‹ AiméeChapitre 8 sur 8 · AIMÉS · texte numérisé non relu

AIMÉS

littérature. Selon mon père, on disait à. Henri IV : « Bête comme Bodin. » Tudieu! comme Bodin se vengeait ! Il avait, outre sa maison de Seme-et-Oise, un fort joli château dans le Maine, avec soixante mille livres de rentes autour, — d'un seul tenant, — bonne terres, belles moissons, magnifiques futaies. Le notariat qui est un dieu, lui avait fait ces loisirs. Sa fille était vicomtesse pour tout de bon ; son fils courait à Chantilly avec bonheur et économie. Il avait casé tous ses neveux, sans frais, chez des clients. La bienveillance qui ne coûte rien réjouit doublement le cœur.

M. Bodin de Viroflay, placé comme il l’était, n’exerçait point assurémentla profession de marieur. C’eût été déroger; mais de temps en temps, pour se délasser, il cimentait quelque union par obligeance. Ce sont les récréations du métier.

M. Bodin avait une jeune personne à placer, la fille d’un homme qui avait lait sa fortune dans la fabrication des pains à cacheter, cela rentre un peu dans les lettrés; ce brave, qui se nommait M. Janvier de Saint-Denis (voir ci-dessus l’explication héraldique pour Bodin de Viroftay), n’avait pas trop de répugnance à donner sa Julie au fils d’un auteur.

Julie était une belle et bonne personne, un peu trop forte en couleur II n'était pas question de l'aimer. C’est là une frivolité quand il s’agit de mariage. M. Bodin de Viroflay rit à ventre ballottant, quand

on s’attarde à ces détails* Il vous accuse d’avoir échappé au déluge : car il . a de l’esprit, quoi qu’on pût dire et penser au collège Henri IY. On se marie pour avoir une position. Quiconque sort de là, s’égare.

Donc, j’avais valsé deux fois avec mademoiselle Julie, qui causait comme une autre et qui connaissait assez bien le répertoire du Théâtre-Italien. Elle m’avait fait l’effet d’étre un honnête cœur. Après la valse, elle transpirait bfoa un peu trop, mais la dot était de cinq cent mille francs comptant, plus un appartement à l’hôtel et un pavillon au château.

Pourquoi pincez-vous ces jolies lèvres, Hélène? Pensez-vous qu’on soit jeune toujours? Rien ne vieillit, ma fille, comme un amour de tète. J’ai connu des gens qui se suicidaient dans l’orgie ; moi, j’épousais mademoiselle Janvier de Saint-Denis.

La plaignez-vous déjà? Je suis honnête homme, Hélène, — Et, d’ailleurs, cela se fait ainsi : demandez autour de vous.

Non, non, n’est-ce pas? Jean, votre beau Jean, ce cœur si chaud, cette âme si noble, ne pourrait jamais tomber si bas. Mettons, Hélène, que Jean soit une radieuse exception. Je penche à le croire. L’bommo que vous aimez ne doit point avoir les faiblesses des autres hommes. . r - -

Mais ceci est mon histoire, et non point celle du glorieux Jean. Jugez-moi comme il vous plaira.

Digitiz ed by Gocj gle

J’étais triste, découragé. Je souffrais. Je me laissai glisser vers cette noce, comme le noyé va à la ri* vière. Mes amis me disaient: Cela vous sauvera, vous allez renaître : le coin du feu, les petits enfants... '

Je me rappelais l’enfant de Sophie : cet amour blanc et rose. L’enfant de Sophie était un des motifs de mon mariage.

Les choses allèrent assez loin, parce que je n’avaiâ k'me mêler de rien. M. Bodin de Viroflay faisait toute la besogne et s’en acquittait admirablement. 11 voyait les grands parents; il avait appris une petite harangue fort jolie au sujet des pains à cacheter; il était galant à mon lieu et place; il poussait, il poussait. — Je crois que si la chose eût été possible, il m’aurait remplacé à l’église et à la mairie. Je suppose que c’était pure bonté d’âme. On m’a dit pourtant qu’un mariage bien fait donne bonne odeur à une étude. J’ajouterai qu’il y avait dans le monde parisien, une réaction très-vive en faveur de mon père. Les morts ont beau jeu près de la critique qui ne les craint plus. On les oppose aux vivants, comme on leur opposa jadis d’autres morts : on s’en sert pour tuer. Tout est bon qui fait arme. Les critiques s’étaient mis à exalter mon père si haut et si fort, que ses admirateurs de bonne foi en avaient l’oreille échauffée. C’était un génie méconnu, une victime de ce monstre : la jalouse ignorance.

La critique avait oublié que les dents du monstre étaient dans sa propre bouche, et qu’elle avait les ongles du monstre au bout de ses doigts crochus. On S’indigne en voyant dans la Gazelle des Tribunaux quelque assassin hardi, railler en face de sa victime lors de la confrontation, cette terrible cérémonie! La critique fait mieux : elle chatouille effrontément le cadavre de ceux qu’elle a tués. Elle a inventé le baiser de Judas posthume.

Mon père était à la mode dans toute la force cfu terme. Les commençants imitaient ses défauts. Imiter les défauts de quelqu’un, c’est être de son école. Mon père faisait école; on tient grand compte aux gens de valeur de créer ainsi des imbéciles à la suite. Les éditeurs venaient à chaque instant me trouver pour réimprimer les livres de mon père. Son œuvre battait monnaie, et grâce à la munificence de la loi, j’avais dix ou quinze ans pour jouir de ce patrimoine.

Dix ou quinze aussi pour ses comédies que les théâtres s’arrachaient.

Il est évident pour moi que la prospérité posthume du nom de mon père entrait pour beaucoup dans le zèle de M. Bodin de Virollay, et dans l’obligeante condescendance de M. Janvier de Saint-Denis, qui voulait bien m’accepter pour gendre, quoique je ne fusse pas du commerce.

Je ne peux dire que je. marchasse, mais je me

AlMÉfc

lüô

laissais glisser Sur cette pente matrimoniale sans résister aucunement. Mademoiselle Julie ne me déplaisait pas. Je n’avais ni attrait d'aucuüe sorte ni répulsion quelconque pour ce visage insignifiant et frais, qui souriait au hasard. J’espérais une humeur trèségale : le calme de ces yeux de porcelaine semblait la promettre. Je m’arrangeais une vie future qui ressemblait comme deux gouttes deau à une léthargie. L’important, c’est que ma future compagne ne fit pas bruit autour de mon sommeil. Mes observations se portèrent sur ce point : elle avait la voix assez douce, le pas moelleux, elle ne faisait pas usage du piano. Dès-loi s, je n’avais aucun prétexte pour ne pas mettre sous sa garde la longue sieste qui devait être ma vie...

. Une chose singulière, c’est que l’annonce de la présence de Sophie à Paris ne troubla point d’abord ma quiétude. Je pourrais presque dire que je n’y fis nulle attention, si mon instinct ne m’eût point poussé à éviter les lieux où j'aurais pu rencontrer Nelson. Je crus ma passion morte ; je me réjouis au fond de ma somnolente inertie, et ce fut tout. — Mais je me trompais. À mon insu, un élément nouveau venait d’entrer dans ma vie. Une frayeur était née. Je fus conduit à m’occuper de moi-même et de ma situation. Ce mariage auquel je me laissais traîner, me parut un refuge. Loin de me raidir, je fis un pas en avant, et l 'affaire, à laquelle manquait seulement mon im-

1«t<> AIMÉE

pulsion propre, se mit à marcher comme sur des roulettes.

On prit jour pour le contrat. Je me disais, avec cette morne joie des suicidés : Elle arrivera trop tard !

Elle, — Sophie !

C’était un soir. Je rentrais après un grand dîner chez le notaire. J’avais causé longuement avec Julie*

Je le répète : c’était une bonne et belle fille. Je me jetai, haut et blanc cravaté que j’étais, dans ma bergère avec une indicible fatigue. Liban, qui était là pour me déshabiller, se mit à tisonner le feu. Je vis bien qu’il avait un discours à prononcer.

— Personne n’est venu, demandai-je par manière d’acquit.

— Quant à ça, me répoydil-il en se redressant et en atteignant sa boîte de platine, — il en vient toujours maintenant... des éditeurs, des directeurs... ça l’aurait-il flatté de son vivant!... mais ils n’avaient garde! Mourez, si vous voulez qu’on coure après vous... Ça n’est pas l’embarras, voilà que monsieur prend aussi bien mauvaise mine... et je ne comprends pas, moi, qu’on se marie quand l’inclination u'y est pas.

Cela fut lâché comme une bordée à bout portant. Liban était très-brave.

— Qui vous fait croire que l’inclination n’y soit pas, Liban, demandai-je.

Il haussa les épaules, puis, s’excusant aussitôt :

AIMKIi

r— Mousienr me permet comme ça des libertés, — répondit-il, — vulgairement parlant, que bien d’au* très maîtres ne souffriraient pas. La source en est dans la connaissance mutuelle, ayant vu monsieur en bas âge et sortir du collège... L’abüs n’en serait que plus maladroit... Mais l’inclination, voyez-vous, ça ne * se donne pas... Vous n’éles pas du même bois tous deux... Je ne vas pas contre qu’elle est beau brin de fille et de l’éducation... mais le fils de monsieur ne peut pas aimer le commerce : c’est dans le sang ces choses-là... et les incompatibilités, comme Tondit, donnent naissance aux brouilles,domestiques : tirages, querelles, branle-bas et mauvais ménages f

Liban n'aimait pas me voir aux lèvres certain sourire, quand il avait fait preuve d’éloquence. Il reprit péremptoirement :

Monsieur peut en faire des sarcasmes, s’il est porté au plaisir de la moquerie, mais c’est comme je le dis. Souffler n’est pas jouer, et ce n’est pas avec des ironies qu’on rétorque, vulgairement parlant, les arguments solides de la saine raison.

— Mon pauvre Liban, lui dis-je, nous n’en sommes plus à discuter là-dessus : les choses sont tellement avancées I

— Tant que la bière n’est pas clouée, on peut eu rappeler! prononça-t-il sentencieusement.

Je ne sais pourquoi cette lugubre figure de rhétorique fit sur moi une fâcheuse impression.

— Songez, — cïis-je avec quelque sévérité, — que vous parlez d’une jeune personne qui sera la maîtresse de ma maison.

Il croisa ses mains derrière son dos, ce qui annonçait toujours une 'forte harangue.

— Quant à ce qui est de la demoiselle elle-même, — me dit-il, — je ne lui en veux pas. Elle est ce qu’elle est... mais, désapprouvant le mariage, je ne resterai pas dans la maison quand, vulgairement parlant, elle en tiendra les rênes...

— Comment ! m’écriai-je, — yous, Liban, vous songeriez à me quitter !

Il était pâle. Sa voix tremblait un peu. Il cachait son émotion croissante sous un redoublement de gravité.

— Jusqu’alors, reprit-il, — je ne connais que le service du célibat. Je me suis tâté -en considération de ce que je vous ai presque vu naître, mais l’âge n’y est plus pour la souplesse qui prend aisément des nouvelles habitudes et s’y plie avec facilité... L’épouse qui entre dans une maison en souveraine n’aime pas les domestiques qui l’y ont précédée par droit d’ancienneté. C’est dans la nature humaine, remplie de jalousie et d’ombrage. On aime à tirer une barre, quoi, et à renouveler le mobilier.

— Mais, Liban, l’interrompis-je, — à supposer que vous soyez toujours respectueux avec ma femme ?

— Pour le respect, pas de difficulté, mais la sympathie... Puisque monsieur le souffre avec bonté, je veux lui parler franchement... si j'avais fait le mariage moi-même...

L’idée me sembla tellement bouffonue et imprévue que mon rire éclata malgré moi.

Liban, piqué au vif, baissa la tête. Je voulus m’excuser, car j’aimais véritablement ce bon garçon. Il m’arrêta d’un geste triste noble.

— Je ne suis pas sans connaître, prononça-t-il lentement, — la distance sociale qui nous sépare. J’aurais tort de me plaindre, monsieur, n’ayant jamais mis de fierté à m'humilier comme il y a des maîtres. Monsieur a le droit de rire quand je parle, surtout quand il m’échappe des inconséquences, et c’est le cas présent où je viens de dire une hardiesse, vulgairement parlant. Monsieur ne me refusera pas d’entendre mes explications... Je me serais mis au feu pour le père de monsieur, et pour mon*sieur, c’est à peu près tout de même...

L’habitude, s’interrompit-il les larmes aux yeux, mais la tète haute et raide, — on s’aceoquiue, n’est-ce pas vrai !... Enfin, de manière ou d’autre, ça y est : j'espérais ne vous quitter qu’à mon dernier soupir... et je me disais : Quoi donc! je donnais bien des avis au père, même sur les ouvrages de son génie! Si je vois le fils tourner vers le mariage, comme c’est la vraisemblance et à souhaiter, puisque

190 AIMftE

dans cet état seulement on trouve la félicité calme et durable, je regarderai, j’examiuerai... J’en ai tant vu!... S’il y a un défaut, mauvais teint ou laine et ,• coton, je dirai stop comme à bord des bateaux. Si, au contraire, c’est gentil, tout gentil, tout soie, plein la main, je pousserai la roue, vulgairement parlant, découvrant les qualités cachées, vantant ceci et ça; enlin, bref, soufflant dans la voile au prorata de mes forces et moyens... Voilà ce que j’entendais par cette locution fautive : faire le mariage de monsieur.

Je lui tendis fa main et je la serrai comme celle d’un ami.

Nous causerons de cela quand il sera temps, Liban, — dis-je; — vous réfléchirez...

— Monsieur est la bonté même, — répliqua-t-il,

— mais j’ai déjà réfléchi.

J’eus un peu d'impatience, je l’avoue. En tous cas, j’avais été assez loin dans la voie des accommodements.

— Liban, — repris-je, — ; vous ferez ce que vous voudrez, mon ami. J'aurais préféré vous garder. Jamais je ne me serais séparé de vous... Mais, en somme, vous êtes libre.

Il avait achevé près de moi son service du soir. Il se retira en disant :

— Je remercie monsieur de ses bontés.

Je restai seul. Peut-être est-ce le résultat de ce malaise physique et moral qui précède toute grande

.AIMÉE IPt

maladie. Il m’est arrivé rarement de ressentir un accablement pareil à celui qui s’empara de moi quand Liban se fut éloigné. L’abandon où j’étais me causa une sorte d’horreur. Le mariage devait-il être un refuse contre cette solitude odieuse? Peut-être. Tous les penseurs l’ont dit : l’amour n’est pas un élément nécessaire du ménage. On s’associe pour supporter la vie en commun. Les intérêts se confondent. L’estime mutuelle Lut naître la sympathie.

Certes, ce n'était pas la pente qui devait me ramener à mes rêves d’autrefois. Mais il est d’étranges détours. Cette aspiration vers le mariage n’évoquait pas pour moi l’image de Julie, ma liancée. Une autre image frappait au seuil de mon esprit -, je faisais de vains efforts pour la chasser.

Elle pénétra en moi. Sophie! Je vis Sophie ou plutôt cet être idéal que personnifiait pour moi Sophie, sans cependant atteindre à toutes ses perfections. Dès que l’idée de Sophie eut franchi la barrière que lui opposait ma raison, elle me domina complètement. Je sentis que la lièvre venait, aux bigarrures plus tranchées de mon rêve. J’eus comme une intuition magnétique que Sophie songeait h moi précisément à cette heure.

Je l’entrevoyais seule dans une pièce très-sombre. Elle pleurait.

Puis, tout à coup, un homme sortait de l'ombre.

AIMÉK

uh hdinme aux mouvements heurtés comme un tigre quand il rampe. Son visage s'éclaira vaguement ; je le trouvais hideux : citait Léo Eberhardt.

- Il s'approcha de Sophie qui sembla lui refuser quelque chose. Il la frappa brutalement à la joue. Dire la fureur extravagante qui s’empara de moi serait cltose impossible. Je poussai des cris de rage et récume me vint à la bouche. Je lis pour me lever et pour m’élancer des efforts terribles. J’étais cloué à ma place, j'étais enchaîné ; une force invincible immobi lisait tous mes membres.

. Sophie tournait cependant vers moi ses pauvres grands yeux pleins de lannes. Elle m’appelait à son secours. — Et ce tigre d'Eberhardt me provoquait de sa prunelle aiguë comme la pointe d’un couteau. — Il riait.

. Je fus réveillé en sursaut par l’entrée de Liban, qui accourait. C’était un cauchemar. Je m’étais endormi tout habillé dans mon fauteuil.

— Qu’a donc monsieur? demanda Liban d’un air effrayé; je n’ai jamais entendu de cris pareils.

Je lui fis signe de me donner à boire. Je ne pouvais pas parler. Pendant que je buvais une gorgée d’eau, il essuya la sueur abondante et froide qui coulait de mes tempes.

— Cela va mieux, dis-je.

Mais je grelottais et mes dents se choquaient. Liban voulut me prendre les aisselles pour me con-

AIMÊi: *M

duire jusqu’à mon lit. Je vis qu'il avait une lettre à la main.

— Qu’est cela? demandai-je.

— C'est venu par la poste. Si monsieur n’avait pas crié, j'aurais attendu à demain pour lui remettre cette lettre.

Je la lui arrachai des mains. Mon cœur se contractait si fort, qu'il me semblait entendre ses battements. Un murmure confus était dans mes oreilles. J’avais de grands tressaillements qui lançaient mes deux genoux l’un contre l’autre. La lettre me glaçait les doigts.

J'avais reconnu ce papier épais et lourd, ce papier vergé à la couleur d’azur pâli, le papier de Londres, — le papier de celte première lettre oii l'on m'ordonnait de fuir.

L’écriture de l’adresse était la même.

Je fus longtemps à déchirer l’enveloppe, parce que mes mains paralysées n’obéissaient plus qu'imparfaitement à ma volonté. L’enveloppe brisée, je fus longtemps encore à déplier le papier. Liban me soutenait pendant cela. J’entendais sa respiration qui haletait. Je me disais : Il voit bien que je vais mourir.

Mais cela ne m’inquiétait point. Ma passion était de reconnaître le contenu de la lettre. Je l’approchai tout ouverte de mes yeux. Je vis des ondes qui roulaient et que parsemaient des étincelles vivement

W v AI MK 15

agitées. Le papier lui-même disparaissait désormais à mes regards, à plus forte raison l’écriture. Plus je m’efforçais, plus ces ondes tumultueuses se mêlaient. Malgré l’effort de Liban, il me semblait qu’elles me soulevaient. J’eus frayeur; la racine de mes cheveux me piqua. Mon épouvante était de mourir avant de savoir le contenu de la lettre.

Je me souviens que Liban éperdu me répétait en tremblant :

— Couchez-vous, monsieur, couchez-vous!

Je me débattais contre lui sans doute, car la pression de ses doigts me causait d’insupportables douleurs. — J’ignore comment je m’y pris pour lui faire comprendre qu’il fallait me lire la lettre.

Il me dit, et ce fut, après tout, un choc favorable qui me rendit une partie de mes facultés, — il me dit:

— La lettre n’a point de signature... c’est de quelque ancienne connaissance.

— Comment est timbré ce papier? lui demandaije, étonné moi-même de pouvoir parler.

— N, M., me répondit-il ; — tout ça est de fabrique anglaise.

— Nelson Manbyl prononçai-je tout au fond de ma pensée; — Sophie!

Puis, frémissant d’impatience et tâtonnant comme un aveugle pour toucher encore ce papier que Liban m’avait pris, j’ajoutai :

— Lisez !... et ne me trompez pas I

Liban m’obéit aussitôt et lut :

« Si vous vous mariez, je mourrai. »

J’attendais la suite, en proie à une émotion qui allait jusqu’à la détresse. Liban me dit :

— Il n’y a que cela.

Puis avec effort :

-r- Je puis donner ma parole d’honneur à monsieur <iue je ne connais pas cette dame... Monsieur pourrait penser qu’étant opposé au mariage eu question, j’ai intrigué...

Pauvre Liban! Il s’agissait bien de lui f Sophie! Sophie! J'étais aimé! Elle parlait de mourir 1. Ce que je pensai à cette heure de lièvre délirante appartient à cet ordre d’idées que la plume ne rend point. J’aimais et j'avais une sorte de joie sombre à me sentir mourir. C’était bien ainsi qu’il fallait savourer les délices de cet amour impossible. C’était le dénouement heureux et fatal.

Je ne parlai plus. Mes membres s’engourdirent. — Dès que j’eus cessé de me raidir, Liban qui était très-robuste, me porta aisément dans mon lit. Je n’étais pas évanoui, cependant, selon la signification ordinaire qui s’attache à ce mot. Le sens de la vue m’était enlevé ainsi que la possibilité de me mouvoir, mais j’entendais parfaitement.

Liban pleurait comme un enfant. — Dix minutes après, il y avait un médecin à mes côtés.

11 nie lâla le pouls et dit :

— Entre les mains d’un autre, son affaire serait claire... avec moi, tout ira bien.

Il fit une ordonnance vénérablement longue, et se retira en indiquant son pharmacien.

Le médecin .et le pharmacien donnent au monde un bien bel exemple. Que cet hommage soit rendu au docteur Pythias et à Damon, son apothicaire.

Liban s’étendit dans la bergère à mon chevet, quand il eut exécuté toutes les prescriptions de la science. Je l’entendis qui murmurait :

— Il dort... J’ai eu une fameuse alerte I... C’est tout de même dr ôle qu’il ne m’ait pas ouvert la bouche de l’ancien état de son cœur, vulgairement parlant, au vis-à-vis de cette inconnue fréquentée à Londres ou en Irlande... Elle a une écriture bien mignonne... Et le mariage n’est pas encore fait!

l)n songe de malade.

Il avail raison, ce Liban : mon mariage n’était pas encore fait. J'eus une lièvre typhoïde excessivement grave,compliquéed’unea(ïeclion nerveuse, à laquelle les cinq médecins qui me visitèrent donnèrent cinq noms différents. Ma cécité passagère avait sa source dans le désordre profond de mon appareil innervaleur. Elle ne dura qu’un jour.

Mais la fièvre fut longue et me tint au lit plus de deux mois. La maladie nerveuse présenta des symptômes de somnambulisme et de catalepsie fort extraordinaires : je vous les raconterai quelque jour. Les médecins dissertaient et formulaient. Liban aurait voulu m’ingérer tous les médicaments de France et de Navarre. Je n’étais pas du même avis. J’en pris peu. J’en jetai beaucoup dans ma ruelle, où ils n’endommagèrent «jue les matelas. Grâce à ce régime, la nature victorieuse l’emporta sur la fièvre tenace.

Liban fut admirable. Il ne me quitta pas d’un ins-

tant. Quand je me relevai, il était aussi maigre et aussi défait que moi.

M. Bodin de Yiroflay vint me voir assez souvent au début de ma maladie ; il amena deux ou trois fois M. Janvier de Saint-Denis, mon beau-père présomptif. Celui-ci m’apporta un matin des confitures de la part de Julie. Leurs visites devinrent peu à peu plus rares. Le beau-père disparut le premier, puis je n’entendis plus parler de personne.

Ces mariages vont et viennent. Ils ne sont pas plus difficiles à défaire qu’à faire. Nul ne saurait dire pourquoi ils ont lieu ; tout le monde ignore pourquoi ils n’ont pas lieu. Quand iis manquent, les fiancés no disent rien et n'en pensent pas davantage : hymens de notaire. .

On en a vu qui avaient pour résultat de très-bonnes maisons. Il en est un surtout à ma connaissance, qui prospère incomparablement. Le mari aime Versailles , la femme adore Paris* : ils détestent tous deux les chemins de fer. On ne les a jamais vus se quereller que le premier jour de l’an, seule fête où ils se rencontrent chez l’officier ministériel et obligeant qui se réjouit de les avoir unis.

Mon mariage, à moi, s’en alla tout doucement. Nous ne primes même pas la fatigue de rompre. Je fis une visite après mon rétablissement. On devisa de la pluie qu’il faisait et du beau temps qu'il ferait sans nul doute quand la saison y serait. Julie fut

Digitize

charmante. Ûneques, depuis lors, je n'entendis parler d’elle.

C’était une nuit du mois de février. La fièvre fai» sait trêve un peu, mais je me trouvais dans un état nerveux si bizarre, que toutes mes sensations sophistiques me donnaient déiiance de moi-même. Je n’étais sûr ni de co que je voyais ni de ce que j’entendais; je ne savais si je dormais ou si je veillais. Mon intelligence n'était pourtant pas engourdie : j'avais de vagues et subtiles puissances de déduction. Ma souffrance principale était une céphalalgie sourde qui mettait au-devant de ma vue comme un voile à demi transparent. Il y avait des instants oü cet état, loin de m’affecter péniblement, dégageait pour moi une sorte de molle quiétude. Je n’ai jamais tenté de me procurer les ivresses de l’opium : je me figure qu’il doit y avoir, dans certaines phases de cette ivresse, des effets analogues.

Il pouvait être une heure du matin. Depuis quelque temps déjà je n’entendais plus aucun bruit dans ma chambre. Au dehors , le roulement sourd des voitures allait s’affaiblissant. On avait dansé au piano de l'autre eûté de la rue ; je venais d’entendre le dernier accord de la dernière polka. Je n’appelais point le sommeil. Je me demandais paresseusement

quelle différence il y avait entre mon état actuel et le sommeil. Je souhaitais rester ainsi longtemps, — toujours.

Ma chambre n’était éclairée que par une veilleuse pendue au plafond. Avez-vous jamais été malade , Hélène? Savez-vous quelle importance a pour le pauvre malade le paysage de sa chambre ? quelles combinaisons il trouve dans le dessin de ses rideaux, quelles fantaisies il découvre parmi les arabesques de sa tapisserie ? Moi , j’avais un édredon à ramages qui m’offrait, à certaines heures, une collection complète de héros nus, traités à la manière de David. On ne saurait croire combien ce fatal couvre-pieds retarda ma guérison. Je hais Romulus. J’abhorre Tatius ; je ferais cent lieues pour ne pas rencontrer les Sabiiics. Tout cela m’entourait. Bien plus : les trois- Horaces, tenant leurs trois glaives, étendant leurs trois mains raidies et rejetant en arrière leurs trois casques impertinents , me regardaient avec des yeux d’Odéon , et me récitaient tous les trois à la fois la même tragédie de M. Ponsard. Ce sont de cruels moments, — mais j’avais dans ma ruelle un pli de • rideau oü couraient ces lignes capricieuses et affectionnées par les tapissiers de Smyrne. Le drapé du rideau brisait ces lignes et leurs lacs de certaine sorte : cela me montrait, dans un lointain d’azur, une ronde de belles filles. Comme elles allaient! que le vent savait bien prendre et enfler leurs écharpes

folles! Il y en avait qui portaient autour de leur tête échevelée des guirlandes de fleurs et de raisins. Je les connaissais toutes : les rieuses et les sérieuses, celles dont le minois fripon provoquait, celles dont le pur profil rêvait. J’en aimais quelques-unes...

J’entendis sonner un coup à la pendule. C'est l’heure vague. Ce pouvait être minuit et demi , une heure, une heure et demie. Je me souviens que je me dis précisément cela et que je pensai : Je vais mieux, puisque je m’occupe de l’heure. J’essayai de me retourner dans mon lit. J’étais de pierre : impossible de faire un mouvement.

Mes yeux voyaient confusément, comme je l’ai dit. Je savais que cette masse noire, immobile au pied de mon lit, c’était Liban qui dormait, le pauvre bon garçon, qui dormait d’un œil seulement et d’une oreille, toujours prêt à sauter sur ses pieds au moindre appel de ma part.

Plus loin, sous la veilleuse, en pleine lumière, c’était madame Vincent, ma garde. Depuis une huitaine de jours, Liban , harassé de fatigue , s’était adjoint une garde. Je la connaissais : c’était l’ancienne jardinière de la maison de la rue d’Astorg. Elle avait perdu son mari; madame d’Ablon lui faisait cent écus par an. Elle gardait les malades pour élever sa petite famille. Reconnaissez ici, Hélène, le tact de ce Liban.

Madame Vincent ne me gênait point comme eût fait une autre garde. Au contraire, sa vue m’était

A1MÉB

agréable, ^ulrefois, elle apportait souvent de beaux bouquets à -mon père, qui payait l’apprentissage d’un de ses enfants*

J’avais soif. J'écoutai : Liban ronflait discrètement. Je n’entendais point ce faible bruit que faisait l’aiguille de madame Vincent. La pauvre femme travaillait sans cesse d’ordinaire. Je me dis : Elle dort aussi dans quelque coin. — Je n’eus garde de réveiller.

J’étais si peu dans cette situation d’esprit qui provoque les visions ou les extases, que je souriais, je m’en souviens bien, à un souvenir de collège. En promenade, à Juilly, quand nous avions bien soif, nous mettions un petit caillou dans notre bouche. Je souhaitais d’avoir un caillou pour le mettre dans ma bouche. Puis je me demandais : Pourquoi un caillou a-t-il fa propriété do calmer les ardeur de la soif?... .

11 n’y avait pour séparer ma chambre du petit salon qu’une portière tombante à double battant. C’était le point le plus éloigné de mon lit et aussi l’endroit le plus obsciir. Mon regard s’y portait par hasard en ce moment. Je n’y voyais que du noir.

A quoi vous attendez-vous, Hélène, après toutes ces préparations ? — Il me sembla ouïr un frôlement léger : la chanson que gazouillent vos robes de soie, mesdames.

La pauvre chose qu’une tête de malade, n’est-ce

pas? Je n’étais pas de ces jeunes gens heurenxqui ont de charmantes visiteuses à leur chevet. Ma vie était vraiment pure jusqu’à l'austérité : la preuve, c’est que, depuis ma maladie,-aucune rohe de soie n’avait franchi le seuil de ma porte. Liban, quand il me croyait endormi, rendait parfois à ma vertu une justiceun peu dédaigneuse : Liban était un homme à bonnes fortunes.

— Vulgairement parlant, disait-il à madame Vincent qui l’écoutait comme un oracle, — on ne peut pas accuser celui-là de s étre abîmé la santé dans les débauches des débordements, libertinages, fredaines et autres... ça a toujours été sage comme une image... et je pencherais à présupposer qu’il est malade, contrairement à l’habitude générale de nos jeunes gens polkeurs et noceurs, pour avoir fait trop d’économie de santé... La vie de Paris demande ça : les médecins ne vont pas contre... et j’en connais même qui vont bien, des médecins, soit dans le rapport des noces et festins, vulgairement parlant, soit dans la culture du jus de la grappe, avant, pendant et après le repas. -

• Et pourtant, Hélène, j’avais entendu le frôlement d’une robe de soie, dans ma chambre, aux environs d’une heure du matin. Était-ce la pauvre mère Vincent? Était -ce mon rêve? mon rêve n’allait guère vers des idées de femmes. Ce à quoi je pensais le moins, c’était assurément aux robes de soies.

Je fis effort pour voir, sans que l’idée me vînt d’appeler. Dans la situation où j’étais, plus on essaie de percer le brouillard épandu au-devant des prunelles, plus le brouillard s'épaissit. Je ne vis rien. Je me fatiguai au point d’être obligé de fermer les yeux. Pendant que j'avais les yeux fermés, le même frôlement léger et presque insaisissable eut lieu. La tringle de la draperie grinça. Il y avait là quelqu’un, c'était chose certaine.

J’appelai très-doucement : Madame Vincent.

Je la vis aussitôt à mon chevet. Elle porta mon verre à mes lèvres et drapa ma couverture après m’avoir tâté le pouls. — Moi, je tâtai sa robe, qui était en vieux mérinos.

— Cela va mieux, dit elle.

Un soupir vint jusqu’à mon oreille. Il partait du coin obscur à côté de la draperie. Je regardai encore, je ne vis que mon brouillard.

Madame Vincent s’éloigna et disparut à mes yeux. Elle ne prit point sa place ordinaire sous la veilleuse. Pendant plusieurs minutes, un silence profond régna dans ma chambre. Je laissai retomber mes paupières. Après trois ou quatre autres minutes passées, madame Vincent dit :

• — 11 dort. '. . . \

Madame Vincent n’était donc pas seule. Je guettai une réponse. La réponse ne vint point. Je résolus alors de combattre le sommeil et de faire sentinelle

•ar

AlMttK

toute la naH. C’est là, n’en doutez pas, Hélène, un remède assuré contre l'insomnie. Au bout d’un quart d’heure, je dormais profondément. En m’éveillant, j’entendis sonner trois heures. J’avais perdu tout souvenir de mes récentes impressions : rêve ou réalité. Aussi ouvris-je les yeux sans but et par habitude. Rien n’avait bougé dans la chambre. La fatigue de ce pauvre Liban était de celles qui ronfleraient quarante-huit heures sans débrider. Je fus content de le voir reposer ainsi, et je cherchai de l’œil madame Vincent. Mon regard rencontra le point noir, auprès de la porte du salon. Je fus joyeusement étonné de distinguer, très-confusément il est vrai, les dessins du reps de laine qui formait la draperie. Mon regard descendit, et je vis que les deux rideaux entrouverts formaient un vide entre eux.

Dans ce vide, il y avait quelque chose...

11 est un jeu d’optique fort curieux qui amuse beaucoup les enfants et même les grandes personnes : cela s’appelle les tableaux changeants ou fondants.

C’est fort simple derrière la toile, dit-on ; devant fa toile, c’est hautement fantastique, et cela donne, aux gens les mieux éveillés, toutes les sensations du rêve. Les objets se transforment littéralement sous vos yeux, comme si je ne sais quel souffle féerique les touchait. L'arbre devient géant et brandit une massue; les lignes rondes et confuses d’une forêt se carrent pour former un château aux cent fenêtres

• ti

AiMÉK

éclairées ; les vagues de la mer bondissent tout-à-coup parmi les fleurs du parterre, puis, au lieu de ces lames sombres dont la crête blanche écume, vous voyez un autre océan : la foule : cent mille têtes agitées autour d'un supplice ou d’un triomphe... ;

Ce. fut comme à la fantasmagorie.. Je ne saurais expliquer, la chose par une autre comparaison. Un visage angélique sortit du noir, peu à peu;— * ses contours indécis s'affermirent, sa radieuse couronne de cheveux blonds s'éclaira, Je vis tout, jusqu’au K>(b rire triste et délicieux qui embellissait cette beauté suprême.

Je retins mon souffle. J'eus peur de faire envoler la vision.

C’était Sophie, la vision : non pas la Sophie au dîner de Manby, mais Sophie telle que je l’avais aperçue au bras.de sa mère, dans le transept du Palais de Cristal, — C’était le portrait enfin, l’éveil de mon imagination, de mes sens et de mon cœur, le portrait du salon d’Ablon, le rêve et l’amour de toute ma jeunesse,

Hélène, si vous saviez comme elle était belle 1 Si yous saviez comme tout mon être s'élança vere elle l Si vous saviez avec quelle ardeur spendide je l'adorai dans mon âme esclave !

Sophie ! mon culte 1 ma folie 1 ..

Comment vous exprimer cela complètement? Le nom est de trop. Ma folie et mon culte ne s’appelaient

XIMÉR

point Sophie. C’était bien Sophie, mais eela avait nom : le portrait.

Encore, si je dis : c'était bien Sophie, je me trompe. C’était Sophie, vue sous un certain angle. C’était l’idéal de Sophie. ,

Combien de temps resta-t-elle ainsi à me regarder, car elle me regardait; et son âme qui était dans ses yeux me dardait un indicible bien-être. Combien de temps? Je ne sais ; cela me parut trèslong. Croyez-moi : le paroxysme de l’extase semble étirer les minutes, comme le paroxysme de la souffrance. Je la remerciais tout bas et pieusement, comme on parle à Dieu. Je ne demandais point : Pourquoi est-elle ici? J’avais assez de savourer sa présence ..

Liban s’éveilla tout à coup et sauta sur ses pieds en se frottant les yeux. Je fus ingrat, je le confesse. En cet instant, je méconnus ses loyaux services, j’eus ^nvie de le chasser. Il suffit d’un soupir du vent pour rider la surface de l’eau ; que faut-il pour faire évanouir un songe? Ma céleste vision disparut. Soit que je l’eusse vue avec les yeux de l’esprit seulement, soit qu’il eût suffi du brusque mouvement de Liban pour ébranler de nouveau mes pauvres nerfs et me rendre mes vapeurs, la brume se reprit à rouler audevant de mes paupières. Je ne distinguai même plus la draperie.

Liban appela madame Vincent, qui vint aussitôt.

— Rien de nouveau? demanda-t-il.

— Rien de nouveau, répondit-elle, non sans un peu d’aigreur, — si ce n’est que M. Charles dormait paisiblement et que vous l’avez réveillé.

Liban prit un air tout penaud.

Était-ce vrai? Avais-je dormi? Liban m’avait-il réveillé? Quelque chose en moi m’affirmait bien le contraire, mais je ne savais pas, je doutais : je n’avais plus confiance en mes propres impressions.

Madame Vincent ajouta :

— Vous feriez bien mieux d’aller dormir dans votre lit : vous prendriez du repos et vous ne troubleriez pas celui de votre jeune monsieur.

Liban courba la tête sous cette logique du bon sens, mais il se rassit dans la bergère.

Moi, je soupçonnais vaguement que la garde avait intérêt à éloigner Liban. Mais ma pensée oscillait avec la rapidité de l’éclair. Chacune de mes réflexions s’évanouissait sans laisser de trace. Dix minutes après le départ de Liban, je raillais en moi -même ma crédulité.

Sans le frôlement de la robe de soie qui restait comme une cicatrice à ma conscience, j’aurais repoussé victorieusement toute la fantasmagorie de ma nuit. Le frôlement de la soie restait en quelque sorte comme un jalon matériel. C’était comme si ma vision eut oublié chez moi ses gants ou son mouchoir de poche. Je me rappelais très-bien, en effet, que le

bruit de la soie avait précédé l’aventure. J’avais dormi entre deux. Je gardais mémoire de ce sommeil.

Ma vision, — Sophie, — avait une robe de taffetas noir. •

Liban s’absenta un peu après le lever du jour. Je demandai à madame Vincent :

— Est-ce que je ne vous ai pas prié de me donner à boire cette nuit?

— Si fait, monsieur, me répondit-elle, — et si vous vous rappelez cela, c’est que vous êtes sauvé, par la grâce du bon Dieu.

Elle fit le signe de la croix dévotement. Elle avait

de l’attachement pour moi, et c’était une honnête femme.

. — Madame Vincent, lui dis -je en posant mon regard sur elle, — je me rappelle encore autre chose. , ...

Elle pâlit, puis le sang lui monta au visage.

— Que monsieur Liban vous a réveillé, pas vrai? murmura-l-elle.

Je lui fis signe d’approcher. Quand elle fut tout prés de moi :

— Combien y a-t-il de temps, lui demandai-je tout bas, — que M. et madame Nelsou Manby sont à Paris?

A cette question, un soupir de soulagement dilata sa poitrine. Qu’avait -elle donc redouté? Ma tète

fî.

n'était pas encore bien forte, sans cela j’aurais profité du trouble où je la voyais.

— Deux mois... me répondit-elle, trois mois peutêtre.. ..je ne sais pas au juste.

— Vous avez continué d’avoir des relations avec madame Manby ?

— Pauvre chère enfant! Je serais bien ingrate si

son nom n’était pas tous les jours dans ma prière... Cette famille d’Ablon a été la providence de mes petits, monsieur. * .

— Je sais cela. .Vous voyez souvent madame Manby '

La bonne femme hésita.

— Répondez-moi franchement, lui dis-je avec sévérité.

— Et pourquoi ne serais-je pas franche avec vous, monsieur Charles? répliqua-t-elle en relevant la tête; je vous ai vu tout petit... et votre père a été bien bon pour nous. Si je ne vas pas aussi souvent que je Je voudrais rendre mes respects à mademoiselle Sophie... à madame Manby, puisque c’est son nom... c’est que le monsieur anglais est haut et fier un petit peu... On le dit si riche!... Si, par eas, mademoiselle Sophie... madame Manby, avait besoin de quelqu’un qui l’aime et qui la soigne, je la verrais plus souvent.

Tout ceci avait une grande apparence de véracité. Pourtant, je demandai encore :

— Quand avez-vous vu madame Nelson Manby pour la dernière fois?

Madame Vincent compta au-dedans d’elle-mème, puis elle me répondit :

— — Il y a bien à peu près trois semaines.

Liban rentrait avec le docteur. Celui-ci me trouva plus de fièvre que la veille. Il me formula, ce matin, une de ses plus remarquables ordonnances. J’en avais pour deux louis chez le pharmacien. Il s’en alla content, non sans m’avoir insinué qu’en sortant de chez moi, il se rendait : 4° chez madame la marquise; 2° chez l’ambassadeur du Mexique; 3° chez la nièce du garde des sceaux ; 4* chez la petite Ruzzola, bayadère de haute école, dont les débuts étaient soignés à la fois par trois grandes entreprises financières. Cher ange!

Je passai une honne-journée. J 3 me reposais dans mon rêve avec un plaisir d’enfant. J’entendais sans cesse ce frôlement de la roi te de soie. Quand je regardais la draperie, je revoyais, par la pensée, ma tête d’ange entre les deux rideaux. Liban me parla plusieurs fois : je ne lui répondis point; je voulais rester avec moi-mème.

Ën revanche, j'avais un désir impatient d’entretenir encore madame Vincent seul k seule. Je me creusais la tête pour trouver un prétexte d’éloigner ce pauvre Liban. Son zèle assidu, qui ne se démentait jamais, me gênait plus que je ne puis le dire. Je lui en voulais mortellement.

Jean frémissait, figurez-vous, Hélène, quand je lui

AÜMtiK

racontais l’histoire de cette fièvre: notre ami Jean, si fort! si jeune! si bien gardé contre les défaillances nerveuses par toute sorte d’exercices vaillants. Je l’ai vu pâlir et mouiller ses deux mains de la sueur qui était à ses tempes. Il vaut mieux entendre cela que de le lire. Sous le simple récit du fait, la parole met l'émotion intime. En deux mots, si vous étiez là, sur mes genoux, comme au temps où vous aviez dix ans, — ou bien gracieusement assise sur votre chaise Renaissance, rêveuse et déjà grande demoiselle, — en deux mots, je vous expliquerais mes angoisses et mon bonheur. Vous ne vous étonneriez point alors, Hélène mignonne, de l’importance que j’accorde à ce songe ; vous devineriez, rien qu’au tremblement de ma voix, que ce songe c’est toute mon histoire...

J’attendis tout le jour. Vers cinq heures, Liban sortit pour dîner. Dès que j'eus entendu le bruit de la porte extérieure qui se fermait, j’appelai madame Vincent d’une voix si forte que j ; en eus comme un choc. ' .

— Est-ce que vous vous sentez plus mal , monsieur Charles? demanda la bonne femme en ôtant ses lunettes d’une main tremblante.

Il s’agissait bien de ma santé!

— Venez vous mettre là, tout près de moi, lui dis-

je; — causons du temps passé... J’aime à me souvenir de ce jardin, de cette maison... >

— Pour quant à ça, m’ interrompit-elle, — mon

pauvre Vincent s’y entendait... 11 avait été au - Luxembourg... Le jardin était bien tenu...

— Et la chèvre 1 comme elle était jolie!

— Elle venait de Corse... Oui donc, qu’elle était gentille!... Fallait quelqu’un de méchant pour la tuer.

— Pour la tuer! répétai-je avec autant d'horreur que s’il se fût agi du meurtre d’une créature humaine ; — qui donc a tué la chèvre de Sophie?

La figure de madame Vincent se rembrunit.

— Elle n’était pas plus à mademoiselle Sophie qu’aux autres, répliqua-t-elle sèchement; — je n’accuse pas ce monsieur Eberhardt de l'avoir tuée à l’exprès... mais il la brutalisa à coups de pieds pendant qu’elle portait... et la pauvre petite béte traîna tout aii plus quinze jours...

Le nom d’Eberhardt me serra le cœur. C’était lui <fui avait tué la chèvre ! Son image passa devant moi. Je vis la haine mortelle que j’avais contre lui.

Madame Vincent poursuivit :

— En voilà un qui en aurait lourd à porter, si chaque propos pesait seulement une once!

— On disait donc beaucoup de mal de lui !

— Et qu’il avait de grands besoins I... prononça madame Vincent avec emphase : — les ivrognes ont tous grand soif... Moi, je ne sais pas si tojut ce qu’on disait comme ça était vrai.... Mais M. d’Haynard.... M. le baron... le beau-frère de madame qui travail-

51 h . AIMÉE

lait à la Bourse, lui donna des calottes une fois dans le jardin, en lui reprochant de voler de l'argent à sa femme... :

— Après mon départ de Paris ?

! — Je ne me souviens pas au juste.

— Cela fit du bruit?

— Assez... On se moquait du baron d’Havnard.

En has comme en haut, telle est toujours la justice du monde.

— Vcrus ne vous figurez pas , madame Vincent , repris-je, — comme cela me divertit de causer avec vous.

— Monsieur est très -honnête , répondit-elle évidemment flattée ; — monsieur ne me parle pourtant pas souvent...

— C’est à cause de Liban... bon garçon, mais un peu bavard... et, dites- moi quand les d’Ablon furent dans les mauvaises affaires, on accusa cet Eberhardt..,. . .

— Je crois bien!... U y avait des billets souscrits I... La pauvre ipadamc d’Ablon avait tant de confiance en ce coquin-là !... Il avait eu de yrwds besoins pour plus de quarante mille francs en une seule année. -

J’avais une route tracée que je suivais avec une singulière adresse.

— Dans sa jeunesse, fis-je négligemment, — cette bonne madame d’Ablon devait être une beauté?

su

— N’avez-vous pas vu le portrait qui est dans le salon ? repartit vivement la veuve du jardinier.

J’eus peine à cacher nion émotion.

— Sophie ressemble à ce portrait, balbutiai-je.

— Pas Sophie... commença la bonne femme.

Elle s’interrompit en rougissant et murmura :

— Madame d’Haynârd y ressemblait bien aussi.... Ils sont tous beaux dans cette famille-là.*

Manifestement, ce n’était pas là sa première pensée. Mais j’avais mou but, mon idée tixe. Je ne voulais pas prendre le change.

— Où est-il maintenant, le portrait, madame Vincent? demandai-je.

— Chez madame.

— Madame d'Ablon?

— Où donc?... Ils n’en sont pas à faire la vente, Dibu merci !

J’avançai ma main hors de ma couverture et pris celle de la bonne femme, qui me regardait d’un air étonné.

— Vous* allez toujours chez madame d’Ablon ?

prononçai-je tout bas.

Elle changea de couleur et ses yeux exprimèrent la défiance.

• J’avais une question sur les lèvres. Dix fois j’ouvris la bouche pour demander :

— Reverrai-je ce que j’ai vu cette nuit?

Mais, en vérité, j’eus peur de passer pour fou. Je

ne croyais pas moi-même à mon souvenir. La honte me retint. Je dis, suivant mon autre idée :

— Je donnerais bien vingt-cinq louis pour avoir une copie du portrait de madame d’Ablon.

— Ah! lit madame Vincent qui resta bouche béante.

Il y avait de la joie parmi son étonnement profond.

Elle ajouta :

— Pourquoi donc, monsieur Charles?

— Parce que... fis-je; parce que mon père aimait cette famille... et que moi... au temps où je m’occupais de peinture... vous vous souvenez bien que je me suis occupé de peinture?... ce portrait est tout uniment un chef-d’œuvre !

Madame Vincent baissa la tête.

— Il n’y a pas besoin de vingt-cinq louis, dit-elle, je sais bien que monsieur est incapable de faire un mauvais usage... C cst moi qui ai les clés quand ces dames vont au château de M. d’Haynard...

— Ces dames?... répétai-jé. . .

— Madame et mademoiselle Aimée.

— Parbleu! m’écriai -je en riant; — est-ce que celle-là serait aussi une demoiselle maintenant?

— Ma parole! dit Liban qui poussa la porte, — on ne sait plus à qui se fier!... Ne voilà-t-il pas de belle besogne? faire parler monsieur? madame Vincent, je n’aurais jamais cru cela de vous!

— Ne la grondez pas, Liban, dis-je, — je suis guéri, vous voyez bien.

La bonne figure de Liban exprima un véritable ravissement.

Il eut des larmes plein les yeux.

Mais il se ravisa bientôt et dit avec autorité :

— Vulgairement parlant, monsieur n’est pas compétent pour décider ça... le docteur n’a pas rendu son arrêt... Silence et la diète, jusqu’à voir!

Il s’installa dans son fauteuil d’un air farouche, et la garde retourna à son ouvrage.

La maison de Naples.

J'avais bien dit : j'étais guéri ; mais ma convalescence fut extrêmementlongueet marquée par d'étranges faiblesses d’esprit. Les phénomènes nerveux persistèrent longtemps après la lièvre passée. Chaque fois que les phénomènes nerveux reparaissaient, je rentrais dans l'atmosphère de cette nuit bizarre ou V

j’avais eu ma vision. La pensée de Sophie était en moi et autour de moi. Je vivais en quelque sorte par la pensée de Sophie.

Un matin, madame Vincent profita de l’absence de Liban, pour mettre sous ma couverture la copie du portrait de madame d’Ablon.

Je vous jure, Hélène, que je ne crois pas avoir éprouvé une plus grande émotion en toute ma vie.

C’était bien ce portrait que j’aimais, et je n’aimais que ce portrait. Avant Sophie, madame la baronne d’Haynard avait joué le même rôle au-devant de mes jeunes fantaisies. Mais, derrière la beauté faite

de la baronne, derrière les grâces juvéniles de Sophie, il y avait le portrait, mon idéal, ma passion, mon extase.

Or, voici quelque chose d’étrange, ou je ne' m’y connais pas. Vous savez combien la photographie pâlit l’objet reproduit. La photographie d'un tableau n’est, à vrai dire, que l’ombre d'un tableau. Les maîtres de cet art, et le grand Nadar lui-même, n’ont pas d’autre opinion. Eh bien ! la copie du portrait était au-dessus du portrait.

Il y avait dans la photographie quelque chose de vivant et de charmant qui n’était pas dans le portrait. Voulez-vous savoir? la photographie reproduisait bien plutôt ma vision que le portrait, ma chère vision, le rêve de ma fameuse nuit de fièvre.

On eût dit que ma vision avait pris le costume de l’original du portrait et posé pour la photographie. Les reliefs y étaient comme lorsque l’appareil mord sur la nature. On sentait l’air dans les cheveux et l’œil mouillé enchantait le sourire.

Pauvre fiévreux n’est-ce pas? Sont-elles imprévues et bizarres, ces imaginations de malades 1

Ah çàî devinez-vous, Helène? Riez-vous de ma persistance à vous poser une énigme dont vous avez trouvé le mot? Ce que je puis vous affirmer, c’est que moi, je ne devinai rien, je ne soupçonnai rien. Je m’étonnais profondément et sincèrement. C’était tout.

Je récompensai de mon mieux la veuve dû jardi-

nier. Je ne la récompensai point assez, j’avais un trésor. L’ennui était désormais impossible. Ma convalescence fut un enchantement. Le portrait ne me quittait pas. Quand Liban s’absentait, je le mettais sur ma couverture : je l’examinais à mon aise, je le priais, je l’adorais; quand Liban était là, je le cachais, je le contemplais à la dérobée, l’attrait du fruit défendu se mettait de la partie. Oh ! les délicieux jours que je passai sur cette couche où chacun me plaignait!...

La vision, cependant, ne revint pas. Je n’en conclus rien contre la réalité de mes perceptions, mais le ressentiment de cette aventure s’appâlit dans un doute vaporeux. Le portrait avait rejeté au second plan le rêve, qui restait néanmoins à’ l’état d’événement.

An bout de trois semaines, je me levai. Quelques jours après, je pouvais faire un tour sur ma terrasse, en m’appuyant au bras de Liban. Quand il sut que j’avais jeté la majeure partie des médicaments dans la ruelle, il prit la persuasion qu’il m’avait sauvé la vie lui-même, indépendamment des médecins.

Le fait est que les médecins étaient parfaitement innocents de mon salut.

— Il existe des influences, me dit-il un matin en prenant sa pose d'orateur, — des mystères délicats, et vulgairement parlant, incompréhensibles à l’œil nu de la première vue, que les savants méconnais-

sent dans les académies autorisées, comme les tables parlantes et phénomènes issus du fluide dont chacun est pourvu selon ses moyens.,. Par quoi je me suis laissé dire que le dévouement assidu et d’arracbepiedsur place, peut produire des effets disproportionnés, si Pon a la volonté de bien faire et rien sur la conscience. Ça s’appelle le magnétisme. Je vous ai magnétisé dans mon fauteuil où je passais la nuit et les jours. C'est les médecins qui en auront la gloire, mais j’ai contribué à vous repiquer, j’en ai l’assurance 1

A supposer que sa croyance fût une illusion, j'étais bien éloigné de la lui ravir. Sou attachement me touchait; j’étais sûr de lui comme de moi-même. En outre, sans rien ôter au mérite des médecins, mon opinion était que Liban et son fauteuil m’avaient fait tout autant de bien que leurs drogues, consciencieusement administrées à mon matelas.

Je ne lui reprochais qu’une chose à ce bon Liban; c’était son zèle. Depuis que j’étais en convalescence, il ne me quittait pas plus que mon ombre. J’étais esclave de ses soins, dans toute la rigueur du terme.

— Liban, lui dis-je, huit jours après ma première sortie, nous allons reprendre notre train ordinaire. Je n’ai plus besoin d’ètre veillé comme un malade.

— Les précautions, me répondit- il, absence momentanée d’excès de tout genre dans la nourriture, boisson et le reste... évitement du froid aux pieds dans

l’humidité... Bref, les soins r de l’hygiène, vulgairement parlant, indiqués par l’expérience et la sagesse... avec ça, vous êtes sûr de votre affaire... et moi, je ne suis pas fâché d’aller un peu aux miennes.

Il partit. Pendant quinze jours, il dut veiller quelque autre que moi, car c’est à peine si je l’apercevais aux heures de son service officiel. Au bout de ces quinze jours, il me restait à peine un.léger ressentimentde faiblesse et quelque tendance au rêve éveillé. J’étais bien véritablement guéri.

Je n’ai pas besoin de dire où allait ma pensée. Je n’avais qu’un désir : revoir Sophie. Ce désir était combattu à la fois par le sentiment de l’honneur et par de vagues épouvantes. Il emplissait ma vie à cause même des débats qu’il soulevait en moi. Lors de mon retour à Paris, je m’étais éloigné systématiquement de tous ceux qui auraient pu être un lien entre les d’Ablon et moi. Ce fut désormais tout le contraire : je cherchai à me rapprocher des anciens habitants de la maison de la rue d’Astorg. Je fus jusqu’à m’informer d’Eberhardt et de son adresse.

Je m’arrêtai là néanmoins. Je reculai devant l’idée de franchir le seuil du logis de Nelson.

Vous me demanderez peut-être, Hélène, si mes idées au sujet de cette fameuse nuit de fièvre avaient pris une allure plus précise, et si réellement je croyais avoir vu Sophie... Sophie connaissait madame Vincent, qui n’avait rien à lui refuser...

Si c’était Sophie qui m’avait écrit ces deux billets., et comment en douter?..,

Je ne savais, en vérité, je ne savais î Aussitôt que mon esprit abordait ces questions, je perdais plante. Tout le vague de mes heures malades me revenait.

Oh! certes, une femme n’est pas coupable pour s’être glissée dans la chambre d’un agonisant. Un regard pieux ne souille pas, et qui pourrait condamner la prière?

Si c’était Sophie... mais je vous le répète, Hélène, je ne savais pas. Je ne croyais plus au rêve, mais je reculais encore devant la réalité.

Mes informations sur Eberhardt aboutirent à savoir qu’il avait quitté Paris depuis quelque temps. Il voyageait en Italie, mettant la main à son grand drame Phébus de Lusignan. Je n’eus pas le temps de me réjouir : j’appris, le soir même, que les Manby étaient aussi en Italie où ils avaient conduit madame d’Ablon, dont la santé était fortement attaquée.

Eberhardt était sans doute avec eux.

Il m’arriVait souvent de bondir tout-à-coup, à la pensée de ce songe extravagant, qui m’avait montré cet Eberhardt meurtrissant à coups de poing le visage de Sophie...

Le 10 mars de cette année, deux mois environ après ma première sortie, j’étais seul dans mon cabinet, vers quatre heures de relevée. Je m’étais mis aii

piano. Je jouais cette mélodie de Schubert : l’Eloge des larmes. Mes yeux étaient mouillés, mon cœur plein. Je me disais : La vie m’est impossible. Pourquoi Dieu m’a-t-il condamné à la guérison?

Le petit garçon de la concierge me monta une lettre en l’absence de Liban.

— Il y a dessus pressée, me dit-il.

Je pris la lettre qui portait le timbre de Naples. L’enfant s’en allait déjà; moi je tremblais et ma respiration s’étouffait dans ma poitrine. C’était ce papier lourd, aux teintes légèrement azurées. C’était la troisième fois que je le voyais, ce papier dont l’aspect seul criait au fond de mon cœur le nom de Sophie. Je défis l’enveloppe; je ne sais si l'angoisse était eu moi plus forte que le bonheur; les initiales N. M. m’apparurent.

Mais ce n’était pas un billet, c’était une lettre. Deux pages avec une signature.

Hélène, ma pauvre tète vacillait sur mes épaules. Je lus au travers d’un éblouissement :

* Le malheur est dans notre maison. Je sens que je deviens folle, mais je sens aussi que je meurs : Dieu a toujours pitié. Ma mère est morte ce matin. Mon petit Charles est là, glacé dans mes bras : je cherche son souffle... et tout cela n’est rien apprès de l’affreuse menace qui pèse sur nous.

» Venez. Vous aimez mon mari, ce noble et généreux cœur. Je ne sais pas si vous pouvez quelque

chose pour nous, mais Venez! Le noyé s'accroche au brin d’herbe. Votre père était l’ami de ma pauvre mère. Que vous dire? Vous avez été beaucoup dans ma vie, à votre insu peut-être. C’est comme une superstition ; j’espère en vous.

» Nous étions enfants tous deux là- bas. Vous étiez trop enfant- pour me défendre... J’ai peur de rêver, mon Dieu! pourquoi m’auriez-vous défendue? Qu’étais-je pour vous? — Mais maintenant, vous me devez quelque chose : je suis la femme de votre meilleur ami... et j’ai tant souffert !

» Venez! Oh! venez! Je ne m’adresserai qu’à vous, je ne crois qu’en vous. Je vous attends. Si Dieu ne veut pas que vous yeniez, c’est que je suis condamnée.

» Sophie Manhy, née d’àblon »

Je restai pétrifié, puis je me làtai pour voir si j’étais bien éveillé.

Le contenu de cette lettre était une énigme : je n’essayai même pas d’en deviner le mot.

Une autre énigme se posait devant mon esprit troublé jusqu’au délire. Le papier seul était semblable : ce n’était plus la même écriture. — Vous savez de quoi je parle, Hélène, les deux billets.

L’écriture différait essentiellement .de l’écriture des deux billets. Je les pris dans mon portefeuille où ils étaient serrés chèrement. Je relus Je premier qui me disait de quitter Londres et le second qui s’écriait :

• AIMÉB

« Si vous vous mariez, je meurs 1 » Il n’y avait pas à s’y méprendre: la main qui avait écrit la lettre n’avait pas écrit les deux billets.

Et la lettre était signée : sophie...

Qui donc avait écrit les billets ?...

Une heure après, je courais la poste sur le chemin de Marseille.

C'était une gracieuse maison, située sous les jardins royaux de Capodimonte. La terrasse, chargée de fleurs, regardait le golfe et les îles par-dessus la vieille ville. La mer bleue souriait au lointain ; le soleil dorait les vapeurs qui faisaient au Vésuve uue couronne mouvante. Le ciel, bleu comme la mer, souriait comme elle au-dessus des grands palais dont les terrasses semblaient prolonger, jusqu’à Chiatamone, un blanc escalier de marbre. — Et Naples souriait entre le ciel et la mer.

Cette allégresse sérieuse du dehors serrait le cœur, car, au dedans, tout était deuil. Au delà des arcades du rez-de-chaussée, ouvert comme le vestibule des palais antiques, on voyait les valets immobiles et silencieux. Ils ne se parlaient point, — sauf quand l’un d'eux, venant de l’étage supérieur, passait, triste et bâtant sa marche, qui semblait craindre de faire sonner les dalles, — alors c’étaient quelques paroles échangées, — courtes et rapides.

Les épaules se haussaient avec pitié. — Pourquoi la pitié des valets fait-elle tant de mal?

J’avais laissé Liban à mon hôtel , situé en face de la plage, sur la Chiaja. J’étais venu seul. Les valets ne me connaissaient pas. On me fit entrer, et j’entendis que l’on chuchottait :

— Le médecin français!...

Le deuil des valets avait donc trait à quelque maladie terrible et désespérée peut-être. Le deuil mystérieux et intime , le vrai deuil de cette maison leur échappait.

Je ne sais pourquoi je demandais M. Léo Eberbardt. Je ne sais en vérité.

Les gens du vestibule se regardèrent. L'un d’eux, un Anglais., me dit :

— Il y a du temps que M. Léo Ëberhardt n’est venu voir mylord.

Ces braves marchands anglais se donnent le plaisir d’être nobles, dès qu’ils passent la Méditerranée. Ils méprisent les titres, mais ils les prennent. Tous les défauts bourgeois ont leur perfection en Angleterre. — Et certes, je n’ai jamais vu la différence qui peut exister entre un commissionnaire en coton du Strand et un vrai lord de Portland-Place. — Ce sont deux marchands, puisque ce sont deux Anglais.

Nelson était donc lord à Naples. Dieu m’est témoin que je ho fis guère attention à ce détail.

Je montai le gracieux escalier à rampe grecque,

orné partout de Jleurs exotiques. Des pas de femme couraient au premier étage, et des plaintes se croisaient : L’enfant se meurt! l’enfant se meurt!

Nelson était au haut de l’escalier. Il n’avait pas d’habit, et sa chemise ouverte laissait voir son col amaigri. Son visage était très-pâle. Ses yeux brû- . laient, grand ouverts, derrière ses paupières , qui semblaient prêles à saigner. Il se tenait droit; ses bras tombaient le long de ses flancs; son regard errait dans le vide.

Il me reconnut. Il me tendit la main sans surprise • comme sans joie. Il me dit : Allez, Charles !

Puis, il ordonna à un domestique qui passait de lui apporter du sherry.

Je n’eus pas la force de lui parler: C’était un homme foudroyé. Son aspect navrait. Je fis comme il m’avait dit : j’allai. Où? je n’en savais rien. Je traversai le corridor, puis j’entrai successivement dans deux ou trois chambres vides. Si l’on m’eût demandé que cherchez-vous? je n’aurais point su répondre.

J’eusse préféré une maison incendiée. On peut se lancer au milieu des flammes et sauver le petit berceau au risque de sa vie. — J’aurais préféré la maison qui chancelle sous l’effort d’un tremblement de terre. Les murs s’écroulent vite. Tout s’abîme en un grand fracas qui finit d’un seul coup, les terreurs et le martyre.

lui, c’est l’angoisse qui dure, l’agortte lente, la détresse à petit feu.

Et c’était, en outre, la menace pleine de mystère. Ce qu’il y avait au delà de la torture visible , je l’ignorais.

Je craignais horriblement de rencontrer Sophie, et c’était elle que je cherchais.

Il y avait cinq minutes quo j’avais passé le seuil de cette maison. Le vertige glacé qui semblait remplir s’emparait de moi. J’allais au hasard, revenant sur mes pas sans savoir, et m’égarant dans ces galeries inondées de lumière, comme si la nuit m’eût surpris dans un bois. Nelson me croisa. Il marchait à grands pas et respirait avec force. Il me saisit le bras.

— Allez! allez donc! répéta-t-il.

Il me poussa du côté d’une porte entr’ouverte. J’entrai. Sophie était accroupie auprès d’un berceau où il y avait un enfant mort. Je dis mort, car il était déjà livide et raide. Ses yeux grand ouverts avaient celte apparence vitreuse qui ne trompe pas. — Vous souvenez-vous, Hélène? cet ange blond ? ce petit Charles? ce vivant sourire? J’aime les enfants. Je vais avoir uii enfant. Je ne sais pas comme je l’adorerai.

Sophie m’entendit marcher. Elle releva la tête. Oh! l’indicible et poignant désespoir! Je tremblai sur mes jambes du regard qu’elle me jeta. Est-ce que les drames se jouent sur les théâtres, Hélène? Est-ce que les comédiennes sont des femmes?

Sophie n'avait point de larmes. Sa bouche se pinçait, déprimant ses coins rabattus. Sous ses paupières. il y avait deux trous profonds où la peau, mobile et grise, se ridait par saccades brusques.

Elle lit un mouvement vers moi, en se traînant sur les genoux. Elle me montra le berceau d’un grand geste égaré. Elle voulut parler; sa poitriuo rendit un son rauque et creux.

11 faut avoir vu l’instinct animal daus toute sa tragique énergie; il faut avoir frémi à ee regard de bête sauvage dont les mères couvent leurs enfants morts. L’instinct est grand comme le cœur, parce que la nature n’a rien qui la sépare de Dieu.

Elle se laissa retomber haletante. Elle dit tout haut, sans précaution, quoique la porte ne fût point refermée :

— Voilà ce qui arrive aux femmes coupables... les enfants meurent !

J’entendais le pas de Nelsoil dans le corridor. Je m’élançai et je fermai la porte. ; •

Elle mit ses deux mains sur le rebord du berceau. Je voyais bien qu’elle cherchait une prière. Qui donc a dit, Hélène : La pitié, n’est-ce pas de l’amour? Blasphème idiot! c’est au moment où je découvrais en moi que je n’avais pas d’amour pour cette femme, d’amour eomme ils l’entendent, c’est à ce moment que j’aurais donné tout mou sang |>our cette femme!

La pitié est l’amour lui-même. Dans cette belle langue d’Italie, pitié, pitié, c’est le même mot.

Je sondais d’une intuition perçante le fond de sa misère. Je la respectais dans sa prodigieuse pénitence. Dieu m’exaltait : Dieu miséricordieux. Je pris l’enfant sans précaution, comme elle avait jeté le cri de sa conscience. Je le mis contre mon cœur. Je. dirigeai sur lui avec une foi irrésistible toutes les puissances de mon être. J’étais sûr de le ressusciter. Je sentais en moi la vie qu’il fallait à cette chère et frêle créature. Je lui donnai mon souffle dans la passion muette de la prière.

Elle craignait, la mère. Elles ont toutes peur qu’on ne blesse ces pauvres petits membres où la vie n’est plus. Elle me suivait d’un œil inquiet et farouche. Ce n’était pas pour cela qu’elle m’avait appelé. Il y avait d’autres menaces; il y avait d’autres terreurs...

Mais tout se taisait devant la mort de l’enfant. Le médecin l’avait abandonné. Depuis un quart d’heure, il ne respirait plus.

Je vous le dis : il y a des mères' qui sauveraient leurs enfants avec un peu de force et beaucoup de foi.

Je sentis au-dedans du pauvre petit corps comme un intime tressaillement. Mon effort redoubla. Dieu clément! béni soit votre nom! Ma prière ardente monta-t-elle vers vous? n’était-cc qu’une crise chez

A1MKK

le pauvre enfant?... Au premier cri, Sophie se leva comme une lionne. Elle voulut saisir le petit Charles ; je la repoussai; ce fut une lutte.

Gharles cria encore agitant parfois ses petits bras. Sophie tomba raide, bramant je ne sais quels murmures qui sont aux femelles des animaux comme à la compagne de l'homme, puis elle colla ses lèvres sur mes pieds poudreux. Je déposai l’enfant dans son berceau. Il avait refermé les yeux, il dormait. Son souffle était bien faible, mais il soulevait sa poitrine sans produire aucun râle; sa respiration passait, régulière et' fraîche, entre ses deux pauvres petites lèvres pâlies. Je me laissai aller sur un siège.

J’étais anéanti par l’effort inouï que je venais de faire. Sophie mit sa tète sur mes genoux ; elle dévorait mes mains de baisers. Ses paroles, doucement inarticulées, me rendaient grâce comme si j’eusse été Dieu.

Puis, tout à coup, se levant de sa hauteur, forte et belle :

— Nelson! Nelson! appela-t-elle d’une voix puissante dans le corridor.

Et quand Nelson vint, oublieuse de son grand cri :

— Chutl ne fais pas de bruit! Il dort, il vit, regarde! il va sourire!...

Un instant, ils furent penchés tous deux ensemble au-déssus du berceau. Deux grosses larmes roulé-

rent des yeux de Nelson sur la petite couverture. Sophie lui jeta ses bras autour du cou.

— Aime-moi ! aime-moi l dit-elle.

Nelson déposa un baiser sur son front. Je guettai mon cœur pour voir s’il se serrait. Mais je n’eus pas le temps de tâter comme il faut ce pouls de ma conscience. La tête de Sophie se pencha, décolorée; une toux creuse bruit au fond de sa poitrine : je vis à ses lèvres blêmes une tranchante rosée.

Nelson me regarda. Sophie était évanouie dans ses bras. Vous eussiez dit une morte. Ses traits s’étaient tirés tout à coup; il ne restait, dans l’effrayante pâleur de son visage, que deux points rouges au-dessus des pommettes des joues.

Nelson la coucha sur le divan. Il vint me serrer la main et me dit :

— Les médecins l’ont condamnée...

Puis, se prenant le front à deux mains et pleurant comme un enfant :

— Elle ne m’a jamais aimé I

Il eut honte de sa douleur. Il était Anglais. Il regretta sa confidence. Il sonna ; quand le domestique fut venu, tout en donnant les ordres concernant sa femme et son fils, il demanda du sherry.

Sophie fut transportée dans sa chambre. On manda le médecin. Nelson voulait me conduire au bord de la mer, j’insistai pour rester auprès de l’enfant. Nelson sortit.

Aucune plume ne saurait dire ce qu’il y avait d’étrange malheur dans cette maison. Jamais je n’ai vu aucune maison .faite ainsi. La résurrection de l’enfant fut comme une goutte de joie perdue dans cet océan de tristesses.

Vers cinq heures, Nelson revint.

— Il est temps de dîner, Charles, me dit-il.

Chez un Anglais, les signes de l’ivresse ne sautent

pas aux yeux. Mais je connaissais les Anglais, surtout Nelson Manby. Sur son beau visage, si noble et si doux, je démêlai les symptômes de l’ivresse. Cela ne m’indigna point. J’eus pitié jusque dans la moelle de mes os. Hélène, Hélène! ne jugez pas celui-là. Je vous le peins, je ne vous l’explique pas.

L'enfant avait bu un peu de lait; je le dis à Nelson qui approuva d’un signe de tête distrait. Il loucha du doigt la joue du petit Charles et me répéta :

— Il est temps de dîner.

Il me prit le bras. Nous gagnâmes la salle à manger, — une fraîche rotonde de marbre dont les arcades grecques s’ouvraient sur le golfe.

— Donnez-moi des nouvelles de madame Manby, lui dis-je.

— La lièvre... me répondit-il ; — nous avons des huîtres de Fusare.

Il ajouta d’un ton grave.

— Les premières du monde si l’on savait les en-; graisser!

— Le médecin voudrait parler k mylord, dit un valet à la porte.

— Qu’il entre... Bonsoir, docteur. Voulez-vous dîner avec nous?

Le médîecin était un Allemand de deux cents livres. Il se mit à table sans façon. Je voulus avoir son avis sur Sophie. INelson me coupa la parole pour dire :

— Docteur, que devient la question d’Orient?... Aurons-nous la guerre?

Le docteur ne demandait pas mieux que de ne point parler maladies; mais il n’avait aucun goût pour la politique. — On causa de la Mercatelli, qui venait de débuter à Saint-Charles. Le docteur lui préférait de beaucoup la Cammerera. Mais Nelson était pour l'astre nouveau. Il y eut dispute. On mangea solidement, on but davantage. Hélène, ne vous indignez pas. Ce sont là des formes.

La face de Nelson prenait cependant des reflets d’un rouge foncé. Entre deux gorgées de porto, il demanda brusquement :

— Dans combien de jours mourra-t-elle?

L’Allemand sauta sur sa chaise. — Moi seul pouvais mesurer l’angoisse qui étreignait le cœur de Nelson Manby.

Comme l’Allemand se taisait, Nelson lui dit :

— Répondez; je veux savoir!

. — Personne au monde ne peut préciser... commença le docteur.

La tête de Manby tomba sur sa poitrine.

— Ma part est de trois millions dans la maison de mon père, murmura-t-il d’une voix rauque ; — y a-t-il un homme qui puisse faire un miracle?... Un miracle peut-il s’acheter au prix de trois millions?

Les yeux de l'Allemand brillèrent.

Nelson fixa son regard sur moi.

— Prix du bonheur!... ajouta-t-il avec une expression que je n’oublierai jamais.

Ces hommes peuvent pousser le dévouement audelà des limites de l’honneur humain.

Je ne souhaite pas, Hélène, que vous compreniez le sens caché delà dernière parole de Nelson.

Un groom entra :

— Milady demande M. Charles de dit-il.

Les sourcils de Nelson se froncèrent. 11 pâlit, malgré le sang qui affluait à son visage. Je m'étais levé; il fit de môme. 11 me saisit la main, et m’entraîna jusque sur la terrasse, tandis que l’Allemand buvait son café à petites gorgées.

— Charles, me dit-il d’une voix très-altérée, — il y a des blessures mortelles qui guérissent quand on parvient à extraire le plomb qui reste dans la plaie... Si j’étais le plomb, Charles...

— Vous êtes fou, Nelson ? m’écriai-je.

11 appuya contre son cœur ma main qu’il tenait entre les siennes. Tout ce qu'un homme peut souffrir

était dans son regard. Je crus qu’il allait parler; j’en eus peur, car il est des circonstances redoutables.

Mais, il me rendit ma main et mit la sienne sur mon épaule, en se redressant de toute la hauteur de sa taille.

Et comme le matin il me dit :

— Allez, Charles, allez !

'idffiTÉWii tâFSfSfi <

Les confidences de Sophie.

Sophie était couchée. Il me sembla qu’une personne s’esquivait au moment où j’entrais, mais les rideaux fermés faisaient la pièce très -sombre : ce pouvait être une erreur, d'autant que la femme rie chambre de Sophie était assise au pied de son lit.

Dès qu’elle me vit, elle fit signe à sa femme de chambre dé se retirer. Celle-ci obéit; nous restâmes seuls.

— On vient de m’apporter mon fils, me dit-elle ; mon petit Charles... C’est Nelson qui voulut lui donner le nom de Charles... à cause de vous... mais ce n’est pas Nelson tout seul qui m’a appris à vous aimer.

Ainsi couchée et dans le demi-jour qui régnait

autour de son lit, elle était toute jeune et toute belle. La lièvre ranimait les tons de sa peau ; ses yeux scintillaient. Je protestais au dedans de moi-même contre l’arrêt des médecins. La science se trompe si souvent! Cette femme me semblait pleine de force et de vie.

— Il m’a souri , reprit-elle , comme il y a longtemps, mon Dieu ! que je n’avais vu son sourire!... Merci d’être venu... et de si loin!... et à peine remis d’une si dure maladie... Mais, dites-moi, ma lettre a bien dû vous surprendre!...

Il faut bien que la femme perce. Les parisiennes causent, même dans la tragédie.

Moi aussi , du reste , je voulais faire une halte avant d’entrer dans cette situation, qui m’attirait et m’effrayait à la fois. C’était un sacrifice à mon idée fixe. Un mot m’y ramenait : ma maladie. On me fournissait la transition, je n’eus pas la force de n’en point user.

— Vous avez donc appris que j’avais été malade , madame? demandai-je en tâchant de me donner l’air indifférent.

Sophie eut un sourire dont je ne devinai point la signification.

— Oui, me répondit-il ; j’ai su que vous aviez été malade.

Puis, elle ajouta :

— Pensez-vous donc que nous ayons fait comme *

' * " .—Tjr-J J,

Diqitized bv

-zr —

vous ? Non. Nous avons toujours su nous procurer de vos nouvelles.

.Hélène, je regardais comme un blasphème de parler amour parmi les désolations de cette demeure. Il est certain, du reste, que je n’avais pas actuellement d’amour pour Soplue. Sa vue me causait une émotion extraordinaire, mais ce n'était pas de l’amour.

Mon amour existait pourtant, le même amour, le seul amour que j’eusse éprouvé en ma vie, mais il passait à côté de Sophie, pour aller Dieu sait où. Sophie n’était pas mon idéal. Elle ressemblait seulement à mon idéal. Ma fantaisie quêtait en dehors d’elle. J’implore à dessein ce mot : fantaisie , parce que la conviction naissait en moi que je n’avais jamais rien aimé qu’un rêve.

J’en étais heureux. Tant d’impossibilités se seraient dressées au-devant d’une passion moins chimérique !

Je me sentais presque fier de pouvoir contempler sans trouble ni terreur cette femme adorablement belle. J’étais sûr de moi; je poursuivais le mot de mon énigme comme un savant court après la solution de son problème. C’était une œuvre d’art.

Du moins, je le croyais.

Et, cependant, quand Sophie baissa les yeux après avoir souri, mon cœur se prit à battre violemment. Je crus qu’elle allait me dire son secret. Et j'avais

cru longtemps, vous le savez bien, Hélène, que Sophie avait un secret qui me concernait.

Ses yeux restèrent baissés longtemps. Elle gardait un silence qui me paraissait plein d’embarras. Quand elle reprit enfin la parole, ce fut d’une voix un peu tremblante. , .

— Vous êtes destiné, me dit-elle, à percer ici plus d'un mystère... Dieu veuille que ce soit pour vous une récompense I... Quelque chose me dit que mon pauvre enfant est sauvé! Ma vie vous appartient, mais qu’est-ce que ma vie?...

Elle sourit encore en relevant ses beaux yeui.

— Quelques jours... poursuivit-elle; on a du vous le dire ; si vous l’ignoriez, je vous l’apprends : je suis malade d’une phthisie pulmonaire qui arrive à sa dernière période.

Je me souviens de cette entrevue où j’avais dit adieu à mon père, phthisique aussi, et que je 11e devais plus revoir. Mes larmes jaillirent. Il y eut de l’étonnement dans les yeux de Sophie.

— Si vous m’aviez retrouvée jeune fille?... murmura-t-elle.

Elle s’interrompit. Tout ce qui lui restait de sang était à son front et à ses joues.

— Monsieur Charles, prononça-t-elle lentement, vous avez deviné la lettre de ma ridicule question, j’en suis sùr, votre physionomie me le dit. A quoi bon mentir? Vous ne vous êtes point trompé, mais

le sens même de ma question vous échapperait si je ne vous l’expliquais pas... Nous avons dansé ensemble, il y a quatre ou cinq ans... vous avez pu contrôler ce soir-là certain mensonge que je faisais à ma bonne mère... Ma question allait se poser très-mal : ce que je veux savoir, c’est ceci : après ce que vous aviez vu, ne m’auriez-vous point méprisée?

— Non, sur mon honneur! m’écriai-je.

Elle remit sa tète sur l’oreiller. Sa voix prit une inflexion pleine de sécheresse. Elle me dit :

— Monsieur Charles, vous vous trompez!

J’allais protester. Son geste me coupa la parole.

II y eut un silence de plusieurs minutes.

Sophie §e releva sur le coude.

— Je vous prie de fermer la porte au verrou, me dit-elle; — ce ne sera pas long désormais... Personne ne doit nous entendre.

J’obéis. Quand je revins vers son lit, elle me montra du doigt un siège. La maladie ne paraissait point en ce moment sur son visage, ce n’était pas même de la tristesse 'qui était sur son front charmant : c’était de la rêverie. Elle fut deux ou trois minutes à se recueillir.

. — Je songeais ! me dit-elle en se réveillant tout à coup. Je me demandais pourquolcet aveu qui nous brise toujours, nous autres femmes, va s’échapper de mes lèvres sans souffrances... c’est qu’il y a entre nous un lien que vous ne connaissez pas... Je sais

votre cœur par Nelson : nous ne parlions que de vous autrefois...

Elle s’interrompit pour ajouter, en baissant la voix :

— Et c’est peut-être aussi que je ne suis plus de ce monde...

Je crus qu’elle allait retomber dans sa méditation, mais elle reprit aussitôt d’un ton plus assuré :

— Je vis très-bien votre regard se tourner vers Léo et ma tante, madame la baronne d’Haynard, pendant que nous dansions ensemble. Il n’y a pas d’enfants à Paris, dans un certain monde surtout. Je ne crois pas avoir jamais aimé M. Eberhardt, mais j’allais beaucoup au spectacle et je croyais aux passions des vaudevilles. Si vous reprenez jamais la plume, dites aux familles franchement, brutalement s’il le faut, tous les deuils que peut faire la- représentation d’une sotte pièce. Les drames ne sont, pour la plupart du temps, qu’idiots : mais les vaudevilles portent habits noirs et crinolines ; ils parlent la langue qu’on entend dans la rue ; ils sont possibles en ce sens que leurs personnages de carton sont vêtus des mêmes étoffes que vous et moi. Les Chinois ont l’opium pour se tuer. Nous avons le théâtre. Les Anglais plaident la moralité de l’opium : ils en vivent. Chez nous, beaucoup d’écrivains défendent le théâtre par la même raison... Votre regard me dit. ce soir-là, que vous m’avez devinée. J’étais horrible-

Digilized by Googl

ment jalouse de madame d’Haynard. J’avais seize ans. Sur ma conscience, je n’avais pour M.-Eberhardt qu’une réminiscence du Gymnase. C'est stupide et c’est vrai. Ma passion était le souvenir d’une comédie mêlée de couplets. Remarquez ceci : les choses stupides sont ordinairement très-puissantes, sinon trèsdurables. L’imitation considérée comme élément moral fait les neuf dixièmes de nos travers. Les passions, nées des banalités dramatiques, se comportent absolument, dans le sens du mal, — comme les passions véritables. Il est certain qu’à la rigueur on pourrait tuer un homme avec ces poignards en bois doré que portent les comédiens...

Je m'arrête ici, Hélène ; j’ai le cœur serréen traçant ces lignes, qui vous paraîtront peut-être insignifiantes et même déplacées. Ce n’était pas une diatribe déguisée en sermon que vous attendiez de la bouche de Sophie. A quoi pensait-elle, cette mourante qui faisait sur son lit, en présence du confesseur solennellement appelé, une sorte d’amer et bavard feuilleton ?

Héléne, ma pauvre Hélène, elle pensait à sa vie qui s’en allait, à sa jeunesse ravagée, à sou bonheur perdu.

Vous, dont l’éducation fut si saine et si belle, dans le girén de votre famille respectable, plaiguez au moins les victimes de cette épidémie, contre laquelle vous fûtes gardée par la miséricorde de Dieu. Ayez pitié

des morts de la bataille quotidienne. Pardonnez nne plainte à ceux qui tombent empoisonnés par le béotisme moderne !

Moi, je vous le dis : chacune des paroles de Sophie m’entrait dans l’esprit comme une pointe aiguë. J’étais l’homme qu'il fallait pour comprendre la profonde sincérité de cette explication. J’avais vécu de la vie factice, j’avais désaltéré mes lèvres toutes jeunes à la source frelatée ; j’avais été l'abonné modèle du cabinet de lecture de madame Bouilly.

Or, le cabinet de lecture sert froide cette drogue malfaisante que fait chauffer le théâtre.

Ce n’était pas un sermon, Hélène, ce n’était pas un feuilleton : c’était un acte d’accusation. Ne sautez point cette page.

Sophie poursuivit :

-— Ma mère aimait l'immense taleut d’Eberhardt. Je ne crois pas que je fusse capable de l’apprécier en ce temps-là. Depuis que je l’apprécie, je l'admire sans l’aimer. Eberhardt avait chez nous une autorité presque absolue. 11 me traita par le théâtre, quand il vit que sa parole éloquente était impuissante à m’entrainer. Le théâtre était bien plus à mon niveau qu'Eberhardt lui-même. C’est là le grand malheur : personne n’est au-dessous du théâtre. Je me suis demandé souvent si Eberhardt était un méchant homme. Cela dépend du sens qu’on donne à ce mot. J’ai peine à me persuader qu’il y ait ioi-

bas un homme absolument et gratuitement méchant. Il y a des homme vils, égoïstes, lâches. Eberhardt est tout cebi. il est en outre incapable de pitié quand la faim le fait sortir du bois. La faim pour lui, c'est le premier désir venu, le caprice, la fantaisie, un rien. Cette bêle féroce est artiste jusqu’au bout des doigts. Le monde traduit : Ce poète a de grands besoins... Je vous parlerais autrement si vous ne saviez d’avance les trois quart de mon histoire. L'argent glisse entre les mains d’Eberhardt; il lui faut sans cesse de l’argent. Que pouvait-il donc attendre d‘une pauvre enfant comme moi? Peut-être, au point de départ, ne fut-il coupable que du crime de don Juan. L’habitude qu'il a d’utiliser ses crimes lit le reste. Regardez-moi. Je suis une pauvre femme, monsieur Charles, et ma conscience pèse sur mes derniers jours. Ce matin, je criais : Mon enfant mourra, parce que je suis coupable!... mais j’ai le cœur honnête, je vous jure que je n’aurais pas épousé Nelson Manby de plein gré. Regardez-moi et comprenez. Il ne s'agit pas de savoir si je l’aimais. Non, je ne l'aimais pas ; mais plus je l'eusse aimé, moins j’aurais consenti à devenir sa femme. Eberhardt me dit pour la première fois : Je veux. Voilà que vous comprenez, puisque vous frémissez. Il n’en était pas encore cependant à dépouiller toute décence. 11 agissait eu père. Il me voulait uu avenir. Là-bas, je ne sais où, eu Suisse, il y a une dame Eberhardt et des en-

l'anls Ëberhardt. Rien ne manque à la laideur profonde de ces âmes qui ont su dégrader jusqu’au génie! — S’il avait pu m’offrir sa main, # sur l’hon* rieur, il l’eût fait, car j’étais à ses yeux plus pure qu’un ange. Le crime était à lui. Moi je restais digne de faire le bonheur d’un galant homme, — pourvu que sous les yeux de ce galant homme on nouât un bandeau... Oh ! non, je n’aurais pas cédé. Bien des jours avaient déjà expié ce crime qui, réellement, n’était pas à moi, car Ëberhardt avait abusé à la fois de toutes les supériorités qu’un homme peut avoir sur un enfant. — Mais la tache existait. J’avais l’honneur qu’il fallait pour subir mon malheur ou mon châtiment, quel que soit le nom qu’on lui donne. J’avais repoussé Nelson : j’avais résisté aux ardentes prières de ma mère. Ëberhardt dit : Je veux. Ne pouvais-je résister à Ëberhardt? II y avait des lettres, de ces lettres qu’écrivent toujours les pauvres enfants, let* 1res qui devraient les absoudre et qui les condamnent, plaintes... des preuvesl Ëberhardt dit : Je veux. 11 me menaça de montrer ces lettres à ma mère. J’eus peur, j’eus honte; je cédai. — Je ne pourrai pas même demander pardon à Nelson avant de mourir. C’est j)our que Nelson garde l’estime de sa femme morte que je vous ai fait venir, vous, le meilleur ami de Nelson. Maintenant, dois-je vous dire que je ne comprenais pas le but véritable de M. Ëberhardt? J’étais bien jeune. A l’âge que j’avais, on ne devine pas

toutes les profondeurs de l’abîme. Si j’avais deviné, je me serais tuée. Eberharfit sait tout. Eberhard* savait cela, car il attendit la naissance de mon fils... Ce fut mon premier cri, quand il m'ordonna de lui donner de l’argent appartenant à Nelson : J’aime mieux me tuer : Il me montra le petit berceau de Charles... .

Sophie porta son mouchoir à ses lèvres, et me cacha la tache sanglante que ses lèvres y avaient imprimée. J’essuyai la sueur froide qui me baignait le front.

Elle me fit un signe de tête souriant. C’est ce sourire terrible et doux que je vois quand je songe à Sophie.

— Vous savez comment est Nelson, poursuivitelle après un silence. — Nelson m’avait aimée par vous... Et m’aîmiez-vous donc, vous-même, pour parler ainsi de moi?... — Laissez-moi, s’interrompit-elle ; ceci n’est pas une question que je vous fais... je sais votre rêve... Je ressemblais à votre rêve au temps où j’étais jolie...

— Qui a pu vous dire? m’écriai-je...

— Laissez!... Je sais qui vous aimez... Avant que vous n’eussiez parlé de moi à Nelson, il avait l’idée fixe d’épouser une Française... Quand j’acceptai enfin, ce furent de véritables transports. Nelson apprit qu’Eberhardt avait plaidé sa cause près de moi il devint amoureux d’Eberhardt; Eberhardt fut

aâo

A1MÉR

installé chez nous, Nelson ne pouvait pas plus se passer d’Eberhardt qfle de moi. Tout était fini : Eberhardt n'était plus pour moi que le plus odieux des maîtres, et il n’abusait de son pouvoir que pour se procurer de l'argent. Tel était l’état des choses quand nous vous vîmes à Londres. Je ne vous cache pas que votre présence m’inquiéta. J’avais pris pour Nelson un attachement profond. Je tenais à cette précaire tranquillité que j’achetais si cher. Je regardai votre départ comme un effet de la miséricorde de Dieu.

— Quoil murmurai-je; — ne l’aviez-vous pas • provoqué?

Elle me regarda avec étonnement d'abord. — Puis son sourire revint, mais plus doux.

— Nous n’avons pas le temps dd* nous expliquer, dit-elle, — j’ai mon hon ange qui sait toutes mes pensées... C’est lui qui m’a dit de m’adresser à vous.

— Au nom du ciel, insistai -je, — avez-vous su que je devais me marier cet hiver?

— Oui, me répondit-elle, — quand 1 votre mariage a été rompu.

J’ouvrais la bouche encore : j’allais parler du billet de Londres et du billet de Paris, car l’énigme posée dans ces termes si nouveaux, me rendait toute ma fièvre.

— Nous n’avons pas le temps, répéta-t-elle avec

A1MÈK 291

une nuance de sévérité dans la voix; — Nelson attend; mes jours sont comptés. Ce n’est pas pour parler que je vous ai fait venir. Il s’agit de Nelson ; il s’agit du pauvre enfant à qui vous avez rendu la vie... Je dirais qu’il s’agit de moi si j’étais encore une vivante... A l’époque où vous vîntes à Londres, Eberhardt était dans le fort de sa faveur auprès de mon mari, qui lui avait compté personnellement d’assez fortes sommes. Cela ne lui sulïi sait point, il m’obsédait continuellement, sûr de ne jamais me trouver rebelle. C’étaient souvent des scènes atroces ; il ne ménageait plus rien. Au point où nous en étions, son intérêt était de me faire sentir mon esclavage dans toute son horreur... Ce sont des choses qu’il ne faut point raconter. Je meurs de cela : j’en ai la conscience et la conviction. — La première fois que j’ai craché le sang, c’est qu'il m’avait frappée. Vous pâlissez. — Je vous le dis : ce sont des choses qu’il ne faut point raconter. Tout est là dedans odieux et infâme sans compensation, et il semble que les hautes facultés de cet homme ajoutent un degré de plus à son ignominie. Une fois, ma mère se mit entre nous deux : il outragea ma mère. Noblesse oblige. Quand la chute se fait de haut, elle est plus profonde. Cet homme se souillait à plaisir et mettait d'étranges raffinements à se vautrer dans la fange. Vous ne connaissez pas encore Tartufe païen U Et pas de vengeance possible! pas une plainte seulement! les

lettres ! toujours les lettres ! La plupart n’étaient point datées. Il me disait : Je ferai croire à Nelson que vous les avez écrites depuis votre mariage... et celle qui me reproche ma violence sera datée, neuf mois, jour'pour jour, avant la naissance de votre fils...

Sophie s’arrêta. Je me levai. Je serrai ma poitrine à deux mains. La rage m’êtoulTait.

— Merci, dit Sophie, — vous avez bon cœur...

mais rasseyez-vous : je n’ai pas fini.

J’obéis. Je sentais mes oreilles tinter. Sophie reprit :

— J’ignore ce qui s’est passé dernièrement entre Nelson et Eberhardt. Je sais seulement que M. Eberbardt a été congédié formellement. Il a quitté Naples oii il nous avait suivis. Le lendemain de son départ, il a fait tenir à ma mère nn message verbal où il menaçait de me perdre si elle ne lui fournissait, sous huit jours, une somme de quarante mille francs. — Juste le restant de sa fortune : il en connaissait le compte. Ma mère a donné les quarante mille francs; elle s’est mise au lit, et elle est morte. Le jour de la mort de ma mère, autre message. Celui-là m’était adressé. M. Eberhardt veut faire une graude affaire ; une revue internationale. Il lui faut deux cent mille francs et il rendra les lettres. — Il a fixé un terme. — Si, au jour dit, les deux cent mille francs ne lui sont pas comptés, les lettres seront, le lendemain, sur

le bureau de Nelson. Mes diamants sont vendu? Je n’ai plus rien. Que pouvez-vous pour moi?

Sophie se tut. Ses grands yeux restèrent attachés sur moi. La- dernière question fut posée comme je l’ai dit; elle ne doutait même pas de mon vouloir.

— Je n'ai pas deux cent mille francs, lui répondisje avec un calme qui m’étonna; — mais je puis tuer cet homme.

— 11 a le double de votre force et il passe pour brave... un éclat perdrait tout... songez que les lettres doivent être déjà falsifiées. Nous jouons la vie de Nelson et de mon cher enfant.

— Il n’y aura pas d’éclat, prononçai -je entre mes dents serrées.

— Que comptez-vous faire?

, — Vous sauver.

— Comment?

Sur l’honneur, je n’aurais pas su répondre. Je me levai. Je ne voulais plus qu’on m’interrogeât.

— Madame, lui dis-je, — en portant sa main froide à mes lèvres; — c'est vous qui l'avez dit : il y a un lien entre nous. Ce lien, je le définis parfaitement : vous êtes ma sœur : je vous aime comme une sœur chérie... Avez-vous confiance en moi? Je vous jure de réussir! .

— J'ai confiance en vous, murmura-t-elle, —

mais... > , .

— Quel est le terme?

AIMfiK

— Jeudi prochain.

Nous étions au samedi.

— A mon tour, repris-je, — je vous dirai : Point

de rnaisl nous n’avons pas le temps!... Eberhardt est en Allemagne ? ' .

— En Suisse.

— Dans quel canton ?

— A Genève.

— Pensez-vous que les lettres soient chez lui ?

, — J’en suis sûre.

— Combien y a-t-il de lettres?

— l)ix-sept.

— Vous êtes certaine du compte?

— Certaine.

— Au revoir donc, madame. Attendez en paix mon retour. Je ne vous dis pas : si Dieu m’aide, car Dieu m’aidera; je ne vous dis pas : si je puis, je pourrai... Je vous aflirme que, de mardi en huit jours, vos lettres seront en votre pouvoir*

Elle appuya ma main contre son cœur. Je me dirigeai vivement vers la porte. Comme je passais le seuil, je crus entendre que l’on disait merci par deux fois. Le second merci était comme un écho du premier. Je me retournai. La porte par où, lors de mon arrivée, était sortie la personne que je n’avais pu voir, était entrouverte.

Je voulus partir sans parler à Nelson. Je le trouvai

A1MÉK

sous le vestibule. Il me remit gravement un paquet cacheté.

Croyez-vous aussi qu elle mourra, Charles? me demanda-t-il.

— L’avenir est entre les mains de Dieu, répondis-je.

J’allai briser l’enveloppe du paquet. Il m’arrêta la main et me dit avec un singulier sourire :

— Chacun a ses secrets : ceci est le mien. Je vous prie de me promettre, Charles, que vous ne romprez pas ce cachet avant jeudi au matin.

— Je vous le promets, Nelson.

Nous nous embrassâmes et je partis.

Le cabinet d’Eberhardt.

Liban ine regarda positivement de travers lorsque je lui dis d’aller au port s’informer du paquebot de Gênes. Il me fit répéter deux fois.

— Vous ne connaissez pourtant pas les beautés de la ville de Naples, me répondit-il en posant son foulard sur un guide, relié en toile gommée, afin de me cacher la source de son éloquence ; vous n’avez pas eu le temps d’admirer les beautés diverses de cette cité riante et célèbre par les malheurs de son volcan, qui causa la mort de Pline le naturaliste, du temps de l’histoire romaine... autrefois Parthénope, tombeau de Virgile, seul rival d’Homère par son poème épique; à proximité des ruines de Pompéï où l’on pénétre comme dans un muséum de curiosités naturelles...

— Nous sommes pressés, Liban, l’interrompis-je.

11 secoua la tête d’un air fort mécontent. Pendant

qu’il passait sa livrée, je l’entendis murmurer .

— Chaque adieu Ue l’humanité a, vulgairement parlant, son mobile... Pourvu que ce ne soit pas la piqûre des mouches politiques, fatales au bouleversement de notre malheureuse époque !

— Rassurez-vous, Liban, lui dis-je comme il partait : il ne s’agit pas de politique.

— Tant mieux, s’écria-l-il ; ce serait la seule cause de divorce possible entre ma place et moi, sauf le cas d’un mariage incompatible.

Au bout d’qne demi -heure, il revint m’annoncer que -le paquebot de Gênes lèverait l'ancre ce soir même à dix heures. Je lui ordonnai de préparer seulement une valise : nos malles devaient rester à l’hôtel. Il était fort intrigué; il n’osait pas m’adresser directement des questions, mais le diable n’y perdait rien . . ;

— - Ça n’est pas, grondait-il en roulant mes chemises, que l’âge n’y soit pour les aventures et imbroglios de femme... mais on peut aller loin sur cette route-là... N’y en a-t-il pas assez à Naples sans courir la pretentaine au diable bouilli? 11 n’y a pas besoin d'être une rosière pour se comporter comme il faut dans noire sexe; c’est vulgairement parlant, son privilège... A-t-on affaire d’un habit noir ?

— Non, répondis- je.

— Alors, incognito... c’est bon.», nous voyageons dans la haute... absence complète de duchesse à la clé, comme disait le piston qui eut congé de la man-

sarde, rue d'Astorg... Coin bien de paires de gants blancs ?

T— On peut s’en passer. # .

— Ah ! bah?... c’est donc une bergère des champs bucoliques?

— Mettez, l’interrompisse, mes pistolets de tir très-bien enveloppés. ,

• Il se redressa comme un ressort.

— Est-ce là le jeu que nous allons jouer? s’écriat-il en lâchant les bottes qu’il était en train d'empaqueter; franchir les mers, vulgairement parlant, pour aller se faire casser la patte ou traverser le sein d’un coup mortel... Ça n’a pas l’ombre du bon sens, et j'aimerais mieux!...

— Si vous ne voulez pas venir ayec moi, Liban, l’interrompis-je encore, vous êtes parfaitement libre de rester.

Il se remit à empaqueter mes bottes. Je l’entendais pousser de gros soupirs, Quand il eut achevé ma valise, il empila son petit trousseau dans un sac de nuit. Après quoi, il vint se planter devaut moi, pre>nant cette attitude menaçante qui annonçait un long discours.

— Liban, lui dis-je au moment où il allait entamer son exorde, je ne refuse pas de vous emmener avec moi, mais c’est à la condition que vous n’essaierez point de connaître le but de mon voyage.., Il s’agit d’une chose trop grave .v. , ... v. ;

Je dois avouer qu’il- me tournage dos sans façon.

Il poussa du pied son sao en grondant :

r — Us prononcent ces mots-là chaque fois qu’ils vont faire une folie !

, Puis, avec un rire amer : .

— Je m’en lave les mains comme Ponce-Pilate... Je ne suis qu’un domestique. . . monsieur est majeur. . . Ça ne m’empêchera pas de manger un morceau... et * de bon appétit encore !

Il sortit en se frottant les mains. Depuis ma sortie de ma maison de Nelson, j’essayais de recueillir mes idées. C’était, à ce qu’il parait, au-dessus de mes forces. Mon esprit se refusait à tout travail. Ma paresse morale, arrivait à ce point que Liban me manquait. J’avais besoin de voir quelqu’un; je me fuyais moi-môme.

Liban fut absent longtemps à mon gré. Quand il revint il était l’heure de partir. Nous montâmes en fiacre. Je m’installai sur le pont du paquebot. La lune éclàirait magnifiquement le golfe et les îles. J’essayai de voir, tout en haut de cet amphithéâtre qui est Naples, la maison de Nelson.

Quel lien m’attachait à cette femme?

Toute mon intelligence s’attelait à résoudre ce problème. Je ne me demandai pas une seule fois : Que vais-je: faire ? : : : . "••• i

- Elle était belle dans sa mortelle pâleur. Y a-t-il des hommes pour tuer ainsi les femmes? Il l’avait

AlMftb

brisée petit à petit, patiemment et |H>ur un salaire. Chaque coup asséné lui valait un prix. Non, non, je ne demandais point : Que vais- je faire?

Je restai sous l’impression intacte de l’horreur éprouvée. Il y avait comme une fatalité sur moi. J'allais sans penser. J’allais...

Rien n’arrête ceux qui vont ainsi.

Liban obéit avec scrupule à mon injonction. 11 ne lit aucune tentative auprès de moi. Loin de là, il mit une sorte de fierté à se tenir à distance-, je l'avais blessé. Pendant toute la traversée de Naples à Gènes, il se tint dans une réserve si parfaite, que j’étais obligé de lui adresser la parole quaud j’avais besoin de causer.

J’avais réellement besoin de causer. Mon esprit était très-faible. La solitude me fatiguait. Le travail stérile qui se faisait en moi, aux heures où j’étais seul, m’irritait et m’énervait.

Je ne tâchais même pas de me former un plan de conduite. Je vous l’ai dit, Hélène : j’allais.

Cela fut ainsi durant tout le voyage sur mer ; cela continua sur la route de terre ; je franchis le Piémont et la Savoie sans me rendre raison de ma propre résolution. Mon état moral était une indifférence profonde, sous laquelle grondait sourdement une implacable colère. Je ne vis rien, je n’entendis rien pendant ces heures d’attente. A Genève, seulement, ^allais

recommencer de vivre. Nous suivions la grande route par Turin et Chambéry. >

À Chambéry, je quittai la voiture pour prendre des chevaux. Le reste de la route se fit ainsi.

Liban ne risqua pas même une observation, bien que cette façon de voyager lui fût très-pénible. C’était un écuyer plus que médiocre. Nous descendîmes à Genève, à Fhôtel de la Balance. C’était le mercredi soir. Nous n’avions pas perdu de temps. Je déclarai un faux nom sur le registre de l’hôtel, et j’annonçai l’intention de voyager en Suisse. Mon passeport était visé pour Naplès. Je demandai les heures du consul de France, Liban écoutait tout cela d’un air impassible. Dès que nous fûmes seuls dans ma chambre» je lui dis :

— Vous allez vous rendre sur le port et savoir les heures de départ du bateau pour Nion.

— Encore ! fit Liban, — nous ne sommes donc pas au bout?

— Eu revenant, ajoutai-je sans répondre, vous vous informerez de la demeure de M. Léo Eberbardt. ’ :

Il tressaillit et releva sou regard sur moi. Puis il enfla ses joues qui étaient un peu pâles.

— Ah!... fit-il, — ah! ahl... diable 1.., le vent vient de là!...

— Hâtez-vous! lis-je avec un mouvement d’ilupatience.

attW

Liban secoua la tête et ne bougea pas d une semelle.

— Si l’Eberhardt est là-dedans, dit-il, comme ami ou comme ennemi, comme témoin ou comme adversaire, il ne peut rien arriver de bon... uous avons le temps!

— Obéissez à d'instant, ou je vous chasse ! m’écriai-je.

Il ôta son chapeau et prit une chaise à l’autre bout de la chambre. Il s’assit en murmurant :

-r Chassez si vous voulez... ah! ah!... diable! diable!... nous verrons bien si l’on me fait tourner comme une toupie !... Je n’entends pas que vous vous battiez contre cet Eberbardt !

Je m’approchai de lui, les bras croisés sur ma poitrine :

— Liban, lui dis-je, — vous agissez par intérêt

pour moi, je le sais... mais vous me mettez, sans le vouloir, dans un très-grave danger... Séparons-nous avant que vous ne m’ayez fait le plus grand mal qu’un homme puisse faire à un autre homme... Je suis en état d’exécuter moi-même la besogne qui m’appelle dans ce pays. *

11 se leva. Il gagna la porte, — puis il revint, les larmes aux yeux. . > ■

— Vulgairement parlant, me dit-il avec une émotion que je renonpe à rendre, — c’est bête de s’attacher comme ça... Vous pouvez être sûr que je

vous demanderai mon compte; dès que la chose sera finie... mais dans ce moment-ci, je ne peux pas. : - • '• ? -

— Faites donc ce que je vous ai ordonné, Liban. La colère éclata au beau milieu de son attendrissement. : • . . ■■■'.'

— Encore, s’écria-t-il, — si monsieur disait un pe" lit peu de quoi il retourne !...

— C’est impossible, mon pauvre Liban... allez!

Il hésita. Ses yeux m’implorèrent et me provoquèrent tour à tour, — puis il s’élança dehors en enfonçant son chapeau sur ses yeux .

J’ouvris ma valise. Je pris mes deux pistolets que je chargeai avec beaucoup de soin. Je les posai sur la cheminée et j’arpentai la chambre à grands pas. Je me mis à la croisée, d’où l’on voyait la grande ceinture des Alpes. Le soleil allait déclinant à l’horizon. Je revins à mes pistolets : je les maniai ; je les armai, — tout cela, Hélène, je vous le jure, sans penser.

Ceci est littéral et absolument exact : sans penser ! Ma résolution était en moi comme ma conscience. Je sentais son poids, mais elle ne me parlait point.

— Le bateau part demain à onze heures du matin, me dit Liban qui entrait-, — M. Eberhardt demeure sur le quai Nouveau, numéro.... Il est arrivé hier au soir de Lausanne et repartira aprèsdemain.

le

AIMÉE WS

J'inscrivis sur mes tablettes le numéro de la maison d’Eberbardt. ...

— Me sera-t-il permis de suivre monsieur? demanda Liban qui me vit prendre mon chapeau.

— Soyez en paix, lui dis-je ; je vous donne ma parole d : honneur que je ne cours aucun danger ce soir. .

Je me dirigeai vers le quai. Je reconnus la maison d'Eberhardt et la position du bateau de Nion, qui portait, inscrit en grosses lettres sur ses tambours, le beau nom de Winkelried, puis je me promenai le long des bords du lac. Vous avez sans doute ouï parler bien souvent, Hélène, des merveilles de ce paysage. Je ne le vis point. Eu rentrant dans la ville, j'achetai, chez le premier coutelier venu, ce poignard que vous avez vu chez moi, dans la boite où est le masque de plâtre. Je l’achetai bon - . Je le mis sur ma table de nuit avant de me coucher. Je dormis jusqu’au jour d’un sommeil de plomb.

11 faisait grand soleil quand je m’éveillai. Liban était debout à mon chevet. Je lus sur son visage ses craintes et son espoir.

— Quelle heure est-il? m’écriai-je en sautant hors de mon lit.

— Neuf heures passées, me répondit Liban.

Je respirai. Liban changea de couleur. Il avait espéré un rendez-vous manqué. Il croyait toujours à un duel.

AIMfclv

— Mous avons tout te temps, lui dis-je, — babillez-moi.

— Irai-je avec monsieur? me demanda-t-il.

— Où donc ? - - - v

— Vulgairement parlant, répliqua Liban, n- si je le savais, je ne solliciterais pas la permission de m’y rendre.

— Vous ne viendrez pas avec moi, Liban, lui dis-je, — je ne vais pas me battre en duel : je vais accomplir un acte grave que vous n’avez pas à juger. La loi humaine a des lacunes. Chaque fois qu'on recourt à la loi, la loi fait du bruit. Il est des cas où le bruit tue. Peut-être n’est-ii pas possible que la loi soit discrète; eu tout cas, elle n’a pas encore appris à l'être. Quand il faut que le silence se fasse autour d'une réparation, comment s'adresser à la loi?

Je parlais bien plutôt pour moi que pour Liban. Les hésitations de la conscience sont bavardes. On plaide toujours. On pose des axiomes et des principes; on n’est jamais convaincu, mais ces arguments entassés fouettent l'âme irrésolue. Ce Sont eux souvent qui font agir.

Liban m’écoutait avec une extrême attention. Je ne sais pas s’il comprenait le sens exact de mes paroles, mais il devinait assurément qu’il y avait sous jeu quelque chose de violent et de chanceux.

— Quand on débine comme ça la loi , commençat il, — c'est signe...

AIMÉK

Puis, smteirompaut au choc d’une idée subite :

— Je ne peux donc pas luire la chose, moi? interrogea-hil en me regardant fixement.

— Vous êtes un brave garçon, Liban, prononçaije. comme malgré moi.

— Brave?.;, répéta-t-il, voilà : je n’ai jamais essayé... peut-être oui, peut-être non... niais si vous voulez, on va s’y mettre!

Je boutonnais déjà mon habit pour partir.

— Ce que je vais faire, Liban, repris-je d’un ton triste, car sa physionomie devint inquiète, — ou le fait soi-même. Honte à qui se repose sur autrui, en ce cas... mais je ne refuse pas votre aide : j’ai toujours compté sur vous... Entre onze heures moins le quart et onze heures, il faut qu'une barque m’attende au débarcadère le plus voisin de la maison de M. Eberhardt... Il faut, en outre, que nos places soient louées d’avance au bateau à vapeur...

Liban haussa les épaules.

— Jolies commissions, grommela-t-il, — un enfant les ferait!

— Peut-être... répliquai-je — quand je monterai dans la barque, je peux être poursuivi...

•—À la bonne ' heure ! s'écria Liban dont l’œil brilla d’une ardeur guerrière; — je ne sais pas pourquoi, mais j’ai enyio de casser mi Genevois ou deux, vulgairement parlant.

maison aux pelviennes vertes. Je ne tremblais plus.

Je sentais seulement au -dedans de moi une indicible angoisse, combattue déjà par la lièvre qui naissait.

Dans mon esprit, il n’y avait qu’une pensée : S’il résiste, frapperai-je? A cette question, je ne fkisais point de réponse. — Je sonnai à la porte d’Eberhardf.

— En apparence, j’étais tranquille.

Mais, voyez-vous, Hélène, quand la domestique vint m’ouvrir, me demanda : Que voulez- vous? Je ne sus point trouver de réponse. Je n’avais rien préparé.

La servante m’examinait. Je crois me souvenir que je lui souriais, car elle se ‘prit à sourire aussi d’un air de pitié. • •

— Vous voulez parler à M. Eberhardt? me dit-elle encore.

- — Oui, balbutiai-je, — c’est bien cela.

— Ah! ah! c’est bien cela!... Tout le monde ne parle pas à M. Eberhardt... Qui êtes-vous!

Mon nom vint sur ma lèvre. Je ne le prononçai point, je dis :

— Je lui apporte de l’argent de France.

La servante me fit entrer sur-le-champ dans la salle à manger. • ,

— Fritz! appela-t-elle gaiement; — êtes-vous sourd, Fritz?... Allez dire à monsieur qu’on vient de France pour lui apporter de l’argent.

Fritz montra sa grosse figure pour répéter :

.UMÉE

aïo

-o De France !... de ^argent ! .-. ■

Puis il monta l’escalier. J'attendais. Je fredonnais un air sans savoir. La servante riait et grommelait :

— Sont-ils étonnants, ces Français !

Fritz revint. C’était un garçon de Lausanne, l’air étonné tranquillement.

__ — C’est vous qui apportez de l'argent? me demanda-t-il.

Je fis un signe de tête affirmatif.

— De France ? ajouta Fritz.

La servante lui donna un fort coup de poing dans le dos. Il fut content et montra, eu un sourire nigaud, deux formidables rangées de dents de loup.

— Arrivez! me djl-il; — non, non.*, donnez l’argent.

— Et le reçu? fis-je ; vous êtes donc aussi innocent qu’pn le dit, vous autres Suisses?

— Veux-tu bien conduire ce monsieur! s’écria aigrement la servante ; — il y en a des innocents, partout... et d’autres qui ne le sont pas.

Cette servante genevoise, à part les dents couleurs cacao qui sont le produit du territoire, était <Fun jaune de bile. La beauté lui manquait; elle ne voulait point passer pour innocente. J’aimais mieux Fritz, qui tourna sa casquette entre ses gros doigts, en me répétant ; . • v -

— Arrivez! , ; ,

Dans le corridor, j'entendis la voix d’Eberhardt qui criait :

— EU bien! va-t-on me faire attendre deux heures?

Notez, Hélène, que je n'explique rien de ce qui se passait en moi : je raconte. La voix d’Eberhardt fut comme un grincement à mon oreille. Je pressai le pas. Je m’interrogai, étonné de ne trouver en moi aucune émotion quelconque.

Fritz m’ouvrit la porte. J'entrai, et je dis à voix haute :

— Bonjour, monsieur Eberhardt!

Je crois qu’il ne me reconnut pas tout de suite. Il y eut en lui un mouvement d’inquiétude. Ces hommes vivent de craintes. Le châtiment peut leur venir de tant de côtés! Sa lR>uche s’ouvrit pour appeler Fritz, mais j’avais déjà refermé la porte, sans affectation aucune.

— Dieu me pardonne ! s’écria-t-il en m’examinant à l’aide de son lorgnon, il me semble que c’est mon ami Charles!... Comme vous êtes changé! vous êtes un homme!

Moi, aussi, je l’examinais. Je n’étais pas venu pour cela, mais je ne pouvais m'empêcher de le détailler comme un objet d’art. Il y avait quatre ans que je ne l’avais vu. - ’•

Je ne pus découvrir aucun© espèce de changement dans sa personne. C’était toujours la même laideur étrange et puissamment intelligente.

Si" quelque chose avait gagné en lui, c’était son nez. Son nez arrivait à l’état d’autocrate. Il absorbait tout, laissait à peine une maigre part de perspective à ses longues joues blafardes, qui fuyaient à droite et k gauche.

Je n’ai jamais rencontré d’homme qui fût à la fois aussi loin et aussi près du ridicule.

Toute sa force était dans ses yeux, deux étoiles magnétiques !

J’ai dû vous dire, Hélène, qu’à Paris, la mise de M. Léo Eberhardt était extrêmement simple et même un peu négligée. A Genève, M. Léo Eberhardt était personnellement connu : il posait davantage. Poser dans une ville de trente mille âmes est une chose possible, mais Paris ne sait pas regarder les gens.

Outre sa toque de velours brodée d’or, M. Eberliardt avait une robe de chambre k ramages bien hardiment burlesques. Les Genevois devaient trouver cela splendide.

Vous n’avez pas été sans remarquer qû’on peut avoir, au point de vue de l’art, un goût élevé, délicat, exquis, et n’avoir aucune espèce de goût dans l’ordre des choses mondaines. ' • J- * 4 •

J’ai presque toujours vu les grands artistes s’habiller déplorablement et arriver surtout à des résultats douloureux, quand ils daignent s’occuper de la toilette de leurs femmes.

Le goût mondain est un instinct à part, bien dif-

feront de ce sens choisi qui est le goût critique; bien différent surtout de celte royale faculté qui est le. goût créateur. Les grands artistes devraient avoir un ami sans conséquence pour voir leur tailleur et la couturière de madame.

Ici, le contraste entre le goût artistique et le goût mondain n’était pas surtout dans sa rolie de chambre ; il sautait aux yeux partout.

Le cabinet d’Eberliardt était plein d’objets précieux et charmants : il avait, comme tous les gens de sa sorte, le don d’attirer les cadeaux.

Les figurines, les bronzes, les Sèvres, les vieux Saxe, les émaux, les pierres gravées, les bois sculptés abondaient et se mêlaient dans un fort aimable désordre, — mais la tapisserie prétentieuse, qui était évidemment de son choix, une moquette fraîche et lourde, écrasait tout cela, — mais son portrait ei^ pied, entouré d'un magnifique cadre marchand, tuait les mille bijoux qui l’avoisinaient sous l’éclat de sa grossière et malséante dorure ; mais entre deux chandeliers ciselés à miracle, il y avait une lampe de fabrique si insolemment vernie, que l’œil s’y cramponnait avec une colère désespérée ; — mais sa bibbolhèque elle-même, société mêlée, offrait, parmi d’adorables reliure, bon nombre de ces livres à chamarrures obscènes qui blessent si énergiquement la vue de tout amateur discret. %

il ne faudrait pas croire que F ostentation brutale

qui montrait là detous côtés son boni d’orèille, fût uniquement pour les Genevois.

Il y avait bien un peu dé cote, mais, réellement, le mauvais goût était flans la nature même d’Eberhardt. Je me souviens qu’à Paris, où, certes, il né faisait pas beaucoup de frais de toilette, on découvrait parfois, derrière le collet relevé de son paletot, des cravates bleues à pois oranges, et ses vieux gilets avaient dû éblouir, au temps de leur jeunesse, par l’audacieuse juxtaposition de leurs couleurs ennemies.

Les poltrons chantent, Hélène, quand il fait nuit et qu’ils vont tremblants par les campagnes désertes. Moi, je décris. C’est le même sentiment, allez! Je m’attache à peindre ces délails.oiseux, parce que j’ai peur d'aborder cette scène. Il me semble que mes angoisses reviennent.

La chair de poule est sous mon aisselle, et tout au fond de ma poitrine, ma respiration me fait mal.

Eberhardt fit un pas vers moi.

v Sa physionomie n’exprimait plus de défiance.

Je répétai machinalement t

— Bonjour, monsieur Eberhardt.

Il me tendit la main. Le sens me revint en même temps que la conscience de ma position. Je reculai ; une faiblesse passa dans mes jarrets. Son œil perçant me frappa en plein visage. Durant une seconde, il eut l’intuition vraie de ce qui allait avoir lieu! Mais il repoussa l’idée comme impossible.

AipaâR

Je las encore cela dans son regard. Il me dit d’un air enjoué :

— Gomment se fait-il que vous m’apportiez de l’argent ?

Je ne répondis pas, je jouais mon rôle très-mal.

En ce moment, il aurait pu appeler par la fenêtre, qui restait ouverte.

U faut bien dire la vérité : je cherchais mes paroles, je ne savais pas par où commencer.

Il me regardait toujours en face. Je voyais, seconde par seconde, son travail mental et le progrès que faisait en lui le soupçon.

— Vous venez de Naples?... prononça-t-il enfin à voix basse.

— C’est vrai , repartis-je entre mes dents serrées convulsivement, je viens de Naples.

Il y eut un court silence, après lequel il me dit très-doucement :

. — Charles, j'étais l'ami de votre père; je n'ai jamais eu pour vous que des sentiments d'affection.... Je crains que la mission dont vous êtes chargé ne soit pas pacifique.

Comment vous exprimer ceci , Hélène? Une bouffée de joie sauvage me monta au cerveau quand je vis que la bataille s’engageait. Le difficile pour moi , C’avait été d’engager la bataille.

— S’il vous plaît, reparlis-je ne parlez jamais de mon père î

374 ; , AIMÉK

Ses sourcils se rabattirent si vivement que je ne vis plus sa prunelle. Je devinai cependant que son regard se dirigeait vers son bureau , chargé de papiers épars. Sur une pile de feuilles volantes, écrites au recto seulement et destinées à l'impression , un magnifique pistolet, garni d'argent ciselé, reposait en guise de serre-papiers.

Nous nous élançâmes en même temps. J’arrivai le premier. Le beau pistolet vola par la fenêtre; nous entendîmes le bruit qà'il fit en tombant dans le lac. Eberhardt se tourna vers la croisée; sa bouche s’ouvrit pour appeler. D’un saut je fus entre lui et la rue. 11 ne cria point, parce que mon couteau ouvert était dans ma main. *

—r Fermez cette porte, lui dis-je, nous avons à causer.

Il m’obéit. Des gens passaient dans la rue ; mais il sentait ma main sur son épaule. 11 n’essava même pas de faire un signe à ceux qui passaient.

— Asseyez-vous! lui ordonnai-je encore.

Je restai debout devant lui.

Sa face était verte. Deux sillons profonds gris se creusaient sous ses yeux. Je ne sais s’il y avait en lui plus d’épouvante que de rage.

— 11 faut que cette créature vous ait ensorcelé! balbutia-t-il; je sais quels sont les philtres .dont elle dispose... y

MM te

— Taisez-vous! l'intermmpb-je, vous pariez d’une morte.

Il prit cette parole au pied de la lettre. Son œil se détourna de moi - , . .

— Depuis quand est-elle morte? demanda-t-il.

Il ne me plut pas de mentir, même à cet homme. Je répétai : ,

— Taisez-vous!

— Elle n’est pas mortel s’écria-t-il en relevant la tête.

Il retrouvait son gage.

La vie de celte femme, c’était pour lui de l'argent.

Le dégoût débordait de mon cœur.

Je restai calme cependant : je me sentais pleinement la force de dominer la situation.

— Nous n’avons qu’une seule question à traiter tous les deux, dis-je froidement; ne nous en écartons pas, je vous en prie. Vous possédez des lettres...

— Nous y voilà ! fit-il en retrouvant le courage de railler; des lettres écrites par une pauvre enfant à un misérable... les lettres de l’agneau innocent au loup féroce...

— Taisez-vous ! répétai-je pour la troisième fois; ne me tentez pas, je vous le conseille! Je quitte le lit de mort d’une femme que vous avez assassinée...

— Et pourtant, s’écria-t-il, ce n’est pas moi qui ai le poignard à la main !

AIMÉ K

Il voulait gagner du temps désormais.

— Vous avez fait un livre sur les francs-juges, ré 1 pondisse; il y a de belles pages dans ee livre où vous plaidez la cause de ce même poignard qui est aujourd’hui dans ma main... Nous n’avons pas le loisir de discuter : je viens chercher ces lettres.

— Mais vous ne savez pas...

— Je viens chercher ces lettres 1 "

— Les francs-juges écoutaient... Ces lettres, qui ne sont pas d’une jeune tille, mais d’une femme mariée, forment ma sauvegarde... Il est facile d’armer un enfant comme vous... vous n’avez entendu qu'une cloche et qu’un son... Je vous dis, moi, qu’on vous a indignement abusé... Je défends contre cette femme ma vie, ma fortune, mon honneur... De quel droit viendrait-on m’arracher mes armes?

Je regardai la pendule. Il était dix heures et demie, plus cinq minutes. J’avais laissé la discussion s’établir, ce qui était une faute énorme.

— Je vais yous sommer par trois fois, prononçai je d'un tou bas et dur. Quand je vous aurai sommé trois fois, je vous tuerai sans plus de remords que si vous étiez un chien enragé.

Ji haussa les épaules; je n’avais pas saisi le bon moment de la première terreur.

— Enfant que vous ôtes, s’écria-t-il, enfant fuu! Pensez-vous donc que j’aie ces lettres chez moi ?

Aiarfifc

Je | >011 vais perdre ici ma partie sur le coup : je répondis sans hésiter :

— Si vous ne les avez pas, ce sera tant pis pour

vous. •

Puis j'ajoutai :

— Je vous somme de me rendre ces lettres... une fois !

— Sur l'honneur, je ne les ai pas!

— C’est aujourd’hui que vous deviez les adresser à Naples... Vous les avez... deux fois!

— Sur l’honneur, vous dis-je?...

La manche de sa robe de chambre cachait un paquet. J’avais vu cela. Il me regardait fixement sous ses sourcils rabattus. Il cherchait à deviner si j’irais jusqu’à tuer. Il avait horriblement peur, mais il ne voulait pas céder.

— Frappez donc! s’écria-t-il ; — lundi matin les lettres seront entre les mains de Nelson !

— Trois fois! dis-je en fermant les yeux ; — que Dieu ait pitié de nous!

11 me tendit ses deux mains tremblantes. Ses cheveux se hérissaient sur son crâne. L’écume blanchissait ses lèvres.

— Je me vengerai, râla-t-il.

La manche de sa robe avait découvert le paquet. Le paquet était adressé à Nelson Manby. Je lui ordonnarde rompre le cachet, il le fit.

— Comptez ces lettres, lui dis-je.

Il obéit encore tout frémissant 11 y eu avait dixsept. Je les rassemblai de la main gauche ; ma main droite tenait toujours le poignard. Quand elles furent dans la poche de mon habit, je refermai le couteau que je mis avec elles et je boutonnai mon frac du haut en bas. c*

Puis je me plaçai, ainsi désarmé, devant M. Eberhardt et je croisai mes bras sur ma poitrineu - — Je ne sais pas de paroles qui puissent insulter, lui dis-je, — j’avais brisé ma plume, mais avant de mourir je raconterai votre histoire... Vous avez déshonoré ce qu’il y a de plus respectable ici-bas : la pensée. Je suis le fils d’un homme qui tenait sa plume loyalement et liérement. comme le bon soldat porte son épée... Ce n’est pas au nom de Nelson Manby, ce uest pas au nom de Sophie d’Ablon, ce n’est pas en mon nom, c’est au nom de mon père, homme de lettres, homme de cœur, que je vous frappe au visage! • • • ;

Ma main toucha sa joue. Il ferma les poings et se ramassa sur ses jambes comme pour se précipiter sur moi. Il retomba sur son fauteuil en poussant un rugissement rauque. Comme je passais le seuil , je l’entendis qui balbutiait avec effort :

— Je me vengerai ! je me vengerai !

Si je faisais un livre, Hélène, je ne mentionnerais pas ce qui suit, mais ceci est un procès-verbal :

Au moment où je franchissais la porte extérieure

de la maison d’Eberhardt, après avoir traversé les corridors et descendu l’escalier d’un pas tranquille, une pendule de marbre s’écrasa auprès de moi sur le pavé. Eberhardt avait mal visé. Il était à sa fenêtre, échevelé, fou furieux ; il criait :

— Arrêtez le brigand ! arrêtez l’assassin !

Je gagnai le rebord du quai, car je voyais les passagers qui se hâtaient vers le Winketried, dont la cloehe appelait déjà depuis longtemps. Quelques braves Suisses s’ameutèrent contre moi. Il y en eut deux qui firent mine de me b.arrer la route.

— Vulgairement parlant, leur dit Liban qui les envoya à une dizaine de pas , non sans quelque rudesse , — heureux habitants des beaux vallons de l’Helvétie, nous n’avons pas le tempe de seriner le ranz des vaches ni tyroliennes des contrées qui ont donné le jour à Guillaume Tell, dont j’ai l’honneur de connaître le célèbre auteur... À l’avantage !

Il me saisit sans façon et m’entraîna dans la barque, qui lit aussitôt foi'ce de rames.

L’agunie.

Je revins à Naples par voie de France. J'y arrivai le soir. La fumée du Vésuve était rouge, l'n voile de tristesse enveloppait la ville. Le maître d'hôtel me dit qu’on était venu me chercher plusieurs fois dans la journée de la part de M. Nelson Manby.

Je pris à peine le temps de changer, et je me Iis conduire à Capodimonte.

Comme je mettais pied à terre devant le vestibule de la maison Manby, le docteur allemand montait en voiture.

— Je l’avais toujours dit, s'écria- 1- il dès qu’il

m’aperçut, — phthisique au quatrième degré.... On s'est adressé à moi trop tard.... Ils viennent quand tout est fini , et puis ils s’étonnent...

Le reste de son discours se perdit dans le roulement de sa voiture.

Le tambour battit au champ. Les soldats sortirent du poste voisin et se rangèrent en bataille.

AIMÉÏ

Un groupe silencieux venait du côté de la rue de Tolède. Ce groupe était composé de femmes et d’enfants qui suivaient un prêtre.

Deux torches s’échevelaient en avant du groupe. Sur son passage, on se signait et Ton se découvrait. -

Les soldats du poste portèrent les armes.

Le groupe s’arrêta devant la maison de Manby. * Le prêtre monta les degrés du perrou.

Je le suivis des yeux en larmes.

C’était le saint viatique.

J’allais recevoir le dernier soupir de Sophie.

— Bonsoir, Charles , me dit Nelson qui était appuyé contre une des colonnes du vestibule, les cheveux épars et le col nu; l’enfant va toujours bien depuis que vous l’avez bercé.... Je veux: avoir le masque en plâtre de ma femme.... J’attends le plâtre.

Il avait le regard d’un fou. Sa main, mouillée et raide, glissa le long de mes doigts, dés qu’il eut cessé de’ me serrer.

— Montez, montez, reprit il ; — elle a demandé souvent si vous étiez revenu... Le prêtre est en

haut... Je vais aller voir, moi aussi.;, mais j’attends

le plâtre.

Il me tourna le dos brusquement. Je vis bien qu’il pleurait.

Pauvre bon cœur! àme grande et sincère! J’ai vu

Al.Vlhfc

beaucoup de douleur eu ma via, Heleue, mais quand la pensée de Nelson Manby me revient, mes, yeux se mouillent toujours.

Les domestiques, presque tous protestants, allaient et venaient par les corridors. On voyait sur tous les visage une lassitude morne. Le son guttural des paroles anglaises bruissait <;à et là comme un murmure sinistre.

Il y avait cinq ou six personnes dans la chambre de la mourante, qui était éclairée par quelques bougies. Tout le monde était agenouillé. Le prêtre faisait son office. Mes yeux allèrent d'abord à Sophie qui croisait ses deux mains amaigries sur sa poitrine comme ces statues mortuaires couchées sur les tombeaux. Le berceau du petit Charles était auprès d'elle ; le petit Charles dormait , Sophie priait, mais elle m’attendait. Son regard vint à moi lout de suite. Ses mains se rapprochèrent de son cœur, tandis que ses yeux agrandis s’élevaient au ciel. Jamais je ne l’avais admirée si belle que dans ce pâle sourire. ■

Elle ne me regarda qu’un instant.

Dieu la tenait,,' i

Sa vie n’avait eu qu’une tache, excusée doublement par son âge et par l’astuce profonde du ser- ' pent qui l’avait teutèe. La mort la refaisait ange, et sa sereine ferveur était déjà du ciel.

Je m’agenouillai à la place où j’étais, et je tâchai

de prier. Je n'avais garde assurément de regarder les assistants de cette pieuse et triste cérémonie» mais une attraction singulière força mes yeux de se fixer sur une femme prosternée au pied du lit de Sophie.

tille était en grand deuil ; sa tête reposait entre ’ ses deux maius ; ses grands cheveux blonds ruisselaient sur la couverture. Aux soubresauts de son corps, on devinait qu’elle sanglotait-

Ce devait être une jeune fille.

L’idée de cette bonne et folle enfant qui courait jadis avec la chèvre, dans le jardin de madame d’Ablon, m’était bien rarement venue pendant ces quatre années. .

Aimée, la petite 11 fie criarde, mutine et déguingaadée, n’était qu’un puéril détail dans mes souvenirs de la rue d’Astorg.

Ma mémoire toute entière appartenait à Sophie, que j’avais vue naître femme en quelque sorte et s'envoler, papillon charmant, hors de la coque terne que brise la seizième année.

Une voix intérieure prononça en moi ce nom : Aimée ! Était-ce Aimée, cette jeune fille ! Une indicible curiosité se glissa parmi le recueillement de ma douleur. Ne vous étonnez pas, Hélène : nous sommes ainsi, tous autant que nous sommes. L'art qui fait nos impressions d’une seule pièce est un sublime menteur. Les petites émotions peuvent côtoyer en nous les grandes angoisses.

A I M ÊK

an

Je déclare qu’il n’est pas un seul iustaut dans la vie où le cœur soit plein d’un même sentiment.

Je priais, — mais je me disais :

— Les voilà donc toutes doux réunies comme autrefois!,.. Autrefois, mon Dieu, c'était hier!... flkr, elles étaient enfants, et voilà déjà une de morte! Les enfants meurent aussi, je le sais bien; mais celle-ci meurt femme, sous un poids lourd connue la vieillesse...

La jeune fille on deuil fit un mouvement. Je cherchai en moi le souvenir d’Ainiée, alin de comparer.

Était*ce Aimée qui avait maintenant ces formes pures et merveilleusement proportionnées? Ces transformations sont-elles possibles?

Aimée venait de perdre sa mère ; Aimée devait être en grand deuil.

Les yeux de Sophie se fermèrent, ses mains se détendirent. Je la crus morte.

La voix du prêtre parla plus distinctement.

Le prêtre récitait :

— ... En sortant de la prison de ce corps, allez prendre place sur la montagne de Sion, dans la cité du Dieu vivant, parmi la troupe innombrable des élus et l’église des premiers-nés qui sout inscrits daus le ciel.., que le bon Pasteur vous reconnaisse pour une de ces brebis... Puissiez- vous voir votre Rédempteur face à face! Allez jouir de la contemplation divine dans tous les siècles des siècles.

Les enfante de chœur et T assistance répondirent : — Amen !

Parmi toutes ces voix, je distinguai la voix douce et désolée de la jeune fille en deuil.

L'enfant se réveilla et tendit ses petite bras. Sophie rouvrit les yeux. le vis briller deux larmes à sa paupière. Enïant! pauvre enfant! Il souriait près de cette agonie... - • - -

Le prêtre priait : . \

Nous vous recommandons, Seigneur, l’âme de votre servante. Daignez la recevoir en paix dans le sein d’ Abraham. Reconnaissez. Seigneur Jésus, votre créature; ne laissez pas perdre le prix que vous avez payé pour son salut éternel. Elle a péché, il est vrai, mais elle a cru, elle a espéré, elle vous a adoré comme son Dieu dans l’imité du Père et du Saint- Esprit.

— Amen J répondit l'assistance .

Je tressaillis : nne voix nouvelle s’était mêlée au chœur. Nelson était derrière moi. Il avait mis sa cravate blanche et son habit noir. Sa belle tête pâle avait un calme extraordinaire. . . .

Sophie lui fit un signe ; il s’approcha d'elle, puis il alla parler au prêtre qui ferma aussitôt son missel. Le prêtre et l'assistance passèrent dans la chambre voisine. Nelson vint à moi et me dit :

— Je m’attendais à cela. Elle veut vous parler avant de mourir.

AlMftE

Il sortit à son tour. La jeune fille voulut prendre leufant et se retirer. Sophie lui dit d'une voix si faible que nous eûmes peine à l'entendre :

— Reste, Aimée, ma petite sœur chérie.

Je tournais le dos à Aimée, car Sophie m’avait déjà pris les deux mains. Sophie ajouta en s’adressant à elle.

— Viens çà, qu’il te voie.

Je vis, de l’autre cûté du lit, dans la ruelle près de l'enfant, un visage angélique, tout inondé de belles larmes: ‘ . •

C'était ma femme, Hélène, c'était Aimée, le cher et délicieux amour de ma vie.

C’était ma vision du Palais de Cristal de Londres et le rêve de ma nuit de fièvre à Paris : c'était l’original de cette photographie que madame Vincent m’avait apportée dans mon lit : c’était le portrait du salon d’Ablon, vivant et mille fois embelli, malgré les pleurs qui remplaçaient aujourd’hui le sourire.

Le sourire! Il était sur les pauvres lèvres de Sophie.

— Il y a longtemps qu'elle vous aime, me dit-elle, — longtemps que nous savons votre secret... Elle n'était pas seule à vous veiller {Tendant votre maladie, quand Liban dormait au pied de votre lit... Mon petit Charles aura deux pères et une mère.

Elle attira la main d' Aimée dans les miennes.

Je me laissai glisser à genoux.

290 AIMi'i;

Elle dit encore *. ‘ . .V •- *

•• — Je meurs bien henreose, ' .

Son regard demanda l’enfant qu’on lui mit entre les bras. Elle le baisa longuement, -

Aimée s’ôtait agenouillée de l’autre côté du lit. Nous ne nous étions pas encore parlé, mais nos âmes étaient mariées.

' Sophie murmura : . ■ ; -r

— Vous avez les lettres... Y en a-t-il dix-sept?

Je les pris dans mon sein pour les lui remettre.

— Gardez, gardez, fit-elle; — merci..; que Dieu vous récompense... mon mari ni mon fils n’ont plus rien à craindre de cet homme.

Elle ajouta r *

— Je veux embrasser Nelson... qu’il se hâte l

Je m’élançai à la porte. Nelson était là tout près. Il entra. Ses yepx étaient rouges et gonflés au milieu des pâleurs de sa face. Il gagna le lit en chancelant. Quand sa femme lui demanda pardon, selon la formule catholique, tout son calme tomba. Il sanglota et pendit ses mains à ses cheveux.

— Je vous aime, Sophie, lui dit-il, — je vous estime... je vous adorerai comme une sainte !

Le dernier regard de la pauvre femme fut pour moi ; il voulait dire :

— Dieu soit loué t Grâce à vous, il gardera son

ignorance... ‘ <

Le prêtre revint et la prière recommença, cette ad-

au

mirable et splendide oraison qui soulève l’âme comme des ailes et la porte vers le séjour des sainte.

— Faites vivre en vous. Seigneur, cette àmo que vous avez retirée de ce monde; pardonnez-lui les foutes de sa fragile nature, et jugez selon votre miséricorde celle que vous avez créée et rachetée avec votre sang... .

Nelson resta plus de deux heures agenouillé près du lit. "

Le prêtre s’était retiré. Les cierges brûlaient.

Nelson se releva tout à coup. Il fallait bien que l’Anglais se montrât. 11 sortit vivement et revint avec une auge pleine de plâtre. - ,

Sophie n’était pas encore froide.

Nelson ôta son habit et lit ses préparatifs avec un sang-froid renversant.

De temps en temps, il s’arrêtait pour contempler sa femme. Alors, tout son corps tremblait et sa poitrine était déchirée par les sanglots.

L’instant d’après, il reprenait méthodiquement son travail. J’étais seul avec lui.

Pendant que la première couche se solidifiait sur le visage de la morte, il se tourna vers moi.

— Charles, me dit-il, — vous a-t-elle recommandé de garder les lettres ou de les détruire ?

— Quelles lettres? balbutiai-je.

11 eut un sourire triste et doux.

— Puisqu’elle n’est plus, murmura-t-il, je puis

bien vous dire cela, Charles; U y a longtemps que je sais tout. v. , -, - .

Mon regard dut exprimer de l’admiration. Il re-

— On ne rend pas justice aux Anglais... nous avons autant de cœur que vous. .. ./

Je m’avançai vers lui les bras ouverts. Il me pressa contre sa poitrine. .■ . ' . - . : ^ ...

— Après elle, Charles, me dibil, — c’est vous que j’ai le mieux aimé.

Puis, se reprenant ;

— Mais vous saviez pourtant que je n'ignorais rien!

— Moi! m'écriai-je, — et qui me l’aurait appris? , — Ce paquet que je vous ai remis le jour de votre départ, en vous priant de l’ouvrir dans la matinée dé jeudi...

. J’avais absolument oublié ce pli et je ne l’avais point ouvert.

— C’était le jeudi matin, poursuivit Nelson, — que vous deviez voir M. Eberhardt...

Je saisis mon portefeuille. Ma main tomba du premier coup sur le pli cacheté. Je brisai l’enveloppe. Ce pli contenait quatre banknotes de deux mille livres chacune : juste le prix exigé par Eberhardt pour rendre les lettres ; deux cent mille francs.

— Nul n’a droit de tuer son ennemi, prononça leutement Nelson; — Dieu seul fait justice. ... .

— Je ne l’ai pas tué... balbutiai-je.

— Moi, acheva-t-il, — je De le tuerai pas!

Deux gouttes de sueur roulèrent le long de ses

tempes. Il enleva le moule et mit une scrupuleuse attention à en examiner le creux.

— Je tirerai deux épreuves, Charles, fit-il en pleurant tout à coup ; — il y en aura une pour vous.

Il appela John, et tout en jetant un voile de mousseline sur le visage de sa femme :

— Portez du sherry dans ma chambre, ordonna* t-i! ; — je vais travailler.

Hélène, vous savez que Nelson Manby est mort en me léguant son fils et une part considérable de sa fortune. J’ai accepté le premier de ces deux legs.

Vous savez que j'ai uni mon sort à celui d’ Aimée.

Reste-t-il quelque chose d’obscur pour vous dans ces pages? Aimée m’avait écrit le billet de Londres et le billet de Paris, vous avez deviné cela. Mais, pourquoi Aimée et sa mère ne s’étaient-elles point assises à la table de Nelson, le jour où j’avais partagé son repas?

La main d’Eberhardt était là. Eberhardt avait brouillé la belle-mère et le gendre. Madame d’Ablon devait quitter la maison le lendemain avec Aimée.

C’était Aimée qui avait chanté Y Eloge des larmes.

m AIMÈfc

C’était Aimée que j’avais vue chez moi, pendant cotte nuit de fièvre. M roe Vincent était complice.

Sophie vous l’a dit : il y avait longtemps qu’Àimée était à moi.

D’où venait cet amour?... Oh ! curieuse enfant! Souvenez-vous qu’à l’aide de ma fameuse lorgnette, j’avais surpris autrefois Aimée faisant des cocottes avec Y Ame de Madelon.

Avant de faire des cocottes, peut-être qu’Aimée avait lu ce produit unique de ma plume. Je n’ai jamais osé l’interroger. Si Y Ame de Madelon avait eu ce succès, je n’envierais rien à nos plus triomphants poètes. — Quand vous verrez ma femme, vous tâcherez de savoir cela, Hélène, et vous me le direz...

Post-saiplum. — Liban est le favori d’Aimèe. Il ne lui en veut pas trop d’être ma femme, bien qu’il n’ait point fait le mariage . Il dit d’elle ;

Jamais ni gronde ni brouille avec son mari, par inégalité de caractère ou autre. Monsieur n’est pas méchant, mais madame est l’ange du ciel descendu sur la terre, vulgairement parlant, dans lejoyer domestique! /‘ \\\

Page 1