ENVOI
On vous a mal conté le petit roman de mes amours . Ce masque de plâtre, moulé sur le visage d'une femme morte , et ce poignard napolitain sont chez moi , il est vrai", — il est vrai que la femme était admirablement belle et que le poignard bien trempé fit son devoir. — Mais je vous montrerai, quand vous voudrez, sa pointe vierge, que jamais la goutte de sang ne toucha.
Il y eut des heures délicieuses parmi ces cruelles journées. Je ne sais pas lequel j'aime le mieux, de vous ou de celui que vous aimez. Je vous souhaite à tons deux le bonheur calme et pur qui fut le dénoue ment des agitations de ma jeunesse.
Mon p«*ro. — Les petites demoiselles d’Ablon.
Le poignard n’est ni riche ni beau. C'est tout uniment cette arme que vont acheter les fous quand la pensée du crime a pris d’assaut leur cerveau malade. Mais je n’étais pas fou. Et je/ie sais si l’action que je voulais commettre était un crime.
Quand vous verrez le masque de plâtre, vous remarquerez trois choses : la suprême beauté des lignes, la trace effrayante îles tortures morales qui furent assez fortes pour tuer, — et, par-dessus tout, au travers de ce. martyre pétrifié, uu calme étrange qui étonne et qui console.
Elle aurait maintenant vingt-quatre ans. Voilà trois ans aujourd'hui que je mis sur son lit un bouquet des roses qu elle aimait. Les roses n’eurent pas le temps de se tlétrir. Ce fut dans leur parfum que s’exhala son dernier souffle.
Je vous ai parlé souvent de mon père. Mon père
h AIMÉE
n’avait pas plus de quarante-cinq ans quand je quittai le collège Louis-le-Grand avec le titre de bachelier ès-lettres. C’était un homme du Midi, très-beau, très-brun, élégant jusqu’à la recherche, raffiné dans ses goûts, un peu méticuleux dans ses habitudes et déjà pris de fatigue, parce qu’il s'était efforcé beaucoup.
Ceux qui l’ont connu se souviennent de lui. Sa conversation avait un grand charme, quand il voulait bien faire des frais. Il savait énormément; il ne savait pas assez profondément pour que son érudition fût offensante. Je rencontre encore des gens à jargons qui me disent : Votre père était un type.
Je soupçonne que ce mot grec a dans leur bouche une signification quelconque.
Pour ce qui est de moi, mon père prenait rarement la peine de faire des frais, quand nous étions seuls. Je ne voyais guère que sa lassitude, et je ne sais quel ennui découragé qui allait, s’aggravant de jour en jour.
Je l'aimais de tout mon coeur; je suis sûr qu'il avait pour moi toute l’affection que commande la nature, mais nous n’étions pas très-liés. Il me semblait parfois que je l’ennuyais. 11 était homme du monde à ce point de ne plus être homme de famille. Il lui fallait le monde. Dès qu’il rentrait dans son intérieur, ses puissances se détendaient en une sorte de paresse engourdie. Il y a du comédien dans
AIMÉE û
l’homme du monde. Chacun peut savoir ce qu’est le comédien hors du théâtre.
Mon père était veuf. J’aurais dû vous le dire tout de suite. Ce qui manquait chez nous, c’était la mère: le cœur de. la maison.
Le jour de la sortie du collège est, pour la plupart, une date radieuse. Ce n’est pas un bon endroit qup
le collège; mais on y est du moins à l’abri du mal de
la solitude. Je me souviens que, le soir de la distribution des prix , quand je vis en rentrant le valet de chambre endormi qui attendait mon père, le silence de cette demeure déserte pesa lourdement sur moi. Tout le monde, à Louis-le-Graiid, disait : Ma mère, mes sœurs, mes frères...
Mon père menait la vie de garçon dans les limites de la plus rigoureuse décence. Il avait une sobriété de femme. S’il était toujours absent, c’est qu’il n'y avait rien chez lui pour le retenir.
Cette première nuit, je dormis peu. Je fis dessein de me marier très-jeune et de tâcher d'entrer par mon mariage dans une famille nombreuse. Il me fallait un beau-père, une belle-mère, des bellessœurs en quantité. Je comptais adorer tout cela, — et que de tonnes soirées je rêvais, au château, làbas, sous le vaste manteau de l’âtre f
Le lendemain, mon père me fit demander à son chevet. Je le trouvai vieilli depuis les vacances dernières! Il m'embrassa. Sa belle figure pâlie eut une
expression de sensibilité triste, quand il me dit : Charles, tu ressembles trait pour trait à ta mère.
Toute sa jeunesse revenue était dans le regard r|u ? il jeta au pastel suspendu au-dessus du piano : une tête blonde, pensive et fine, avec un beau sourire sérieux, et cette douceur rêveuse des gensqui doivent ,s’en aller vers Dieu avant l’âge mur.
Mais je neveux pas parler ici de ma mère. Je suis jaloux. C’est le pli mystérieux de ma mémoire ; c’est la Heur chère èt sacrée de mon souvenir.
Mon père me dit :
— Te voilà un homme, Charles... Si tu échappes au blond fade, tu seras remarquablement beau garçon... Que veux-tu faire?
— Ce que vous voudrez, papa, répondis-je.
Ses sourcils se froncèrent légèrement, mais il reprit presque aussitôt en riant :
— Au fait je suis ton papa, comme tu dis... Les gens qui se moquent de ces mots-là sont stupides...
— S’il vous plaît que je vous nomme autrement... commençai-je.
— Est-ce que tu serais maladroit, Charles? m’interrompit-il brusquement.
Je sentis le rouge me monter au front. 11 me tendit la main et continua :
— Je te donne à choisir entre toutes les professions, excepté la mienne.
Je n’ai pas jugé à propos de vous rappeler quelle
était la profession de mou père. Il faisait des livres. Ses livres doivent être bons puisqu’ils sont restés. Il avait eu en sa vie de très-grands succès. J’avoue qu’il m’était venu parfois en tète de continuer la renommée paternelle. Je m’accordais in petto de la facilité, quelque style et beaucoup d’imagination.
— Mon père... voulus-je répondre.
— Pourquoi ne m’appelles-tu plus papa? s’écriat-il ; ai-je un faux toupet ou la barbe teinte? Suis-je une vieille coquette ? m’a-t-on tourné en ridicule auprès de toi?
Il rejeta sa couverture d’un coup de pied et sauta hors de son lit. Je m’accuse d’avoir eu la pensée que mon père en agissait ainsi pour me montrer la solidité de sa jambe fine et bien prise. Il est certain qu’il tenait à ne pas passer pour un barbon.
— Sonne Liban, m'ordonna-t-il, et va te promener!
Liban, c’était son valet de chambre : un maraud de comédie assez fidèle, qui lui demandait toujours bien respectueusement la permission de lire ses ouvrages, dont on parlait tant ! 11 n’abusait pas de la permission donnée.
Je sonnai Liban. Mon père me dit, comme je pas- - sais le seuil :
— Fais toujours ton droit, Charles, C’est la grande route.
Le lendemain de cette première entrevue, Liban