COMMENT LUCIEN ET TANCRÊDE SE SÉPARÈRENT
Rien n'est beau comme le lever du soleil, au bord de la mer.
La légère vapeur qui s'élève de l'eau estompe, en se condensant, les objets, leur donne quelque chose de vague et, pour ainsi dire, d'indécis dans les formes, qui rend plus pittoresques et plus saisissants à la fois les divers accidents du paysage.
La mer, calme, unie comme un miroir, scintille de mille feux et vient doucement mourir sur la plage, avec ce mystérieux murmure qui porte si naturellement à la rêverie ; la campagne reposée s'éveille aux chants harmonieux des oiseaux blottis sous les feuilles, plus vertes et perlées de rosée; quelques spirales de fumée bleuâtre s'élèvent, çà et là, des maisonnettes cachées dans des feuillées de verdure; les troupeaux de bœufs sortent, en mugissant, de l'étable; les moutons bêlent, surveillés par les chiens et conduits par des paysans enveloppés dans leur épaisse limousine et armé de leur lourd penbas ; et, au loin, aux extrêmes limites de l'horizon, on voit les dernières ombres nocturnes se fondre et disparaître dans le brouillard.
Après avoir quitté son déguisement et repris son uniforme, si simple et si beau à la fois ; de général de la république, Lucien, accompagné de son frère, était monté, précédé par Hervé, dans les ruines de l'abbaye, afin de jouir du lever du soleil.
Le vieux partisan avait, presque aussitôt, laissé les jeunes gens seuls, et il s'était éloigné, suivi de queiques-uns de ses contre-chouans,
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—- Que c'est beau, mon frère! dit Tancrède au bout d'un instant, comme la nature est toujours jeune et toujours nouvelle! C'est ici, à cette heure matinale, lorsque tout repose encore, que la grandeur de Dieu apparaît plus sublime; l'âme, dégagée des liens de la terre, s'identiQe pour ainsi dire avec cette œuvre grandiose, et aspire instinctivement vers cette voûte bleuâtre, qui est le ciel!
— Tu es poète, Tancrède, dit Lucien.
— Je suis croyant, mon frère,
— C'est ce que je voulais dire, répondit en souriant le général; les poètes, ou, si tu le préfères, les croyants sont les heureux de ce monde, car ils ont conservé dans leur cœur un vague souvenir de leur essence divine.
— Veux-tu, mon frère, reprit le jeune enthousiaste, que, pour la première fois après tant d'années de séparation, hélas! nous joignions nos prières dans une communion fraternelle, et nous élevions ensemble nos voeux vers le Seigneur? Il semble qu'au milieu de cette magnifique nature, elles parviendront plus facilement, portées sur Faile des auges, jusqu'aux pieds de son trône»
— Prions, mon frère, je le veux bien, répondit le général avec un mélancolique sourire, prions, car, bien que jeunes encore, nous avons beaucoup souffert, et, sans doute, de grandes douleurs nous sont encore réservées dans l'avenir.
— Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses, mon frère, viens!
Il le conduisit au pied d'une croix, à demi-ruinée, enfouie dans un chaos de feuillage. Tous deux s'agenouillèrent,
Jamais, nous en avons la conviction, prière plus humble et plus touchante ne monta vers le ciel.
Ce devoir accompli, les jeunes gens s'embrassèrent et se relevèrent en souriant.
— Maintenant que nous nous sommes si providentiellement retrouvés, et que nous sommes si heureux ensemble, nous ne nous séparerons plus, je l'espère , Tancrède, dit Lucien.
— Je le voudrais, mon frère, malheureusement c'est impossible. ■-— Impossible! et pourquoi, Tancrède?
— Notre père est seul, il souffre; no dois-jo pas rester près de lui pour le consoler?
— C'est vrai, dit tristement Lucien, il n'a plus que toi.
— Oht il te pardonnera, frère î
— Non. Notre père est un véritable Breton, dont la volonté est aussi immuable que les roches granitiques de notre vieille Armorique, reprit-il avec mélancolie; je suis mort pour lui, le jour où je me suis rangé sous un drapeau qui n'est pas le sien.
Le jeune prêtre baissa tristement la tête sans répondre, car il savait que cela était ainsi.
-r- Mon père n'oublie et ne pardonne jamais; notre fortune engloutie dans la tourmente révolutionnaire, notre blason honni et méprisé, notre famille décimée par le sanglant couteau de la guillotine, et, plus que tout, ses
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croyances royalistes, reprit Lucien en hochant la têtej ont creusé entre nous un gouffre que rien ne pourra jamais combler.
— Peut-être, dit en hésitant le jeune homme; situ faisais quelques concessions à ses croyances...
— Tu te trompes, Tancrède, interrompit-il vivement; mon père me hait; mais j'en suis sûr, dans le fond de son cœur, il m'estime, car il sait que c'est avec une. conviction sincère pue j'ai embrassé le parti républicain; si j'abandonnais mon drapeau, si je feignais d'adopter ses croyances, il me considérerai!; comme un lâche et me mépriserait.
— Oh! mon frère!
— Ce que je dis est vrai, Tancrède : tu ne connais point comme je la connais, moi, cette nature puissante, coulée d'un seul jet dans un moule héroïque, entièrement pétrie de foi, de loyauté et d'honneur; la seule ressource qui me reste pour conserver l'estime de mon père à défaut de son amitié, c'est de persévérer hautement dans la voie où, après mûres réflexions, je me suis engagé.
— Hélas I ce n'est que trop vrai, mon frère ; notre père ne te pardonnerait pas ce qu'il nommerait une lâche apostasie.
— Tu vois que j'ai raison. N'insistons donc point sur ce triste sujet. Voiià le malheur de cette guerre fratricide, mon cher Tancrède, c'est qu'elle divise et détruit les familles, et arme les pères contre les fils. Que veux-tu"/ dans toute régénération sociale il en est ainsi; c'est une dure loi que nous sommes contraints de subir; rien, sache-le, ne saurait la modifier; nos pères combattent pour le passé qui n'existe plus, et non pour l'avenir qui n'existe pas encore.
— Hélas !
— Mais ne m'avais-tu pas dit que le marquis de Bodegast avait été chargé d'une mission par le général Gharette, et qu'il s'était rendu en Angleterre?
— Je te l'ai dit en effet, mon frère, mais son absence devait être de courte durée, et, depuis quelques jours, le général attend son retour d'un moment à l'autre, voilà pourquoi je suis contraint de te quitter; notre père souffre, il doit me trouver prêt à lui souhaiter la bienvenue à son arrivée.
— Je n'insiste pas, Tancrède, tu as raison; mais, hélas! à peine ai-je eu le temps de t'embrasser, et il faut déjà que tu t'éloignes!
— Et moi donc, Lucien, crois-tu que je ne suis pas triste à la pensée de cette séparation; mais rassure-toi, nous suivons à peu près la même route, et, qui sait? peut-être nous reverrons-nous plus tôt que nous ne l'espérons nous-mêmes.
— Dieu le veuille, Tancrède!
— Ainsi soit-il, mon frère!
En ce moment, des cris et de joyeuses acclamations se firent entendre à une distance assez rapprochée.
Les deux frères regardèrent curieusement.
Ils aperçurent alors un cavalier, revêtu d'un élégant uniforme de hussard, qui gravissait assez rapidement la colline au sommet de laquelle s'élevaient les ruines de l'abbaye de Beau port.