‹ Agnosticisme: essai sur quelques théories pessimistes de la connaissanceChapitre 5 sur 15 · Cournot, ibid., p · texte numérisé non relu

Cournot, ibid., p

Loin de méconnaître la « jouissance secrète » dont on nous parle ici, j'en fais le plus grand cas. Je la considère comme une cause puissante du « phénomène métaphysique ». Mais je n'y aperçois pas l'unique et dernière ressource de l'esprit humain, auquel, ce me semble, il reste encore quelques chances de certitude.

Car il se pourrait que la stagnation de certains problèmes ne fût que la conséquence inévitable des conditions où l'on entreprend de les résoudre. 11 se pourrait qu'on eût jeté en une lande aride un grain capable sans doute de germer sur un autre sol. En somme, et de même qu'il ne saurait exister, dans la nature, de faits absolument généraux et abstraits, il se pourrait qu'il n'y eût pas, dans le domaine corrélatif de la con-

naissance, de problèmes à jamais insolubles.

Tous les faits naturels s'affirment d'abord comme particuliers et concrets.

Ils ne deviennent généraux et abstraits qu'à la suite d'une série de processus psychiques constituant eux-mêmes, par évidence, des faits particuliers et concrets. Mais les questions prétendues inaccessibles apparaissent manifestement comme très générales et très abstraites.

Leur insolubilité actuelle ne serait-elle pas dès lors la conséquence nécessaire d'une généralisation hâtive, d'une abstraction prématurée? Tout nous autorise à soutenir cette supposition. Cependant on a le devoir de bien peser les arguments, d'ailleurs invariables, allégués par les philosophes qui défendent l'hypothèse contraire.

Ces raisons semblent se réduire, en

dernière analyse, à une cause unique :

Tessence, les propriétés de Tesprit humain.

D'aucuns disent, à la vérité, l'essence des choses, mais voilà, certes, une autre façon, et fort mauvaise, de quaUfier les propriétés de l'esprit. Or, ces propriétés précisément se dévoilent à nos yeux avec une lenteur désespérante. Nous les connaissons d'une manière très imparfaite.

11 se pourrait donc, en définitive, qu'il n'y eût au fond du débat que dispute sur les mots, que savoir verbal dissimulant et couvrant une ignorance temporaire, mais, hélas! cruelle.

En réalité, l'univers que le penseur conçoit à l'aide de symboles très abstraits,

s'offre à nos regards comme un tout formé d'éléments connus et d'éléments inconnus. Ce n'est pourtant là encore qu'une façon de parler, et chaque fois qu'on emploie ce terme : Yinconnu^ on s'expose à devenir la proie d'une étrange illusion. Car notre conception du monde comprend exclusivement ce que nous savons (sentons, apercevons, imaginons, analysons, comparons, etc.) et ne renferme pas la moindre parcelle de ce que nous ignorons réellement. Il ne peut donc jamais s'agir, pour yious^ que de la relation entre deux sortes d'éléments connus : l'espèce constituant l'objet de l'investigation scientifique, et celle demeurant en dehors de la science. Cette dernière classe représente notre inconnu, toujours relatif et purement humain.

Mais une fois agréé ce point de vue,

ÎO AGNOSTICISME

le seul rationnel et fertile en résultats, on ne tarde pas à découvrir que la suprématie de l'inconnu se manifeste surtout au début de révolution sociale et intellectuelle. Plus tard, et le domaine du scientifiquement déterminé s'agrandissant sans cesse aux dépens de celui de l'indéterminé, les anciens rapports se modifient en essence. Une nouvelle valeur échoit aux termes de Téquation : le monde = A + X (où A figure le connu, et X l'inconnu, tous deux foncièrement subjectifs, sinon même personnels). Dans deux phases consécutives de notre évolution mentale, la période supranaturaliste et la période métaphysique, la quantité X domine visiblement - la quantité A. Immédiatement après, X tend à devenir inférieur à A.

Je ne pense pas qu'on puisse sérieusement contester la réalité de ce phéno-

mène historique. On ne saurait non plus méconnaître le sens général du mouvement intellectuel. Il pousse rapidement à la diminution du nombre absolu des catégories où se classent les faits encore étrangers au domaine de la science pure *.

1. Un phénomène analogue s'observe dans l'évolution de chaque science particulière. Le développement scientifique se présente à nous ainsi qu'une série ininterrompue d' « états particuliers » de la science, série dont les membres précédents, quand on les compare aux suivants, s'offrent à nos yeux comme des ensembles ou des systèmes de connaissances incomplets et approximatifs. Mais en science, et aussi en philosophie, ce n'est pas la valeur future, possible, problématique des quantités dont on recherche la somme,' mais bien leur valeur actuelle qu'il faut, avant tout, saisir et fixer.

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