‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 34 sur 35 · LLV. 63. — H. GEKFR0T, édit. — Reproduction interdite. G · texte numérisé non relu

LLV. 63. — H. GEKFR0T, édit. — Reproduction interdite. G

condition expresse qu'il ne franchirait jamais les frontières américaines dont le territoire lui était interdit sous peine de mort; nous n'avons plus ici à nous occuper des crimes qu'il a pu commettre pendant son exil, notre devoir se réduit, puisque son identité est reconnue, que lui-même la constate, à appliquer à cet homme la peine qu'il a encourue en manquant à ses engagements.

— Je crois que vous faites erreur, monsieur, dit le marquis, sans slnquiéter d'interrompre le président.

- 1 - En quel sons, monsieur?

— Il m'est défendu de franchir la frontière de la république des États-Unis, et cela sous peine de mort, je Fadmets.

— Eh bien?

— Eh bien ! monsieur, il me semble que nous sommes ici dans les savanes du Nebraska, et par conséquent en dehors des lignes américaines,

— Vous vous trompez, monsieur, répondit froidement le gouverneur, ce pays a été annexé à la République américaine, dont il fait maintenant partie.

— Ah bah! et depuis quand, s'il vous plaît? Vous comprenez que je désire être bien au courant de cette affaire, qui est pour moi d'un certain intérêt.

— Depuis un mois, monsieur.

— Ah! très bien, pour les besoins de la cause alors; convenez avec moi que cette annexion est très commode; allons, c'est bien joué; recevez, je vous prie, toutes mes félicitations.

Ces paroles furent prononcées d'un ton de persiflage si mordant que les assistants se sentirent rougir de colère.

— Du reste, reprit le marquis en promenant un regard railleur autour de lui, je vois ici trop de personnes de ma connaissance pour me faire la moindre illusion sur le sort qui m'attend, je n'ai voulu que vous faire une simple .observation, voilà tout; veuillez continuer, je vous prie.

— Quelle peine doit être appliquée à cet homme? reprit le président.

— Celle que d'abord il avait encourue, la mort-, dit alors Fofftcier qui remplissait les fonctions d'accusateur public.

Le gouverneur consulta les juges du regard.

— La mort, dirent-ils d'une voix sourde.

— Marquis de Chenesvallle, vous êtes condamné à être pendu, le tribunal vous accorde une heure pour vous réconcilier avec le ciel.

— Je remercie le tribunal, dit le marquis avec un cynisme railleur, mais il y a, il me semble, un axiome de droit qui dit non bis in idem; de plus, je dois vous avouer que je n'ai pas la moindre vocation pour la pendaison, c'est une mort sotte et ridicule.

— Vous serez pendu.

— Vous croyez, fit-il avec ironie,

— Profitez du peu de temps qui vous reste pour supplier le Dieu devant lequel vous allez comparaître de vous pardonner les crimes horribles que vous avez commis.

— Ma foi non, reprit-il avec une insouciance cynique ; en supposant que ce Dieu dont vous parlez existe réellement, ce qui ne m'est pas prouvé du tout, supposez-vous qu'après une existence comme la mienne ce soit assez d'une

demi-heure pour lui jeter ainsi à l'improviste à la tête une âme gangrenée dont sans doute il se soucie fort peu : allons donc, vous voulez rire, votre Dieu n'est qu'un mensonge, il n'est pas et n'a jamais été ; nous retournons,après notre mort, dans la matière dont nous sommes sortis, nous rentrons dans le néant; d'ailleurs, s'il en était autrement, fit-il avec un tressaillement involontaire, ce serait horrible! mais ce n'est pas, ce ne peut pas être, ajoutat-il en secouant la tête comme pour chasser une pensée importune. Non, encore une fois, ce n'est pas!

La foule haletante, atterrée, écoutait avec des frémissements d'épouvante les paroles de cet homme, qui essayait vainement de se donner le change à lui-même et qui, à cette heure suprême, tremblait de terreur à la pensée de ce Dieu dont il voulait se persuader la non-existence et qui déjà étendait sur lui son bras vengeur.

— Emmenez le condamné, dit le président avec un accent de dégoût que rien ne saurait rendre.

— Un mot encore, s'écria le marquis: il n'y a qu'un Dieu, le hasard; l'autre. celui que vous invoquez, n'est que mensonge, et maintenant je vous méprise et je vous échappe.

En parlant ainsi, il ouvrit le chaton d'une bague qu'il portait à l'annulaire de la main gauche et la porta vivement à sa bouche.

— Arrêtez-le, s'écria le président, il veut s'empoisonner.

— Oui, mais trop tard! Ah! ah! fit-il avec un horrible ricanement, trop..* Tl ne put achever et tomba foudroyé sur le soL

Les soldats s'élancèrent vers lui.

Il était mort.

Ses traits contractés et bouleversés par la rage avaient une expression hideuse.

— Seigneur! dit l'abbé Gabriel, Seigneur, ayez pitié de lui!

Ce dénomment inattendu, cette mort affreuse avait frappé les assistants de stupeur.

La comtesse de Tancarville devait à la tendre sollicitude de son amie de n'avoir pas perdu connaissance pendant cette épouvantable scène; sa tète cachée dans le sein de la marquise qui l'embrassait avec effusion, elle pleurait et essayait vainement d'étouffer les sanglots qui lui déchiraient la gorge.

Sur un geste du gouverneur, le cadavre du marquis avait été enlevé.

Il y eut un instant d'interruption de la séance.

Tous les assistants avaient été trop profondément affectés par ce qui s'était passé pour qu'il fût possible de continuer avant que d'avoir laissé à toutes les personnes présentes le temps nécessaire pour se remettre d'une secousse si rude.

Enfin, au bout d'une demi-heure environ, le président agita la sonnette placée devant lui, chacun regagna sa place et le calme se rétablit aussitôt.

— Amenez le second accusé, dit le gouverneur dont le regard se tourna vers l'abbé Gabriel avec une expression de vive sympathie.

Presque aussitôt les soldats rentrèrent conduisant le Vautour-Fauve. L'accusé vint lui-même se placer en face des juges.

En l'apercevant* le missionnaire s'était levé, était allé au-devant de lui et après l'avoir embrassé en lui disant quelques mots à voix basse, il était demeuré à son côté.

Le Vautour-Fauve était complètement méconnaissable : une métamorphose étrange, une transformation singulière s'était opérée, en lui; ce n'était plus ce bandit farouche aux regards louches, à la physionomie sombre, cruelle et railleuse que jusqu'alors on avait connu.

Ses traits étaient calmes^ empreints d'une mélancolie et d'une douceur qui imprimaient une expression presque sympathique aux lignes énergiques de son mâle et beau visage ; son regard avait perdu ce feu sombre et ironique qui donnait à sa physionomie un cachet de dédain cynique; tout enfin dans ses moindres gestes et ses manières était changé en lui.

Ce n'était plus la haine ou la frayeur qu'il inspirait maintenant; c'était la commisération, la pitié* la bienveillance.

Il salua respectueusement le tribunal et demeura immobile, les yeux baissés, sa main dans celle de l'abbé Gabriel, qui lui dit encore une fois à voix basse ce seul mot :

— Courage.

— Accusé, dit le président, quels sont vos noms?

— Le Vautour- Fauve» répondit-il d'une voix douce.

— Ceci n'est qu'un surnom.

— Je n'en ai pas d'autre, monsieur.

— Qui êtes-vous?

— Je l'ignore; selon toutes probabilités, un pauvre enfant enlevé à sa famille par les Indiens dans une de leurs incursions.

— Que savez-vous de vos premières années?

— Rien, monsieur.

— Votre mémoire ne vous rappelle rien?

— Bien peu de chose, du moins, monsieur.

— Dites-nous quels sont les quelques souvenirs qui vous sont restés de votre première enfance.

— Jeune, bien jeune, je me vois ou du moins je crois me voir dans une grande habitation, dans une forêt sur le bord d'une rivière assez large, beaucoup de blancs sont là avec moi..., je vois un homme bon..., qui souvent me presse en pleurantsur son cœur,il semble bien malheureux..,, puis une femme.

— Votre mère sans doute, dit le gouverneur avec intérêt.

— Non, reprit le jeune homme d'une voix tristej cette femme m'aimait beaucoup, mais ce n'était pas ma mère; elle me mettait sur ses genoux le soir, me faisait joindre les mains, et elle m'apprenait des prières que je répétais avec elle... Oh! ma bonneet sainte Catherine!.., s'écria-t-il enfondant en larmes et en cachant sa tête dans ses mains.

— Courage, mon fils, lui dit affectueusement le missionnaire. Tous les assistants étaient en proie à une émotion profonde.

Le comte de Tancarville, pâle comme un suaire, les yeux fixes, la bouche demi-ouverte, le corps penché en avant, semblait dévorer le jeune homme du regard.

Le général de Bodegast et Alain Kergras essayaient de retenir leur ami, tandis que la marquise et ses caméristes prodiguaient leurs soins à la comtesse en proie à une crise nerveuse*

— Continuez, mon enfant, dît le président avec bonté.

— Que yous dirai-je de plus, monsieur ? Avec les années les ténèbres s'épaississent de plus en, plus autour de moi, reprit le jeune homme d'une voix tremblante; j'entends des coups de feu, des cris d'agonie, des flammes m'enveloppent, des hommes à demi nus, effrayants, m'apparaissent comme dans un rêve affreux, et puis. .. ? c'est tout..., je ne vois plus rien... rien, et il laissa tomber avec accablement sa tête sur sa poitrine.

Il y eut un instant de silence.

— Williams! Willy!..., dit une voix haletante.

Le Vautour-Fauve se redressa soudain comme s'il avait reçu une commotion électrique, ses traits prirent une expression étrange, son regard devint fixe, il sembla écouter.

— Cette voix!... cette voix qui me va au cœur» dit-il comme s'il se parlait dans un rêve, je la connais,

— Willy ! reprit la voix avec une expression plus aflectueuse.

— Ge nom, c'est le mien.. M oui..., on me nommait ainsi... Je me souviens!... Oh!,., fît-il en posant la main sur son cœur avec une expression de douleur.

Le comte n'y put tenir davantage,

— Willy 1 reprit-il en se levant.

Le jeune homme se retourna, ses traits prirent une expression de bonheur ineffable, il fit un bond terrible et tomba évanoui entre les bras du comte, en s'écriant d'une voix déchirante :

— Mon père!,.. Oh! mon père!

— Le doigt de Dieu est là, dit l'abbé Gabriel, que son saint nom soit bénit

L'émotion était à son comble, le comte et la [comtesse, en proie à une joie délirante, prodiguaient au jeune homme les soins les plus assidus, en versant des larmes auxquelles tous les assistants mêlaient les leurs.

Les juges eux-mêmes ne pouvaientîrésister à l'émotion générale; vainement ils essayaient de reprendre leur sang-froid, mais eux aussi, ils sentaient les larmes les gagner à la vue de la joie mêlée de douleur de ce père et de cette mère qui depuis de si longues années avaient perdu leur fils et le retrouvaient dans un si terrible moment.

Il n'y avait pas à en douter, le Vautour-Fauve était bien réellement le fils du comte et de là comtesse de Tancarville, les deux lettres tatouées en bleu sur son bras, près de Fépaule, étaient, à défaut d'autres, une preuve irrévocable.

Le père Gabriel, dont les soupçons avaient été éveilles lors du délire qui avait suivi l'indigne correction infligée au jeune homme par Clair-de-Lune, avait cette* fois dans la prison découvert la vérité.

Sans faire part de sa découverte même à son frère, il s'était appliqué avec cette ardeur que lui donnait son profond amour pour l'humanité, 'et cette patience angélique que rien n'arrêtait chez lui lorsqu'il s'agissait de faire le bien, à faire pénétrer dans le cœur de ce jeune homme, fermé jusque-là à

toutes les sensations douces et aimantes s à cause de la vie qu'il avait menée, les sentiments d'honneur et de bonté qui lui étaient inconnus.

Les semences jetées à profusion dans cette âme déjà entrouverte à la reconnaissance avaient germé rapidement; car, suivant les exemples qu'il avait constamment sous les yeux, il faisait le mal comme il aurait fait le bien, sans parti pris, naturellement, convaincu qu'il .agissait comme il le devait

faire.

Mais, dès que ses yeux se furent ouverts à la lumière» qu'il eut entrevu

l'abîme sur lequel il penchait; qu'il eut compris toute la portée des paroles du prêtre qui renseignait avec une bonté siévangélique, une révolution totale s'opéra en lui.

Il fit alors pour la première fois la différence entre le bon et le mauvais, le bien et le mal; il détesta sa vie passée, et avec l'énergique volonté qui était le côté saillant de son caractère, il se vouaau bien comme à l'époque de son ignorance il se vouait au mal, avec un entraînement, un élan que rien désormais ne pourrait arrêter.

Cependant, le Vautour-Fauve avait repris connaissance et rendait avec usure à son père et à sa mère les caresses que ceux-ci lui prodiguaient à l'envi l'un de l'autre.

Debout entre eux, ayant le père Gabriel derrière lui, le Yau tour-Fauve s'inclina devant le tribunal et demanda respectueusement à dire quelques mots.

Williams Dayton lit un geste, le calme se rétablit comme par enchantement.

— Parlez, lui dit-il.

— Messieurs, dit alors le jeune homme d'une voix tremblante d'abord, mais qui peu à peu se raffermit, je suis, je le sais, bien coupable; les crimes que Ton m'impute et que je déteste aujourd'hui, je les ai commis; j'ai cédé au torrent qui m'entraînait, aux exemples que sans cesse j'avais sous les yeux; élevé par des bandits, je devins un bandit comme eux; hélas.* j'étais un enfant ignorant, chez lequel le sens moral n'existait pas encore. Si sévère que soit l'arrêt que vous prononcerez contre moi, cet arrêt sera juste; je l'accepterai sans me plaindre, car, je le sens, je le comprends maintenant, je me suis conduit comme une bète féroce et je suis indigne de pitié. Je suis heureux cependant, messieurs, à cette heure suprême, de m'ètre, par un repentir sincère, rendu digne peut-être de l'indulgence de ce Dieu dont j'ignorais l'existence et dont je bénis humblement la toute-puissante bonté; ma mort, je l'espère, rachètera ma vie; je bénis Dieu qui m'a accordé, avant de mo rappeler à lui par une voie sanglante et terrible, cette joie suprême ce bonheur ineffable de presser, sur ce cœur qui va cesser de battre, ce père et cette mère dont, hélas! jusqu'à ce jour, j'avais été privé. Faites-moi donc justice, messieurs, et veuillez accepter mes remerciments pour l'intérêt dont je me reconnais indigne et que vous avez daigné me témoigner.

Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de dignité et à la fois d'humilité et de repentir, que des sanglots s'élevèrent de toutes parts.

— Grâce! grâce! s'écria la foule avec entraînement.

— Dieu vous voit, messieurs, dit l'abbé Gabriel, il vous juge de même que vous jugez ce pauvre enfant; comparez ce qui se passe en ce moment avec ce qui, il y a une heure, s'est passé ici même; là, un homme appartenant à la plus haute noblesse, comblé des faveurs les plus grandes de la fortune, ayant reçu une éducation supérieure, qui, élevé par une famille honorable, n'a jamais eu sous les yeux que des exemples d'honneur et de loyauté ; vicié par les théories malsaines d'un philosophisme destructeur de tous sentiments honnêtes et humains; succombant à l'attrait d'un matérialisme égoïste, cet homme a descendu l'un après l'autre tous les degrés de l'échelle sociale, s'est plongé de parti pris dans le gouffre des vices les plus abjects; a commis les crimes les plus hideux sans remords, froidement, comme à plaisir, et à l'heure de sa mort, sentant eu lui s'éveiller la conscience, il en est arrivé à chercher un refuge contre les terreurs qui l'assaillaient dans la négation de la Divinité ellemême, et a terminé sa vie par un dernier crime, le plus lâche de tous, le suicide. Ici, au contraire, vous voyez un jeune homme enlevé dans sa première enfance par les plus horribles bandits de la prairie; élevé dans l'abjection la plus complète, l'ignorance îa plus profonde, par des hommes dont l'existence sue le crime, qui en vivent, qui ne rêvent que meurtre et pillage; cet enfant que les mauvais exemples ont sans cesse entouré, qui ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal; qui est convaincu qu'il doit faire ce que font ceux qui l'ont élevé, le hasard le jette entre nos mains; comme Paul sur la route de Damas, les écailles tombent de ses yeux, il voit enfin la vérité rayonner à ses regards; quelques jours suffisent pour métamorphoser complètement cette nature féroce, abrupte; il comprend, il devine, il sent ; le repentir entre dans son âme, il croit, reconnaît, s'accuse lui-même des crimes qu'il a commis sans le savoir; il accepte humblement votre justice et est prêt à s'y soumettre sans se plaindre et sans même essayer de la fléchir; de ces deux hommes, dites-lemoi, messieurs, quel est le coupable? quel est le scélérat? Jugez entre l' ho mine civilisé et le sauvage. Je vous le répète, Dieu vous voit, il vous juge, lui aussi, je le prie qu'il vous inspire.

11 y eut alors un silence profond dans rassemblée.

Une anxiété terrible faisait battre tous les cœurs.

Les juges discutaient vivement entre eux à voix basse.

Enfin la sonnette retentit.

Chacun écouta.

Le président se leva.

. — Williams de Tancarville, nommé à tort, jusqu'à présent, le Vautour- Fauve, dit-il, le tribunal ayant égard au repentir sincère que vous témoignez pour des actions que vous détestez aujourd'hui et que vous avez commises sans en comprendre la portée; convaincu que vous vous rendrez à l'avenir digne de son indulgence par une conduite honorable, vous absout et vous déclare innocent. Vous êtes libre.

— Messieurs, répondit le Vautour-Fauve, je vous remercie de votre indulgence, dont vous n'aurez jamais à vous repentir; mais moi, -je ne saurais m'absoudre; cette existence que vous me laissez, je l'emploierai à mériter de Dieu le pardon que vous m'accordez si généreusement.

Ha

Mon fils, dit sévèrement le missionnaire avec une majesté suprême,

vous vous devez avant tout à votre père et à votre mère, à votre pays qui réclame vos services, à votre nom» dont vous devez relever l'honneur; Dieu n'accepte pas de tels sacrifices; la vie dans laquelle vous entrez n'est qu'une longue bataille, de terribles épreuves vous attendent, vous aurez à soutenir des luttes sans cesse renaissantes; c'est en faisant le bien, en vous rendant utile à vos semblables, que vous deviendrez digne du pardon de votre Créateur; si, plus tard, lorsque votre tâche sera accomplie, vos pensées sont toujours les mêmes, vous reviendrez vers moi, mes bras vous seront ouverts, mais pas avant- Souvenez-vous, mon fils, que la vie humaine se résume par ces trois mots : foi, espérance, charité,' prenez-les pour devise, et sachez que, quelle que soit la position dans laquelle Dieu le place, un homme dont le cœur est fort fait toujours son salut»

Le jeune homme, ému, les yeux pleins de larmes, le cœur débordant de joie, s'inclina respectueusement et reçut, avec le baiser de paix, la bénédiction du saint missionnaire.

Le lendemain, les troupes américaines devaient retourner à Little-Roock, mais le général Williams Dayton consentit à retarder son voyage de vingtquatre heures, afin d'assister à une double cérémonie à la fois simple et touchante.

L'Éclair et les principaux chefs de sa nation, ainsi que plusieurs grands braves Comanches, devait abjurer le paganisme et recevoir le baptême devant , tous les habitants de la mission de Sainte-Marie.

Williams Dayton, le comte de Tancarville, les généraux de Bodegast et Alain Kergras servaient de parrains aux néophytes.

La marquise, la comtesse, Jeanne et Yvonne avaient été choisies pour marraines.

Brise-du-Matin était radieuse.

Le gouverneur de la Louisiane voulut donner le plus grand éclat à cette cérémonie, dont l'importance politique était immense; elle fut célébrée avec une pompe extraordinaire, au milieu des cris de joie de tous les assistants, et

accompagnée des salves répétées de l'artillerie.

Le soir même, Balle-Franche et la charmante Jeannette furent unis.

Le lendemain, ainsi que cela avait été arrêté, eut lieu le départ des troupes américaines.

Le comte et la comtesse de Tancarville ainsi que leur fils accompagnèrent Williams Dayton, leur parent.

Le missionnaire pressa le Vautour-Fauve sur sou cœur.

— Mon fils, lui dit-il en le quittant, n'oubliez pas mes paroles; allez, que Dieu vous guide, et plus tard, si vous revenez près de moi, nous finirons nos jours côte à côte en faisant le bien.

Le général n'avait pas oublié la promesse qu'il avait faite à B aile-Franche , l'heure était venue delà tenir.

L'abbé Gabriel voulut raccompagner dans son voyage au village des Bois- Brûlés; le pauvre missionnaire, dont le cœur se déchirait en secret, voulait

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Ils plongûrenl leur poignard dans la gorge de leurs elicvaux: qui tombèrent en râla ni.

retarder jusqu'aux dernières limites du possible l'heure d'une séparation qu'il savait avec douleur devoir être éternelle.

On partit.

L'Àigle-Rouge et Milord guidaient la caravane.

Balle-Franche, Jeannette, Bon-AJfût et ses chasseurs avaient pris les devants, afin d'annoncer l'arrivée du général et du missionnaire.

LlW 66. — H. GEKHtOY, édii. — neproduciion interdite. G6.

Le voyage fut une promenade trop courte au gré de tous nos personnages.

Clair-de-Lune et ses Bretons» TÉclair et ses Comanches veillaient à la sûreté générale et chassaient pour nourrir les voyageurs.

Après vingt-sept jours de marche à travers le désert, un matin vers huit heures, la caravane émergea d'une forêt assez épaisse et aperçut se profilant au loin sur le bleu de l'horizon les masures d'un important atepelt.

C'était le village des Hurons-Bisons, résidence des Bois-Brûlés.

Soudain Milord poussa des hurlements de joie et s'élança en avant.

Une dizaine de cavaliers accouraient à toute bride au-devant des voyageurs.

— Voilà mes amis, dit T Aigle-Rouge.

Bientôt on reconnut les arrivants; quatre d'entre eux tenaient la tête de la petite troupe : c'étaient Balle-Franche et Numank-Charake, son beau-frère ; ils étaient accompagnés de leurs femmes, Jeanne et Rosée-du-Soir qui galopaient gaillardement à leurs côtés.

Bientôt les deux troupes se joignirent.

— Oh! mon général, s'écria Balle-Franche avec émotion après avoir présenté son beau-frère et sa sœur à M. de Bodegast, quel honneur vous daignez

faire à un pauvre homme comme moi !

— Pourquoi donc, mon cher Balle-Franche? répondit le général avec effusion, ne savez-vous pas combien je vous aime? Comment se portent votre aïeul et votre père ?

— Ils ne se sentent pas de joie, les vieux soldats de la France; ils sont ivres de bonheur, mon général.

— Tant mieux, mon ami. Vous le voyez, nous sommes en force, mon frère a voulu absolument nous accompagner.

— N'est-ce pas naturel, mon cher Balle-Franche? dit en souriant Fabbé Gabriel; d'ailleurs, vous êtes un de mes paroissiens*

— Un de vos plus fervents et de vos plus dévoués, mon père.

— Allons, pressons-nous, messieurs, reprit gaiement le général, on nous attend là-bas. Prenez garde, Balle-Franche, vous allez être mis au pillage, mon ami.

— Tant mieux, mon général, je ne regrette qu'une chose, c'est que vous ne soyez pas plus nombreux.

Cependant on approchait rapidement du village.

Bientôt une nombreuse troupe de guerriers peints et armés en guerre s'élança hors des retranchements et accourut ventre à terre en se livrant aux plus éblouissantes et aux plus excentriques fantasias en l'honneur des arrivants.

Ceux-ci firent une entrée réellement triomphale; ils atteignirent la place du village à travers les rangs pressés de la foule.

Sur le seuil dune chaumière, entourés de leurs parents et des principaux sachems de la tribu, se tenaient droits, immobiles, le front rayonnant, deux vieillards d'une taille presque gigantesque, d'un aspect imposant et dont les regards étaient remplis d'éclairs.

Sur un geste du gouverneur, le cadavre du marquis nv.iil été enlevé.

Ces deux vieillards, dont l'un paraissait arrivé aux limites extrêmes de la vie, et l'autre* bien que sa chevelure commençât à se mêler de fils argentés, semblait être encore d'une vigueur remarquable, étaient î 1 aïeul et le père de JBalle-Pranche, les deux vieux soldats de Montcalm, les derniers champions du Canada français.

En les'apercevant, le général et toutes les personnes de sa suite mirent pied à terre.

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M. de Bodegast s'avança le chapeau à la main t et après avoir salué les vieillards avec une affectueuse déféz^ence :

— Mes amis, leur dit-il de sa voix sympathique, je suis un soldat de la France qui viens m'asseoir à votre foyer et parler avec vous de vos anciennes batailles,

— Mon général, répondit l'aïeul d'une vois, douce et grave à la fois, le souvenir de notre chère patrie est toujours vivant dans nos cœurs, les soldats de la vieille France ont leur place marquée au foyer des soldats de la nouvelle France; l'écho des victoires remportées par nos frères d'Europe résonne doucement à notre oreille et nous remplit d'un noble orgueil. Les Anglais ont nos villes, mais nous avons conservé le désert où les missionnaires de notre nation ont les premiers entre tous enseigné la parole du Dieu que nous adorons. Entrez dans cette humble chaumière, mon général, tout ce qu'elle renferme, les maîtres compris» est à vous.

Quinze jours s'écoulèrent.

La Jeune-Adèle attendait à Boston.

L'heure de la séparation sonna.

Cette séparation fut cruelle.

Les chasseurs et les Peaux-Rouges accompagnèrent le général jusqu'à l'extrême limite de la plaine.

L'abbé Gabriel et son frère tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Hélas! s'écria le général avec un sanglot déchirant, nous ne nous reverrons plus, Tancrède. Nous nous quittons pour jamais t

Le missionnaire sourit aveG une douce mélancolie.

— Tu te trompes, frère, dit-il, nous nous reverrons!

Et lui montrant le ciel d'un geste de résignation sublime, il ajouta

— Nous serons pour toujours réunis là, dans le sein de Dieu!

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