‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 1 sur 35 · H, GEFFR CVY, LIBRAIRE - ÉDITE U R · texte numérisé non relu

H, GEFFR CVY, LIBRAIRE - ÉDITE U R

222, BOULEVARD S AINT-GB-RMAIN, 522

Il apcivuL à quelques pus tic lui un lioiniiio adossé an lût d'une colonne Lrist'o...

ANNV D'AYTON

Une histoire hisle, car vos yeuï pourront |iieurcr; une histoire horrible,

rai - vos chairs poari'ont frémir: une histoire merveilleuse, car vos sourcils s V lèveront > nussE liien <jue vos arlères se crisperont, si vous la lisez eonime il convient.

Sj); Wm.teji Sciutt,

COMMENT UN CONTRE- CHOUAN ET UN OFFICIER BLEU SE RENCONTRÈRENT DANS LES RUINES DE ï/àBBAYE DE BEAUPORT, ET CE QUI EN ADVINT

Le bourg de Saint-Michel est un pauvre et misérable hameau, peuplé par

LlV. 1. F. ROY, é dit — Reproduction in tor dite. 1

2 LA FORlVr VIlïUGK

quelques centaines de pêcheurs, maigres, hâves, souffreteux, vieux avant l'âge, et cruellement décimés par les fièvres paludéennes.

Ce village, sourdement et lentement miné par la mer, est à demi-en se veli sous les sables dont le lourd linceul se resserre de plus en plus autour de lui, jusqu'à ce que, dans un avenir prochain, il finisse par le recouvrir à jamais.

Or, le 6 mai 1791, ou, pour parler le langage du temps, le 16 prairial, an IV de la République française, une et indivisible, vers onze heures du matin, la population du bourg de Saint-Michel» si calme et si indifférente d'ordinaire, fut subitement mise en émoi par le bruit cadencé du pas d'un cheval, qui résonnait sur le cailloutis pointu de la seule rue du village.

L'arrivée d'un étranger à Saint-Michel, surtout à cette époque, était presque un événement; chacun se hâta de quitter sou travail et de courir au seuil de sa porte.

Les curieux aperçurent alors un étranger, monté sur un courtaud fleur-depêcher, trapu et râblé, qui, après avoir sans doute traversé la Lkne th Orhc, faisait au graiïid trot son entrée dans le village.

L'inconnu semblait ne s'occuper que médiocrement des regards qui, de tous côtés, pesaient sur lui.

C'était un homme de trente ans au plus, de haute taille, large d'épaules et d'apparence vigoureuse. Ses traits aristocratiques, fins et accentués, étaient éclairés par deux yeux noirs, à Heur de tète, bien fendus, au regard fier et doux à la fois; une longue moustache brune ombrageait sa bouche un peu railleuse., ourlée de lèvres charnues, d'un rouge vit, et garnie de dents magnifiques et d'une blancheur éclatante; ses cheveux, d'un noir bleu, encadraient son visage et tombaient presque sur son épaule; son teint bruni plutôt que brun, son front large et une expression d'insouciance altière, répandue sur sa physionomie, ses manières un peu brusques, ses gestes prompts, décidés, imprimaient à toute sa personne un cachet militaire que son costume bourgeois essayait vainement de dissimuler.

De même que tous les voyageurs de cette époque, l'inconnu portait des pistolets dans ses fontes, et peut-être en eût-on aperçu à sa ceinture, s'il avait entr'ouverfc le manteau dans lequel il s'enveloppait soigneusement.

Arrivé devant une maisonnette d'apparence assez misérable, mais qui se distinguait des autres par une énorme branche de houx, attachée au-dessus de la porte, et qui la faisait reconnaître pour une auberge, le voyageur s'arrêta et jeta un regard circulaire autour de lui, indécis probablement s'il devait mettre pied à terre ou continuer sa route.

L'aubergiste avait flairé une pratique, chose rare en ce pays perdu; il se hâta de mettre fin à cette indécision, en s'approchant du voyageur, son bonnet de coton à la main, et en l'invitant obséquieusement à descendre chez lui,

— Peux-tu donner à déjeuner à mon cheval et à moi? demanda l'inconnu d'une voix nette et doucement timbrée,

— Je puis vous servir tout ce que vous désirerez, citoyen, répondit l'aubergiste.

— Hum î reprit eu souriant le voyageur, tu t'avances un peu, mon maître ; les étrangers ne doivent pas affluer dans ce pays.

LA FOKKT VIERGE 3

— Raison de plus pour que les provisions ne manquent pas, citoyen. L'étranger se mit à rire, descendit de cheval, se chargea de sa valise et

jetant la bride à l'aubergiste :

— Pourvu que tu me donnes quelque chose a mettre sous la dent, je me tiendrai pour satisfait, dit-il d'un ton de bonne humeur.

— Vous serez mieux: traité que vous ne le croyez, citoyen; soyez tranquille.

— A la grâce de l'Être suprême ! reprit-il gaiement.

Il écarta alors la foule qui se pressait autour de lai, et il pénétra dans l'auberge sur Jes pas de l'hôte, qui avait ordonné à un gamin d'une quinzaine d'années de conduire le cheval à récurie.

L'inconnu s'assit sur un banc, devant une table boiteuse, sur laquelle il

j)ûsa sa valise.

— Là, dit-il, et maintenant voyons ce fameux déjeuner.

— Je ne vous demande que cinq minutes; est-ce trop, citoyen?

— Non certes, aussi je t'en accorde dix.

— Oh î alors, vous serez servi comme un représentant en mission. Chose extraordinaire, de la part d'un aubergiste, breton surtout, l'hôtelier

tint plus qu'il n'avait promis; dix minutes plus tard le voyageur attaquait à belles dents un repas à la somptuosité duquel il était loin de s'attendre et qu'il arrosait largement, avec un petit vin pelure d'oignon, d'un bouquet et d'une saveur tout à fait réjouissants.

A l'écurie, le courtaud fleur-de-pêcher était dans la litière jusqu'aux oreilles : lui aussi s'en donnait à cœur joie.

Cependant les curieux, assez déçus dans leur attente, s'étaient peu à peu dispersés et avaient fini par abandonner complètement la place; un seul homme alla nonchalamment s'asseoir sur un banc en pierre placé juste devant la porte de l'auberge ; peut-être cet homme n'avait-il rien à faire en ce moment, ou peut-être, ce qui était plus probable encore, avait-il un intérêt particulier à ne pas s'éloigner*

Il tira de la coiiTe de son chapeau à larges bords une pipe au fourneau noirci par l'usage, au tuyau microscopique, la bourra, puis, après l'avoir allumée, il la plaça dans un coin de sa bouche et commença à fumer, les yeux demi-clos et le menton appuyé sur ses mains réunies sur l'extrémité de son peu-bas, ce bâton dont les Bretons ne se séparent jamais et qu'ils manient d'une façon si redoutable- Cet homme, âgé d'au moins quarante-six ans, paraissait vigoureux et actif; ses traits énergiques avaient une expression singulière qui repoussait et attirait à la fois; il se trouvait dans cette physionomie sauvage un mélange d'astuce, d'audace, de férocité et de bonté impossible à analyser.

C'était un de ces êtres créés par de robustes parents, un type complet du paysan breton, exposé nu depuis sa naissance à tous les vents du ciel, durci par le froid, tanné par la bise, qui avait atteint l'âge d'homme, sans chair, sans neris, sans épiderme, n'ayant plus sur ses os et ses tendons de fer qu'un cuir d'un rouge de brique, imperméable à la pluie et au soleil, au froid et à la chaleur.

Ce singulier personnage demeura longtemps immobile â la place qu'il

avait choisie, lâchant avec une régularité mathématique d'épaisses bouffées de fumée; puis, à un certain mouvement qui s'opéra dansTauberge, il éteignit sa pipe, secoua à deux ou trois reprises sa crinière fauve et rude comme celle d'un lion, jeta un regard sournois autour de lui, se leva, rajusta sa peau de bique, rabattit sur ses yeux les ailes de son chapeau et s'éloigna d'un pas si rapide qu'un cheval au trot aurait eu peine à le suivre.

Un quart d'heure plus tard l'inconnu sortit de l'auberge, remonta sur son cheval, et, après avoir échangé un adieu cordial avec l'hôtelier, il quitta le village en suivant la direction précédemment prise par le mystérieux paysan.

Mais sans doute l'étranger, maintenant que son appétit était satisfait, n'avait aucune raison de se presser, car il laissa prendre à sa monture une allure paisible qui permettait tout au plus de faire une lieue et demie à l'heure.

Cependant, lorsqu'il fut sorti du village, et loin de tout regard curieux, Tétranger Ht entendre un léger sifflement, bien connu sans doute du courtaud, car celui-ci dressa subitement les oreilles et commença à filer comme une flèche, malgré son apparence lourde et pacifique.

Il maintint cette allure d'une façon tellement soutenue que, vers sept heures du soir, il pénétra au galop dans les ruines de l'abbaye de Beauport, fondée en 1269 par Alain d'Avaugour, comte de Penthièvre, de Tréguier et de Guëllo.

Arrivé à l'entrée de l'église presque détruite et qui n'avait plus pour toit que le ciel, l'inconnu sauta lestement à terre, jeta la bride sur le cou de son cheval, et sans plus songer à lui il pénétra dans l'église, monta sur une pierre tombale, et bientôt il fut complètement absorbé dans la contemplation de l'admirable paysage qui se déroulait sous ses yeux.

Le soleil, fort bas à l'horizon, n'allait pas tarder à disparaître; au loin, on apercevait 111e de Bréhat entourée de ces inombrables rochers de granit rose si bizarrement taillés par les tempêtes et qui semblaient des sphinx accroupis dans l'écume de la mer; çà et là, au fond des havres qui dentelaient la cote, se dessinaient des villages de pêcheurs, avec leurs maisonnettes rouges et leurs toits pointus et ardoisés ; les voiles des caboteurs et des bateaux de pêche, qui regagnaient la côte, flottaient comme des ailes d'alcyons, dans la brume de l'Océan ; sur l'arrière-plan, à la ligne d'horizon, on distinguait les masses confuses et menaçantes des vaisseaux de haut bord de la croisière anglaise tenus en respect par les batteries de la plage.

L'air était pur et chaud :1a brise frissonnait mystérieusement à travers les blés noirs, emportant au loin leurs fraîches senteurs de miel; les oiseaux voletaient dans les ruines en chantant à pleine gorge; à droite et à gauche se déroulaient de vertes vallées, diaprées de pâquerettes blanches et de primevères jaunes, séparées par des haies d'aubépines et de troènes que brodaient des églantiers et des chèvrefeuilles odorants.

Les taureaux mugissaient en retournant à retable; les bergers se répondaient du haut des collines, les merles sifflaient dans les sureaux, les chiens aboyaient en ramenant les moutons; ces mille bruits du soir qui

s'élevaient de toutes parts comme un hymne ait Créateur, se confondaient en une ineffable harmonie qui attendrissait l'âme et poétisait la pensée.

Seul dans cette ruine majestueuse et abandonnée, éclairée par les derniers rayons du soleil couchant qui jaillissaient en gerbes pourprées à travers les dentelures du cloître, le voyageur, songeant sans doute au contraste terrible que formait cette nature calme et reposée avec les événements sinistres et affreux qui désolaient en ce moment cette malheureuse contrée, livrée à toutes les horreurs de la guerre civile, implacable et sans merci, l'inconnu, disons-nous, passa la main sur son front, il se sentit attendri, un éclair illumina son regard, un doux sourire plissa les commissures de ses lèvres, et il murmura, sans y songer peut-être, ces paroles qui résumaient les diverses émotions que tour à tour il avait éprouvées :

— Vad è beva hiriot phrase essentiellement bretonne, et qui, dans le poétique dialecte de Tréguier, signifie : Il fait bon vivre aujourd'hui !

— Oui, n'est-ce pas, générai? répondit aussitôt une voix railleuse avec un accent profond.

L'inconnu fronça le sourcil, se retourna vivement et fixa un regard menaçant vers le point ou s'était fait entendre cette voix qui semblait être un écho ironique de sa propre pensée.

Il aperçut alors, à quelques pas de lui seulement, un homme vêtu comme les paysans bas-bretons, adossé au fût d'une colonne brisée et les deux mains réunies sur l'extrémité d'un énorme pen-bas.

Cet homme était celui que nous avons vu si obstinément arrêté devant l'auberge du bourg de Saint-Michel.

L'expression du visage de l'inconnu changea subitement; il sourit d'un air de bonne humeur et il s'élança la main tendue vers le paysan en s'écriant avec une joyeuse surprise :

— Hervé Kergras ! toi ici ?

Au mouvement de l'inconnu, le paysan s'était redressé et avait franchi, presque en courant, la moitié de la distance.

Les deux hommes tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se tinrent longtemps embrassés.

— J'allais chez toi, Hervé, dit enfin l'inconnu.

— Je le sais, monsieur Lucien, répondit le paysan, voilà pourquoi je suis venu.

— Mais comment as-tu connu mon arrivée?

— Je vous suis depuis Plestain, répondit-il avec un sourire.

— Voilà qui est singulier! Comment se fait-il que Je ne t'aie pas encore aperçu ?

— Ah! ah! vous êtes toujours curieux, il me semble!...

— Je l'avoue.

— Eh bien, monsieur Lucien, je me tenais à distance, je veillais sur vous de loin, sans me montrer; dame ! quand on revient au pays après une longue absence, ajouta-Wl en hochant la tête, le cœur le plus fort s'émeut; l'âme s'ouvre au souvenir des anciens jours; on a besoin d'être seul, afin de se laisser aller sans contrainte aux joies du retour; je n'ai pas voulu vous priver

de ce bonheur qui vient de Dieu et qui, pour quelques instants du moins s nous fait oublier les défaillances de l'esprit et nous rend meilleurs.

— Merci, Hervé, dit aven émotion celui que deux fois déjà le paysan avait nommé Lucien; merci! je suis heureux de te revoir.

— Et moi aussi, je suis heureux; j'ai bien souvent pensé à vous, allez!

— Je n'en doute pas! car tu m'aimes comme si j'étais ton enfant, mon brave nourricier.

Il lui serra de nouveau la main.

Il y eut un court silence: la nuit était tout à fait tombée*

— Il faudrait partir, sans vous commander, not'rnonsieur, reprit Hervé; les routes ne sont pas sûres à cette heure, surtout pour un officier de la République, ajoula-L-il avec intention.

Le jeune homme sourit.

— Bah \ dit-il avec insouciance, le danger, c'est mon élément !

— Oui, oui, vous êtes brave, trop peut-être.

— On ne Test jamais trop, Hervé.

— C'est juste! c'est dans le sang, cela; il n'y a rien à y faire* Partonsnous» not'monsieur?

— Un instant encore, Hervé.

— Gomme il vous plaira!

— Je voudrais l'adresser une question.

— Faites!

— Mais à une condition*

— Laquelle ?

— Que tu me répondras franchement.

— Hum! hum! C'est égal! allez toujours, monsieur Lucien.

— Mon voyage est un secret; je suis chargé d'une mission importante... Comment se fait-il"?...

— Que j'aie connu votre arrivée? interrompit-il vivement. Parce que j'avais intérêt à la connaître, monsieur Lucien; un secret connu de plusieurs personnes n'en est plus un; l'armée républicaine fourmille d'espions ; la venue en ce pays d'un aide de camp du général Marceau devait éveiller la curiosité, exciter l'inquiétude; depuis l'instant où vous avez quitté le camp républicain, vous avez été suivi et surveillé; on connaît les motifs de votre voyage ici, la mission dont vous êtes chargé pour le général Charette; ne froncez pas les sourcils, monsieur Lucien, ayez meilleure opinion de moi; votre père nourricier n'est ni un traître, ni un espion; depuis dix générations nous sommes dévoués à votre famille; notre sang a toujours coulé comme de l'eau sur un signe des Caro de Bodegast.

— Je ne t'accuse pas, Hervé, répondit l'officier avec hésitation et en détournant légèrement la tête, mais,..

— Mais vous avez do la méfiance, monsieur Lucien, interrompit brusquement le paysan. Eh! je ne vous en veux pas; la méfiance est dans l'air aujourd'hui, à Tordre du jour, ainsi que vous dites, vous autres militaires; la trahison est partout; le père dénonce le fils, le frère dénonce la sœur, la mère dénonce ses enfants et son mari, tant la peur de la mort rend lâche; il n'y a

LA FOUKT VIERGE

plus de Dieu, plus de croyances, partant, plus de dévouement, plus de loyauté; il n'y a que la nation qui fauche la Bretagne comme on fauche les blés mûrs, pour la régénérer, dit-elle, par un bain de sang; les patriotes qui égorgent les nobles et les seigneurs qui, réduits aux abois, acculés dans leurs derniers repaires, se font tuer par orgueil en sacrifiant sans pitié tous ceux qui ont été assez niais pour s'attacher à leur fortune; donc, vous avez raison de vous méfier; le sol que-ivous foulez est brûlant; cette terre est maudite; se méfier, c'est garder sa vie, et pourtant, qui m'aurait empêché de vous trahir si j'en avais eu la pensée? Rien. Je ne l'ai pas faij parce que, je vous le répète, je vous aime, et puis, je vous ai promis d'être franc avec vous, n'est-ce pas? eh bien! sachez que nous défendons la même cause, monsieur Lucien.

— Tu es patriote, toi, Hervé? s'écria Fofficier avec surprise.

— Je suis contre les seigneurs, dit-il sèchement. Si vous étiez moins nouveau dans le pays, vous auriez entendu parler déjà de Cœur-d' Acier.

— Gomment, ce féroce chef de contre-chouans, ce partisan farouche, certes, j'en ai entendu parler, souvent même, comme d'un ennemi implacable des rebelles.

— Àhî vous connaissez Cœur-d' Acier, reprit-il avec'une expression singulière.

— Beaucoup, de réputation.

— Eh bien! regardez-moi, monsieur Lucien, et vous le connaîtrez de vue aussi ; Cceur-d' Acier, c'est moi !

— Toi! Hervé! s'écria-t-il avec stupeur.

— Moi, oui. Supposez-vous encore que je veuille vous trahir, monsieur Lucien? Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis si bien au courant de tout ce qui vous regarde ?

— ~ Voilà ma main, Hervé; qu'il ne soit plus question de tout cela entre nous; cependant, je f avoue que ma surprise est grande de te voir des nôtres.

— Les raisons en sont cependant bien simples, reprit-il avec un mélancolique sourire. Croyez-moi, monsieur Lucien, la nuit est noire; vous n'avez, quant à présent, rien à faire à PaimpoL La personne que vous comptiez y rencontrer, — et il appuya avec intention sur ce mot, — cette personne ne s'y trouve pas en ce moment. Restons ici : nous serons bien gardés et nous causerons tout à notre aise. Nous en avons long à nous dire : demain il fera jour. Qu'en pensez-vous ?

— Je m'abandonne à toi, Hervé; fais ce qui te plaira. En effet, rien ne presse, dit-il avec un soupir étoull'é.

— Bon ! c'est convenu, alors... À propos, avez-vous appétit?

— « À propos » me semble charmant, répondit en souriant l'officier; je meurs littéralement de faim.

— C'est vrai, où donc ai -je la tète, moi? Vous n'avez rien pris depuis le repas que vous avez fait à Saint-Michel. Tant mieux, notre garde-manger est bien garni, venez !

— Où me conduis-tu?

— A quelques pas seulement. Venez toujours, puisque je vous en prie.

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— Laisse-moi seulement attacher mon cheval; je ne me soucie pas de le perdre-

— Votre courtaud est depuis une demi-heure dans la litière jusqu'au cou; ne vous occupez pas de lui.

— Alors, marche, je te suis i

Et il s'enfonça résolument dans les ruines à la suite de son guide.

Après avoir traversé des amas de décombres, au risque de se rompre vingt fois le cou, et au milieu desquels Hervé marchait d'un pas aussi sûr que s'il eût été sur une grande route, le général se trouva subitement sur la lèvre d'un trou béant, au pied de ce qui, avant la ruine de l'édifice, avait été le grand autel du chœur.

Malgré lui le jeune homme fit un brusque mouvement de retraite à la vue du gouffre ouvert sous ses pas.

— Attendez, dit Hervé en le retenant fortement par le bras.

Le paysan pencha le corps en avant, parut écouter, puis il poussa un cri imitant à s'y méprendre celui de l'orfraie.

Un cri semblable lui répondit, semblant sortir des entrailles de la terre.

Presque aussitôt une lueur, d'abord indistincte mais qui grandit rapidement, éclaira le fond du trou, et laissa apercevoir la vis contournée d'un escalier de pierre .

— Maintenant nous pouvons descendre, dit Hervé, venez, monsieur Lucien.

— Le jeune homme hésita.

— Où diable me conduis-tu? fit-il.

— Bon, avez-vous peur? nous descendons dans les caveaux de l'abbaye. Aussitôt que nous serons eu bas, la dalle sera replacée, toute trace de notre passage aura disparu.

— Très bien, mais après, comment sortirons-nous?

— Que cela ne vous inquiète pasî Ces souterrains, ignorés aujourd'hui que les pauvres diables de moines de l'abbaye sont morts ou dispersés, s'étendent assez loin dans plusieurs directions, ils ont des sorties dans la campagne; ce n'est que par hasard que j'ai découvert cette cachette. J'en ai fait un de nies refuges préférés, lorsque mes affaires m'amènent de ce côté. Venez> ou nous attend- Hervé passa alors devant le jeune homme. Celui-ci, cela va sans dire, le

suivit immédiatement.

Après avoir descendu vingt et quelques marches, ils atteignirent le sol du souterrain. Ils se trouvèrent alors dans une salle voûtée, assez vaste, soutenue par des piliers monolithes, espèce de carrefour dans lequel aboutissaient plusieurs galeries.

Un homme les attendait, une torche à la main, au pied de l'escalier-

— Tout est-il en ordre? demanda Hervé,

— Oui, répondit laconiquement le porte-torche.

Un bruit assez fort que le général entendit au-dessus de sa tète, lui apprit que la dalle était retombée sur le trou par lequel il était descendu*

Sur un geste d'Hervé, le porte-torche précéda les deux hommes et s'engagea dans une galerie latérale.

*jfA-i)T

Gel individu opposait une résistance dêsospérée à la violence qui lui ëlail faite.

Ils atteignirent bientôt une autre salle, de moindre dimension que la première et assez éclairée pour que toutes les parties eu fussent visibles.

Le guide éteignit sa torche devenue inutile.

Une quinzaine d'individus, vêtus à peu près comme les chasseurs du roi et armés jusqu'aux dents, étaient étendus sur des botles de paille et dormaient, le fusil à portée de la main.

LlV. 2. — r. KO Y, 6li1cLir — Reproduction interdite. 2

Cinq ou six autres, assis autour d'une table, le fusil entre les jambes, buvaient du cidre en causant à voix basse.

Ces buveurs, absorbés sans doute par leur conversation, se contentèrent de saluer l'arrivée de nos deux personnages par un léger signe de tête, sans autrement se déranger.

Hervé conduisit le général à une table. placée dans un coin de la salle, et sur laquelle un repas copieux, composé de mets choisis, était disposé; sur une invitation muette de l'officier., le paysan s'assit en face de lui.

— Voici le repas promis, monsieur Lucien dit gaiement Hervé, commencez l'attaque*

— Pardieul la surprise est agréable, mon gars, répondit le jeune homme. Et sans plus de cérémonie, il se mit à manger, avec ce bienheureux appétit

de la jeunesse que rien ne saurait arrêter.

En général, les hommes doués d'un caractère énergique et voués à la vie actives sont sobres; ils ne mangent que par nécessité, sans se préoccuper du plus ou moins de saveur des mets, comme s'ils accomplissaient un devoir, la plupart du temps sans causer; contraints par les hasards de leur existence accidentée à tenir toujours leurs facultés en éveil, ces hommes, dont chaque seconde est une lutte, chaque heure un audacieux défi porté à la mort, méprisent ces jouissances matérielles qui les amollirai eut et les rendraient incapables de faire face à l'improvisle aux dangers de toutes sortes qui sans cesse les menacent.

Le souper dura à peine une demi-heure* Il eût été plus court encore sans doute, si Gœur-d' Acier n'avait pas été à cinq ou six reprises différentes contraint de répondre à certains individus qui venaient les uns après les autres lui chuchoter quelques mots à l'oreille, et quittaient le souterrain immédiatement après.

Ces colloques mystérieux intriguaient fort l'officier républicain, mais, par convenance et surtout par discrétion, il feignait de ne point s'en occuper et continuait à manger silencieusement.

Cependant, au bout de quelques instants, il repoussa son assiette en homme complètement repu, et s'appuya sur le dossier de son siège, dans cette pose abandonnée du convive dont l'appétit est satisfait,

— Prendrez-vous un verre d'eau-de-vie pour vous rincer la bouche, général? dit Hervé en lui passant la bouteille.

— Merci, mon ami, répondit-il nonchalamment, je ne bois jamais de liqueurs,

— Il paraît que vous avez conservé vos anciennes habitudes ; eh bien I à votre santé , alors.

Il remplit son verre et le vida d'un trait.

— Et toi, tu as conservé les tiennes, observa en souriant l'officier.

— Que voulez-vous, notre monsieur, répondit-il avec une feinte insouciance, il faut bien combattre le brouillard.

— C'est juste; mais maintenant que nous avons réparc, et amplement, je dois le dire, nos forces épuisées par une longue abstinence, que faisons-nous, Hervé ?

— Ne m'interrogez pas, monsieur Lucien, je vous prépare une surprise.

— Une surprise ?

— Oui, laissez-moi faire- Vous devez, n'est-ce pas, vous rendre auprès de certains chefs vendéens : eh bien ! qui sait ? fit-il avec un sourire narquois, peut-être vous faciliterai-je les moyens de vous aboucher avec eux plus tôt que vous ne le supposez.

— Je ne te comprends pas, Hervé.

— Possible, monsieur Lucien, mais moi je m'entends. Je vous ai promis d'être franc avec vous; je veux l'être tout à fait. Bien que vous soyez de vieille race bretonne, vous avez quitté votre pays trop jeune et vous avez voyagé dans des contrées trop éloignées pour avoir conservé un souvenir bien net de cette antique terre armoricaine qui est la patrie de vos aïeux ; vous aviez quatorze ans t il m'en souvient comme si c'était aujourd'hui, lorsque vous avez pins congé do M. le marquis de Bodegast, votre père, et, après avoir reçu sa bénédiction, êtes sorti du château de la Lande, pour aller rejoindre en Amérique le marquis de La Fayette. Alain Kergras, mon fils aîné, le filleul de votre noble et sainte mère et votre frère de lait, vous accompagnait seul. Il y a près de dix-sept ans de cela, notre monsieur; depuis, cette fois est la première que vous louiez vos bruyères natales.

— Tout ce que tu me dis est vrai, Hervé, mais je ne vois pas encore où tu veux en venir.

— Patience, monsieur Lucien, j'y arrive ; apparenté avec les plus puissantes familles du pays, portant un des plus nobles noms de notre chère Bretagne, vous avez accepté la tache difficile d'entamer des relations avec les chefs rebelles, et de les amener peut-être à déposer les armes. Cette mission est grandej généreuse, digne de vous, mais, je dois vous le dire, je crains qu'elle ne soit au-dessus de vos forces.

— Je ne te comprends pas. Que veux-tu me donner à entendre?

■ — Ceci tout simplement, monsieur Lucien : un gouffre immense s'est creusé entre 1778 et 1795, gouffre que rien ne saurait combler. Ces deux époques, si rapprochées en apparence, sont séparées en réalité par plus d'un siècle.- On marche vite en- temps de révolution. En Bretagne comme ailleurs, la Révolution a accompli son œuvre ; l'esprit des armées vendéennes est au moins aussi républicain que celui qui anime les armées de la Convention.

— Allons donc I tu es fou ; que diable me dis-tu là ?

— La vérité, monsieur Lucien; les premiers et les plus grands chefs vendéens étaient et sont encore d'anciens paysans ou gardes-chasse, et de petits gentilhommea, à commencer par le fameux saint du Poitou, Gathelineau, qui faillit s'emparer de Nantes; Louis Treton, surnommé Jamhe-d* Argent , un mendiant ; Stofflet, l'ancien garde-chasse de M. de Maulévrier ; Jean Gottereau» le faux saulnier, le chef de la famille Chouan, le gars manceau, comme on l'appelait, et tant d'autres, jusqu'à Marigny, Boishardyet Charette qui ne sont que de petits gentilshommes. Les premiers combattaient et combattent encore pour leur loi religieuse et la liberté de leurs communes ; les autres, pour se mettre au-dessus de la haute noblesse et acquérir une indépendance relative qui leur permette d'aspirer aux grandes charges de la cour» Le nom du roi

12 LA POEÉT VIERGE

n'est que le drapeau sous lequel ils s'abritent, mais, en réalité, peu importe aux chefs vendéens, et ils ne se soucient guère du retour des Bourbons. Paysans, robins, prêtres, grands seigneurs et petits gentilshommes vivent pêle-mêle entre eux dans Pégalitê la plus complète, combattant plutôt parce qu'ils se savent trop compromis pour être acceptés dans les rangs républi cains, que par dévouement à une cause qu'ils considèrent eux-mêmes comme perdue. N'oubliez pas ceci, monsieur Lucien ; les paysans seuls ont, comme des imbéciles, commencé la révolte, croyant venger leurs prêtres proscrits et leur religion méprisée : les nobles ne se sont décidés à prendre les armes que contraints et forcés par leurs anciens vassaux qui les ont obligés à marcher avec eux et à se mettre à leur tête- L'idée royaliste dont on fait aujourd'hui si grand fracas n'est venue qu'après, parce qu'il fallait un prétexte sérieux à ce grand soulèvement. Toute l'histoire de la Vendée est là. Dans vingt ans d'ici, ces provinces qui aujourd'hui luttent avec tant d'acharnement, seront le centre et le foyer le plus actif des idées démocratiques, comme elles sont maintenant, malgré elles, le refuge des prétentions royalistes.

— Oui, dit le jeune homme d'un air pensif, il y a du vrai dans ce que tu me racontes, Hervé.

— Il est donc fort difficile, reprit le partisan, de traiter avec les hommes auprès desquels on vous envoie; sentant leur fausse position, ils mettent en avant des opinions qu'ils n'ont pas, afin de cacher les ambitions qui les dévorent; ennemis les uns des autres, ils ne cherchent qu'à se nuire. Chacun d'eux est prêta sacrifier ses rivaux, à condition d'obtenir pour soi-même des résultats plus avantageux ; par cela même ils sont plus difficiles, non pas à convaincre, mais à amener à une négociation loyale: la désorganisation morale est si grande parmi eux que la trahison est la base de toutes leurs transactions, non seulement vis-à-vis des généraux républicains avec lesquels ils traitent, mais encore entre eux; ils brûlent, ils pillent et ils fusillent sous le plus futile prétexte ceux de leurs adhérents dont ils soupçonnent la fidélité ; en résumé, ils ont organisé en Bretagne et dans le Bocage une terreur qui laisse bien loin derrière elle tous les arrêts du Comité de salut public.

— Que faire à cela, mon ami? Comment parvenir à s'entendre avec de pareils hommes?

— Répondre par la loyauté à la trahison; se présenter franchement à eux, non pas sous le nom roturier et sans valeur à leurs yeux du commandant Alain Kergraë, aide de camp du général Marceau, mais sous celui qui vous appartient, monsieur Lucien, c'est-à-dire le chef de brigade ou, si vous le préférez, le général Lucien Caro de Bodegast, chargé des pleins pouvoirs du général en chef et autorisé à traiter en son nom.

— Gomment as-tu découvert?

— N'est-ce pas mon métier de savoir tout? fit-il en haussant les épaules. MonJfils,le commandant Kergras, est à Paimpol, je l'ai vu; il nous rejoindra au lever du soleil; mieux vaut, croyez-moi, agir en franc et loyal soldat. Comment voulez-vous que les hommes avec lesquels vous désirez vous aboucher prennent confiance en vous, si vous commencez paries tromper? Quel fonds peuvent-ils faire sur votre parole?

LA FOKÊT VIERGE 13

— Tu as raison, Hervé, je suivrai ton conseil.

— Vous ferez bien, monsieur Lucien; voilà pour quel motif je vous ai si longtemps suivi et pourquoi je vous ai prié de passer avec moi la nuit dans ces ruines. J'avais un autre motif encore : ce motif vous allez le connaître. Afin de vous mettre à môme déjuger par vous-même les hommes avec lesquels vous ne tarderez pas à entamer des négociations, j'ai fait adroitement semer la nouvelle dans les paroisses des environs que cette nuit je me trouverais ici avec quelques hommes seulement. Malgré l'armistice, les blancs se sont immédiatement réunis, ils ont résolu de m'enlever, afin de se venger du mal énorme que je leur lais continuellement. Avant une heure ils arriveront. Voilà la surprise que je vous ménageais. Vous les verrez et vous les jugerez. Êtes-vous satisfait?

— Certes! mais ne crains-tu pas?

— Mes précautions sont prises en conséquence; je leur ai préparé un piège dans lequel ils donneront tête baissée. Soyez tranquille. Seulement, quoi qu'il arrive, promettez-moi de conserver le plus strict incognito. Vous comprenez combien il est important pour vous de ne pas être reconnu tout de suite.

— Je te le promets, Hervé, mais à la condition que tu ne te laisseras pas entraîner à commettre un de ces actes qui t'ont conquis une si terrible réputation,

— Bah! fit-il en vidant un énorme verre d'eau-de-vie, à la guerre comme à la guerre, monsieur Lucien; maintenant, une dernière recommandation, s'il vous plaît.

— Laquelle, mon ami?

— Enveloppez-vous dans votre manteau, rabaissez les ailes de votre chapeau sur les yeux, et asseyez-vous là, tenez, dans l'ombre, aûn qu'on ne puisse voir votre visage.

— Soitl répondit le jeune homme en faisant docilement ce que le contrechouan lui demandait; mais tu oublies de me répondre,

— A quoi bon, monsieur Lucien? fit-il en haussant les épaules; les circonstances décideront de ce qu'il conviendra de faire. Ne vous inquiétez pas de cela.

L'officier républicain n'insista pas, mais ses sourcils se froncèrent, et, appuyant le coude sur la table et la tête dans la main, il se plongea dans de profondes réflexions.

Hervé Kergras jeta un regard circulaire dans la salle.

Tous les contre-chouans, debout et immobiles, attendaient silencieusement ses ordres.

Il fit un signe.

Presque aussitôt toutes les lumières s'éteignirent à la fois, sauf une seule, et la salle se trouva instantanément plongée dans une demi-obscurité.

— Maintenant, dit Hervé, chacun à son poste, il est temps! Les contre-chouans sortirent.

Hervé s'assit en face de l'officier républicain, le regarda pendant un instant avec une expression singulière, haussa les épaules, bourra sa pipe.

l'alluma, la plaça au coin de sa bouche, s'enveloppa d'un nuage de fumée et attendit.

Son attente ne fut pas de longue durée.

ir

ou cchuu-d'àgier se dessine nettement

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux hommes n'échangèrent pas une parole.

Au dehors régnait un silence de mort.

Soudain, le cri de l'orfraie se fit entendre à deux reprises. A peine l'écho de ce cri lugubre et de sinistre augure s'était-il éteint sous les voûtes sombres du souterrain qu'un bruit pressé de pas résonnait au dehors, et : au bout d'un instant, plusieurs contre-chouans entrèrent dans la salle.

Ils conduisaient un homme au milieu d'eux.

Comme cet individu opposait une résistance désespérée à la violence qui lui était faite, les gens qui le tenaient le contraignaient à marcher en le poussant brutalement et en lui appliquant de vigoureux coups de crosse dans les reins et dans les jambes.

Les partisans amenèrent le prisonnier devant leur chef.

Ce prisonnier était, presque un enfant : il paraissait avoir dix-sept ans à peine; il était mince, fluet, mais bien pris dans sa petite taille; ses traits étaient beaux, intelligents, doux; ses yeux, grands et à fleur de tète, pétillaient de malice et de bonne humeur.

Une expression d'audace craintive, s'il est possible de s'exprimer ainsi, répandue sur sa physionomie un peu hautaine, lui imprimait un inexprimable cachet d'étrangeté.

Ce singulier personnage, aux cheveux bruns, longs et soyeux comme de la soie, aux pieds petits et cambrés et aux mains mignonnes, portait avec une charmante crânerie le pittoresque costume des gars du pays de Tréguier.

— Voilà l'espion! dit un des partisans à Hervé. Le jeune homme se retourna brusquement.

— Eh 1 dàf pas de mauvaises plaisanteries, l'homme, s'il vous plaît! s'écria-t-ii moitié riant, moitié pleurant. Espion vous-même, malhonnête ! Sachez que le fils de ma mère n'a jamais espionné personne.

— C'est bon I reprit l'autre en ricanant; réponds au chef,

— Eh bien ! où est-il, votre chef? on n'y voit pas ici, c'est un vrai cassecou !

— Retiens ta langue, mon gars, et n'use pas tes paroles en sottes menteries; tu auras besoin bientôt de tout ton courage pour te défendre, dit sèchement Hervé,

L'enfant tressaillit au son de cette voix qu'il semblait bien connaître; il

LA FORÊT VIEHGE 15

baissa les yeux, salua avec une feinte gaucherie, eu tournant son chapeau entre ses doigts, et se tut.

— Où as-tu trouvé cet homme, Tête-de-Plume ? reprit Hervé en s adressant au contre-chouan qui déjà avait parlé.

— Sauf votre respect, il était blotti comme un lièvre au gite derrière la tombe de l'ancien prieur.

— Je dormais, se récria vivement l'enfant.

— Possible, mon gars, reprit l'autre, mais alors tu dormais les yeux ouverts, comme les coucous.

— A-t-il essayé de fuir?

— Pour cela, oui. Il glissait entre mes mains comme une couleuvre.il s'en est fallu de bien peu qu'il ne réussît à s'échapper.

— C'est bien.

— Faut-il me retirer ?

— Non, attends. J'aurai peut-être besoin de toi.

Téte-de-Plume, espèce de géant, aux traits labourés par la petite vérole» ce qui donnait une expression repoussante à sa physionomie sombre et sournoise, sourit d'un air sinistre en dirigeant sur l'enfant l'éclair railleur de ses yeux gris.

Hervé examina un instant avec la plus curieuse attention le prisonnier, toujours immobile devant lui.

— A ton tour, lui dit-il enfin.

— Je suis prêt à répondre, mon bon monsieur fit reniant avec un salut.

— G'estce que nous allons voir, rcprit-il rudement. Et d'abord, pourquoi, depuis le coucher du soleil, rôdes-tu comme un oiseau de nuit autour des ruines?

— Oh ! quant à ça, je ne rôdais pas, mon bon monsieur, dit-il d'une voix si douce que, malgré lui, l'officier républicain releva la tête et le regarda, surpris par ce timbre mélodieux qui frappait à Timproviste son oreille.

— Que faisais-tu? reprit Hervé.

— Je cherchais une place, voilà tout,

— Une place, pourquoi faire?

— Pour dormir, donc! est-ce qu'il n'est pas l'heure? Vos hommes ne m'ont-ils pas trouvé couché derrière une tombe?

— Écoute-moi, fit Hervé en lui posant lourdement la main sur l'épaule, et surtout ne cherche pas plus longtemps à me tromper; ce jeu serait, je t'en avertis, dangereux pour toi.

Le jeune homme fit un geste de dénégation.

Hervé reprit ;

— Gomment te nommes-tu?

— Y von Mareck, not* monsieur; je suis le fils cadet au père Mareck, le métayer de la saulaie d'Avaugour. Ge matin, un peu avant le lever du soleil, j'ai quitté la maison pour me rendre au château de Kergoat où j'avais affaire. Je suis resté deux heures au château, puis je suis allé à Paimpol. ..

— - Que tu as quitté h trois heures, en disant que tu retournais à la ferme de ton père.,. Gomment se fait-il qu'on te rencontre ici, à cette heure de nuit,

loin de Paimpol et tournant le dos à ta paroisse? Réponds, et réponds franchement, si tu ne veux pas qu'il t'arrive mal par ta faute.

Le jeune gars secoua deux ou trois fois la tète d'un air dépité.

— C'est un guignon l murmura-t-il. Pour sûr, il y a un sort sur moi. Depuis huit jours rien ne me réussit. Le Korrigan est à mes trousses. G'est fini de rire.

— Répondras-tu ? reprit Hervé au bout d'un instant.

— -Que voulez-vous que je vous réponde, mon bon monsieur? fit-il avec résignation; vous savez tout.

— Peut-etre,mais il est une chose que je veux que tu me dises.

— Laquelle, s'il vous plaît?

— Ce que tu faisais dans les ruines.

— Je vous Taidit.

Hervé haussa les épaules.

— Cest bon ! nous verrons si je ne réussirai pas à te délier la langue. Tôte-de-Plume, ajouta-t-il, eh! mon gars, serre-lui les pouces un brin, pour voir.

Le géant s'approcha avec empressement. II tenait à la main une cordeletle fine et tordue en trois, semblable à celles dont se servent les charretiers pour faire des mèches à leurs fouets.

— Voilà, dit-il avec un gros rire. Avancez sensément vos mains, un peu, eh 1 le petit gars!

Mais le jeune homme se jeta brusquement en arrière avec épouvante; son visage devint livide.

— Non, non, s'écria-t-il, pas cela!... pas cela ! au nom du ciel! je vous en conjure, je dirai tout.

— Àht bien, merci I en Vlà un petit qui est douillet; j'I'ai pas tant seulement touché, fit Tête-de-Plume en ricanant.

— Bien ! reprit Hervé ; retire-toi ,Tète-de-Pluine. Allez! mes gars, retournez à vos postes ; votre présence est inutile ici maintenant, cet enfant parlera.

Le géant s'éloigna en grommelant, suivi par ses camarades. Bientôt il ne resta plus dans la salle que l'officier républicain, Hervé et le prisonnier.

Celui-ci était pâle, défait, une sueur froide inondait son visage; il ne se soutenait qu'avec peine, bien qu'il fît des efforts inouïs pour conserver une contenance ferme et assurée.

Il y eut un instant de silence.

Hervé reprit enfin la parole, mais d'un ton complètement différent de celui qu'il avait employé jusque-là.

— Pauvre enfant 1 dit-il avec une douce pitié, tout danger a cessé pour vous; rassurez-vous donc. Cette torture affreuse dont je vous ai menacé, je n'aurais pas consenti à vous la laisser subir. La leçon terrible que vous venez de recevoir vous profitera-t-elle ? je l'ignore : croyez-moi, renoncez à jouer plus longtemps un rôle dans cette lugubre tragédie. Ce rôle pèserait trop lourdement sur vos faibles épaules. La mission, en ce monde, de ceux qui vous ressemblent, se résume en deux mots : amour, dévouement. Laissez-

Le Kloarck écarta les chouans ci releva les fusils des hommes du piquet de Tête-dc-Plume.

nous, nous autres hommes, remplir la rude et redoutable tache que la fatalité nous impose, sans venir étourdiment, pauvre oiseau sans défense et sans force, vous prendre dans les mailles de fer de nos filets. Ceux qui vous ont engagé dans cette voie sont bien coupables, car ils jouaient votre vie, si précieuse» sur un mot, sur un signe de l'homme qu'ils savent être leur ennemi mortel et qu'ils considèrent comme une bête féroce.

LÏV. 3. F. ROY, édit, — Reproduction interdite.

— Monsieur, murmura l'enfant d'une voix basse et entrecoupée, je reconnais...

— Pas un mot de plus, interrompit-il, ni remerciements, ni dénégations. Vous n'avez rienàredouterdemoije vousle répète; d'ailleurs, ajouta-t-il avec un certain enjouement, vous ne m'avez pas trompé une seconde* Deux Yvon Mareck ont couru la campagne aujourd'hui, un vrai, un faux. Tous deux ont été suivis pas à pas : le vrai est depuis longtemps rentré dans la maison de son père; le faux, c'est vous.

— » Je l'avoue, monsieur.

— Je sais ce que vous venez faire ici, je connais les diverses commissions qui vous ont été confiées et dont, sauf la dernière, vous vous êtes, je dois le dire, très heureusement acquitté. Et maintenant voulez-vous que je vous dise votre nom?

— De grâce, monsieur, s'écria l'enfant en joignant les mains avec prière ; puisque vous avez été bon pour moi et que vous me pardonnez, que ce pardon soit sans restriction. Ne dites pas ce nom qui, prononcé ici, me couvrirait de honte.

— Soit, je respecterai votre incognito puisque vous m'en priez si chaleureusement; veuillez vous asseoir ici, derrière moi ; à mon grand regret, tout n'est pas fini encore.

— Hélas f murmura l'inconnu en cachant sa tête dans ses mains -avec désespoir, ils sont perdus 1... perdus par ma faute.

— Peut-être, fit Hervé avec une expression singulière.

Sans ajouter un mot, l'enfant se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur le siège que le partisan lui avait désigné.

Lucien avait suivi avec une curiosité toujours croissante les péripéties étranges de cette scène. Plusieurs fois il avait été sur le point d'intervenir, mais il s'était contenu à grand'peine, désirant connaître le dénouement de cet interrogatoire qui finissait d'une façon si imprévue, en ouvrant à l'improviste un vaste champ à ses conjectures.

Malgré les réticences des deuxinterlocuteurs, le jeune officier avait acquis presque la conviction d'avoir deviné le mot de cette énigme; sans qu'il lui fût possible de s'en expliquer les motifs à lui-même, il se sentait intéressé et vivement attiré vers cet enfant inconnu.

Soudain éclata au dehors un coup de feu, suivi immédiatement de cris étouffés, de froissements d'armes et de piétinements continuels.

— Les loups donnent dans le piège, dit Hervé, en se tournant à demi vers l'enfant.

Celui-ci joignit les mains et fixa sur lui ses grands yeux baignés de larmes, avec une expression de douleur navrante.

— Silence! murmura le partisan en posant vivement un doigt sur sa bouche, pas un mot, pas un geste!

Presque aussitôt plusieurs chouans se ruèrent dans la salle, traînant à leur suite cinq ou six individus pâles, sanglants, couverts de costumes de paysans et qu'ils contraignaient à marcher à coups de crosse.

— C'est faitî dit laconiquement Tête-de-Plume en saluant son chef.

— Toute la nichée est prise? demanda celui-ci.

— A peu près. Pas un de ceux qui s'étaient embusqués dans les ruines n'a échappé ; seulement, ils ont eu le temps d'avertir leurs compagnons restés au dehors; ceux-ci se sont égaillés, les nôtres sont à leur poursuite.

— Allumez les torches, dit Hervé avec un ricanement sinistre, je ne serais pas fâché devoir un peu quelle sorte de gihier nous avons pris.

Cinq minutes plus tard, la salie resplendissait; de lumières.

Le partisan éteignit froidement sa pipe: il se leva, puis il alla examiner sous le nez les prisonniers les uns après les autres.

Cette singulière inspection passée, Hervé revint s'assoir; il bourra sa pipe, la ralluma, la plaça au coin de sa bouche, se renversa sur le dossier de son siège, allongea les jambes avec un laisser-aller plein de raillerie; puis, après une pause, il prit la parole au milieu du silence général.

— Ma foi de Dieu! citoyens, dit-il d'une voix narquoise, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cette fois n'est pas la première que nous avons maille à partir ensemble et que nous sommes de vieilles connaissances; qu'en dites-vous?

Les prisonniers haussèrent dédaigneusement les épaules; aucun d'eux ne sembla avoir entendu ces paroles.

— Après cela, je commets peut-être une erreur, reprit le contre-chouan sans s'émouvoir, car, si vous étiez réellement les personnes que j'ai cru deviner, vous ne m'auriez pas ainsi attaqué à Pimproviste et sans crier gare.

— Pourquoi donc cela, s'il vous plait? dit un des prisonniers avec hauteur.

— La raison en est simple et péremptoire.

— Je serais curieux de la connaître, reprit le prisonnier avec un méprisant sourire.

— Pourquoi ne vous la dirais-je pas? Kh bien 1 la voici: c'est que, si vous êtes les hommes que, malgré leur déguisement, je crois reconnaître, c'est-àdire des ex-gentilshommes, chefs de l'armée vendéenne, vous avez, il y a quelques jours, signé une suspension d'armes avec le général en chef de l'armée républicaine ; que, de plus vous attendez en ce moment un officier supérieur républicain, chargé d'entamer avec vous des préliminaires de paix; que, par conséquent, vous vous seriez, en ce cas, rendus coupables de haute trahison, en attaquant un détachement des troupes avec lesquelles vous avez conclu un armistice, et manqué ainsi au droit des gefts, ce que je ne veux ni ne puis supposer, pour votre honneur.

— Que supposez-vous donc alors ? reprit le prisonnier du même ton méprisant.

— Je suppose, c'est-à-dire, non, en y réfléchissant, je ne suppose plus, je suis convaincu que... d'abord je ne me suis pas trompé sur votre compte et que vous n'êtes en réalité que des bandits sans aveu, des brigands sans foi ni honneur, qui, en somme, ne font la guerre que pour piller et assassiner.

— Misérable î s'écrièrent les prisonniers d'une seule voix.

— Eh ! là citoyens, ma foi de .Dieu ! ne vous échauffez point ainsi, reprit-il

d'une voix guoguenarde. Prouvez-moi que j'ai tort. Des menaces n'ont jamais été des raisons !

Celui des prisonniers qui, jusqu'alors, avait parlé au nom de tous, réclama d'un geste le silence de ses compagnons, et se tournant ensuite vers Hervé :

— A quoi bon, lui dit-il, jouer plus longtemps une comédie ridicule? Vous nous avez parfaitement reconnus : or, Cœur-d' Acier est un brigand mis depuis trop longtemps hors la loi pour que nous ayons à lui rendre compte de ce que nous faisons ou ne faisons pas avec les chefs de Tannée républicaine et nous ne savons de quel droit il se permet de nous interroger à ce sujet.

— Oui, flt-il avec amertume, j'ai été mis hors la loi, c'est vrai î mais par vous, messieurs les royalistes.

— Par nous, soit \ En nous emparant d'un scélérat qui déshonore le nom d'homme, nous avions la conviction intime, non seulement de remplir un devoir, mais encore de rendre un service signalé au parti qu'il a embrassé, et auquel il s'est rendu odieux par les cruautés atroces que sans cesse il commet.

— Ah ! telle est votre maxime, nobles et loyaux gentilshommes ! s'éerîa-t-il avec une raillerie amère. Vous faites, sur ma parole» de singulières concessions à votre honneur. Le connaissez-vous seulement, cet homme qui vous parle en ce moment, au pouvoir duquel vous vous trouvez, qui, d'un signe, peut faire tomber A r os têtes orgueilleuses efc qui, cependant, discute paisiblement avec vous et répond à vos outrages avec une patience que, certes, vous n'auriez pas pour lui ? Savez-vous comment cet homme a été jeté malgré lui dans cette voie sanglante, qui Ta contraint à mener cette vie de meurtres, et comment, de doux et de simple qu'il était, il est, selon vos propres expressions, devenu une bête fauve ?

— Que nous importe tout cela ? répondit vivement le prisonnier.

— Il m'importe à moi, messieurs, et puisque vous m'y forcez, écoutez l'histoire de ma vie. Oh t rassurez- vous, je ne suis pas un grand parleur, moi; je ne sais pas aligner des périodes; je serai bref; d'ailleurs, il me plaît aujourd'hui de vous souffleter avec cette sinistre histoire et d'imprimer sur vos fronts que rougira la honte, le stigmate indélébile des infamies dont vous m'avez, moi innocent, rendu victime.

Ces paroles furent prononcées d'une voix si ferme, le partisan s'était si fièrement redressé, son œil lançait de si fulgurants éclairs tandis qu'il laissait ainsi déborder la haine qui grondait dans son cœur, que nul ne songea à l'interrompre et que, lorsqu'il se tut, un silence glacial plana sur les assistants.

Hervé se recueillit pendant quelques secondes ; puis il reprit d'une voix qu'il essayait d'affermir, mais que, malgré lui, faisait trembler son émotion

intérieure :

— Lorsque la Révolution éclata, dit-il, j'étais fermier de M. le marquis de Bodegast. Depuis vingt générations, mes pères servaient ces ancêtres. Je serai franc. La Révolution était une bonne chose pour moi. J'éprouvais malgré moi des frissons de révolte. Sans en savoir le nom, j'avais des aspi-

lotions libérales; pourtant je me sentais triste; je voyais avec peine s'éloigner les nobles que j'étais accoutumé à aimer, et surtout les recteurs de nos paroisses que je respectais. J'étais un chrétien fervent, alors, et puis, la croix n'est-elle pas un sublime symbole ? Ses deux branches forment un niveau sous lequel toutes les têtes sont égales. Pourtant, lorsque la Bretagne se souleva, je refusai de me joindre aux insurgés. Je demeurai à ma ferme, travaillant de mon mieux, sans me rapprocher non plus des patriotes. Que m'importaient à moi la monarchie ou la république? Je restai chrétien, convaincu que sous cette insurrection maladroite de la noblesse, il y avait plus d'ambition que de patriotisme, et que d'ailleurs, Dieu, qui n'est pas gentilhomme, pouvait très bien vivre dans une république. Je suis paysan, moi, enfant de la terre, attaché au sol où je suis né et qui me nourrit. Donc je laissai les bleus et les blancs discuter à coups de fusil sans me soucier des uns ni des autres.

— Voilà bien les raisonnements égoïstes d'un manant ! fit un des prisonniers avec mépris.

— Manant, soit, mon gentilhomme : mais assez longtemps les manants ont été considérés comme des bêtes de somme par vos pères, et ont versé leur sang comme de l'eau à leur profit, attachés à la glèbe et traités moins bien que des chiens; il est temps qu'ils songent à eux, demandent des comptes sévères à leurs oppresseurs et reprennent la place qui leur appartient dans cette société qui les méprise et à laquelle ils rendent gratuitement de si grands services... Un jour, des chouans entrèrent chez moi, en me menaçant de tuer mes vaches et de brûler ma ferme si je ne consentais pas à me joindre à eux. Je refusai. Ils me maltraitèrent, enlevèrent ce qu'ils purent, et partirent en disant qu'ils reviendraient. Le lendemain, je vendis tout ce que je possédais, excepté un lit clos pour ma femme. Quelques jours plus tard, à mon retour des champs, ma femme me dit : « Les chouans sont venus, ils ont brûlé le lit. — Que la volonté de Dieu soit faite I répondis-je; nous coucherons sur la terre. » Une semaine s'écoula. Un matin que je travaillais sur le bord de la route, un détachement de bleus passa. L'officier m'appela : * Mon ami, me dit-il 5 sais-tu par hasard ce que c'est que cette flammeque l'on aperçoit là-bas, au fond de la vallée ? » Je tournai la tête du côté que l'officier m'indiquait, et je pâlis. « Citoyen, répondis-je avec effort, cette flamme s'élève de ma ferme où les chouans ont mis le feu. » Je m'enfuis en courant. Ma fille, enfant de sept ans, se chauffait à la flamme de l'incendie. Ma femme sanglotait auprès d'elle. Cette fois, j'étais ruiné, sans ressources.

Un frémissement de colère parcourut les rangs des contre-chouans. Les prisonniers royalistes baissaient la tête avec embarras.

— Tout cela n'est rien, reprit le partisan en s'animant et en riant avec amertume. Écoutez, écoutez. Je m'enfuis le jour même avec ma femme et mon enfant, et je me réfugiai à vingt Jieues plus loin, aux environs de Plougastel. Les chouans n'avaient pas encore paru de ce côté. Je me crus sauvé. Je louai une cabane, et je recommençai à travailler. Hélas! plus pour moi, cette fois : pour un maître, au service duquel je me mis. Un matin, un homme, couvert de haillons, à demi mort de faim, frappa à ma porte. Cet

homme était mon ancien seigneur, le marquis de Bodegast Je l'accueillis, je lui donnai à Jboire et à manger, et, pendant deux semaines, je le cachai dans ma misérable cabane, au risque d'être dénoncé par mes voisins, et guillotiné. Ce ne fut pas tout, je procurai des habits et des papiers à mon ancien seigneur, et, lorsqu'il partit, je l'accompagnai pendant plusieurs lieues, afin de le défendre si on l'attaquait. Ce ne fut que lorsque je le vis en sûreté que je le quittai pour retourner chez moi. C'était le soir; la nuit était sombre; je marchais à grands pas, écoutant les bruits de la campagne, et en proie, sans en deviner les motifs, à une tristesse que rien ne parvenait à dissiper. J'avais le pressentiment d'un malheur. Enfin, je parvins jusqu'à l'endroit où devait se trouver ma cabane ; je me heurtai, tant la nuit était noire, à un arbre planté près de la porte. Soudain, quelque chose de flasque et de flottant céda à l'impulsion de ma main que j'avais avancée, me frappa la poitrine, et je sentis tomber sur mon front une sorte de pluie gluante- Je reculai avec effroi et machinalement je levai les yeux. En ce moment la lune se dégagea des nuages; j 'aperçus le corps de ma femme pendue à une basse branche de l'arbre, le bras droit étendu vers moi, et tenant dans sa main sa langue et ses yeux qu'on lui avait arrachés. *. Yvonne ! » m'écriai-je avec épouvante. Les traits livides et décomposés par la douleur, je regardais, à demi fou de désespoir, en répétant sans cesse et à demi-voix ce seul mot : « Yvonne! * le pauvre cadavre qui vibrait au bout de la corde sanglante. La douleur me dompta enfin, et je roulai sur le sol, en proie à des convulsions horribles. * Mon père, » murmura une douce voix à mon oreille. A cet appel, je me redressai. Ma fille, accroupie au pied de l'arbre, sous le cadavre de sa mère, pleurait en tendant les bras vers moi. Je m'élançai et je pressai à l'étouffer la pauvre enfant contre ma poitrine, en pleurant, moi aussi. Ces larmes me sauvèrent. L'enfant, affolée par la terreur, fut longtemps sans pouvoir répondre à mes questions. Enfin, à grand'peine, je parvins à la rassurer; alors elle m'apprit que les chouans étaient arrivés au coucher du soleil, et, qu'après avoir accompli leur horrible assassinat, ils s'étaient retirés en lui disant : « Avertis ton père que bientôt ce sera son tour et que, puisqu'il refuse de servir le roi, à notre prochaine visite nous lui mettrons aussi la langue et les yeux dans la main droite. *

Hervé s'arrêta, saisit un pichet rempli de cidre, le vida d'un trait, et épongea la sueur qui inondait son visage. Il était pâle; ses traits avaient une expression sinistre; sa voix était rauque, son débit saccadé; on sentait percer par intervalles, dans ses intonations sourdes, la violente lutte qu'il soutenait intérieurement pour ne pas laisser éclater sa haine, ravivée par le récit de ces terribles souvenirs.

Les assistants, en proie à une émotion étrange, écoutaient comme dans un rêve les paroles brèves, brûlantes, de cet homme énergique, qui, sans faiblir, avait enduré de si terribles douleurs.

Il reprit :

— Je passai la nuit tout entière, couché sur le sol, au-dessous du cadavre de ma femme et tenant mon enfant dans mes brus. Cette nuit fut affreuse. Je crus qu'elle ne finirait jamais. A chaque seconde je sentais une goutte de

sang tomber sur mon visage. Je laissai ce sang se figer sur ma peau, et, à chaque goutte, je répétais avec des tressaillements de rage, en portant la main à mon front humide : « Je tuerai autant de royalistes que j'aurai demain de taches rouges ici. » Je crus mourir ou tout aii moins devenir fou cette nuit-là,.. Il n'en fut rien... la haine me soutenait. Au point du jour je creusai une fosse dans laquelle je plaçai ma pauvre Yvonne. Je fis une longue prière sur sa tombe, et je partis. Après avoir confié ma fille à un ami sûr, avec le peu d'argent que je possédais encore j'achetai uu fusil et je commençai ]a chasse aux blancs que j'ai continuée jusqu'à ce jour. Je me fis bleu en haine des blancs, sans me soucier des opinions des uns ou des autres. Jamais je n'ai demandé grâce, jamais je ne Fai accordée.

Et laissant tomber un regard d'écrasant mépris sur les prisonniers royalistes, muets d'épouvante et de stupeur :

— Voilà, messieurs les gentilshommes, ajouta-t-il avec un accent d'amertume vindicative impossible à rendre, comment vous, qui vous prétendez les défenseurs du roi et de l'Église, vous avez, par vos lâches cruautés, fait un tigre d'un homme paisible, doux et compatissant. Qui de vous osera m 'accuser maintenant? Parlez, je vous écoute.

Nul ne répondit ; tous baissèrent avec confusion les yeux sous son regard.

— Oh! reprit-il avec un rire nerveux, vous commencez à comprendre maintenant, n'est-ce pas? que j'ai chèrement acquis le droit d'agir comme je le fais envers vous; que je vous inflige la loi du talion; et pourtant, je n'ai, moi, jamais attaqué un homme désarmé, jamais insulté une femme. Lequel vaut le mieux du féroce Cœur-d'Acier, ou de vous autres, mes nobles gentilshommes, qui ne respectez rien, pas même vos compagnons, et vous entretuez comme des bêtes féroces, vous jouant des serments les plus sacrés, mettant sans cesse la duplicité à la place de l'honneur, et répondant à la loyauté par la trahison?

— Finissons-en, s'écria avec violence un des prisonniers. Cette stupide comédie n'a que trop longtemps duré. Que nous veut ce manant avec ses ridicules histoires? Il s'est emparé de nous, qu'il nous fusille et qu'il nous délivre ainsi de son odieuse présence et de l'obligation de répondre aux calomnies qu'il semble prendre plaisir à proférer contre des hommes placés trop au-dessus de lui pour daigner se défendre.

— Tout beaul monsieur Fieur-de-Lis, ou plutôt très noble comte de Valois Grandlieu, reprit le partisan avec ironie, ce n'est pas à vous, mais à moi seul qu'il appartient de décider de votre sort ; laissez-moi savourer à mon aise ma vengeance. J'éprouve un plaisir extrême à voir pâlir votre visage et tressaillir vos nerfs de terreur. Malgré votre feinte assurance, vous mourrez lorsqu'il me plaira d'en donner Tordre, pas avant. .Résignez-vous doncf D'ailleurs, je ne veux pas vous fusiller. La guillotine est récemment dressée à Paimpol; c'est là que je compte vous conduire, vos compagnons et vous ; mais avant, nous avons à causer.

— Causer avec vous î reprit le gentilhomme avec dédain.

— Oui, s'il vous plait, monsieur le comte.

— Libre à vous de parler, si bon vous semble; vous parlerez seul, nul de nous ne vous répondra.

— Peut-être; mais, ainsi que vous l'avez dit vous-même, il est temps que cette comédie finisse. Donc, je viens au fait. C'est à vous que je m'adresse, citoyen La Tête-Blanche, où, si vous le préférez, monsieur le comte de Eergoat, Veuillez me répoudre.

Le personnage auquel Hervé s'adressait, vieillard de haute mine, à l'air altier, encore vert, malgré sa chevelure blanche, haussa les épaules avec dédain et se détourna à demi.

Le partisau continua, sans paraître remarquer ce mouvement :

— Nous rentrons maintenant dans les faits de guerre. Vous obstiner à garder le silence serait vous compromettre à plaisir; si vous consentez a répondre franchement à mes questions, peut-être...

— Des conditions! s'écria la Tète-Blanche avec mépris.

— Non, des faits, je vous le répète. Vous, Fleur-de-Lis, Télémaque, Bouton-d'Or et Cœur-de-Roi, vos amis, vous voyez que je vous connais bien tous, vous êtes les principaux chefs des bandes du pays où. nous sommes. De plus, Fleur-de-Lis et vous, vous êtes les aides de camp du générai Charette, qui n'a pas de secrets pour vous. Les royalistes ont-ils sérieusement l'intention de traiter de la paix avec le gouvernement républicain? L'officier délégué par le général Marceau pour discuter vos conditions peut-il compter sur votre loyauté? En un mot, n'a-t-il pas à redouter d'être assassiné lâchement, dans un chemin de traverse, au coin d'un bois, ainsi que déjà vous l'avez fait pour bien d'autres, ou d'être retenu prisonnier contre le droit des gens? Uu de vous s'engagerait-il sur l'honneur à escorter cet officier jusqu'en la présence de Charette et à le préserver de toute attaque ou guet-apens ? Vous avez dix minutes pour me répondre.

— Et si, les dis minutes écoulées, nous ne répondons pas ? demanda Fleur-de-Lis d'une voix railleuse.

— Vous répondrez, fit Hervé avec un sourire sinistre.

Il sortit une grosse montre d'argent de son gousset, la posa sur la table près de lui, alluma sa pipe et attendit.

Les gentilshommes commencèrent à causer entre eux, à voix haute, de choses indifférentes» avec une aussi grande liberté d'esprit, en apparence, que s'ils se fussent trouvés dans un salon.

Derrière eux, les contre-chouans, sombres et silencieux, appuyés sur leurs fusils, formaient une quadruple haie.

Le général républicain se pencha vers Hervé.

— Maintenant que je sais ce que tu as souffert, lui dit-il à voix basse, je comprends et j'excuse la haine que tu portes à la noblesse.

— Merci! répondit celui-ci avec un sourire triste.

— Que comptes-tu faire ?

— Les circonstances décideront I je n'ai pas de parti pris, moi, not'monsieur.

— S'ils s'obstinent à ne pas répondre ?

— Alors ce sera tant pis pour eux.

LA FOUET VI]m(JU

Son père, les regaitls rayonnants de bonheur, marcliaiL auprès du jeune homme.

ïn

— Hervé, j'ai ta parole...

— C'est vrai, monsieur Lucien, mais moi aussi j*ai la vôtre.

— Que veux-tu dire ?...

— Vous vous êtes engagea ne pas intervenir, quoi qu'il arrive.

— En effet, mais toi...

— Moi, je me suis engagé à vous faire parvenir saiu et sauf jusqu'au général Charette; je n'ai rien promis au delà.

Liv. 4. p. ROY, édït. — Reproduction interdite. 4

20 LA FOHÈT VIERGE

— Prends garde, Hervé, si tu veux user de violence envers ces gentilshommes, je m'y opposerai.

— Je vous en défie, monsieur Lucien, répondit-il nettement* Jamais un Bodegast n'a jusqu'à ce jour failli à une parole donnée. Vous êtes trop loyal pour manquer à la vôtre.

— Noua verrons, répondit le jeune homme en Laissant la tète avec dépit et se mordant la moustache.

— Silence, je vous prie; les dix minutes sont écoulées. Nous allons voir ce que ces nobles gentilshommes ont résolu.

— Mais...

— Prenez exemple sur cet enfant, reprit-il en lui désignant le jeune homme, immobile derrière lui. A-t-il fait un mouvement, un geste V non; et cependant, ce qui se passe ici l'intéresse beaucoup plus que vous encore.

Le général républicain haussa les épaules, mais il garda le silence. Hervé se leva, éteignit tranquillement sa pipe et replaça sa montre dans son gousset.

— Citoyens royalistes, dit-il de cet air narquois qu'il affectait de prendre dans les circonstances graves, les dix minutes sont écoulées, j'attends votre réponse.

Nul ne sembla l'entendre*

■ — Soit, reprit-il ; je m'y attendais. On ne saurait faire marcher un mauvais cheval malgré lui, quand même on lui mettrait le feu sous le ventre. Vous avez bien réfléchi?... Tète -de-Plume, mon ami, choisis six de tes camarades, et viens près de moi.

Le géant obéit- Il alla aussitôt avec cinq contre-chouans se ranger derrière son chef.

— Ah ! ah 1 dit Fleur-de-Lis en se frottant les mains et en riant, on va non a fusiller, je suppose.

— Vous supposez mal, monsieur le comte, vous ne serez pas fusillé, quant à présent du moins; plus tard, je ne dis pas. Cependant, le sang qui dans un instant sera versé ici retombera sur vous et sur vos compagnons.

— Que voulez-vous dire ?

— Qui refuse de répondre n'a pas le droit d'interroger, fit-il d'un ton bref. Votre silence, messieurs, me prouve que la demande adressée par votre général, au commandant en chef de l'armée républicaine, d'un plénipotentiaire pour traiter de la paix, n'est qu'un leurre et cache une trahison. Pour la dernière fois, voulez-vous répondre?

— Non, s'écrièrent les prisonniers royalistes d'une seule voix.

— Que votre volonté soit faite f répondit froidement Hervé.

11 se tourna vers l'enfant toujours assis à la place qu'il lui avait assignée, le saisit par le bras, l'obligea à se lever, et, le poussant au milieu de la salle :

— Allons! venez, jeune homme, dit-il, puisque vos amis le veulent; et, s'adressant à Tête-de-Plume : Fais écarter les prisonniers à droite et à gauche, cet homme va être fusillé ici même.

D'un revers de main le partisan enleva le chapeau qui couvrait la tête de Fenfant et dont les larges ailes cachaient son visage»

LA FORUT VIERGE 27

— Mon Dieu ! s'écria la Tête-Blanche avec désespoir en s'élançant en avant, ma fille! ma fille ici!

— Mon père I répondit l'enfant en éclatant en sanglots et tombant dans les bras du vieillard.

Lucien fit un mouvement pour s'élancer au secours de la jeune femme, mais Hervé ne Je perdait pas de vue; sans violence apparente, il le contraignit à demeurer immobile.

Puis, se tournant vers Tête-de-Plume :

— Obéisses ù mes ordres, s'écria-t-il d'une voix tonnante.

Le géant sépara b?utalement la jeune ïille de son père, et l'obligea à s'agenouiller près de la muraille.

Les contre-chouans armèrent leurs fusils.

OU PAEA1T LE HÉROS t>E CETTE HISTOIRE

En ce moment les rangs des contre-chouans s'écartèrent, et un homme parut.

Cet homme était presque un enfant encore.

Il était âgé de vingt-deux ans à peine; sa taille était haute, bien prise, élégante, sa démarche ferme, sans être hère, et surtout imposante.

Les traits, d'une régularité, d'une beauté presque féminines, avaient une expression d'ineffable bonté, d'énergie, de douceur, d'intelligence, rendue plus palpable encore par les longs cheveux blonds et soyeux qui encadraient son visage d'un ovale si pur, et tombaient en grosses boucles jusque sur ses épaules, et par le regard droit, profond, calme et caressant à la fois de ses grands yeux bïeus, ombragés do longs cils qui jetaient une ombre sur ses joues un peu pâles.

Il portait le costume en serge noire, si simple et si majestueux à la fois, des séminaristes, ou, pour mieux dire, des kloareks, ainsi que les Bretons ont l'habitude de nommer les jeunes gens, riches ou pauvres, qui se destinent à l'Église.

À la vue de ce jeune kloarek, les prisonniers tressaillirent, et sentirent presque l'espoir rentrer dans leur cœur.

Les contre-chouans s'inclinèrent devant lui, et ôtèrent respectueusement leurs chapeaux.

L'officier républicain, sans chercher à comprendre ce qui se passait en lui, éprouvait une émotion singulière en apercevant ce pâle et doux jeune homme; il fut saisi d'une sympathie étrange pour cet homme qu'il ne connaissait pas» et tout son être s'élança vers lui comme vers un ami perdu depuis longtemps, et miraculeusement retrouvé.

Le kloarek écarta les chouans qui, sans hésiter, lui livrèrent passage,

28 LA FOUET VIERfiK

s'avança doucement, releva les fusils des hommes du piquet de Tête-de-Plume qui n'opposèrent aucune résistance, et, s'arrêtant en face du partisan :

— Hervé, lui demanda-t-il d'une voix profonde et mélodieuse comme le dernier soupir de la harpe éolienue, ce pauvre enfant va mourir, n'est-ce pas?

Le partisan tressaillit.

— Oui, monsieur l'abbé, répondit-il avec hésitation, c'est un espion pris les armes à la main ; la loi est positive.

— Je ne t'accuse pas, Hervé, interrompit le kloarek d'une voix douce : tu fais ou tu crois faire ton devoir; Dieu et ta conscience ont seuls le droit de te juger; moi, je te plains.

— Que désirez-vous, monsieur l'abbé? reprit le partisan en détournant la tète.

Cœur-d'Àcier ne nommait jamais autrement le jeune homme, pour lequel il professait le plus grand respect.

— Hélas ! mon ami, ce que je désire ardemment, c'est sauver ce malheureux enfant

— Cela ne dépend pas de moi, monsieur l'abbé ; j'avais, moi» pardonné à cette jeune fille, car c'est une femme qui va mourir sous ces vêtements masculins ; son père et ses amis ont eu de la pauvre créature moins de pitié que j'en ai eu moi-même, ils Font condamnée à mourir ! que son sang retombe sur leur tête I

— Est-il possible 1 s'écria le kloarek avec stupeur.

Le comte de Kergoat s'élança au-devant du jeune homme.

— Ne croyez pas cet homme, monsieur, s'écria-t-il. Moi, condamner ma fille à mourir devant mes yeux ! Oh! jamais, je vous le jure.

Le kloarek secoua tristement la tête.

— Je connais Hervé depuis mon enfance, monsieur le comte, répondit-il nettement. Jamais un mensonge n J a souillé ses lèvres ; non, il ne ment pas N'essayez pas de me convaincre du contraire, j'étais là, prêt, à intervenir pour essayer de vous sauver; j'ai tout entendu.

Le comte baissa la tête sans répondre.

— Hervé, reprit le jeune homme, vous a fait une proposition que votre honneur vous obligeait d'accepter ; il vous a donné dix minutes pour répondre ; vous avez refusé. Les propositions que vous avez faites au général en chef de l'armée républicaine cachent donc un piège, une trahison ?

— Oh! monsieur, s'écrièrent les prisonniers d'une seule voix, nous sommes gens d'honneur .

— Je jure, sur ma foi de gentilhomme, que le plénipotentiaire républicain n'a rien à redouter de nous, ajouta le comte de Kergoat avec hauteur.

— Alors, s'il en est ainsi, que voulez-vous donc que je suppose, messieurs? Que votre inqualifiable orgueil refuse de traiter d'égal à égal avec un pauvre paysan, et que vous préférez sacrifier vous et même vos enfants, plutôt que de subir cette dure loi? Oh î messieurs, comment qualifier une telle conduite!

— Monsieur, dit le comte de Kergoat avec hauteur, votre arrivée inattendue m'a seule empêché de dire à cet homme que nous acceptions ses conditions.

LA FOUET VIKHGE 29

— Puis-je vous croire, monsieur ?réponditle kloarek avec une légère ironie ; dans tous les cas, vous aviez attendu bien longtemps, car, quelques secondes plus tard, c'en était fait de cette malheureuse enfant.

A. ce reproche mérité, le comte de Kergoafc devint livide; ses traits se décomposèrent ; il fut soudain agité d'un tremblement convulsiL

— Pardon ! oh ! pardon, monsieur, dit-il avec dignité, j f ai tort; et il tendit en souriant la main au jeune homme.

Celui-ci poussa doucement la jeune fille dans les bras de son père.

— Monsieur, dit-il d'une voix pénétrante, tandis que le père et la fille confondaient leurs larmes, la bonté de Dieu est infinie; votre repentir vous justifie près de lui ; pleurez, car vous avez failli, par orgueil, commettre un crime horrible ! Hervé a dit vrai : ce sang innocent serait retombé sur votre tête et aurait crié vengeance contre vous près du Seigneur.

A ces simples et touchantes paroles, tous les fronts s'inclinèrent ; patriotes et royalistes se sentirent attendris. Le kloarek se tourna vers le partisan.

— Parle 3 Hervé, dit-il, quelles conditions imposes-tu à tes prisonniers?

— Pas d'autres que celles que je leur ai d'abord proposées, monsieur l'abbé, répondit-il, Fleur-de-Lis et la Tête-Blanche accompagneront l'officier républicain, ils répondront de lui sur leur tête, et, la mission accomplie, le ramèneront sain et sauf jusqu'aux avant-postes de Parmcc républicaine.

— Pas autre chose?

— Non, monsieur l'abbé; je vous remercie do votre providentielle intervention ; mais soyez tranquille, je vous en récompenserai bientôt, ajouta-t-il avec intention.

— Je ne te comprends pas, Hervé; je ne mérite aucune récompense, car, en tout ceci, je n'ai été que l'humble instrument dont le Seigneur a daigné se servir pour sauver cette malheureuse enfant.

— Je ne discuterai pas avec un saint homme comme vous, monsieur l'abbé, vous savez que je suis accoutumé à faire toutes vos volontés.

— Je le sais et je t'en remercie, mon ami ; quoi qu'on en dise, tu es bon, je t'aime, Hervé; non pas seulement comme un vieux et fidèle serviteur de ma famille, mais comme un homme au cœur droit, et comme un ami : n'es-tu pas heureux d'avoir rendu cette enfant à son père?

— Si, monsieur l'abbé, mais il n'a pas tenu à moi.*.

— Je Je sais, et je t'en tiens compte dans mon cœur; quelle est ton intention au sujet des autres prisonniers?

— Les retenir en otages, ainsi que la jeune fille, jusqu'au retour de l'officier républicain au camp des patriotes.

— Et si je te priais de leur rendre la liberté ?

— Je vous obéirais, monsieur l'abbé, mais je commettrais une faute impardonnable,

— Peut-être cela est-il vrai, murmura le kloarek avec hésitation.

En ce moment, le comte de Kergoat s'approcha; sa fille l'accompagnait, le bras passé à l'entour de son cou, et la tète abandonnée sur son épaule. Bien-;que fort pale encore, la jeune fille semblait avoir à peu près repris ses

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forces : elle souriait à son père qu'elle regardait de cet air câlin que les enfants ont seuls pour ceux qu'ils aiment.

— Pardon, monsieur l'abbé, maintenant que grâce à votre toute-puissante intervention cet homme s'est laissé attendrir et a consenti à épargner ma pauvre et chère enfant, toutes réticences doivent cesser entre nous; l'heure est venue, je le crois, de nous expliquer en gens de cœur et d'honneur.

— Je n'ai jamais demandé autre chose, fit Hervé, en haussant légèrement les épaules.

— C'est vrai, je le reconnais, peut-être avons-nous eu tort, mes amis et moi, de pousser aussi loin l'obstination, reprit le comte en se tournant vers Hervé et touchant légèrement son chapeau; un gentilhomme ne saurait en dire plus, s'adressàt-il au roi en personne*

— Nous vous écoutons, citoyen.

— Nous avons été accusés d'avoir, à Fimproviste, et par trahison, attaqué un détachement républicain et rompu ainsi la suspension d'armes; nous tenons avant tout à nous laver de ce reproche. Nous ignorions la présence des patriotes dans les ruines de l'abbaye de Beauport; ce sont eux, au contraire, qui nous ont surpris, enveloppés et attaqués; nous n'avons fait que nous défendre. Mes amis et moi nous donnons notre parole de gentilshommes de l'exactitude du fait que j'avance. Du reste, si Cœur-d'Àcier , qui est un partisan expérimenté, veut y réfléchir sérieusement, ilreconnaîtra combien il s'est trompé en nous accusant.

— Expliquez-vous, soit, je ne demande pas mieux, citoyen.

— Notre troupe se composait de douze hommes en tout; de ces douze hommes» huit ont des grades élevés dans l'armée vendéenne; cette explication est suffisante, il me semble? le hasard a tout conduit; nous nous rendions ici où nous avions assigné rendez-vous à Fun des nôtres qui effectivement nous y attendait. La fatalité a voulu que Cœur-d'Àcier, trompé par de faux rapports, ait cru à une attaque préméditée, qu'il se soit embusqué ici et que, nous voyant paraître* il ait admis la possibilité d'une trahison.

Hervé secoua la tête, en se tournant vers Tôte-de-Plume.

— Sauf vot'respect, mon commandant, répondit aussitôt le géant, le citoyen et comte pourrait bien dire la vérité; les chouans étaient peu nombreux, plusieurs n'avaient pas d'armes, les autres portaient leurs fusils la bretelle passée sur l'épaule et ils marchaient sans regarder ni à droite, ni à gauche, en causant entre eux.

— En effet, murmura le partisan, cette allure n'est pas celle de gens qui tentent une embuscade ou méditent une attaque.

— Tu le vois, Hervé, dit doucement le jeune kloarek.

— Je vois, monsieur l'abbé, répondit-il d'un air bourru, que je suis une brute, voilà ce que je vois de plus clair là-dedans; je cède à mon premier mouvement; je me laisse dominer par la haine, et je commets des mauvaises actions dont plus tard je suis forcé de me repentir. Oh! mes ennemis ont bien raison de me traiter de bête féroce I

■ — Ils ont très tort au contraire, ceux qui disent cela» reprit le kloarek avec

LA PORKT VIERGE 31

bonté; je te connais, moi, et je sais ^apprécier comme tu le mérites; tu es bon, généreux, mais tu es aigri par des malheurs immérités.

— Oui, oui, je sais bien, monsieur l'abbé, que si je tous écoute je serai blanc comme neige, s'écria-t-îl, moitié riant, moitié grondant. N'empêche que sans votre providentielle intervention j'allais commettre un crime horrible et que, pour l'expier, j'aurais été forcé de me brûler la cervelle. Pauvre chère demoiselle, quand je pense que..* C'est égal! il faut avouer que je suis un lier gueux!

La jeune fille lui tendit la main avec un charmant sourire.

— Je vous pardonne, Hervé, lui dit-elle doucement. D'ailleurs, vous ne m'auriez pas fait fusiller. N'avais-je pas votre parole?

— Hum! ma parole! enfin, cela me servira de leçon pour l'avenir, et je ne me laisserai plus prendre aux apparences; quant au gredin qui m'a donné de faux renseignements, ajouta-t-il en grommelant, son compte est boni je lui en garde une dont il se souviendra.

— Allons! allons f mauvaise tête, vas-tu recommencer? tout est fini, grâce à Dieu, maintenant.

— Oui, grâce à Dieu... et à vous, monsieur l'abbé.

— Non, Dieu a tout fait. D'ailleurs, ne te désoie pas trop, tu n'es pas seul coupable en cette circonstance; ces messieurs ont aussi de graves reproches à s'adresser.

— Nous convenons que nous avons eu tort de malmener cet homme comme à plaisir, dit vivement Fleur-de-Lis, mats nous étions furieux d'être accusés de trahison, lorsque nous avions la conviction d'être au contraire tombés dans un piège; et il est évident, monsieur l'abbé, que si vous n'étiez pas arrivé si à propos, nous étions perdus. Nous vous devons la vie.

— Et nous ne l'oublierons pas, moi surtout, ajouta le comte de Kergoat avec effusion.

— Je vous en supplie, messieurs, plus un mot à ce sujet; brisons là !

— Oui, mais ce n'est pas tout, monsieur l'abbé.

— Qu'y a-t-il encore, mon ami?

— Il y a que ces messieurs sont libres; maintenant que tout est expliqué entre nous, je n'ai pas le droit de les retenir. Citoyens, on va vous remettre vos armes, rien ne s'oppose plus à votre départ.

— Bien, Hervé!

— Pardon, dit le comte deKergoatj avant de partir, il nous reste une dernière affaire à régler.

— Laquelle, citoyen?

— Ne nous sommes-nous pas engagés, le comte de G-randlieu et moi, sur l'honneur, à conduire auprès du général Charette l'officier envoyé vers lui en parlementaire par le général Hoche ?

— En effet; mais comme je vous avais imposé cette dure condition..-

— On n'impose pas de conditions à un gentilhomme, Cœur-d'Acier, mon ami, répondit en souriant le comte; on lui fait une proposition, il l'accepte ou il la refuse.

— C'est juste, fit le partisan avec embarras.

— Nous avons accepté; notre parole est engagée, nous la tiendrons.

— Merci, monsieur le comte.

— Où se trouve cet officier?

— Il sera ici au lever du -soleil, accompagné d'un aide de camp,

— C'est donc un officier supérieur ?

— Un chef de brigade, ami particulier du général en chef, qui, originaire de ce pays, a voulu se charger de cette mission difficile*

— Sou nom, le savez-vous?

— Je le sais, mais il se réserve de vous le dire lui-même.

— Soitl j'augure bien de cet envoi d'un officier supérieur. Dieu veuille qu'il réussisse à conclure la paix, dit le comte en étouffant un soupir.

— Il en a le plus vit désir.

— Ainsi, au lever du soleil?

— Oui, monsieur le comte.

— Très bien, monsieur de Grandlieu et moi nous serons exacts, n'est-ce pas, comte?

— Certes, mon ami.

— Maintenant, messieurs les patriotes, nous nous retirons.

— Tête-de-Plume, "reconduis les citoyens avec tous les égards qu'ils méritent.

— Ne venez-vous pas avec nous, monsieur? dit Je comte de Kergoat en se tournant vers le jeune kloarek«

— Vous m'excuserez, messieurs, je compte passer la nuit ici.

— Alors, agréez tous mes remerciements, et adieu, monsieur.

— Que Dieu vous conduise, messieurs.

— Sans rancune, mes gentilshommes, dit Hervé*

— Sans rancune, ami Cœur-d'Acier, répondirent les royalistes.

Et ils sortirent de la salle à la suite de Tête-de-Plume qui les précédait afin de leur indiquer le chemin.

— Allez vous reposer, mes gars, dit Hervé aux contre-chouans qui demeuraient encore dans la salle; vous devez être fatigués, et demain il nous faudra être debout de bonne heure*

Les partisans ne se firent pas répéter l'invitation; bientôt ils eurent tous disparu.

Il ne restait plus dans la salle que Hervé, le général et le kloarek.

— Ah! ahî fit le partisan en se frottant joyeusement les mains, voilà une bonne affaire de faite, tout de môme.

— Que veux-tu dire, Hervé?

— Je m'entends, monsieur l'abbé. Vous restez donc cette nuit avec nous?

— Oui, mon ami, si cela ne te gêne pas.

— Me gêner, par exemple I C'est vous, monsieur l'abbé, qui serez gêné, au contraire,

— Pourquoi donc cela, mon ami? Hélas i dans ces malheureux temps de discorde, on doit se contenter le plus souvent d'un abri sûtx pour reposer sa tête. Fais-moi jeter une botte de paille dans un coin, cela me suffira.

— Vous serez bien mal.

LA FOUET VUSIIGE

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En apercevant les chouans, elle vint en souriant à leur rencontre.

— Non pas; j'ai souvent couché ainsi; d'ailleurs, la nuit est avancée ; dans quatre heures au plus lard le soleil se lèvera; fais ce que je te demande.

— Va pour la botte de paille, puisque vous l'exigez.

— Oui, mon ami; dis-moi^ tu es bien certain de Parrivée de cet officier républicain?

— Gomme je suis certain que vous êtes ici en ce moment.

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34 LA FORBT VfEItGlî

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— Tant mieux* je désire causer pendant quelques instants avec lui avant son départ pour le quartier général des royalistes,

— Bahî est-ce que vous vous occuperiez de politique, monsieur l'abbé?

— Moi, oh! non, mou ami; je ne suis qu'un pauvre kloarek, ignorant des choses du monde, et désirant ardemment n'en jamais rien savoir; si je suis demeuré ici, et si je désire entretenir cet officier, c'est afin de lui demander certains renseignements sur une personne qui m'est bien chère , renseignements que peut-être il pourra me donner.

— S'il en est ainsi, monsieur, dit Lucien en se levant, parlez, car cet officier républicain est devant vous.

Il laissa alors tomber son manteau, se découvrit et salua le jeune kloarek avec une exquise courtoisie.

— Vous, vous, monsieur! s'écria le jeune homme avec surprise.

— Oui. monsieur, je sois l'officier chargé par le général Marceau de traiter avec les royalistes.

Hervé les regardait d'un air narquois.

Tout à coup, il s'avança vivement entre eux, leur saisit à chacun la main droite, et, les attirant doucement Fun vers l'autre :

— Embrassez-vous, jeunes gens, leur dit-il avec émotion, embrassez-vous., car vous êtes fils du môme père.

— Mon frère! s'écrièrent les deux hommes en tombant dans les bras l'un de l'autre.

— Là! reprit Hervé en se frottant les mains, expliquez-vous maintenant; je vais veiller, moi, à ce qu'on ne vous dérange pas. Ma foi de Bien! vous devez en avoir long à vous dire, depuis le temps que vous ne vous êtes vus.

Et, sans attendre une réponse des jeunes gens trop émus pour pouvoir articuler un seul mot, le partisan quitta la salle en murmurant à part lui:

— Pauvres chers enfants 1 si beaux et si bonsl eh! j'avais bien dit à monsieur l'abbé que je le récompenserais.

— Pendant quelques minutes les deux frères confondirent leurs larmes et leurs caresses, avec une joie réellement enfantine : ils se sentirent revenus à leurs jeunes et heureuses années; ils s'embrassaient, s'embrassaient encore, en poussant des exclamations de bonheur, sans parler, car leur joie venait du cœur et ils ne trouvaient pas de mots pour l'exprimer.

— En lin, lorsque la première émotion fut calmée, le général attira doucement le jeune kloarek vers un siège et s'assit près de lui en lui disant d'une voix douce et caressante :

— Maintenant, causons, petit frère.

— Oh! oui, causons, mon frère! s'écria-t-il avec élan en lui prenant les mains dans les siennes; si vous saviez comme je vous aime, et quel ardent désir j'avais de vous connaître!

— Et moi donc, cher enfant î Quand j'ai quitté le château pour aller m'embarquer à Brest, tu étais tout petit, tu avais sept ans à peine, et pourtant je t'aimais bien déjà.

— Oht je le sais, mon frère; c'est moi que vous avez embrassé le dernier, vous souvenez-vous? et, en nTenlevant dans vos bras, vous m : ave£ dit :

« Je pars, Tancrède, tu restes seul avec nos parents, aime-les pour nous deux, frère! »

— C'est vrai, pauvre enfant, je t'ai dit cela; et tu m'as obéi, n'est-ce pas?

— Oh! oui ? mon frère; notre père et notre mère ont été si malheureux depuis votre départ! bien des fois, ils pleuraient en pensant à vous;j ? essayais de les consoler, mais, hélas ï je n'y pouvais parvenir. Ils ont bien souffert, allez, mon frère, depuis le commencement de la Révolution; notre mère voulait émigrer; notre père ny a pas consenti, « Non, répondit-il de cet air majestueux qull sait si bien prendre, à ceux qui rengageaient à rejoindre les princes sur les bords du Rhin, je mourrais loin de ma patrie; jusqu'à ma dernière heure, mon pied foulera mes bruyères natales. *

— Mon noble père! murmura Lucien en essuyant ses larmes.

-— Bien noble et bien grand, mon frère ! Le soulèvement commença h cause de la levée de trois cent mille hommes; notre père se mit à la tète de ses vassaux et tint bravement la campagne. <■ yi Lucien était là ! » disait-il souvent avec un soupir de regret. Enlln, un jour notre père apprit que vous aviez pris du service avec les républicains. « Je n'ai plus de lils ! » dit-il, le front pâle et les yeux pleins de larmes, et ce fut tout; depuis lors, jamais votre nom n'est sorti de ses lèvres.

— Cela devait être ainsi, murmura tristement Lucien; pauvre père!

— Oui, pauvre père, car il a depuis trois ans souffert sans se plaindre les plus affreuses douleurs. Le couvent des Jésuites de Hennés, où j'avais fait mes humanités, avait été fermé lors de la suppression des ordres religieux; je revins à Bodegast. Mais, comme tout était changé, mon frère! le château avait été métamorphosé en forteresse; il était occupé par une nombreuse garnison. Notre père était un des principaux chefs de l'armée vendéenne; disséminées dans le Bocage, chaque jour nos bandes soutenaient de nouveaux et sanglants combats contre les républicains. Cette guerre est horrible, mon frère! Comprenez-vous?.., se battre Français contre Français, sans pitié, avec un acharnement terrible.

— À qui le dis-tu! pauvre enfant, fit Lucien avec découragement.

— Les blessés étaient massacrés, les prisonniers guillotinés par les bleus et fusillés par les blancs; oh! c'est affreux!

— Oui, et aujourd'hui, hélas! il en est encore ainsi.

— Mon Dieu! cette guerre fratricide ne finira donc jamais!

— Si, bientôt, je l'espère; mais continue, enfant; que faisais-tu, toi, pendant ces horribles luttes?

— Hélas ! mon frère, je secourais les mourants, je consolais les malheureux, je pansais les blessés, sans distinction de parti : tous ne sont-ils pas nos frères?-.. Un jour, le château fut cerné par deux colonnes infernales; la lutte fut terrible; elle dura vingt-sept heures consécutives. Le château était en flammes, la plupart de ses défenseurs tués ; il fallait s'ouvrir un passage à travers les rangs républicains pour ne pas être enseveli sous les ruines de la forteresse démantelée : mon père l'essaya ; il réunit environ cent cinquante paysans qui lui restaient, se mit à leur tâte, et se précipita bravement au plus épais des bataillons ennemis aux cris de « Vive le roi ï » Les patriotes

chantaient la. Marseillaise et répondaient « Vive la Képublique! » Le choc fnt terrible, la mêlée affreuse. La petite troupe vendéenne disparut au milieu des troupes républicaines, Il y eut alors une boucherie sans nom, indescriptible; puis, tout à coup les colonnes infernales tourbillonnèrent sur elles-mêmes, se séparèrent en deux tronçons sanglants, comme fauchées par un vent de mort, et, de l'autre côté, on aperçut les soldats vendéens, diminués des trois quarts, mais toujours pressés les uns contre les autres, recalant pas à pas, et faisant face de tous les côtés à leurs ennemis. Les républicains, saisis d'admiration en voyant cette héroïque retraite, poussèrent de joyeuses acclamations et cessèrent le feu.

Les Vendéens disparurent au milieu des genêts et criant une dernière fois : « Vive le roi! » en brandissant leurs armes au-dessus de leurs tètes.

— C'est bien beau ce que tu me racontes là, mon enfant ; et tu as assisté à ce combat héroïque?

— C'était bien terrible, mon frère. J'étais là, hélas! au milieu de nos paysans; je portais notre pauvre mère dans mes bras; à peine sortie du château, une balle lui avait traversé la poitrine. J'étais meurtri, sanglant, blessé légèrement à la vérité, à l'épaule et à la cuisse; mais aveuglé par la fumée, assourdi par les cris et la fusillade, je ne voyais et n'entendais rien.

«Je courais droit devant moi, pressant notre mère sur mon cœur, n'ayant qu'un but, un désir : la sauver! Hélas! mon frère, à peine dans les genêts, je voulus lui parler, la rassurer... elle était morte! morte, sans m'avoir donné un dernier baiser, sans m' avoir béni t

Il y eut un long et triste silence.

Les deux frères, les bras enlacés» la tête sur l'épaule l'an de l'autre, pleuraient amèrement.

Enfin, Lucien se redressa, essuya ses larmes, serra fortement la main de son frère, et, d'une voix étouffée :

— Continue, lui dit-il.

— Nous étions sortis deux cents du château, reprit le jeune kloarek, nous restions trente-trois, blessés pour la plupart. Notre père ne se soutenait qu'avec peine; il était littéralement criblé de blessures ; pourtant, il ne désespéra pas. Les bleus avaient renoncé à nous poursuivre; d'ailleurs, nous étions en sûreté dans les genêts ; après avoir accordé deux heures de repos à ses hommes, et avoir tant bien que mal pansé ses blessures, heureusement sans gravité, il donna l'ordre de reprendre la marche; notre mère était portée sur une civière faite avec des branches d'arbre; pendant cinq jours, cette troupe de spectres erra ainsi à l'aventure, mangeant à peine et ne se reposant pour ainsi dire, que la baïonnette croisée contre les ennemis invisibles qui nous enveloppaient de toutes parts ; heureusement, Dieu ne nous abandonna pas; il eut pitié de nous; notre père réussit à donner le change à un détachement républicain qui nous serrait de près; il se jeta dans les marais salants, et, après des fatigues inouïes, il parvint à rejoindre le général Gharette. S'il nous avait fallu marcher deux heures de plus, nous serions morts de lassitude et de besoin; depuis quarante-huit heures, nous n'avions ni bu, ni

mangé, et cependant, il nous avait fallu continuer quant même notre route, et lutter de ruses avec nos impitoyables ennemis.

— Et depuis, petit frère?

— Depuis, notre père a continué à combattre; sa haine contre les républicains a pris des proportions effrayantes; il les considère comme des monstres, et les poursuit partout comme des bêtes fauves. Il y a deux mois, le général Gbarette Ta envoyé, avec une mission, j'ignore laquelle, en Angleterre. Je ne le crois pas encore de retour. J'ai voulu mettre l'absence de noire père à profit, mon frère, afin d'essayer d'avoir de vos nouvelles.

— Tu m'aimes donc toujours, pauvre enfant, quoique je porte l'uniforme républicain?

— Vous servez la France, mon frère, cela me suffît, je n'ai pas besoin de regarder votre uniforme.

— Mais notre père est convaincu, lui aussi, qu'il sert la France, enfant, et cependant nous sommes dans des rangs opposés.

— Mon frère, je respecte les convictions de mon père comme je respecte les vôtres; les deux causes que vous servez sont également nobles et belles à mes yeux ; mais je ne veux être, moi, qu'un humble serviteur de Dieu ; je ne puis ni je ne veux m'ériger en juge entre vous. Dieu» qui sonde les cœurs et voit dans les consciences, Dieu seul doit être votre juge; moi, je vous aime, et je vous plains.

— Bien, mon enfant, je suis heureux de t'entendre parler ainsi; tu as raison. C'est à Dieu seul à décider qui, de notre père ou de moi, soutient véritablement la bonne cause, bien que tous deux nous croyions accomplir notre devoir.

— Oh! mon frère, je vous en supplie, tachez de mettre un ternie à cette horrible guerre I

— C'est mon désir le plus ardent, mon frère, et si j'échoue dans la mission dont je me suis chargé, ce sera, sois-en convaincu, contre ma volonté, car je ferai tout pour réussir,

— Que le Seigneur vous protège, mon frère I

— Oui, qu'il me protège, enfant, car, sans son secours je ne pourrai rien. Dis-moi, mon cher ïancrède, par quel hasard es-tu arrivé si à propos ici?

— Il n'y a pas eu de hasard* mon frère; c'est Hervé, votre père nourricier, auquel je m'étais adressé afin d'avoir de vos nouvelles, qui m T avait donné rendez-vous dans ces ruines, en me promettant de me fournir des renseignements positifs sur votre compte»

— Tu vois qu'il ne t'a pas trompé.

— Oui,etjel'enremerciedufbndducœur; Hervé est bon; il a rendu de grands et signalés services à notre famille. Pauvre homme, il a été bien éprouvé!

— Ce qu'il a raconté ce soir est donc vrai?

— À la lettre, monfrère; il a été calomnié parles royalistes, auxquels il fait une guerre acharnée; mais il est honnête et dévoué.

— C'est ma conviction, Tancrède.

— Il vous aime, vous surtout, mon frère, à cause de ce que vous avez fait pour son fils Alain.

— Alain n'est-il pas mon frère de lait? j'ai accompli un devoir; d'ailleurs Alain est un homme brave et intelligent ; tu le jugeras bientôt toi-même. Mais je remarque, cher frère, que tu t'obstines à me dire vous; ne suis-je donc qu'un étranger pour toi?

— Oh ! vous ne le croyez pas, mon frère ! je voudrais vous dire iu, mais le respect m'en empêche.

- Qu'est-ce à dire, enfant? j'exige que tu me dises tu, et cela tout de suite.

— Oh ! mon cher frère, que je t'aime ! s'écria le jeune homme en lui jetant ses bras autour du cou.

— A la bonne heure f fit Lucien.

Et il lui rendit ses caresses avec effusion.

En ce moment Hervé rentra.

— Ma foi ! dit-il , je vois que j'ai bien fait de ne pas préparer le lit de monsieur l'abbé, vous ne semblezni l'un ni l'autre avoir envie de dormir; du reste le soleil se lève.

— Viens nous embrasser, Hervé, s'écria Lucien, tu nous as rendu bien heureux, mon frère et moi, cette nuit.

— Vous êtes donc contents de moi?... Alors, je suis payél

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