‹ Agnosticisme: essai sur quelques théories pessimistes de la connaissanceChapitre 6 sur 15 · LE CRITICISME · texte numérisé non relu

LE CRITICISME

Les grandes idées directrices, les concepts régulateurs de la métaphysique ne changent guère, d'une époque à une autre. Ils le pourraient, assurément, encore moins, dans le court espace d'un siècle. Aussi préférons-nous, dans les pages suivantes, nous adresser directement aux maîtres un peu délaissés

aujourd'hui, à Emmanuel Kant et à Auguste Comte, plutôt qu'à leurs récents continuateurs.

C'est à l'école critique, et particulièrement à son chef Kant, que revient l'honneur d'avoir débarrassé l'agnosticisme des vieilles conceptions théologiques et métaphysiques. C'est lui qui fraya véritablement le chemin à Comte, à Spencer, aux matérialistes, aux idéalistes, à la philosophie entière du siècle. Avant eux il s'efforça de donner une « base expérimentale » à l'Incognoscible. Sur ce sable mouvant où vinrent s'enliser, après lui, tant d'intelligences de premier ordre, il imprima une trace que les pas de ses successeurs n'effacèrent point. Elle s'aperçoit nettement encore.

Arrêtons-nous donc quelques instants sur les idées de Kant, sans nous laisser

rebuter par ce qu'elles semblent offrir aujourd'hui d'archaïque et de naïf. Attachons-nous plutôt à leur conserver cette allure qui les distingue presque avantageuseuient des subtiles élucubrations contemporaines. Pour ces dernières, leur tour de paraître puériles et démodées viendra, certes, assez vite.

Selon Kant, comme selon Schopenhauer, son plus vaillant disciple, la métaphysique se résout, à proprement parler, en un savoir abstrait et fort général dont la marque essentielle consiste à présenter l'univers ainsi qu'un vaste milieu de phénomènes j)sy chiques enveloppant

de toutes parts l'existence en soi, Tabsolue réalité.

Par les sciences ou leurs philosophies, cette mésologie foncièrement psychologique nous apprend à connaître la nature.

Elle constate ensuite la réalité de la chose en soi, ou, plus exactement, elle pose cette réalité comme un postulat fondamental et nécessaire. La métaphysique, pour Kant, n'a de raison d'exister que si elle accepte une telle hypothèse, la métaphysique idéahste que si elle se refuse, en outre, à concevoir l'être en soi sans lui attribuer en môme temps un caractère hyperorganique ou psychique, idéologique.

Mais en accomplissant cette première tâche, la métaphysique en aborde nécessairement une deuxième, plus éclatante et plus méritoire : qu'elle le veuille ou non,

elle nous apprend ii connaître l'être en soi.

A la vérité, cette connaissance parait se distinguer profondément du savoir scientifique qui vise le milieu phénoménal. Il semble, à première vue, qu'un abîme les sépare. Nous pouvons essayer de plier les phénomènes qui nous entourent aux exigences multiples de notre nature individuelle et sociale (industrie, art, gouvernement des sociétés, etc.). Nous ne pouvons rien à l'égard de l'être en soi; rien, sinon affirmer, hypothétiquenient, sa réalité, sinon encore nous en sentir émus de diverses façons ([ui, toutes, cependant, aboutissent, en fin de compte, à l'état complexe qu'on nomme sentiment religieux.

Néanmoins si, en présence de ce résultat péniblement atteint par l'idéalisme

critique de Kant et de ses continuateurs, on fait appel aux modestes acquêts que nous possédons déjà en psychologie; si, surtout, on ne dédaigne pas les faits les plus élémentaires, mais les plus certains, de cette science en formation, on remarque vite combien semble peu fondé le partage du savoir total en espèces et variétés qui ne se laisseraient pas ramener à une classe unique.

On se convainc aussi que les espaces contemplés par Tœil du métaphysicien, mais que l'homme ordinaire et le savant se dispensent de percevoir, ne peuvent être que des illusions, des aberrations mentales, conséquences forcées de l'état actuel des sciences les plus complexes.

Et une telle conclusion acquiert plus de poids encore par l'observation suivante.

Le milieu phénoménal apparaît comme

connaissable chez les agnosticistes dans la mesure exacte où cela leur semble nécessaire pour faire ressortir son contraste avec Tétre en soi. Cet effet une fois obtenu, on ne se contraint plus pour nous montrer la science particulière venant se heurter toujours et partout à l'Incognoscible.

« Les choses que nous percevons, affirme Kant, ne sont pas en elles-mêmes telles que nous les percevons, et leurs rapports ne sont pas non plus réellement ce qu'ils nous apparaissent; si nous faisons abstraction de notre sujet ou seulement de la constitution subjective de nos

sens en général, toutes les propriétés, tous

les rapports des objets dans l'espace et dans le temps, l'espace et le temps euxmêmes s'évanouissent, parce que rien de tout cela, comme phénomène, ne peut exister en soi, mais seulement en nous.

Quant à la nature des objets considérés en eux-mêmes et indépendamment de toute cette réceptivité de notre sensibilité, elle nous demeure entièrement inconnue. Nous ne connaissons rien de ces objets que la manière dont nous les percevons; et cette manière, qui nous est propre, peut fort bien n'être pas nécessaire à tous les êtres, bien qu'elle le soit à tous les hommes. »

« Cette réceptivité de notre capacité de connaître, que l'on nomme sensibilité, dit plus loin Kant, demeurerait toujours profondément distincte de la connaissance de l'objet en soi, quand même on parviendrait à pénétrer le phénomène jusqu'au

fond... Ainsi, on ne peut dire que la sensibilité nous fasse connaître obscurément la nature des choses en soi, puisqu'elle ne nous la fait pas connaître du tout ; et, dès que nous faisons abstraction de notre constitution subjective, l'objet représenté, avec les propriétés que lui attribuait l'intuition sensible, ne se trouve plus et ne peut plus se trouver nulle part *. »

La pensée de Kant ne prête à nulle équivoque. L'esprit humain, exerçant ses facultés imaginât! ves, construit avec les données des sens de nombreuses fictions.

Il revêt d'apparences arbitraires les faits les plus certains. Il crée ainsi, à volonté, des possibilités conceptuelles qui, vérification faite, sont reconnues le plus souvent comme des impossibilités expérimentales

1. Critique de la raison pure y Irad. Barni, t. I, p. 97-100.

(tels les concepts d'hippogriffe, de centaure, de sirène, d'homme immortel, etc.).

Parmi ces imaginations et ces concepts, il s'en trouve trois qui épuisent le contenu entier de l'Inconnaissable. Cette idée se réduit soit à la simple fiction d'une autre réalité que celle ressentie par le genre humain, soit à la fiction d'un sujet qui percevrait d'autre façon que le sujet réel ; soit enfin à la fiction que notre organisation cérébrale nous révèle le monde sous des couleurs trompeuses.

Il n'y a pas lieu de prouver que ce sont là des hypothèses, non des certitudes.

L'invérifiable forme à la fois le sujet et le prédicat des propositions verbales qui servent à les exprimer. Et le concept qui résume ou généralise tous ces rêves^ l'Inconnaissable, apparaît comme la vraie chimère, vainement poursuivie par la sa-

gesse commune. Cette sorte de philosophie s'égare volontiers sur des matières qu'elle connaît peu et qui l'intéressent d'autant plus; sur la matière psychologique par exemple. Le savoir confus et désordonné croit pouvoir tirer d'un tel genre de jugements une image plus ou moins exacte de l'univers, une conception du monde.

L'école critique le reconnaît candidement par la bouche de son fondateur. Il est difficile d'être plus clair, du moins quand on s'appelle Kant. Supprimez, en effet, l'organisation cérébrale, ce que Kant nomme notre constitution subjective^ et il devient évident pour chacun que l'objet, tel qu'il nous apparaissait en vertu de cette subjectivité, ne se retrouvera nulle part. Quand nous sommes morts, nous ne sommes plus en vie, et quand il n'existe pas de représentation possible, la repré-

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sentalion disparaît! Il ne sert arien de construire ironiquement, comme ressayèrent quelques disciples de Kant, cette tautologie déplacée partout ailleurs qu'en philosophie, si Ton ne renonce pas à opposer la représentation cérébrale du milieu ambiant à l'idée d'un monde non senti et non représenté, si Ton persiste à se complaire en la négation stérile et enfantine de l'esprit par l'esprit.

« Toutes les représentations, affirme encore Kant, ont, comme représentations, leur objet et peuvent être elles-mêmes, à leur tour, les objets d'autres représentations. Les phénomènes sont les seuls objets qui puissent nous être immédiatement

donnés, et ce qui s'y rapporte immédiatement à l'objet s'appelle intuition. Or ces phénomènes ne sont pas des choses en soi, mais seulement des représentations qui, à leur tour, ont leur objet, lequel, par conséquent, ne peut plus être perçu par nous, et peut être appelé l'objet non empirique, c'est-à-dire transcendantal = X. ))

« Le concept pur de cet objet transcendantal (qui en réalité dans toutes nos connaissances est toujours identiquement = X) est ce qui peut donner à tous nos concepts empiriques en général un rapport à un objet, c'est-à-dire de la réalité objective *. »

Ainsi donc, Kant, comme plus tard Spencer qui recourt à une argumentation

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