LE DOIGT. DE DIEU
Quinze jours avaient passé sur les événements rapportés dans notre précédent chapitre.
Un mouvement extraordinaire régnait non seulement à Sainte-Marie, mais encore dans les environs de la mission à plusieurs Ueaes à la ronde.
La cause de ce mouvement était au r,este fort simple.
Sir Williams Dayton, obéissant aux ordres que lui avait donnés le Congrès de Washington, avait pris possession de toute la contrée au nom des États-Unis d'Amérique.
Mais, comme la contrée ne pouvait être immédiatement colonisée, des fortins avaientété construits de distanceen distance sur les rives duNebraska, se reliant tous entre eux, afin de protéger le pays contre de nouvelles déprédations des Indiens et assurer les communications jusqu'à Àrkapolis.
De plus, un comptoir de traite avait été établira deux ou trois lieues en avant de Sainte-Marie, pour la plus grande commodité du commerce avec les Peaux-Rouges.
La Mission, par faveur spéciale, avait été déclarée franche et laissée sous la direction de l'abbé Gabriel avec liberté entière d'agir comme bon lui semblerait vis-à-vis des Peaux-Rouges; seulement des fortins peu éloignés étaient en cas de besoin chargés de la protéger; de plus, les retranchements delà Mission avaient été consolidés, disposés selon les règles de l'art et le village mis à l'abri d'un coup de main.
Les Américains, avec l'activité fébrile qui est le côté saillant de leur caractère, avaient, d'après l'ordre exprès du gouverneur, assaini et agrandi les huttes qui avaient été rendues plus confortables.
Un hôpital avait été construit, et ce qui comblait tous les vœux du missionnaire et le plongeait dans un ravissement extrême, on achevait de bâtir une église véritable, à la place de la modeste chapelle installée primitivement par l'abbé Gabriel, lors de son arrivée dans la contrée.
Les personnes qui ne connaissent pas l'Amérique, ni la fiévreuse rapidité avec laquelle les braves Yankees accomplissent les choses en apparence les plus difficiles, ne comprendront pas sans doute comment en si peu de jours tant et de si grands changements avaient été opérés.
Mais leur étonnement cessera lorsqu'on leur aura expliqué que, encore aujourd'hui sur la frontière indienne, toutes les constructions sont provisoires, c'est-à-dire en rondins et en troncs d'arbres empilés, croises et reliés les uns aux autres par des crampons de fer et même souvent par des liens d'écorce; que les forêts vierges fournissent en abondance tous les bois nécessaires, et que par conséquent les travaux sont menés avec une célérité sans égale- La plupart des forts de la frontière ne sont pas construits autrement et ils n'en sont pas moins solides pour cela.
Bref, les mauvais jours de la mission de Sainte- Marie étaient passés sans retour; une ère nouvelle commençait pour elle et désormais l'abbé Gabriel, complètement rétabli de ses blessures, grâce à Dieu, avait l'espoir fondé de se livrer paisiblement aux labeurs si rudes déjà de son apostolat.
Glair-de-Lune et la plupart des prisonniers le moins grièvement blessés étaient guéris ou bien près de l'être.
La douleur s'était changée en joie dans la Mission; entre le comte de Tancarviile et la comtesse avait eu lieu une de ces scènes attendrissantes que la plume est impuissante à raconter.
Une seule ombre s'étendait sur leur bonheur présent et souvent faisait
couler leurs larjmes c leur fils, qu'ils avaient perdu l'espoir de retrouver jamais.' . . * . <
La marquise, à laquelle pendant quelques heures le danger couru par son enfant avait donné une si indomptable énergie/ était redëvenue la femme douce, timide, presque craintive qu'elle était auparavant*
Le jour où recommence notre récit, vers midi, plusieurs personnes étaient réunies sous une tente immense pressée au pied môme de la colline au sommet de laquelle s'élevait la mission de Sainte-Marie.
Plusieurs détachements de troupes étaient massés dans la plaine; deux potences avaient été élevées sur une plate-forme de façon à être parfaitement en évidence, et un double cordon de soldats s'étendait de la tente à l'entrée même de la Mission en suivant tous les détours du sentier qui serpentait sur les flancs de la colline.
Sous la tente dont nous avons parlé, plusieurs personnes étaient assises derrière une table couverte d'un tapis de drap de iincoln, et sur laquelle se trouvaient plumes, encre et papier.
Devant la table était un tabouret, plusieurs fauteuils étaient disposés à droite et à gauche; 1g fond -.de la tente était rempli par plusieurs rangées de bancs*
Une foule nombreuse les occupait et se tenait silencieuse et attentive.
Des sentinelles gardaient les abords de la tente.
Là devaient se passer toutes les scènes plus ou moins émouvantes d'un drame dont, selon les probabilités, le dénouaient aurait lieu sur la plateforme des potences.
Un conseil de guerre était réuni pour juger don Torribio de las Gampanas et le Vautour-Fauve.
Ce conseil était préside par Williams Dayton en personne, auquel plusieurs officiers des troupes régulières servaient d'assesseurs.
Les généraux de Bodegast et Alain Kergras, la marquise que son amie la comtesse de Tancar ville avait voulu accompagner, le comte, l'abbé Gabriel lui-même, Glair-de-Lune, Balle-Franche et une dizaine de chasseurs et de Bretons avaient été assignés comme* témoins et occupaieut les fauteuils disposés de chaque côté de la table où siégeait le tribunal.
Plusieurs guerriers Peaux-Rouges, parmi lesquels on distinguait l'Eclair, le Taureau-Blanc et POcelolt, se tenaient debout, immobiles et appuyés sur leurs, fusils, derrière les sièges des témoins.
Un grand crucifix était attaché au fond de la tente, au-dessus de la place occupée par le président du conseil.
Depuis le jour de la bataille, les deux prisonniers, étroitement enfermés, et gardés avec la plus grande vigilance, n'avaient communiqué avec personne, on les avait maintenus au secret le plus absolu, ne laissant pénétrer près d'eux que Fabbé Gabriel et l'infirmier chargé de soigner et panser leurs blessures.
Donc nul ne les avait vus, aussi, la curiosité était-elle vivement excitée parmi la plus grande partie des assistants qui ne les connaissaient pas*
Le gouverneur lit un signe à un sergent qui se tenait auprès du rideau de la tente.
Celui-ci sortit aussitôt, et s'approchant du mât de pavillon il hissa un drapeau dont les larges plis se déployèrent et flottèrent bientôt majestueusement au sommet du mât.
Ce drapeau était l'étendard national des États-Unis d'Amérique. Son apparition fut saluée par un roulement de tambours et plusieurs coups de feu
Au même instant, comme si le déploiement de ce drapeau eût été un signal, dis soldats conduisant les deux prisonniers au milieu d'eux sortirent de Sainte-Marie et s'engagèrent dans le sentier qui aboutissait à la plaine.
Près de la tente servant de tribunal et communiquant avec elle, une plus petite avait été disposée, destinée à servir de geôle provisoire aux prisonniers ; un fort détachement de soldats l'entourait*
Au bout de quelques minutes, le sergent rentra et échangea un geste muet avec le gouverneur.
— Introduisez le plus âgé des accusés, dit Williams Dayton.
A cet ordre, un frémissement d'intérêt, comme un courant électrique, parcourut les rangs de la foule, mais le silence se rétablit presque aussitôt.
On entendit au dehors un bruit d'armes et le prisonnier parut.
Les soldats le conduisirent jusqu'à la sellette préparée à son intention, puis ils s'écartèrent à droite et à gauche.
Le prisonnier, encore mal remis de ses blessures, était pâle, faible, mais il se tenait droit, la tête haute, et un sourire d'une expression indéfinissable se jouait sur ses lèvres serrées ; il promenait autour de lui des regards chargés d'un profond dédain.
— Accusé, dit Williams Dayton, quels sont vos noms et prénoms?
— Pardon, monsieur le président, répondit le prisonnier d'une voix ferme et légèrement railleuse, quels noms et quels prénoms désirez-vous savoir, ceux qu'on me donne habituellement ou ceux qui réellement m'appartiennent?
— Dites ceux qui sont les vôtres.
— Ceci est assez difficile, reprit le prisonnier toujours railleur; dans la prairie, les Peaux-Rouges me connaissent sous le nom de la Panthère-Noire qu'il leur a plu de me donner, je ne sais pourquoi; quant aux Espagnols et aux blancs du désert, pour eux je suis don Pedro Torribio de las Campanas, et je passe pour un riche haciendero mexicain»
— En effet, c'est sous ces derniers noms et cette qualité que vous comparaissez aujourd'hui devant nous*
— Malheureusement, je n'ai droit ni aux uns ni aux autres.
~ Alors expliquez-vous catégoriquement et dites-nous qui vous êtes.
— Je préfère vous laisser à vous-même le plaisir de me le dire, reprit-il avec une mordante ironie,
— Que signifie?,.*
— Regardez.
Alors, par un mouvement brusque, il enleva sa perruque noire et la fausse barbe qui couvrait le bas de son visage.
— Le marquis de Chenesvailles ! -s'écria Williams Dayton avec surprise.
— Lui ! murmura le comte de Tancarville avec une expression de haine inexprimable.
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Le sacliom leva sa hache, la brandit au-dessus de sa lôtc et la lança contre son adversaire.
— Je l'avais deviné, dit le général de Bodegast.
— Vous me reconnaissez? Port bien, dît le marquis, toujours railleur, alors il n'est plus nécessaire que je vous dise mes noms.
— Messieurs, dit le gouverneur, cet homme a été il y a six mois condamné à être pendu pour crime de lèse-nation, comme complice du colonel Burr; le gouvernement avait daigné commuer sa peine en celle de l'exil, sous la