AIMÉS
me donna une leltre où mou père m’ annonçait qu’il était parti pour les Eaux-Bonnes. 11 m'engageait à voir un peu nos connaissances de famille dont il faisait la liste. Sa lettre était simple et bonne.
Liban me dit :
— Monsieur part comme cela à Timpréviste et revient de même semblablement. C’est le papillon de l'inconstance, vulgairement parlant.
Je regardai Liban avec beaucoup d’attention. Il le méritait par sou style.
Liban avait ces phrases agréables et fleuries toutes les fois que son maître était absent.
— Je vais faire la tournée des journaux, ajouta-til, si vous avez des commissions sur mon chemin, pas de compliments !
Liban me parlait à la seconde personne et ne m’appelait point monsieur. Liban n’était pas un de ces valets de grande maison qui donnent du monsieur le comte aux marmots. Il avait sur moi des pensées de domination, et me traitait en conséquence.
Je pris le courage de lui demander, bien qu’il m’imposât un peu, ce qu’il entendait par ces mots : faire la tournée des journaux. Il me répondit :
— Monsieur aime qu’on mette dans les nouvelles diverses : « M. Félix de est parti ce soir pour les Eaux-Bonnes; » ou bien : « Parmi les touristes de distinction qui fréqueuteut, cette année, les
eaux des Pyrénées, on cite notre célèbre écrivain, Félix de »
Je regrettai ma question et je congédiai Liban, qui me dit avant de s‘ en aller :
— On ne fait pas de cuisine ici peudant les absences de monsieur; voilà pour le restaurant.
II déposa deux louis sur le marbre de ma cheminée.
Nous étions au mercredi.
Depuis lors, tous les dimanches, Liban, qui était intendant général, me compta trois louis. C’était uniquement pour ma nourriture et mes menus plaisirs. Liban se chargeait de régler les petites notes de mes fournisseurs.
La première fois que Liban me mit de l’argent dans la main, je fus humilié, la seconde fois cela me sembla tout simple. J’étais plus vieux d’une semaine. Pour employer l’expression des baigneurs, j’avais pris mon eau dans Paris. Libau m'apparaissait déjà ce qu’il était en effet : une personne d’importance. Son titre de valet de chambre mentait. On connaissait Liban dans les journaux, dans les revues,
chez les libraires. Si Liban eût voulu se faire im-
mortel, plus d’un éditeur lui aurait acheté ses mémoires.
A l’époque dont je parle, c’était un homme de trente à trente-cinq ans, bien planté, solide et un peu trop charnu. Il poussait très-loin la recherche
aiméi:
d'ins sa mise. Il portait tabatière en platine russe et chevalière d'or. J'ai souvent entendu le tailleur afiirmer que Liban était bien plus diflicile à habiller que son maître.
Le matin, quand il s’asseyait, tout de noir vêtu, dans le fauteuil de mon père, pour dépouiller les journaux et la correspondance, il était réellement * majestueux.
— Ce n’est pas la peine d'envoyer à monsieur toutes ces insignifiances , avait-il coutume de dire. Il est là-bas pour so faire du bon sang, vulgairement parlant. Les lettres sont au panier comme chez elles.
Les lettres allaient au panier. Liban prenait une feuille de papier et faisait son rapport laconique, destiné à tenir mon père au courant des évènements de Paris. Liban avait une superbe écriture de sergent comptable, nette, régulière et un peu renversée.
Je donne un spécimen de ses rapports.
. « Mardi, l 00 septembre : cinq visites dont un di-
recteur, trois lettres, deux journaux qui parlent de monsieur.
» Mercredi, 2 : billet de garde, service pour la première des Trois Favorites, deux actes, par M. ***
(on annonce un fiasco ) : je tiendrai monsieur au courant; invitation à dîner chez madame de ***. Un coup d'épingle dans le Corsaire- Satan, pas fort. » Et ainsi de suite.
Liban mettait à la poste, tous les jours, ces remarquables résumés de la situation.
Il passait ses soirées au théâtre. De l’orchestre où je payais ma place, il m’arrivait de le voir en loge avec des dames très passablement tenues.
J’essayai une fois de le regarder fixément. C’était ^ un maraud bien élevé. Il tint bon et ne voulut pas me reconnaître.
Le lendemain matin, en brossant ma redingote (car il brossait mes habits malgré sa haute position), il me dit :
— Vous êtes un sauvage, monsieur Charles, vulgairement parlant.
— Pourquoi cela? lui demandai-je.
— Vous êtes, me répopdit-il , dans l’âge du dégourdissement successif où la jeunesse apprend à se connaître... c’est stupéfiant de vous voir toujours seul!
Je crois que je rougis.
Liban déposa la brosse pour prendre sa tabatière. C’était un priseur magistral.
— J’éprouve, continua-t-il, une méfiance machinale au vis-à-vis du chat qui dort. Trop est trop, vulgairement parlant. L’homme n’est pas une demoiselle. Dix francs que vous ferez une faridondaine avant la fin des vacances!
Je ne relevai point la gageure, mais j’eus quelque peu de honte de la vertueuse tranquillité de ma vie.
Mou père était un homme d’art. Vous savez comme moi qu’il a occupé un rang fort éminent dans les lettres. Les tendances des dernières années du règne de Louis-Philippe ont démodé le genre qu’il affectionnait. Il est mort silencieusement; mais je penche à croire que la postérité plus juste, lui gardera son héritage de gloire.
Mon père avait dans ses œuvres cette sobriété qui est un don. Je sais des gens qui le relisent. Entre auteurs vivants, la hiérarchie ressemble toujours au testament de Louis XIV. L’avenir casse-fréquemment la sentence hâtive des contemporains.
Le pavillon qu’il occupait, au fond de cet admirable jardin, au coin de la rue d’Astorg et de Penthièvre, dans le faubourg,Saint-Honoré, était assurément le logis d’un artiste et d’un penseur.
Vous vîntes un soir avec votre mère. Vous étiez tout faut et si farouche! Les demoiselles d’Ablon vous firent jouer avec la chèvre. Vous souvenez-vous de cette pelouse ovale au centre de laquelle s’étendait la pièce d’eau, petit lac limpide et calme, où deux saules-pleureurs de cent ans miraient la guipure légère de leur feuillage?
Et la terrasse, vous en souvenez-vous? De vieux murs fleuris où se tordaient les pampres? Il y avait à la corniche trois pierres avec leurs chevelures de mousse tout autour du figuier, dont les racines taient gênées par cette clématite envahissante.
Le liguer opprimé n’avait point de fruits ; mais l’automne venu, quelle odorante et opulente moisson de fleurs! En regardant ce figuier stérile et heureux, j’ai souvent songé aux hommes que nous appelons des fous, parce qu’ils troquent la réalité contre le rêve.
Le figuier donnait tout à la clématite, l’amou- % reux! l’extravagant! Et la clématite ne lui rendait que des fleurs.
C’était bien une fleur, cette Sophie d’Ablon ! mais vous l’avez oubliée. Sophie allait avoir l’âge d’une demoiselle : vous étiez une bambine. Vous préfériez l’autre fille qui avait dix ans et qui se laissait martyriser par vous. .
Laquelle était plus victime? Aimée ou la chèvre?
Madame d’Ablon était la veuve d'un receveur général ; une grande femme triste, malade, gracieuse dans ses mouvements un peu fatigués : figure osseuse ” ’ ' ” et chevaline, quand on la surprenait le matin, en négligé ; — le soir, en toilette, une femme très belle et portant sur ses traits sculptés hardiment, un suprême cachet de distinction.
Elle appartenait à une famille noble. Elle avait dérogé, malgré l’apostrophe, glissée par le receveur général entre les deux premières lettres de son nom.
Tout cela était sur son visage; figurez-vous l’origine aristocratique et la demi-mésalliance. Ces tètes
de femme qui ont à peine ce qu’il faut de chair sous la peau, expriment tout.
là AIMÉE
Je ne sais pas k qui ressemblait Aimée, la pensionnaire, bonne comme le bon pain, mais insupportable : je sais que Sophie était tout le portrait de sa mère.
Elle lui ressemblait splendidement, comme la rose, balancée sur sa tige fière, ressemble k sa sœur flétrie et coupée de la veille. > "
Je suis fâché que vous ne vous souveniez pas; vous diriez : C’est cela. J’en suis content, car mes coups de pinceau, dont chacun réveille en moi quelque savoureuse et intime sensation, deviendraient superflus.
Oh! la chère verdure qui allait s’empourprant sous les rayons de l’automne! Oh! la pelouse veloutée, que l’averse emperlait ! les grands arbres qui cherchaient l’air au-dessus des maisons jalouses! L'oiseau des champs égaré qui chantait, invisible, dans les tilleuls !
Ma jeunesse! toute ma pauvre jeunesse!
Je recevais souvent des invitations. Mon père ne "Wavait pas oublié, malgré son apparente insouciance. J’étais recommandé dans une douzaine d’excellentes maisons, bourgeoises ou nobles , tant k la ville qu’k la campagne, et j’aurais pu, si je l’avais voulu, passer mes vacances en festins. Mais j’avais coutume de dire k Liban et k.madame Bouilly : « Je n’aime pas le monde. »
Madame Bouilly et Liban étaient véritablement
tout mon cercle. Madame Bouilly tenait un cabinet de lecture, rue Saint-Lazare. J’avais un abonnement chez elle. Je crois que Liban lui vendait au rabais les romans de mon père. 11 m’est arrivé du moins d’entendre celui-ci se plaindre amèrement de ne point i>osséder d’exemplaires de ses propres ou- ^ vrages. -
Madame Bouilly était une femme lettrée, tout à fait à la hauteur du sacerdoce qu’elle exerçait. Il faut bien avouer que, dans notre belle France, à de trèsrares exceptions près, les seuls livres qui soient lus universellement, sont les mauvais livres. Madame Bouilly, esclave du public perverti qui la faisait vivre, possédait une vertueuse collection de Ces bouquins idiots écrits pour les danseurs de Mabille et leurs dames. Quand le préfet s’occupait d’une -obscénité sous couverture jaune, elle l’achetait à prix d’or. C’était, du reste, une très-honnête personne, * i'-
qui savait les faits divers du Constitutionnel par’ cœur, et qui me vendait à la curiosité de ses abonnés Sous ce nom : Le petit de M. Félix de... *
Le sobriquet a failli me rester. J’ai longtemps évité ce coin de la rue Saint-Lazare, où je ne pouvais passer sans que le commis du marchand de parapluies et la buraliste des omnibus, me montrassent au doigt avec une bienveillante vanité, en disant :
— C’est le petit de M. Félix de ***, l'auteur !
Madame Bouilly lisait peu, d’après le fameux
axiome qui chausse mal les cordonniers. Elle avait néanmoins sur la littérature contemporaine des idées sages et surtout très-arrêtées. Trois catégories d’écrivains existaient pour elle : les auteurs gais, les auteurs noirs, et les midi à quatorze heures.
Elle aimait les auteurs gais', principalement ceux qui passent leur vie à répéter la chanson de l’étudiant et de la grisette. Cela amène les rentiers à parapluie.
Elle adorait les auteurs noirs. Les vieilles dames propriétaires de gros chiens, ne s’abonnent que pour les adultères et les assassinats.
Elle se défiait des midi à quatorze heures : Lamartine, Victor Hugo, Musset, Balzac, de Vigny, George Sand, etc...
Pourquoi ?
Parce qu’au lieu de raconter tranquillement l’his- ’ toire de Théodore etd’Émilia, ces fiévreux s‘en vont quêtant, cherchant, battant les buissons de l’imagination et de la poésie?
* — Pas vrai ? disait-elle volontiers ; le client prend un livre pour savoir ce qui arrivera. Il n’y a pas d’ennuyeux comme les bavards descriptifs, sermonneurs et autres. Le soleil se couche dans la montagne : c’est bien ; ça suffit. Le client ne s’embarrasse pas des couleurs de la nature. C’est Adolphe qui est le héros du roman et non pas le soleil. On dit qu’ils ont du génie, ça m’est bien égal. Sans les demoiselles