‹ Agrippa d'AubignéChapitre 18 sur 47 · I.E POÈIE DU « PRINTEMPS · texte numérisé non relu

I.E POÈIE DU « PRINTEMPS

Mme de B., qui fut un instant la maîtresse de d'Auhigné. Rien d'étonnant à ce que le poMe. dans ces pièces, qui durent circuler, ait largement payé tribut au goût du jour. Ne s'était-il point lait fort, avec deux a[nis, d'avoir toujours de nouveaux vers à montrer, toutes les fois qu'on se rencontrerait au Louvre? Tantôt donc c'est une chanson, qui réplique à la fameuse chanson de Desportes : Jio.scttr, pour un peu d'absence \ tantôt une dissertation du platonisme le plus ennuyeux; tantôt un phélnis de la galanterie la plus compliquée; tantôt la métaphore italienne ou rhyperhole gasconne; tantôt enfin le ton langoureux, la note plaintive. Mais, à (luehiue écart de goùl (pi'il se porte, banal parfois, très rarenient fade. d'Aiibigné garde dans ses plus médiocres pages un fond de substance et de virilité qui le fait toujours juger supérieur à ces passe-temps.

Mais c'est assez dire ce (|uil doit à l'ambiance. \ ovons par quoi vaut, aujourd'hui encore, le poète du l'rintciiips.

D'abord, c'est un maître du >onnet.

Même auprès des sonnets de Ronsard et de du lîellav, ceux de notre poète gardent leur prix. S'ils n'ont pas, en général, la caresse du premier, la tendresse du second, ils se reconnaissent à quelque chose de mâle, de hardi, d'éclatant, parfois d'obscur et de tourmenté. Ils ont souvent un grain d'excessif, qui tout à coup dilate jusqu'au poème deux quatrains suivis de deux tercets. Si du Bellay n'avait enserré en quatorze simples vers la vie, la mort et la résurrection de Rome, d'Aubigné aurait

G'i A (;n II' l'A I) AU H h; m:.

écrit les sonnets les plus vastes du xvi^ siècle. Beaucoup sont grandioses. Ils sont d'ailleurs fort variés. L'art spécial du sonnet, avec la diversité de ses tours, coupes, suspensions et chutes, n'a point pour lui de secret. II y apporte, outre la dextérité, cet air avantageux et sûr de soi dont il ne peut se séparer, même en s'assujettissant à des règles. Cet homme domine toujours, même quand il ohéit.

C'est ainsi qu'il écrit, en se jouant, des sonnets tout en énumérations de mots, tour de force verbal où se sont rarement risqués les Soiilary de son temps.

Veillants, aij^iis, subtils rog'ards, cerveaux, esprits, Tournez, venez voler, voir, savoir et comprendre...

A ce flot saccadé, égrené en courtes cascades, s'oppose par contrast(; la nappe unie de tel autre sonnet, calme miroir de la pensée, musique de l'oreille :

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux : J'en serai laboureur, vous Dame et gardienne. Vous donnerez le champ, je fournirai de peine. Afin que son honneur soit commun à nous deux....

Vous y verrez mêlés mille beautés écloses. Soucis, u'illots et lys. sans espines les roses...

Celte amble harmonieuse, si elle n'est point l'allure préférée de d'Aubigné, lequel volontiers pialie, se cabre et galope, se rencontre cependant assez fréquemment chez lui pour être remarquée. Ce pas lent et allongé marque de beaux repos dans le tumulte des cadences.

L'un des meilleurs exemples est ce qu'on pourrait appeler le sonnet-PIantin de d'.Vubigné. tant il

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n^pond, à la Irançaise, an ( (•lrl)r(> sonncl th' Timpririicur aiivcrsois <^i\v « le honheur île ce monde » :

Veux-lii savoir qui peut faire la vie heureuse, Folâtre d'Aubigiié? Ce sont ces points ici : Des biens non pas acquis mais trouves sans souci, Bonne chère, beau feu, la terre fructueuse,

Point de procès, de noise; avoir l'âme joyeuse.

Le corps dispos, qui n'est trop maigre ou trop farci;

N'être point caiiti'leux, ni |)(>int niais aussi,

Avoir pareils amis, table délicieuse.

Sans crainte, sans soupçon, en sa bourse un écu.

Belle femme gaillarde et n'èti-e j)ns cocu.

Un dormir sans ronller, un repos sans se feindre

Qui fasse la nuit coui'te et rontenlr les jenx, Ktrc ce que tu veux, n'afl'ecler rien de mieux. Ne désiiei- la mort, et la fuir sans la craindre.

Ce sonnet explique d ailleurs, mieux qiiun chapitre de biographie, le « folâtre » d'Aubigné de l'époque Charles I\, en plein équilibre de corps et d'e.sprit, estimant la vie à sa valeur, dans la sérénité de son verdissant paganisme. Il lui arrive même de ciseler des vers qui ont la tenue et déjà la rigidité parnassiennes :

Diane fut si fièi'e et eut telle beauté, Et Diane très belle eut cette cruauté.

Cependant le ton est d'ordinaire plus relevé. Une grandeur élégante, assortie à une puissante simplicité, fait de lui un évocateur plus encore quun peintre. Tel ce début d'un sonnet sur le château de Talcy, aussi imposant que Tobjet lui-même Test encore aujourd hui :

fîô .\(;itii'i'A i> .\liii(;m:.

Quand je vois ce. cluUeau dedans loqiipl abonde Le plaisir, le repos et le contentement, iSi su])ei'bc, si fort, commandé iièrement D'un marbre cannelé et de mainte tour ronde, Je vironne à l'cntour...

D'autres lois, il donne carrirre à sa riciie imagination, qui lui permet décrire des sonnets en série, rimage suivant Timage comme le flot suit le flot, sur ce thème, l'idée d'un portrait de Diane :

Je peins ce bravo front, empereur de ta face Tes lèvres de rubrs, l'or de les blonds cheveux. L'incarnat de la joue et le feu de tes yeux. Puis le sucre du tout, le lustre de ta {jrilcc...

Or. s'il est dans cette collection d'écrins ouverts çà et là (|ueU|uc perle fausse, comment nètre pas ébloui par la profusion, cotinuent ne pas désarmer devant les grâces de certaines « chutes » :

Qui pourrait vous ouïr, si belle vous voyant, Kt f|ui pourrait vous voir, si douce vous uvanl !* O difficile choix de si hautes merveilles 1

.Mon cieur s'envole à vous, tout flamme et tout désir, Certain de me quitter, incertain de choisir Le passage des veux ou celui des oreilles!

Ainsi, même dans la galanterie, les sonnets de d'Auhigné, qui olfrcnl des défauts (''clatants. se sauvent néanmoins des faiblesses mest|uines par je ne sais quel charme magnilîque qui tient à Thabituellc hauteur de son esprit.

Que sera-ce maintenant si le poète troublé de désir, l'amant torturé d'angoisse, confient à ces sonnets, leurs interprètes, le secret de leurs fièvres? Peu à peu le diapason s'élèvera ; prières chaleu-

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