qui l'élouffaii, Et je m'en vais moins triste, et presque beureuse même, De vous avoir pu dire à quel point je vous aime. J'emporte cette joie, aux pays éloignés, Que je vous suis connue ei que vous me plaignez. Je me réfugierai dans l'orgueil légitime D'avoir conquis l'amour d'un prince magnanime. D'avoir paru plus tard digne de le garder. L'ayant pu conquérir, et l'ayant pu céder. Vous, sire, soyez roi ! Considérez qu'on blâme Le roi qui perd son trône aux genoux d'une femme, Et qu'envers vous le blâme aura plus de rigueur Par le plaisir qu'on a d'insu'ier un grand cœur. Or, représenlez-vous la mécbante victoire De tous ces envieux qn'imligne votre gloire, Si par de tiers débuts vous n'aviez préludé Qu'à la pileuse fin d'un roi dépossédé. Ne faites pas pitié, vous qui vous files craindre. Que la haine n'ait pas la douceur de vous plaindre ! Permeliez-moi de fuir, sitôt le soir veim. Et faisons voir tous deux un couragf inconnu, Moi, me sacrifiant à mon amour; vous, sire,

26 AGNÈS DF, MÊRAME

Sachant sacrifler voire amour à l'empire (1).

(aci. IV, se. II.)

Pourquoi faut-il qu'Agnès, clans la scène suivante, conserve si peu de celte fermeté d'àme qui l'inspire si bien ici! Qu'elle essave de recourir au légat puisque le roi s'oppose obstinément à son départ, soit; qu'elle maudisse le pape après l'avoir vainement supplié dans la personne de son représentant , il ne m'est pas absolument impossible de me l'expliquer encore. Mais, dans ses imprécations comme dans ses prières, je voudrais qu'elle conservât celte dignité qu'une femme , une reine se doit à elle-même de n'abdiquer jamais ; que, dans un moment si solennel , et sachant à qui elle s'adresse, elle lui parlât fort peu de ses amours et beaucoup de ses enfants dont elle ne lui dit pas un mot ; je voudrais enfin qu'elle ne débitât point d'imprécations en forme. Racine, qu'il est bon de consulter en tout, n'en olfrait point d'exemple à M. Ponsard : celles d'Agrippine, de Phèdre et d'Athalie, vives et courtes, n'ont rien qui sente la rhétorique. Quoique un peu déclamatoires, il est vrai, celles que Corneille a placées dans la bouche d'une de ses adorables furies sont d'un grand effet, et c'est même le seul morceau de ce genre qu'on applaudisse au théâtre. Raison de plus pour ne pas l'imiter, pour ne point nous représenter sous une forme

(1) Voici les vers de Bérénice. Les citer, après ceux de M. Ponsard, sans vouloir ni pouvoir lui jouer un irès-raauvais tour, est-il un plus bel éloge :

Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d'alarmes,

Ni que par votre amour l'univers malheureux,

Dans le temps que Titus attire tous ses vœux.

Et que de vos vertus il goûte les prémices.

Se voie en un moment enlever ses délices.

Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour,

Vous avoir assuré d'un véritable amour.

Ce n'est pas tout; je veux, en ce moment funeste,

Par un dernier effort couronner tout le reste.

Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.

Adieu, seigneur. Régnez : je ne vous verrai plus

Autant je blâmais l'auteur d'Agnès d'avoir copié Corneille, autant je l'approuve de s'être si heureusement inspiré de Racine.

à laquelle nous ne sommes poinl i'uils ce qui esl en possession de nous plaire ei gravé dans noire mémoire. Aussi , lorsqu'on écoule ces imprécalions d'Agnes , si vi»ililonient renouvcltfs de celles de Camille, on s'occupe moins du poisonnape que du poêle, des senliments de l'un que de la manière donl l'autre échappa aux dangers d'une imilalion qui saute aux yeux. Ces tours d'adresse, ces exercices de rhéteur ne sont pas dignes d'un esprit aussi sain, aussi élevé que l'est celui de M. Ponsard. Il s'en gardera désormais, j'y compte bien.

Mais, puisque je suis en humeur de le harceler, je lui dirai, avec la plupart des critiques, qu'il est grandement coupable de n'avoir point épargné à sou Agnès un suiciile qui n'est ni vrai selon riiislûii"'-, ni vraisemblable suivant le caractère qu'il lui a prêté. C'est plus qu'un crime, c'est une faute, et une laute inutile, qui pis esl. Quand nous savons qu'Agnès mourut un mois après sa séparation d'avec Philippe-Auguste et de la douleur qu'elle en ressentit, pourquoi ne pas la laire expirer sur le coup? Au théâtre, une fois que les situations et les caractères n'ont plus rien à nous apprendre, on peut, il faut même, si besoin est, se débarrasser lestement du héros ou de l'héroïne. « li meurt! » « Elle expire! » et l'on prend ses gants et son chapeau. Tout ce qu'on doit, mais ri'.:oureusement, exiger du poète, c'est qu'avant d'en venir là il ait poussé les choses au poinl qu'il l'aille, selon toute vraisemblance, que mort s'ensuive ; et, en second lieu, si le genre de mort ne lui est prescrit d'ailleurs, qu'il choisisse celui qui, exigeant le moins d'apprêts matériels, donne le plus à l'empire et à l'expression de la douleur morale.

C'est ce qu'ont fait généralement nos classiques, ce que M. Ponsard aurait dû faire, d'autant plus qu'il le pouvait, sans y rien perdre des touchants effets d'un dénoùment où, au milieu des barons qui pleurent sur leur suzeraine, Agnès, après avoir imploré et reçu du légat l'absolution dernière, expire aux bras «le son époux, en prononçant le nom de leurs enfants, et en lui recommandant de se réconcilier avec le pape, ce qui veut tout dire. Dénoùment bien simple, et donl j'ai vu cependant la plupart des spectateurs émus, même quelques-uns de ceux qui, à la pre-

mière représentation, s'étaient bien promis de rire à ces vers qu'ils n'avaient cessé d'attendre impatiemment jusque-là :

0 ma clière famille !

0 mon petit garçon ! 0 ma petite lille !

A Dieu ne plaise toutefois que je me fasse le champion de ces trois hémistiches, sur lesquels s'est égayé un spirituel avocat, et que M™*^ Dorval a eu le rare mérite de rendre pathétiques. Soyons naïfs, rien de mieux; mais du naïf à l'enfantin, qui est presque toujours p'éciewx, il y a un abîme : M. Ponsard tn'objectera peut-être que Racine, dans la préface de son Ipliigénie en Aulide, nous vante avec enthousiasme « ce beau récit où l'on dépeint Alcesle mourante au milieu de ses deux petits enfants qui la tirent, en pleurant, par la robe, et qu'elle prend sur ses bras l'un après l'autre pour les baiser! » Mais ce récit d'Euripide, dont il ressemait et dont il nous retrace si vivement la naïveté , Racine assurément n'eût osé le traduire sur notre théâtre. Quand on a affaire tout à la fois à une langue dont il faut respecter la pruderie, et à un parterre goguenard qu'il faut ten'r en respect , il est bon de s'interdire ces détails d'un lamiliarité enfantine, toujours voisins, je le répète, de la mignardise, et qui mènent à un naïf dans ce goût-ci :

Un bruit vole sur vous : mais qu'il est peu flatteur. On dit, mon cher amour, que vous êtes menteur

Cher petit oreiller, tloux et blanc sur ma tête

Couchez vous, petit Paul, etc.

Ces vers et leurs pareils ont été faits pour le Journal des Enfants : ne les lui envions pas.

A cela près, je vous le demande, ai-je eu tort d'avancer que le caractère d'Agnès était digne en tout de celui de Philippe- Auguste; que tous deux n'étaient pas moins remarquables par la noblesse de leurs sentiments que par la constance qu'ils y font voir. Il est vrai que cela même est un défaut aux yeux de certaines gens qui ont leurs raisons pour ne point aimer ce qui est naturellement simple et conséquent. S'il faut les en croire, eux et leurs prélaces . il n'y a de caractère qui soit un que celui

FT LES DRAMf-S 1)E M. lUGO. 29

qui est double, d'homme conséquent que celui qui fait d'un côté tout le contraire de co qu'il lait de l'autre. Chez eux le beau et le bon ne marchent jamais qu'en compagnie ou plutôt sous le patronage du laid et du mauvais : car, comme le laid, comme le mauvais a été jusqu'ici méconnu et même exclu par d'étroits systèmes, ils ont travaillé surtout et ils ont glorieusement réussi à lui rendre dans leurs œuvres une part qui ne lui laisse plus rien à désirer. Que parlons-nous d'Agnès et do la vulgaire simplicité de ses bourgeoises vertus? Madame Lucrèce Borgia, à la bonne heure] C'est là une création aussi vraie qu'édifiante, une mère qui adore d'autant plus son fds qu'il est le fruit d'un inceste, une bonne lemme qui empoisonne bien parce qu'elle aime bien. Je ne connais qu'un personnage qui puisse lutter avec elle de vérité et de moralité , c'est Marion de Lorme, celte Marion si hardie dans ses allures qu'elle se prostitue sur la scène autant que faire se peut , et si chaste cependant que, depuis qu'elle a un amant de cœur, elle a retrouvé son p

Et l'amour m'a refait une virginité (1).

(1) N'en déplaise à Charles Nodier ut à M. Gautier, le parterre eut mille fois raison de faire justice de ce vers si indéceranieni ridicule, quoique l'idée qu'il ait voulu rendre ne manque ni de justesse ni de délicatesse, comme on peut s'en convaincre par celte vwraliié de la Courtisane amoureuxe :

Ce que, possible, on ne croira pas vrai , C'est que Camille, en caressant la belle, Des dons d'amour lui fit goûter l'essai. L'essai , je faux! Constance en étoit-elle Aux éléments? Oui, Constance en étoit Aux éléments. Ce que la belle avoit Pris et donné de plaisirs en sa vie, Compter pour rien jusque alors se devoit Pourquoi cela? Quiconque aime le die.

Ce rapprocliement fait assez voir tonte la distance qui sépare un esprit vigoureux, mais grossier et maniéré lout ensemble, d'un excellent écrivain, d'un grand poëie qui, ne disant jamais que ce qu'il faut, se garde bien d'insister lourdement sur ces inMiices délicates, qui veul<nt n'éire qu'indiquées pour élrc seniies.

Mais pardon! je m'égare : retournons vite à nos moutons, dussions-nous les retrouver plus doucereux , plus fades encore , après les redoutables monstres qui nous les ont fait oublier un moment. Serait-ce déjà un effet do leur irilluence qu'en retournant les yeux vers la pièce de M. Ponsard, j'y prise moins le caractère que j'y rencontre en troisième lieu , celui du léchât, que je n'ai fait les deux autres. Vraiment je le croirais , s'il ne m'était démontré d'ailleurs qu'il n'est ni aussi complet, ni doué de qualités qui nous touchent aussi vivement. Il a trop de droits à notre admiration, à notre estime, pour en avoir beaucoup à notre sympathie. Homme d'une foi nrofonde , mais calme et sûre d'elie-mème, d'un esprit élevé, tuais aveuglément soumis à l'esprit de l'Eglise dont la puissance l'anime d'un nohle orgueil, il est entre ses mains comme un instrument muet et sourd, qui n'emploie, ni n'écoute ni menaces ni prières. Tel il s'annonce d'abord, et l'on conçoit qu'en venant se placer ainsi , avec son inflexible rigueur, entre deux êtres passionnés dom il brise les liens , il commence par produire un grand eiiet, mais qui épuise du coup toute la capacité dramatique d'un caractère qui , immuable comme la loi dont on l'a fait l'impassible représentant, ne peut que prononcer un arrêt et s'y ipnir. Libre à lui cependant de s'en rendre compte pour la satisfaction de sa conscience, ou de chercher à le justifier aux yeux de ceux qu'il condamne. C'est là aussi ce que fait le légat de M. Ponsard dans un monologue et une dissertation qui, avec la belle scène où il prononce l'interdit, renterment tout ce que ce caractère contient et pouvait contenir d'effets dramatiques et de beaux développements oratoires. Hors de là, le légat nous intéresse peu, parce qu'il n'a plus rien à nous apprendre , parce qu'il n'agit pas et ne pourrait agir s'il le voulait, son mandat lui liant les mains. Lorsqu' Agnès le supplie à genoux , et en versant des larmes amères, d'adoucir la rigueur de sa sentence, il ne peut que lui répoudre :

Je suis ici l'inslrumenl d'un autre homme.

Celui qu'il faut flôchir, pauvre femme, est à Rome.

(Aci. IV, se. IV,)

Fûl-il excellent en polili(|ue, ce dont jo doute, le système des mandats impératifs n'en serait pus moins détestable au théâtre.

Ces observations, M. Ponsard lésa prévues aussi bien que toutes les autres (ju'on lui a jusioniftil adiessées. Celte excellente raison, qui ne l'abandonne jamais et qui sufliraitpourme faire tant espérer de lui, l'instruit tout le premier des délauts de sou œuvre, comme nous le prouve le soin niC-me qu'il apporte à les pallier. Voyant que, réduit comme il l'est à faire connaître ou à commenter au pied de la lettre la teneur de Vnllimaiam de sa cour, son léi^at agissait trop peu, il a voulu du moins nous le montrer ému du spectacle des maux qu'il a involontairement causés et qu'il ne saurait guérir : intention clairement indiquée dans deux ou trois endroits, et notamment dans ces vers par lestjuels le moine demande à Dieu, dans celle même scène que nous venons de citer, la force de résister aux pleurs et aux prières de la reine :

Seigneur! venez en aide à ma force ébranlée! C'est grand' piiié de voir celle àme désolée.

Pour iirafforiuir. Seigneur ! rappelez-moi

Les droits iuipérieux de voire sainte loi.

Paroles naturelles dans la bouche d'un prêtre, touchantes même à les prendre en soi, dont néanmoins nous ne sommes point émus, tandis que nous le sommes, et profondément, de cette simple exclamation d'Orgon qu'attendrissent, malgré lui, les pleurs de sa fille Marianne :

Allons, ferme, mon cœur ; point de faiblesse humaine.

C'est qu'avec la connaissance que nous avons dans les deux cas des caractères et des situations, nous sentons, dans le premier, que l'attendrissement du légat, lùl-il durable, n'a pas et ne peut avoir de suite, et qu'au contraire, dans le second, celui du bonhomme Orgon pourra changer la face des choses. Il n'y a de sentiments dramatiques, ces mots seuls le disent, que ceux qui ajoutent ou peuvent ajouter à l'action.

Ce n'est qu'à la dernière scène du cinquième acte, que le létiat

S2 AGINÈS DE MÉRANIE

se décide à agir de son chef en prenant sur lui, après quelque hësilaiion, d'accorder à Agnès l'absolution qu'elle implore et de lui promettre que ses enfants seront légitimés. Par malheur, cela vient trop tard, et n'est mis là évidemment que pour la consolation des spectateurs trop sensibles.

S'il n'agit point assez, en revanche, le légat parle toujours Tort éloquemment. Il y a dans son rôle deux passages qui l'emportent encore, selon moi, sur cette belle description de l'interdit dont la plupart des journaux oui cité les vers que beaucoup de mémoires ont déjà retenus : c'est le monologue qui , placé au troisième acte entre le dénoûment et l'exposition, résume, en quelque sorte, toute la pensée de la tragédie, tout ce qu'elle nous a offert déjà, tout ce qu'elle va nous olfrir de solennelles et louchantes leçons; c'est encore, dans le même acte, cet entretien où le légat expose au roi Philippe-Auguste combien il importe au bonheur de la chrétienté que le pape, père de l'Eglise, marche toujours appuyé sur le bras de son iils aîné, le roi de France très-chrétien.

De pareilles scènes, quand bien même elles ne tiendraient pas essentiellement à l'action, ne lui seraient pas étrangères néanmoins, puisqu'elles en expliquent le sens, en développent la moralité, gravent plus profondément dans lame des spectateurs les impressions qu'il a déjà reçues, ou le préparent à celles qu'il va recevoir. C'est ainsi que cet admirable monologue du moine, en particulier, nous fait faire vers ce qui vient de se pas^er un retour qui nous remplit de tristes pressentiments. Quel effet produirait-il au théâtre si, au lieu de celui qui l'y débitait comme s'il arrivait de Paris à Ponloise, vous entendiez un grand acteur qui, entré à pas lents, après avoir un moment contemplé les voûtes silencieuses du palais désolé de Philippe-Auguste, s'écrierait d'une voix triste et grave :

Vanités et néant! voilà donc ce palais (li

(1) On souhaiterait qu'après le premier acte et l'interdit prononcé, quelque changemeni dans la mise en scène indiquât que le palais a changé d'aspect. Lorsqu'ils reparaissent au second acie, Agnès et Philippc-Angiisle ont quille les magnifiques babils qu'ils portaient au

ET LÈS DRAMF.S DK M. HUGO. Xi

OÙ les piospérilés .s'endoriiKiienl dans leur paix ; Où rorj,'ueilleiix monarque, ei la l'omiue cirangère, Ecliaugcant îles plaihirs la coupe mensongère, Ne se souvenaienl pas qu'un |)lai&ir défendu Echappe au convié, coinnu; un vin répandu! Dieu renverse l'espoir sur qui l'Iioinuie se fonde, El n'épargne pas ceux qui gouvernent le monde; Il les trompe, et les perd dans do mauvais chemins, Montrant que la sagesse est loulc dans ses mains; Puis il frappe; et les rois ilescendeni de leur gloire. Tout instrument est bon, à l'heure expiatoire ; C'est un moine inconnu, qui, surgi par hasard. Grave le triple arrèi aux murs de iîalihazar; C'est moi qui suis la main de ce bras formidable Qui s'allonge d'en haut sur le front du coupable. Salut! royal palais foudroyé! ton aspect Retient (1) une grandeur qui me force au respect. Ta désolation, elle-même, est auguste; Et , moi, l'exécuteur d'un jugement trop juste , Emu du châtiment où j'ai participé, Je te salue encore, après l'avoir frappé.

(Act. III, se. I.;

En vérité, cela est magnifique, et d'une élévation de pensée, d'une énergie de style qu'on ne peut assez louer.

Remarquez qu'ici le sentiment de la pitié figure à merveille, quoiqu'il n'y soit pas plus suivi d'effet qu'à l'endroit où nous l'avons blâmé tout à l'heure à cause de cela même. C'est que, dans un monologue, moment de repos donné au personnage pour qu'il se consulte et réfléchisse, nous lui savons gré de tous les sentiments qui conviennent à son caractère et à sa situation, sans exiger

premier pour en prendre de conformes à leur nouvelle situation ; le palais aurait dû suivre l'exemple de ses maîtres. Personne, sans aucun doute, ne désire moins que moi que le décorateur fasse la besogne du poêle; mais il ne faudrait cependant pas que l'aiius, si monstrueux qu'il ait été, nous fasse proscrire le bon usage.

(J) Pourquoi pas conserve, qui est un plus beau mol et qui rendrait mieux la pensée du légal ; car on est plus grand lors(|n'on conserve naturellement sa grandeur, malgré les coups qu'on vous porte, lorsqu'on est obligé, en pareil cas, de la relen r avec efforl.

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