‹ Agrippa d'AubignéChapitre 26 sur 47 · LE POÈTK DES « TRAGIQUES · texte numérisé non relu

LE POÈTK DES « TRAGIQUES

sur cette terre nirme. la punilion qu'ils ont int-rilée? Esl-il authentique <|ue le^; du Pral . l'Auhespin, Ponclier, Pierre Ducliàtel. et( .. ait-nl »'u des morts peu naturelles, où il faille Vdir la main de Dieu? Cette <( main de Dieu », en tels laits, est-elle un dogme démontré? Le croyant se double ici d'un esprit cn-dule; mais nous serions l)ien clonin-s (pic d'Auhigné se montr;\l [ihilosoplic :i la \ oltairc, et encore |)lus libre penseur.

lùilin d Auhigm'' éprouve une crainte assez ju-^liliée ;

J'ai crainte, mon lecteur, que les esprits lassés De mes tragiques sen!*, ayeiit dit : « c'est assez! •

Il se di'cide donc à nous montrer la vengeance de Dieu. Elle est contenue dans le dernier livre, inliliilé Jugement.

C'est bien un .lugcmcijl. en ell'et. que nous prcsente dWubigné; non toutefois sans s'être livré à un accès de biblisme qui dépasse tous les autres en virtuosité vengeresse, car il mesure cinq cents vers. Mais ce n'est pas tout à fait celui auquel le poète nous avait préparés : ne nous en plaignons pas.

Par une inconséquence admirable, ou plutôt par la force de son essor lyrique, le poète échappe tout à coup à ce que son thème a détroiteraent religionnaire; son Dieu n'est plus le Dieu de Calvin. Le groupe des persécuteurs, comme celui des martyrs, s'élargit subitement jusqu'aux confins de l'humanité. Il ne s'agit plus ici d'un simple règlement de comptes entre deux religions, où plutôt deux fractions de la même religion 1 C'est la vaste terre qui,

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rompant tous ses tombeaux, envoie là-haui ses justiciables pour être récompensés ou punis selon quils ont vécu. Le Dieu rémunérateur-vengeur qui s'offre à nos yeux éblouis est le grand Dieu de l'Univers clirétien, père et maître, créateur et Roi, embrassant d'un geste toute l'étendue, ranimant le monde ou le dissolvant en poussière, l'alpha et l'oméga des choses, la lumière en qui rayonnent les cieux éternels, « ce beau pays des âmes ». En d'autres termes, où nous attendions, les représailles d'un Jéhovali protestant, nous trouvons un Jugement dernier, si grand, si colossal, qu'il dépasse, qu'il éclipse tout ce (jui a été jamais écrit. ])eint ou sculpté, sur ce formidable sujet.

A la voix du poète, touché ici sûrement de la baguette de l'archange, Dieu « baisse ses hauts Cieux pour descendre ». La Terre ouvre son sein: 1»*morts se réveillent :

Tous sorleiit de la mort cmnine l'on sort d'un songe.

La trom]>elte retentit. Dieu |iaraît :

Le ciel neuf retentit du son de ses louanges: L'air n'est plus que rayons, tant il est sem«' d'anges. Tout l'air n'est qu'un soleil : le soleil radieux N'est qu'une nuire nuit an re^'ard de ses yeux.

Les méchants trciuldciit : les bons tressaillent de joie, car

Ils sont vêtus de blanc et laves de pardon.

Une immense transfiguration s'accomplit. Les Eléments, translormés en accusateurs, accablent les

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iiK'clianls (jui se sont servis deux (•oiniiic d instruments de torture. l/Antéclirist est confondu pour la gloire de Lazare; mais cet Antéchrist n'est-il pas le symbole de toutes les religions d'orgueil, «-t ce Lazare, celui de toutes les religions d'humilité? Dieu |)arle, et ne parle (jue de bons et de uk'm hauts, comme le (ihi-ist ; il prononce les propres paroles du (Ihrist sur ceux <|ui l'ont accueilli ou rejeté quand il avait laim, ({uand il avait Iroid. l'A le (Ihrist-La/.are se confond ici avec le Lazare-Humanité. Dieu cependant a prononcé sa sentence, (/est la lin des temps, (^est la mort du (^ii-l. Sublime est cette peinture du ciel mourant, sans analogue dans noire langue avant Lamartine. Ht, tandis cpie les rt-prouvés appellent en vain la mort, car la mort elle-même est morte, riiyume des rachetés résonne, triomphe d allégresse sainte, triomphe de la foi du ])oète, triomphe de la beauté incomparable de son verbe. K|>ei'du lui- Uiéme d'illumination et d'extase, il sent son ;nne ([uitter son corps, « aspirée » par lieux saints, et il « se pâme au giron de son Dieu ».

Un tel poème n"a de place dans aucune poétique. Il les déborde toutes, à peu près au même titre que la Divine Comédie, que d'ailleurs d'Aubigné ne semble pas avoir connue. Lui-même, sur la fin, déborde son propre sujet, tant l'envergure de son vol l'emporte haut, en un point d'où les religions secondaires apparaissent comme absorbées dans les destinées

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générales de rhuinaniié. Ce qui surprend, dans cette fresque giganlosque, c'est que rien, niètne de re qui nous fatigue aujourd'hui, n'est exécuté de sang-froid. Les longueurs nièiues sont enflammées. Le rugissement est continu. Tout autre se fût ménagé des repos, des épisodes pour reprendre haleine. Mais ici énumérations. allégories, subtilités théologiques, digressions historiques, tout est emporté de la même violence. C'est .comme un ouragan dinspiralion qui passe sur rimmensilé^du sujet, emportant du même train dans son lourhillon l'or et le caillou, la paille et la poutre. (Ictte force déchaînée ne porte ellemême aucune trace d'effort. Klle paraît l'élément naturel de d'AnhigiK'. Mais comme, nulle part, elle ne s'avère chez lui avec cette persistance, il laut hien que ce (|u"il dit de la conception et de l'exécution rapide de ce poème sous sa forme première soit vrai. el (|iril ail eprouvt- une sorte d accès de délire poétitpie <pii a duré deux ou trois années. Si in<royai>le <{ue cela paraisse, il n'y a pas d'autre explication aux Tniii^iques. en leur intime constitution.

L'accès passé, il est curieux de remarquer que d'Auhigné a fait lui-même quelques réflexions sur ce monstre « avorté au milieu des armées ». Et celui qui livra au jnihlic ce " larcin de Prométhée ». l'éditeur anonyme de Kilti (d'Auhigné caché derrière son imprimeur), donne à ce sujet quelques indications qu'on voudrait moins sommaires. Klles trahissent un vague embarras. L'auteur y reconnaît un style « trop concis, moins poli que les œuvres du siècle », avec, cependant. « quelques rythmes à la règle de son siècle ». ce qui manque assurément de

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clarté. 11 convient d'avoir été « moins partait par négligence », et il défend avec raison contre son repreneur « certains mots qui sentent le vulgaire». Il aime la vieille langue, et s'y tient. 11 admet que les livres Ct et 7. " d'un style ('levé, tragique, pourront rire Idàmt's pour la passion partisane. .Mais ce genre dt-ci-iri! a [loiii- l)Ut d'é-mouvoir. » Peu après, il nous t'sl montré parlant " en riant » de ses « apoplitiies ». (]et « en riant » est d un homme irespi-ii. di'sireuv de ne point passer pour dupe de ses propres artilices liltt'raires ; le mot a sa saveur. Mais, au total, malgré la l'rcfacc en vers tjui suit la préface en prose, et où d .VuMgné', dans un lyrisme copieux et souvent (»i)S(ur. se promet limmortalili', on ne voit pas qu'il ail eu le sentiment bien net de la valeur exceptionnelle et de l'originalitt" absolue de son poème. l''.t ceci ne nous étonne nullemenl.

On ne s'étonne pas davantage de voir le groupe des critiques rester coi. (^uand les vents de l'esprit soufflent en tempête, la crilicpie se gare et attend ([ue la tromhe ail pas^c. I ne ('(uispiration de silence >eml)le s'être établie. Il fui sans doute de bon ton dignorer un poème dont les hardiesses allaient jusqu'à l'incongruité; en quels termes eùt-on pu parler à la cour du livre des Princes] Autour ded'Aubigné, cependant, une discussion, combien timorée I semble avoir été engagée entre Rapin, l'auteur et quelques amis, « très doctes personnages ». Elle portait, — tout Boileau est là en germe, — sur linvenlion des « tableaux célestes », que Rapin blâmait, « disant que nul n'avait jamais entrepris de peindre les affaires de la lerreau ciel, bien les célestes en terre «.C'est chose

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presque comique de voir (jue d Auhignp s'est deltMidu de cette rontravenlion aux n'-gles (déjà en KiKil) en alléguant Iloincie. \ irgile. le Tasse, etr. l'A il serait bien curieux de lire les lettres, aujourd liui perdues, qu'écrivit à d'Aubigné sur ce sujet '< monsieur de Sainte-Marthe ^>, l'un des arbitres, lequel approuva iinalcment Tinvention. après avoir vu " la li<>^llre de l^euvre pour en juger >•.

( )n voit, à cet incident, combien les esprits étaient peu préparés à estimer les Traf^iques à leur prix, (^e poème renfermait des beautés tropdéconcertantes, des nouveautés trop rudes, et secouait trop violemment le lecteur. Ton, style, images, couleurs, tout était neuf, <'ru, brutal. Le poète ne se contentait pas de rudoyer le lerteui-. il l'éblouissait : et celui-ci, d'instinct, se bouiliail les yeux.

(Té'tait pourtant une poésie magnifique, et vierge, <pii soli'rait à sa vue trop faible. La concision, que d'.Vubigné se rej>roche à tort (car là ne peut jamais être l'excès; il est dans les développements prolixes, mais d'.Vubigné est à la fois prolixe et concis) cette (|ualité maîtresse du poète rehausse d'une vigueur inusitée les éclats de sa rare imagination. Dans ce jaillissement de trouvailles di-^parales, le chaos même a (juel(|iic chose de génial. Les beautés se heurtent jiisqn a se gêner et s'étouifer. Kt elles sont de tout ordre. Tantôt séraphiques, telle la blanche Pieté :

...De ses luis.inles ailes Elle nccrut la splendeur des Toutes éternelles;

tantôt pillores(pies, et d'une belle truculence, telle

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