‹ Agriculture généraleChapitre 80 sur 86 · DOMMAGES ET RAVAGES DES CULTURES · texte numérisé non relu

DOMMAGES ET RAVAGES DES CULTURES

Donnons un aperçu des causes diverses qui peuvent faire subir aux agriculteurs des pertes importantes sur les produits du sol.

De toutes les maladies du froment aucune n'est plus redoutable que la carie, aucune n'expose l'agriculteur à des pertes plus considérables. Parfois la carie diminue d'un quart et même d'un tiers la valeur de la récolte. Parmi les nombreux procédés recommandés pour prévenir cette funeste maladie, il n'en est pas de plus simple, de plus commode et de plus efficace que le sulfatage au sulfate de cuivre, à la dose de 25o grammes par hectolitre de grain. Cette dose est dissoute dans 6 à 8 litres d'eau. C'est la quantité de liquide absorbée par un hectolitre de froment. Le procédé par aspersion, qui est le plus expéditif, suffit pour des grains résultant d'une récolte où l'on n'a aperçu aucune trace de carie. Les spores de la carie sont impalpables et invisibles à l'œil nu. 11 est toujours prudent de sulfater les grains lors même qu'on n'aurait aucun épi carié dans la récolte sur pied.

Quant à la semence remplie de carie à l'état de sporules noires déposées à la houppe et dans le sillon des

AGRICULTURE GENERALE. 55i

grains du froment, ou bien à Tétat de grains arrondis et semblables à du chénevis, pour les purger complètement de ces deux sortes de carie, il faut sulfater la semence par immersion. On plonge la semence dans une eau sulfatée à la dose de 3 kilog. 5oo par hectolitre d'eau. La carie en gros grains nage à la surface de Peau, pourvu qu'on remue bien toute la masse du blé au fond d'un cuvier. Cette carie s'enlève facilement à Taide d'un tamis qui prend en même temps les autres impuretés plus légères que le froment.

Après cette opération, on fait égoutter le blé dans une corbeille d'osier, puis on le fait sécher sur l'aire du grenier.

Ce procédé purge complètement le blé des deux sortes de caries, résultat qu'on n'obtiendrait pas du procédé par aspersion.

Dans le Perche, j'ai popularisé le procédé par aspersion sur des récoltes n'ayant aucune trace de carie. Mes voisins pratiquent le même procédé. Depuis qu'il s'est répandu dans le pays, il est impossible de rencontrer un seul épi carié dans les froments de mon canton. C'était bien différent, il y a une trentaine d'années, quand le chaulage des grains était négligé ou opéré autrement que par le sulfate de cuivre.

Les épis cariés produisent, à la place de la farine, une poussière noire, d'une mauvaise odeur, qui, en salissant les grains de blé, souille la farine et le pain qui en proviennent.

Il est donc très important de prévenir un tel accident. Ceux qui négligent le sulfatage des semences, subissent un double dommage : ils perdent d'abord le grain des épis cariés, et le bon grain vicié par les sporules de la carie est fortement déprécié sur le marché. Sur les champs de blé en épiaison, on reconnaît les épis atteints

de la carie à leur odeur d'œuf pourri, à leur couleur luisante et scarieuse, et au manque des organes de la fructification. Les épis cariés ne fleurissent pas.

Il y a plusieurs autres procédés de sulfatage. Au lieu du sulfate de cuivre, Mathieu de Dombasle employait du sulfate de soude et de la chaux en poudre. Aucune de ces substances n'est vénéneuse et n'introduit dans la ferme un corps dangereux comme le sulfate de cuivre. Malgré cet inconvénient, le sulfate de cuivre s'est généralement substitué au sulfate de soude.

Le premier sel dispense de l'emploi de la chaux en poudre, fatigante pour le semeur, et difficile à employer par les semoirs mécaniques. Le blé chaulé encrasse l'instrument, et coule mal sur les cuillers et dans les tubes du semoir. Pour le semeur à la volée comme pour le semoir mécanique, le sulfatage au sulfate de cuivre constitue le procédé le plus simple et le plus avantageux. Depuis qu'on a constaté les bons effets des préparations cupriques pour combattre les champignons microscopiques des plantes cultivées, on comprend aisément que le sulfate de cuivre doit être le meilleur préservatif contre la carie du froment.

Le charbon {Uredo carbo) est une maladie moins nuisible que la carie. Ce champignon détruit le grain et ses glumes; il les réduit en une poussière noire qui tombe sur le champ sans nuire à la qualité des autres grains. Les sporules du parasite, répandues sur le sol, sont aptes à vicier les céréales confiées au même sol. Le charbon atteint indistinctement le blé, l'avoine et l'orge. Le sulfatage détruit régulièrement les sporules qui sont adhérentes aux grains de semence.

D'après des recherches récentes, il paraît démontré que les sporules d'une céréale ne seraient pas aptes à multiplier la plante parasite sur une céréale d'une autre es-

pèce, le charbon de Torge ne prendrait pas sur l'avoine.

Ces champignons parasites germent sur le sol avant de s'introduire et de végéter dans les tissus de la jeune céréale.

Le sulfatage, exécuté avec attention, purge complètement la semence des sporules de ces mauvais champignons. Mais il n'atteint pas ceux qui arrivent sur le sol par des voies différentes, il ne détruit pas les spores tombées avant la récolte de la céréale, ni ceux provenant des récoltes voisines, pas plus que ceux revenant de la ferme par les fumiers, par les animaux et par les personnes ayant été en contact avec des pailles et d'autres objets qui se sont chargés des germes des champignons au moment du battage des céréales. Ces différents modes de propagation peuvent engendrer la carie et le charbon sur des céréales dont la semence aura été convenablement sulfatée. Dans tous les cas, le sulfatage détruit les spores adhérents à la semence, qui sont le mode le plus puissant de reproduction de ces parasites.

Ces spores ne conservent pas longtemps leur faculté germinative. Au bout d'une année, ils ne germent plus. Du blé de 2 ans, employé comme semence, n'a pas besoin d'être sulfaté. Le charbon fait parfois des ravages considérables sur les céréales qui succèdent immédiatement à une autre céréale. J'ai vu de l'avoine d'hiver, succédant en septembre à un blé récolté au mois d'août de la même année, prendre du charbon sur le tiers de ses épis. On pourrait en conclure que les spores provenant du blé sont aptes à végéter sur des plantes d'avoine. A ce degré d'intensité, le dommage devient considérable. On l'évitera, en intercalant entre deux céréales, une culture d'une autre espèce, une culture de betteraves, de pommes de terre, de crucifères ou de légumineuses.

La rouille est une autre maladie parasitaire qui se

manifeste sur les feuilles et les chaumes des céréales. Quand elle apparaît de bonne heure, elle nuit à la qualité du grain et elle ôte à la paille une grande panie de sa valeur.

Les avoines et les blés rouilles le sont parfois à un tel point, au printemps, qu'en les parcourant, les chaussures et les vêtements en contact avec la céréale sont complètement jaunis par les spores de ce champignon.

On accuse Tépine vinette de contribuer à la propagation de cette maladie parasitaire. Quoi qu'il en soit, il est certain que la rouille atteint des cantons où cet arbuste n'existe pas, ou bien ne s'y trouve que par de très rares échantillons. Les changements brusques de température , des nuits froides au cœur de Tété paraissent favoriser le développement de cette miladie qui apparaît subitement, embrassant immédiatement les céréales sur un rayon très étendu. Dans sa marche envahissante, elle procède comme la maladie de la pomme de terre; son apparition est pour ainsi dire instantanée sur une étendue considérable d'une même région. Jusqu'à présent, le cultivateur est désarmé contre ce fléau plus nuisible pour les pailles que pour les grains. Les pailles rouillées sont peu estimées au point de vue alimentaire. C'est une grande ressource de moins pour les animaux de la ferme.

On sait que la paille de blé bien récoltée constitue une bonne nourriture pour les chevaux et les moutons. La bonne paille d'avoine et d'orge convient à l'alimentation hibernale des vaches. Si ces pailles diverses sont rouillées, on ne peut guère s'en servir que comme litière.

Le seigle est sujet à une maladie spéciale connue sous le nom d'ergot. C'est encore un champignon qui prend la place du grain et produit une substance vénéneuse,

dangereuse pour les hommes quand elle est mélangée à la farine , et mortelle pour les volailles qui consomment du seigle ergoté. Heureusement cette maladie ne prend jamais une grande extension, et il est toujours facile de purger le grain de Tergot, corps dur et consistant, facile à voir et à enlever de la masse du grain.

Nous n'en finirions pas, si nous voulions exposer ici les différents fléaux qui atteignent les récoltes sur pied. Il faut les étudier dans des traités spéciaux. Après les plantes nuisibles de la classe des phanérogames, et les végétaux de la classe des cryptogames, il y a à combattre les insectes nuisibles plus difficiles à atteindre que les végétaux parasites. Qui ne connaît les ravages, en Algérie, des sauterelles et des fourmis, sur beaucoup de cultures, et des altises sur la vigne.

En Europe, le hanneton à l'état de larve (ver blanc), cause des dégâts considérables dans les jardins, les cultures et les prairies naturelles.

Nos beaux vignobles français ont été anéantis par le phylloxéra ; et les vignes reconstituées avec des espèces américaines ont à souffrir des champignons parasites, de Toïdium, du mildiou, de Tanthracnose et du blackroot. D'autres insectes et d'autres cryptogames ravagent les cultures d'oliviers et d'orangers; les cultivateurs de trèfle et de luzerne ont souvent une peine infinie à se défendre contre Torobanche et la cuscute.

Ceux qui font de la betterave, ont à redouter les altises au début de la germination, et plus tard le ver blanc, le ver gris et la nématode. La maladie de la pomme de terre [Peronospora infestans) passe des feuilles et des tiges aux tubercules. Elle fait un tort énorme aux cultivateurs qui emploient ce tubercule pour leur propre nourriture et pour l'engraissement des porcs. Lesanguillules stérilisent les céréales sur quelques points. Dans

les jardins, on voit les taupes, les courtilières, les mulots bouleverser les carrés et détruire beaucoup de plantes.

Quant aux arbres fruitiers , combien ils ont à souffrir des insectes, des rongeurs et des oiseaux qui attaquent les fleurs et les fruits. UAntonomus pomorum dévore les fleurs du pommier à cidre, et réduit à zéro une récolte qui semblait promettre une magnifique floraison. Le bouvreuil se nourrit des boutons des pruniers, et enlève tout espoir de récolte, si on ne se met pas à Tabri de ses déprédations.

Je ne cite que les principaux fléaux qui attaquent les produits du sol. Il y en a d'autres qui tiennent à la température, et qui, sous forme de grêle, d'inondations, de minima et de maxima de température, produisent des ravages sur une immense échelle, et causent parfois la ruine d'une contrée ; ils causent aux populations des maux irréparables et les obligent parfois à chercher autre part d'autres moyens d'existence.

Le charançon ravage les grains en magasin : le pelletage est le moyen le plus sûr de les combattre.

L'alucite dévore les céréales dans les meules et les greniers. Les contrées sujettes à ces ravages doivent battre les blés immédiatement après la récolte et les livrer au marché.

Quand les grains ne sont pas suffisamment secs, ils s'échauffent et fermentent au grenier, ils prennent une odeur qui en diminue la valeur. On prévient cette altération en étendant ces grains en couches minces sur le grenier, et en les remuant plusieurs fois dans le courant d'une semaine. La paille, les gerbes, les fourrages ne sont jamais récoltés trop secs. L'humidité est une cause puissante d'altération pour les substances destinées à l'alimentation des animaux.

Quant aux rongeurs,aux rats et aux souris, si prompts

à se multiplier, et si nuisibles pour les grains qu'ils dévorent, on s'en débarrasse par de bons chats ou par différents procédés d'empoisonnement. On préfère naturellement les substances qui ne sont pas recherchées des animaux utiles de la ferme.

Malgré les pertes de toute nature auxquelles l'agriculteur est exposé, il est rare qu'une exploitation administrée avec sagesse et intelligence, ne récompense pas l'exploitant de ses peines et de ses travaux; mais les bénéfices de son entreprise, il ne les obtient que par des luttes incessantes contre les plantes et les animaux nuisibles, contre les intempéries et les accidents de température , et souvent encore contre le mauvais vouloir et les mille exigences de son personnel. Aucun succès n'est possible, si à force d'énergie et d'activité, on ne parvient pas à triompher des obstacles et des ennemis sans nombre qui trop souvent viennent entraver les spéculations de l'agriculture.

Page 1