v(;r!ii'i'A I) ALijiGM
Je veux garder la chambre, et en mille façons Meurtrir de coups plombés ma poitrine outragée, Rendre de moi sans tort ma Diane vengée. Crier merci sans faute en mes Iristes cliansons.
Elnfin, dans une menace supi-ème. il la somme de comparaître, après sa mort, au tribunal d"amour :
Au tribunal d'amour, après mon dernier jour. Mon corps sera porté difl'amé de brûlures, II sera exposé, on verra ses blessures. Pour connaître qui fit un si étrange tour.
A la face et aux yeux de la céleste cour
Où se prennent les mains innocentes ou pures,
// saignera sur loi...
Trait admirable, qui. bien avant les Traffiqucs, lait songer à Dante, et qui est sans doute du pur dWiibigné.
Plus passionnés, plus vécus que ceux de Ronsard, aussi pathétiques que ceux de Pétrarque, tels sont, assez souvent, les sonnets de d'Aubigné. Leurs déclamations même distillent la souffrance, et font invinciblement songer à ces vers de Musset :
Les déclamations sont comme des épées : Elles forment dans l'air un cercle éblouissant. Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
Les sonnets du Printemps ne nous acheminent pas encore directement aux Trafiques. Les odes, élégies, stances et satires du même recueil et des Poésies diverses nous en rapprochent davantage. 11
LE POKTi; 1)1 M l'IUNTEMPS ». 69
y a, ici encore, beaucoiip de mélange. 11 règne aussi un grand désordre dans ces pièces. (Certaines gerbes sont un i-aniassis: aucune date, et plusieurs époques visiblement confondues; souvent du latras, parfois de l'ordure. Il faut d'abord, par la pensée, opérer la ventilation de ces éléments hétérogènes. La balle envolée, reste le grain. Or ce grain est de poids.
Toute cette i)artie de l'œuvre accuse un approfondissement de la sensibilité, un agrandissement de l'imagination, un renforceujent du caractère d'Agrippa. \'isiblement la vie et l'expérience le façonnent. Les traits se creusent, les angles s'accusent, les reliefs se modèlent. Notons rapidement ces transformations au passage, en attendant que les contours soient définitivement accusés dans les Trai^iqncs, et gravés dans V Histoire.
L'idée de la mort, le sentiment et le goût de la mort, est la première chose qui frappe chez le « folâtre » qui faisait naguère si bonne chère à la vie. L'amour malheureux est-il ici seul en cause? Le poète, qui porte en lui un religionnaire mal endormi, est saisi dans son àuie par l'inassouvi de nos joies, le faible et le passager de nos souffrances. Rien que la mort n'est infini. Un baiser de Diane, et il mourra content. Il se voit avec joie, lui aussi, par les ombres « myrteux ». Rien que la mort n'est infini : mais la mort n'est-elle pas la vie même ? L'idée poétique glisse insensiblement à l'idée religieuse. Le sentiment est le même; la traduction, l'application sont différentes. Tout à l'heure accueil à la mort et sourire au suicide; maintenant résigna-
tion au «leuil cruel, et sourire entre les larmes. La Consolation à Mlle de Saint-Germain pour la mort de Mme de Saint-Angel nous montre les célèbres stances à du Périer anticipées par d'Aubigné avec un bonheur et une analogie qui vont parfois jusqu'à Tidentilé. Même rythme, mêmes idées, parfois mêmes termes. La principale différence est dans la personne à qui les vers sont adressés. Ici, c'est une femme encore jeune et belle qui flétrit sa beauté dans les larmes et dont le poète veut scréner le visage. Surprenante page, qui diminuerait fort le mérite de Malherbe s'il était ('tabli que Malherbe ait pu la connaître :
Us diront : Kt ;i quoi servent ces vaines plaintes
Qu'enfin il faut finir?
Belle, cessant tes pleurs, de ces cendres éteintes
Éteins le souvenir.
Changeons donc cette humeur, qui pour sembler humaine Pleure inhumainement....
Et ainsi jusqu'à la conclusion chrétienne, qui contient même l'allitération délicieuse sur le nom de la jeune morte, — ici Rosette, là Saint-Angel, — avec l'avantage pour d'Aubigné :
Elle vivait là-bas en une terre étrange
Sous le sort envieux, Elle chartifea son nom et son âme en Saint- Antic
Changeant la terre aux cieux.
11 y a là comme un prologue aux Méditations dont, aux heures de doute et de souffrance, il encouragea son maître, ses amis et lui-même; le dessous chrétien reparaît, en attendant le dessous huguenot.
LE PoiVri' Dr « pniNTi:.Mi>s ». 71
jNIais cette imagination ne caresse pas ordinairement des idées de ix'signation, de consolation. Loin de là. Le combatif d'Aubigné pi'end le plus souvent ])Oslure contre la deslinée. loutre elle et lui. c'est un duel acharné. La seule profession dont il se pique, en vers admirables, c'est, dit-il :
M'endurcir aux malheurs, obstiner mon courage Encontre les rigueurs, comme contre l'orage Un p;rand roc endurci fait far^c de son dos.
Pourtant, comme il est jeune encore, il a des accès de désespoir. Il y a du très jeune homme, mais il y a surtout du très grand poète dans une pièce étrange, en stances, où il peint une soultVance montée au paroxysme. Des idées funèbres l'assaillent de toutes parts. Lui-même leur fournit un aliment macabre, s'enfermant dans une chambre cpiil a fait peindre de têtes de mort : au milieu de celte " anathomye », il a placé le portrait de celle (jui le désespère :
Le lieu de mon repos est une cliatnhre peinte
De mille os blanchissants et de tèlos de morts...
S'il sort, il ne cherche que lieux sauvages, antres et rochers, où il puisse « user le fiel » de sa lâcheuse vie,
Horriblant de mes cris les ombres de ces bois.... Tout cela qui sent l'homme à mourir me convie; En ce qui est hideux je cherche mon confort.
La beauté sauvage de ce qui suit est sans modèle, à cette date :
Ma présence fera desséclier les fontaines Et les oiseaux passants tomber morts à mes pieds, Ktoufl'és de l'odeur et du vent de mes peines : Ma peine, étouffe-moi comme ils sont étouffés !
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Si tel osl dAiiIjigné amoureux, que sera d'Aubigm'courroucé? DAubigné narquois est dt'jàdune àpreltra:-('.( hiand il goguenarde le vice, on ne le dislingue du bas Habelais. ou du malpropre Marot qu'au l^'risme de son obscénité et à 1 allure vengeresse de son sarcasitic. On dirait Villon le Censeur. La pièce sur Maroquin, la courtisane d'Agen. est dune impudeur royale. Pareille est une autre pièce où dAubigné poursui'l le riche parallèle de sa maîtresse et de sa duègne, de la goule et de la finette. Marot n'a qu'à se cacher : le " blason du ItMin » est désormais blasonné.
(]e sont là les gourmes de ce fougueux esprit qui donne encore, par l'énormité de ses écarts, la contreépreuve de sa puissante vitalité. Ce serait d'ailleurs le mal connaître (jue de ne pas croire à une sorte d'harmonie entre les contrastes de ce tempérament. !/uuilé est dans la violence magnilicpie. (ihez d'Aubigné. l'excessif est la norme.
Aussi n Csi-oii |i(>inl surpi'is de voir déborder, a côté du lyrisme, le «ynisme, et d'observer (jue d('jà. par accès, l'inspiration religieuse fait ménage avec le resle. Des vers religieux, il y en a déjà dans la Consolation à Mme de Sainl-Cîermaiu. I> autres se liscnl dans un sounel iiililiili' /'rtusc ;
Vous courtisez le ciol, fuibles et triâtes yeux. Quand votre àine n'est plus en celle terre ronde Dévale, corps lassé, dans la fosse profonde. Yole en ton paradis, esprit victorieux...
Céleste amour, qui as mon esprit emporté, Je me vois dans le sein de la Divinité : Jl ne faut (/ne mourir pour être tout céleste.
LE POETi: Ul" « I'HINTEMI'S ». y 3
Celte « extase » n'est-elle pas comiiie une préparation à celle qui elôl le dernier chant des 7'r<if^'i(/iir.s'!
Il semble, maintenant, que l'on aperçoive assez nettement ce <|ue d'Auliiu^nt* doit à Uonsard. et ce (piil ne doit <pi a lui-même; pourquoi, comme porlc. l(^s 7'r<i';i(/ii('.s même claut mis à pai'l. il iiu-rile plus d estime qu'on na coulurnc de lui en accor'dei"; coinmenl enlin. le « poch- du /'rintrni/is „ nous pn'-pare à comprend l'c le jioète des 7'nii^ifiiics. l)'Aul)igné n'a pas [)rt''médilé les 7'ni<^if/n('s. ilo poème s'est imposé à lui dans une liallucination de Messe, entre la défaite et la mort. Mais Agrip|)a était mar<pn'pour son exécution par tout ce (pii avait pn-ct'-dé. Toutes les cordes nouvclNs don) vilircra sa Ivre vengeresse se sont ajoutées d'tdles-mèim's. une à une. à Tinstrumenl dé-jà riche cpi'il avait reçu de Ronsard, et cpi il a cnrirhi sans y songer. Passe maintenant le souille de 1 Csprit. et la lyre, subitement accordée dans un ton |)lus grave, résonnera de toute la vigueur de ses nerfs d'airain. C'est le cas de remai'(|uer que d'auli'es morceaux que V « extase » seront repris et transposés dans les 7'ragùjues. La belle image des deux <> bessons meurtriers n qui se débattent sur le sein ensanglanté de la patrie, leur mère commune, est déjà essayée dans un sonnet avant de trouver sa forme supérieure au livre des Misères. De même le morceau sur la mort du duc d'Alençon. Ainsi, le germe des Trahir/ ue.s était en d'Aubigné pour ainsi dire avant qu'il les eût conçus, et le « beau monstre » fut l'enfantement, conscient ou inconscient, de sa vie entière. Encore n'est-il pas sûr que d'Au-
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bigné, même à ses heures de courtisan, nait pas senti que ses poèmes d'occasion n'étaient que des exercices d'assouplissement en vue de quelque grand œuvre. On pourrait raflirmer, si, comme nous sommes tenté de le croire, son sonnet sur le trio d'amateurs-poètes, Vatel, Amadis et Agrippa, est antérieur à 1577. La fin en serait alors prophétique :
Ainsi nos jeux mig^nnrds, essais de nos esprits. Préparent pour un jour nos courag-eux écrits A décocher du fond- d'une petite fronde
Le caillou qui saura déchirer les lions,
Les hj'dres, les Pythons, conçus d'infections,
F.t des fiers Goliatlis descngcancei le monde.
C'est cette lutte du nouveau David contre les Oolialhs que nous montreront les Tra<fiqucs.
CllAlMTili: Il LE POÈTE DES «TRAGIQUES»
..... Je dirai cii re lieu » Ce que sur mon papier dicte l'esprit de Dieu. .. [Tragiques, Livre III. Clianibre Dorée, i
Lorsque, au printemps de 1576, le courtisan d'Auhigné s'évada du Louvre avec le Béarnais, pour lui (■(^iriinença une vie nouvelle; j'allais dire sa i-ita nnoi'u, en songeant aux 7'rtt<;ir/tics. H prenait déjà j>ar ce lail, et sans s'en douter, le chemin de son grand poème. Libéré de ces murs « infects » où il avait froissé son écharpe blanche, à pleins poumons, maintenant, il humait l'air huguenot.
Ce fut une ivresse. Ce lut aussi une mortification, ol. chez ce passionné, un remords violent, un retour, plus violent encore, à la religion [délaissée. Le souvenir de son père, le serment d'Amboise, le ressaisirent d'une jirise qui ne devait plus le là<her. Maintenant il envie le sort d'un compagnon d école, élève comme lui de Béroalde, le martyr Gastine, brûlé pour sa foi sept ans auparavant. Ln quels termes, sous peu, ne va-t-il pas répudier ses vers.
/b Ar.lUPPA D AUHKiNE.
ces passe-temps de jeunesse, dans lesquels peu s'en faut (|iril no voie de l'riiiiincllcs folies :
Quand j'étais fol heureux, si c'est heur et folie De rire ayant sur soi sa maison démolie.*,..
Ces heurcs-Ià sont passées. Il va parler à ses vers, coiiHue il parlerait à des soldats sous le feu :
Çà, mes vers bien aimés, no soyez plus de ceux Qui, les mains dans le sein, tracassent paresseux Les stériles discours....
L'action le rt-claiiie. Il court, il se niultiplie,... et il tombe percé de blessures au furieux combat de (Pastel-Jaloux (1577).
Alors, dans les transports du désespoir au moins autant que de la lièvre, le rcligionnaire. qui se croit i^erdu, ne veut point rendre l'àme sans avoir du moins exhalé vers le ciel un suprême cri de soulfrance : et, avec la lucidité aiguë des mourants, il mande le juge du lieu (le détail est à noter), et lui dicte les premières tirades des Tra'^iques, pendant que son sang s'échappe de cinq plaies. Sans doute, après celte crise le forcené va mourir'? 11 guérit. Ses blessures se ferment; il remonte à cheval et recommence à battre l'estrade : mais il porte en son esprit le germe du poème conçu dans le délire, et partout maintenant, au camp. « dans les tranchées », il réchauHe. il le dévelojipe. Le danger dont il est sauvé lui apparaît comme un avertissement de Dieu; son salut, comme un acte intentionnel de la Providence; son poème, comme la vocation à laquelle il était réservé. Ce sera IV.r-i-o/t» de sa
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dc-livrani-e, en même temps que le marlyrologe de ses frères, et la pierre de fronde enfoncée au front du (iolialli romain. Ainsi s'ajjprofondit, se creuse le plan des Traffif/iic.s, dans le vif et le sanglant de la vie individuelle, l'ne fois dans ce train d'idées, la pensée de d'/Vuhign»' ne s'arrête plus, car il ne fait rien à demi. Il est sûr maintenant que Dieu a sur lui des intentions. Il collabore donc à son plan prélix. Il envisage sa vie passée, et s'apert;oil qu'elle est pleine d'incidents quasi-miraculeux dont la signiflcation lui avait jusque-là échappé, (^e n'est plus seulement la foi calviniste qui le tient, c'est le l)ii)lis!ne », c'est-à-dire une application perpéliielle des livres saints aux accidents de notre mortelle existence, un sens de prédestination imposé à ses divers hasards : Dieu est ainsi personnellement mêlé à la yie d'Agrippa, comme .Vgrippa est mêlé personnellement aux secrets de Dieu. Les dangers ([u'il a courus, avant celui de Castel-Jaloux, sont autant de signes évidents. N'y a-t-il pas celui de Talcy, celui de la Cour? A-l-il oublié qu'à Talcy, navré de plusieurs blessures, il fut jadis ranimé, grâce aux soins et à l'amour de Diane, croyait-il alors; quel n'était pas son aveuglement!
Ne chatite que de Dieu, n'oubliant que lui-même T'a retiré : voilà ton corps sanglant et blême Recueilli à Talcy sur une table, seul, A qui on a donné pour suaire un linceul... Ta main m'a délivré : je te sacre la mienne !
Quant à la Cour, où son àme faillit sombrer, n'en fut-il pas du salut de d'Aubigné comme de celui de
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Jonas, qui trouva dans raliirne iiit'^iiie et au ventre d'un monstre lahri au lieu de la mort?
Je m'enfuyais de Dieu, mais il enfla la mer, M'abùiia plusieurs fuis sans jamais niabimer.... Le danger m'a sauvé en sa panse profonde Un monstre de labeur à ce coup m'a craché Aux rives de la mer tout souillé de péché.
Aussi sa gratitude a-t-elle quelque chose de débordant. Il exerce de jour « son fer et son courage », et <( sa plume de nuit ». Les Trn^ifjues. qui s'écrivent comme ils peuvent, aux soubresauts des campagnes, sont désormais l'idée fixe, et l'œuvre maîtresse de dAubigné, la seule qu'il avoue antérieurement à l'J/istoirr. parce que seule elle satisfait son âme de croyant, de partisan, et quelle lave ses fautes antérieures : il y ramène tout, il en parle par voie d'allusion, il en cite des vers dans ses lettres, il en récite des morceaux, en chevauchant. On en trouve deux vers dans une Méditation de date incertaine (vers i.j.SO probablement), des fragments dans une importante Lettre à Catherine de Bar '. qui est de IGOO; il en placera d'autres dans son Histoire Universelle, d'autres, après IGIO. dans une lettre à Loihs Xlll. 11 s'entretient enfin de ce poème avec le Béarnais, il le lui «onte, il le lui soumet; il fait d'Henri son juge, comme son témoin. Par là se confirme, une fois de plus, l'intimité du maître et du serviteur.
11 est clair, en eti'et, que, si Henri de Navarre n'est pas l'inspirateur direct des Tragiques, il leur donne