AIMÊli
concentre et forme cette alraosplrère sinistre qu’un joyeux Anglais seul peut respirer sans mourir.
J'ai dit sinistre : il faùt s’entendre. Tout est bien aéré là-dedans, et c’est à peine si le charbon national laisse dans la gorge une faible saveur de poison ; tout est propre ei bien tenu; la plupart dn temps tout est riche. Le deuil vient on ne sait d’oii.
Du confortable lui-même, je penche à le croire. Ils ont menuisé au-dedans de Westminster, cette miraculeuse basilique, une boite confortable. Leur rite étroit se noyait dans les immensités de l'église catholique. Je n’ai jamais si bien compris l'anglicisme effronté de ce mot confortable qu’en voyant la boîte de Westminster.
C'est l’Angleterre : c’est le méthodisme qui briderait le monde pour se tenir les pieds chauds : c'est John Bull inconoclaste, non point par fanatisme, mais pour sa commodité bien entendue. .
Le parloir où la famille était réunie répandait énergiquement ces odeurs qui me poursuivaient depuis London -Bridge. Il me serait impossible de définir cet arôme violent, mais composé. Chaque fleur a son parfum : cette puanteur est le parfum de la capitale anglaise.
Le parloir était une grande pièce formant un carré long. De rigides draperies, aux couleurs sombres, tombaient devant les deux fenêtres à doubles châssis. Au fond, il y avait une de ces cheminées à grilles
très-élevées qui semblent faites peur congestionner la tête en laissant les pieds glacés. Un service à thé de métalanglais brillait sur latable, au près d’une énorme Bible ouverte, dans laquelle une jolie petite miss, blonde comme une quenouille de An lin, faisait la lecture à haute voix.
Un vieillard, trois jeunes gens, deux petites Ailes et une discrète personne qui me fit, au premier aspect, l’effet d’une gouvernante, entouraient la table, écoutant la lecture. La gouvernante avait néanmoins un livre à la main. Les trois jeunes gens me parurent dépenser beaucoup de courage pour combattre le sommeil qui pesait sur leurs paupières. L’aîné, beau comme une femme, m’adressa un signe de tête tout plein de grave bienveillance. Deux femmes d’un certain âge s’asseyaient à droite de la cheminée; à gauche était un vieux couple d’apparence véritablement respectable ; un bonhomme à cheveux blancs, une dame vêtue de noir, dont la tête nue montrait une chevelure grise coupée très-ras. Dorrière ce couple, une femme de trente à trente-cinq ans se tenait debout devant un pupitre.
Il y avait une Bible sur le pupitre; les deux femmes d’un certain âge avaient chacune une Bible; le vieux monsieur à cheveux blancs tenait une Bible à la main; la dame en noir lisait au travers d’une loupe, et son livre était une Bible.
Tous ces personnages me saluèrent en silence, sauf
le vieillard assis auprès de la table, qui se leva et me tendit la main en disant :
— Monsieur Charles, ma famille!... mes enfants, monsieur Charles?
Après quoi la lecture publique reprit son cours en même temps que les lectures particulières.
Arthur Manby, le vieillard assis auprès de la table, m'avait indiqué un siège non loin de lui ; je le pris et me trouvai assis auprès d’un petit homme que je n’avais pas remarqué, parce que la haute taille des trois fils Manby, Nelson, Paulus et Georges, lui faisait ombre.
Le petit homme avait d’énormes cheveux et une figure couleur de terre glaise. Il portait une méchante redingote étriquée. Je n’ai jamais vu de pieds plus larges ni plus plats que les siens. La belle enfant blonde lisait les versets du Talmud, le plus beau livre de finance qui existe sur terre. Il y avait à peino trois minutes que je l’écoutais, lorsque je sentis une démangeaison à ma cuisse, vers le genou. C’était mon petit voisin qui me caressait la jambe.
— Oh! oh! me dit-il très-bas et avec un accent tout particulier, que je devais connaître plqs tard pour être celui de l’Irlande occidentale, — ne voilàt-il pas une belle collection de Bibles ?... Vous venez do Paris? Quoi de nouveau dans la politique?... Moi, je ne mange pas de Bible : je suis catholique... cousin de Robertson par ma mère... Nous avons une te-
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nance là-bas, de l’autre côté du Corrib, à huit lieues de Galway. .. Vous autres Français, vous aimez les Irlandais... malheureux pays... Tout cela finira mal... et dans l’Inde, aussi... Aimez-vous les voyages?... C’est pour le commerce que vous êtes venu ici?
— Bon! bon, s’interrompit-il en voyant que le vieux Manby regardait de notre côté; on ne peut pas seulement souffler le dimanche au soir... Là-bas, nous dansions comme des perdus quand il y avait un petit eoupde poteen sous le bonnet... Parbleu! sur dix filles il y en a neuf de jolies... Si vous pouviez voir Kate, ma demi-sœur!... et Polly, notre cousine... et Beth... et les autres... mais le bon temps est passé... Voulez-vous savoir où vous êtes?... Ce sont d’honnêtes gens, un peu hypocrites... il faut cela... Si Londres s'y montrait nu, if ferait peur... Vous feriez tout le Strand et Pall-Mall et le restant do Piccadilly avant de trouver une famille aussi unie... Les Manby sont anglicans, les voilà tous autour de la Bible du B. P. Morpeth, doyen de Saint-Paul, le père, les trois fils, les deux petites et la gouvernante. Celle qui lit est une nièce : elle est mignonne comme si elle était de chez nous... Le père a gagné bien de l’argent dans sa vie; l’emportera-t-il au cimetière?... La gouvernante a une petite Bible, voyez! C’est celle de S. N. Logan, l’ancien ami du doyen Morpeth. Il n’y a pas grande différence : seulement Loyan et Morpeth se sont pris aux cheveux, quand ils ont disputé à
S. Stephen... Les trois garçons avaient leur langue : Georges est un rude boxeur; Paulus boit comme uue éponge... Nelson est un héros de ballade... voyez s’il n’est pas semblable à un dieu !... Toutes les miss du commerce des cotons le voudraient pour fiancé, mais il a dit qu’il n'épouserait qu’une Française... Ça ne réussit pas aux Anglais... mais qu’est-ce que cela nous fait?
Il s’arrêta et prit un air de grave recueillement, parce que le chef de la maison Manby tournait vers lui son regard sévère. Prssque aussitôt après, il reprit avec une volubilité nouvelle :
— Je disais donc que voici là-bas, de l’autre côté de la cheminée, mon respectable oncle J. -R. Robertson, associé pour un quart, et sa femme vénérable, ma tante Rosalba Robertson, du clan des Mac’Dryell, dans la montagne, du côté d’Ingolsbec... Mon oncle n’écoute pas la lecture de la Bible épiscopale, voyez... Je crois bien!... 11 va aux conférences de Whitefriars; il est harvegiste depuis les pieds jusqu’à la tête et sa femme est gladstonien ne pour toujours! Par Dieu! monsieur, ils ont fait bon ménage pendant cinquantequatre ans; mais comment voulez-vous accorder Harvey, qui prétend que Judas est un symbole, avec Galdstone, qui soutient que Pierre fut condamné irrémissiblement pour n’avoir point passé son épée au
travers du lâche corps de ce traître? D’ailleurs,
les couvertures des Bibles Harvey sont chocolat,
tandis que les couvertures des Bibles Gladstone sont olive. Begorratol comme on dit chez nous, pour : Dieu me damne ! Le lion Dieu doit rire en voyant de si pauvres créatures!... Pensez-vous cependant que ma cousine Arabellasoit plus sage? Ma cousine Araby, c’est celle-ci qui a les cheveux un peu roux et qui lit une Bible violette, derrière ses chers parents.... Je ne voudrais pas vous tromper, quand le diable me promettrait ma fortune! La Bible violette vaut de l’or! Elle est du docteur Bradshaw, de Temple-Church, un homme de six pieds, qui peut parler six heures sans reprendre haleine. La préface dit des injures aux quatre évangélistes et constate que le docteur Bradshaw en sait, ma foi, bien plus long qu’eux... Ma cousine Araby n’est point mariée, parce que personne ne s’est encore avisé de la demander. Elle n’est pourtant pas plus vilaine que la femme du caissier principal, qui est à son quatrième mari... Mais regardez, je vous prie, Dorothy Jones et PropertiaManby, ces deux créatures faites pour inspirer le respect... Propertia parle dans les congrégations; elle exhorte les serviteurs du vrai Dieu à massacrer tous les évôques doyens et bénéficiaires. — Il faut le sang de tous ces pharisiens pour engraisser le champ spirituel du révérend Kaernarvon, fondateur de la secte des contemplalionnistes, bureaux Inner-Temple, numéro 23 1/2... Propertia est de la société pour la protection des oiseaux do-
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mestiqùes : elle ne veut tuer que les prêtres. Pour tout le reste* c’est une bonne pâte de béguine.». Mushawach I comme on dit chez nous pour jurer tonnerre ou autre chose, je la préfère bien à Dorothy, qui est de l’association contre le baptême des enfants. Ce scélérat de Baker, l’ancien ministre de Jersey, qui penche vers le mormonisme, oui, puisqu’il veut établir au Texas une colonie où] tous les hommes seront les maris de toutes les femmes ; ce scélérat de Baker l’a rendue folle à lier. Elle a laissé mettre son nom sur la première page de la Bible Baker, parmi les souscripteurs de cette œuvre d’iniquité. La Bible de Baker est noire comme l’âme du coquin lui-méme; la Bible Kaernavon est rose. Dorothy etPropertia ne se parlent plus; mon oncle et ma tante sont à couteaux tirés ensemble, mais ils se réunissent pour détester ces demi-papistes de Manby et leur propre fille, Arabella perdue dans les abîmes du bradshawismei... Arabella, de son côté, a rompu avec son père, sa mère et ses cou. sineB. Quant aux Manby, je crois qu’ils cherchent une occasion de faire maison nette.
A part cela, c’est une maison patriarcale et bien unie. Écoutez 1 vous entendriez la souris courir 1 — Une chose que je voudrais voir, monsieur, c’est un festin où R. W. Morpeth, le doyen de Saint-Paul, S. N. Logan, Harvey, Gladstone* le docteur Brashaw de Temple-Chureh, le révérend Kaernavon et ce scélérat
île Baker joueraient des dents les uns contre les autres...
Dis. heures sonnèrent à la pendule. Toutes les Bibles furent fermées. La jolie petite blonde entonna d’une voix suraiguë et remarquablement nasillarde un psaume en langue vulgaire. Les Manby se mirent sur leurs pieds, tandis que J.-B. Robertson, Rosalba Robertson, Arabella Robertson, Dorothy Jones et Propertia Manby détournaient la tête en se bouchant les oreilles.
La gouvernante, ouailledu dissident Logan, dut se borner, en raison de sa position dépendante, à mettre sa Bible au devant de ses yeux.
Le psaume étant achevé, M. Arthur Manby prononça une courte allocution, puis les portes de la salle à manger s’ouvrirent. Mon petit voisin l'Irlandais mo dit : ' - •
— Je m’appelle Owen Connor de mon nom. Si vous trouvez quo je sois un bon vivant, nous causerons encore ensemble. ,
Positivement, la frugalité de ce repas du diman. che soir m’édifia. Je croyais savoir que les Anglais sont une race gourmande à l’excès. En voyant les poissons salés et les laitages qui couvraient la table, je pensai :
— Ils ont bien raison, ceux qui prétendent que les peuples protestants sont plus religieux que nous!
— Patience! me dit à l’oreille ce petit coquin de Connor.
Il avait lu ma pensée intime sur ma figure.
Je fus placé à côté de M. Manby le père qui eut la bonté de me traiter selon les meilleures lois de l’hospitalité. Nelson, Paulus et Georges vinrent tour à tour m’offrir le doigt. Nelson alla jusqu’à me dire que j’étais le bienvenu dans la maison. Dès ce premier moment, je me sentis porté vers lui d’une très-sincère et très-réelle sympathie.
A ce repas, chacun fut d’une sobriété exemplaire. Vers onze heures et demie, les dames se levèrent, et miss Propertia Manby donna l’ordre de porter chez elle trois bouteilles de rhum et une demi-douzaine de flacons de madère, parce que c’était à son tour d’offrir le thé.
Les dames une fois parties, on enleva tout ce qui était sur la table. On mit une nappe à thé en toile écrue d’une merveilleuse finesse. Au centre fut posé en grande cérémonie, un immense plaide lard rouge bouilli, flanqué de quatre boites à kari. A droite et à gauche, deux théières, escortées de leurs accessoires, fumèrent. Devant chacun de nous une bouteille de Porto fut plantée, avec un flacon de rhum en vedette. Ça et là il y eut quelques pots de porter, pour les amateurs.
On apporta d’excellents cigares dans leurs boîtes authentiques, des huitres grasses dans des seaux d’ar-
gentet du skilton taillé en allumettes sur des feuilles de vigne.
Puis les domestiques se retirèrent.
Je ne sais pas ce qui eut lieu chez miss Propertia, bourreau des évêques; j’ignore ce qui advint des spiritueux portés dans le gynécée britannique. Je vous rendrai compte seulement de ce que je vis.
Pauvre Hélène ! nous sommes loin de nos amours! Faut-il vous apprendre, pour réveiller votre attention, que le mari futur de la femme au masque de plâtre était là”? Faut-il vous dire que mon cœur battait au choc de je ne sais quels pressentiments inouïs en contemplant la blanche et sereiue figure de ce
jeune homme, beau comme les anges, au milieu des
préparatifs de celte épaisse et sombre bombance?
Mon ami Nelson. — Ma vie change.
Hélène, je ne veux pas défendre nos ivrognes français. Souvenez-vous pourtant du vieux jardinier de mon onde. Quelle désopilante gaieté I quel feut quelle philosophie 1 Et qu’il était beau quand il portait sa pièce blanche au tronc de M. le curé pour expier son péché d'habitude !
L’ivresse anglaise est un deuil. Bacchus britannique a fait la gageure de ne jamais rire. Il se noie de parti pris dans le vin. Il tombe mort sans avoir pu secouer son obscène tristesse.
Je les ai vus dans leurs maisons et dans leurs rues, dans leurs châteaux et au fond de ces gouffres ardents qu'ils appellent les palais du gin (g in- palace). L’orgie, chez eux, a toujours goût de cérémonie mor*
tuaire. Ils ne se grisent pas, ils se suicident froidement et de mauvaise humeur.
Les uns se jetèrent sur les huîtres grasses, les autres attaquèrent la gamelle de lard rouge.
— Monsieur Charles, me dit le vieux Manby, je bois avec vous.
Ce singe d’Irlandais, Owen Connor, qui s’était assis auprès de moi, emplit aussitôt mon verre. Ce sont des rasades insensées. Il faut les avaler d’un trait ou se résoudre à passer pour un être grossier, ignorant les lois les plus élémentaires de la politesse. Je bus mon verre de Porto à la satisfaction de M. Manby qui me salua en remplissant de nouveau le sien. Je n’étais pas encore remis de mon effort, lorsque l’honorable J. B. Robertson me fit signe, et me dit de sa voix cassée :
— Jeune gentleman, voulez-vous me faire l’honneur de boire avec moi ?
Owen mit du vin jusqu’au bord de mon verre. Je bus encore, — mais la nausée me venait déjà. Le fumet du lard rouge m’asphyxiait. Les huîtres grasses me donnaient envie de repasser incontinent le détroit.
Je sentis les cheveux crépus d’Owen qui caressaient ma joue. Il me glissa tout bas à l’oreille : -
— Je ne ferais pas cela pour un Anglais. Vous m’avez l’air d’un joli garçon, et j’ai pitié de vous, car ils vont vous étouffer... Tenez-vous bien : je boirai
AIMÉ B
votre verre plein chaque fois qu’on vous provoquera et vous montrerez mon verre vide.
Verte Irlande I belle et malheureuse terre ! Hélène, voilà ce qu’un pauvre Irlandais fit pour votre bon ajni !
Nous étions une douzaine d'hommes ; outre les membres de la famille, les principaux employés de la maison avaient place autour de la table. Nelsou, Paulus et Georges me demandèrent à boire avec moi; je voulus vider loyalement mon verre pour ce magnifique Nelson, mais Owen engloutit les rasades destinées aux deux autres frères.
Puis ce fut le tour de M. Saunders, de M. Caxton, de M. Iïarringby, de M. Macdonald. Tous répétèrent poliment la formule : Monsieur Charles, voulez-vous me faire l’honneur de boire avec moi? Tous eurent lieu d’être contents, car cet Owen Connor était une belle nature, très-puissamment absorbante. Il buvait comme un madrépore. Tout en me rendant service, il se donnait du bon temps. Par intervalle, je l’examinais du coin de l'œil. Je vis la joie naître et grandir sur sa l'ace terreuse. Begorraw! Arrato! MusImivach! Il y allait de bon cœur!
Vers minuit et demi, le lard rouge et les huîtres étaient engloutis. M. Arthur Manby, tout pâle, chancelait un peu sur son siège; au contraire, l’honorable J. B. Robertson avait la figure écarlate et tout près d’éclater. Nelson lança son verre contre la porte.
Deux domestiques en livrée noire parurent aussitôt. M. Manby et M. Robertson furent décemment emportés. Sur le seuil, M. Manby fit effort pour dire;
— Demain matin, de bonne heure, à la besogne... nous avons le courrier de Bombay.
Dès que ces sages vieillards furent partis, les gageures commencèrent. On apporta f eau-de-vie teintée au carmin et les puddings. Personne ne prit plus la peine de régler les toasts. Une frénésie sourde et glacée sembla s’emparer de tous les assistants. Nelson, le beau Nelson, éearquillait les yeux convulsivement et brandissait les bouteilles au-dessus de sa tète avec une morne fureur.
— Voyez cela ! grommelait mon Irlandais ; — voici les maîtres du monde !
Ils pariaient; ils se provoquaient. M. Caxton, père de huit enfants, gageait qu’il mangerait quatre-vingts douzaines d’huîtres. M. Haringby, gros bonhomme court et charnu, jura par Dieu qu’il faisait, quand il voulait, six lieues à l’heure à pied, sans se presser; Georges vuulaitse coucher à terre et porter troismille pounds sur son estomac; Paulus essayait de mettre le feu au bol de punch avec une allumette éteinte. Nelson, épileptique, appelait John à grands cris ; il voulait un rasoir. 11 avait parié qu’il se couperait le poignet droit, juste à l’articulation.
M. Saundcrs glissa le premier sous la table. Personne ne s’en aperçut. M. Caxton, père de huit en-
fonts, le suivit. M. Macdonald mit ie goulot d’une bouteille dans sa bouche la bouteille et M. Macdo* nald disparurent en même temps. Georges perdit plante. M. Harringby voulut se retenir à la nappe et s'engloutit avec un monceau de débris. Les autres essayèrent de se lever ; ils tombèrent pèle-iuèle et vautrés comme...
Comme quoi, au fait? U n’y a point de comparaison possible 1
J etais anéanti ; de bonne foi, je tâchai de secouer cet extravagant cauchemar. Owen Connor eut sou rire strident. Il poussa du pied les jambes qui dépassaient la table et vida les fonds de bouteilles dans un seul verre qu’il avala avec plaisir.
— ■ Oh! me dit-il, en fourrant le reste du pudding dans sa poche, — c'est rangé tout de même, ailes !... Ça ne dépense pas six pences sans faire une mmiion sur l’agenda... Vous les verrez tous demain à la besogne pour la malle de Bombay.
Connor me conduisit a ma chambre. Je m'endormis avant d’avoir pu mettre de l’ordre dans mes pensées.
Il y -avait grande hausse sur les colons. Il se faisait des affa i res é normes, et la uvdisonMunby and sms réalisaient de magnifiques bénéfices. Je dus comprendre
dès les premiers jours combien mon père avait raison de mépriser la profession d’hommes de lettres, au point de vue de la rémunération. Maintenant, que j’ai Vu le monde, je m’étonne sincèrement qu’il y ait des malheureux pour exercer la profession d’homme de lettres.
Il faut croire que l’univers compte encore quelques âmes désintéressées.
Pour certains, la vocation est peut-être un irrésistible attrait. ■ .
Je fus placé dans le bureau numéro 3, dirigé par Paulus Manby. J'avais mission d’enregistrer les détails des opérations de l’intérieur, c’est-à-dire les ventes aux fabriques. Nous étions trois pour ce travail qui, en France, eût occupé tout un régiment de commis. Les écritures anglaises sont d’une admirable simplicité.
Nelson fit tout ce qu’il put pour m’avoir dans le bureau dont il était le chef. M. Manby ne voulut pas. Il donna pour raison que Nelson, parlant très-bien le français, n’avait pas besoin de moi. Ma véritable utilité dans la maison était en effet le français. Je faisais presque tous les jours, après le dîner, une lecture en français à la famille réunie, et chacun m’interrogeait sur les difficultés de la prononciation. Je donnai même une douzaine de leçons en forme aux trois jeunes filles. Elles étaient intelligentes ; elles comprenaient bien; la bonne volonté ne leur’ manquait point,
— mais leurs larynx d’oiseaux enrhumés se refusaient absolument à produire des sons tolérables. L’Anglaise a la voix fausse naturellement, comme le canard a les pieds palmés.
On me traitait fort bien. Le beau Nelson me témoignait une amitié véritable, et l’ainée des jeunes miss me distinguait d’une façon tout à fait ostensible. Cela ne paraissait point autrement déplaire à M. Arthur Manby. Je crois que j’aurais pu m’implanter dans cette famille, obtenir la main de miss Manby et devenir le chef légitime du quatrième bureau. C’était probablement le plan de mon pauvre père, embelli et romantisé. — Mais le destin avait d’autres vues sur moi.
Depuis la première minute passée à Londres j’abhorrais cette ville odieuse et maussade. L’air qu’on y respirait gênait mes poumons. La vue des Anglais que je rencontrais dans les rues m’offensait. Je ne plaisante pas, Hélène, c’était mon désespoir de me dire en voyant ces foules bourdonnantes et affairées : Tous ceux-là sont des Anglais!
Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de m’arrêter à la grille d’un square et d’avoir les larmes aux yeux en regardant les chevrettes blanches qui pais- . sent sur ces admirables gazons, invention des jardiniers d’outre-Manche. Cela me faisait penser à la maison de la rue d’Astorg, qui avait aussi de beaux gazons. Je revoyais les deux petites d’Ablon cares-
santleur chèvre. Tout m’attendrissait, jusqu’au’souvenir de leurs moqueries 1
Je pensais très-souvent à mon père. Je le voyais tel qu’il était lors de notre dernière entrevue, maigre dans son double vêtement, pâle, ouvrant avec fatigue ses yeux agrandis. Une des choses qui m’avaient frappé le plus vivement dans son discours, c’était la comparaison faite par lui entre les diverses professions. J’épousais volontiers sa querelle. Je maudissais le préjugé qui mesure d’une main si avare les récompenses et les honneurs aux penseurs délicats, dont l’œuvre est comme une part des gloires de la France, tandis que ces mêmes, honneurs et ces mêmes récompenses tombent -comme grêle sur la vieillesse administrative et sur les vainqueurs de la bataille industrielle.
Depuis, mon sentiment a bien changé. Les gouvernements avaient raison. Il n’est pas au pouvoir des gouvernements de récompenser l’homme de lettres. L’art sert un autre maître que le gouvernement quel qu’il soit; il courtise un autre souverain qui s’appelle le monde. Le monde seul est assez riche pour payer l’art, assez grand pour tresser de sa main cette vaste couronno qui est la gloire.
Pari», *2 mai 18...
« Monsieur me Charge d’accuser à monsieur la réception de sa lettre du 16 courant, où il dit qu’il s’ennuie passablement, quoique n’ayant pas à se plaindre de l’accueil général des membres de la maison de commerce anglaise. Monsieur va un tantinet mieux depuis que la Revue des Deux-Mondes a fait un grand article sur ses Contes et Nouvelles. M. M*“ lui a promis sa voix et celles de ses amis pour le fauteuil. Le ministre nous a invités à diner; enfin, ça ressemble à un mouvement de hausse vulgaire*ment parlant.
» Nous retravaillons à la comédie pour le Théâtre- Français : la Courte Echelle. Nous avons un acte et demi défait. Nous craignons la censure.
» Monsieur embrasse bien monsieur, et j’y joins mes respects.
» Liban. »
« P. S. Le porteur de la Revue de Paris m’a dit que Y Ame de Madelon était un demi-succès. Ca vaut mieux que rien. Quand j’aurai une minute, je parcourrai la chose et dirai mon avis bien franchement à monsieur. »
L’Ame de Madelon ! Combien de siècles me séparaient de ces folies ! Quel abîme entre ce rêve et mon existence actuelle !
J’avais deux amis, mon bavard d’Irlandais et Nelson Maijby. L’Irlandais me fatiguait. La compagnie de Nelson me donna les seuls instants de bonheur que j’aie goûtés à Londres.
C’était un Anglais chevaleresque, doux comme une femme, un peu faible, sans défense contre les naïves fantaisies de son imagination; — c’était un grave enfant, mettant je ne sais quelle poésie entre lui et les lourdes réalités qui l’opprimaient.
Il me témoignait une affection sans bornes. Nous nous étions liés tout de suite. Pendant les longs jours d’été, nous quittions le bureau ensemble et nous faisions d’interminables promenades qui se prolongeaient fort avant dans la nuit. Des promenades à pied, — â la française.
Nelson aimait tout ce qui était français.
Nous prenions le petit parc Saint-James, Ilyde- Park et le parc du Régent. Nous donnions bien peu d’attention aux splendides attelages qui piaffaient sur le sable fin de ces aristocratiques allées. Nous causions, nous allions. Nous causions parfois de Shakspeare, de Marlow, des romans de Smolett. Nelson avait un sens littéraire particulièrement délicat. 11 éclairait parfois pour moi-même la nuancé du talent de mon père.
Mon père était à Londres un des plus populaires parmi les écrivains français. .
Nous causions de Schiller et de Goëthe. Nelson
aimait Hoffmann, ce poète que les Allemands renient. Il adorait Victor Hugo. Brizeux lui mettait des larmes sous la paupière. Il me demandait sans cesse pourquoi l’auteur de Marie n’avait pas, officiellement, le premier rang parmi nos poètes. Partant de là, nous tâchions de remettre un peu d'ordre dans la prodigieuse anarchie de cette littérature française, si opulente et si mal classée. De loin, l'effort des coteries apparaît mieux. On ne peut réprimer un sourire de pitié en voyant le travail de ces pygmées, qui parviennent à entasser leurs nuages de carton, de manière à voiler pour un jour la vérité des perspectives.
Nelson riait peu d’habitude, mais l’œuvre de la critique française le mettait toujours en joie.
Nous allions. H nous arrivait de parvenir, à notre insu, jusqu’au sommet de Primrose-Hill, d’où l’immense laideur de Londres nous apparaissait, drapée dans ses haillons de brouillard. Ces jours-là, nous n’avions pas toujours causé littérature. Nous avions un autre sujet auquel notre beau Nelson revenait avec une persistance avide et singulière. Nous parlions des femmes de Paris. Nelson m’écoulait alors comme si j’eusse été le dieu de l’éloquence. Mes récits le plongeaient dans de profondes rêveries. Il faisait parfois les deux ou trois lieues qui séparent Primrose-Ilill'de Piccadilly sans prononcer une parole.
Certes, je n’étais pourtant pas très-fort sur les femmes de Paris. Je n’avais que trois souvenirs : ma mère, madame la baronne d’Haynard et Sophie d’Ablon.
J’aimais assez Nelson pour lui parler de ma mère, cette joie mélancolique et délicieuse de mon enfance. C’était dans ma bouche comme une prière ou un cantique. Je vois ma mère avec des rayons. Ma mère est une sainte dans le ciel.
Le portrait que je faisais de madame d'Haynard empruntait à mes premières impressions d’adolescent je ne sais quelle savoureuse poésie. L’œil de Nelson, qui s’était voilé pendant que je parlais de ma mère, se prenait à briller quand la sémillante baronne venait sur le tapis.
Mais c’était Sophie qui était la favorite de nos entretiens : l’enfance de Sophie, la mue de Sophie, toutes les transformations diverses de Sophie : la gamme qui va delà chenille au papillon.
Je savais cette chanson par cœur sur le bout du doigt. C’était parisien essentiellement. Je m’y complaisais, j’y trouvais comme un amer remède à ma nostalgie. Il me semblait que le nom de Sophie amenait entre mes lèvres une bouffée de bon air de la rue d’Astorg. •
— Je radote, disais-je souvent, — voilà cent fois que je répète ces choses.
Mais Nelson n’en avait jamais assez. Il m’écoutait
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avec un recueillement inouï. Chaque détail ressassé avait pour lui plus de charmes.
Un soir, comme nous revenions à la maison, il s’arrêta sous les arcades du On adrant, au bout de Regent-Strect, et me demanda d'une voix tremblante :
— Charles, est-ce que vous aimez miss Sophie ?
Je ne m'attendais pas à cette question. J’hésitai.
La sueur lui vint aux tempes.
— ■ Ahçà! m’écrial-je en éclatant de rire, — vous- . même, Manby, est-ce que vous seriez amoureux de mademoiselle d’Ablon?
Au lieu de me répondre, il baissa les yeux, puis me tendant la main :
— Ne plaisantez jamais sur ce snjct, Charles, murmura-t-il.
Paris, 15 juin 18...
« Monsieur me charge de faire passer k monsieur la petite traite ci-incluse. Monsieur aurait pris la plume lui-même sans ses maux de nerfs. Nous avons été attaqués dans V Artiste par un ami, je ne puis obtenir de monsieur qu'il bouche les oreilles au bourdonnement de ces moucherons venimeux. Ne pourrait-on pas faire là-bas un ou deux articles? Je
pense qu'il y a des journaux? Dites-moi ce que cela coûte.
» Monsieur va partir pour les eaux. Son médecin me fait l’effet d’un farceur, vulgairement parlant. Madame Bouilly s’est retirée : c’est Pinard qui prend son fonds : celui qui faisait les courses. Les d’Ablon sont ruinés ou à peu près. Il a couru des bruits sur M. Eberhardt. La chèvre est morte. Si la chance voulait qu’il se trouve là-bas une bague à votre doigt, j’entends une Anglaise avec une dot un peu cossue, ne faites pas la petite bouche. Monsieur vous embrasse. J’y joins mes respects et salutations empressées.
» Liban. *
Cette lettre précéda de quelques jours seulement une querelle assez sérieuse que j’eus avec M. Georges Manby, le troisième fils. Les choses allèrent de ma part si loin que je dus quitter la maison. Je n’avais pas tort. Georges était un personnage fort grossier. Tout Français transplanté à Londres, pour son malheur, devient chatouilleux à l’excès dès qu’il s’agit de la France. M. Georges Manby eut une leçon sévère. Je désire qu’il en ait profilé.
Je ne regrettai que Nelson, malgré les lannes de miss Mâud. La pauvre enfant m’eût facilité de tout son cœur les moyens de suivre les bons conseils de
Liban. C'était une bague à mon doigt et sa dot devait être assez cossue. Mais la sympathie n’y était pas. Je détestais les cotons à ce point que je fus ravi de la circonstance, pénible en soi, qui m’éloignait de la maison Manby.
J’écrivis sur-le-champ à mon père et je pris un logement à Sablonière-hôtel, dans Leicester-square, rendez-vous de tous les Français de moyen étal.
J’étais là depuis cinq ou six jours, attendant avec une certaine impatience la réponse de mon père, lorsqu’un matin, à l’heure de mon lever, j’entendis tout à coup prononcer mon nom dans le corridor de l’hôtel. Cette voix, que je croyais reconnaître, me serra le cœur. Je sautai précipitamment de mon lit, fixant mes yeux sur la porte. Elle s’ouvrit pour me montrer Liban en grand deuil.
Je chancelai. J’eus un violent vertige. Liban n’avait pas encore parié que je savais mon malheur.
— Mon père est mort? m’écriai-je.
Sur la figure de Liban il y avait une grande et profonde tristesse.
Il inclina sa tête affirmativement et deux grosses larmes roulèrent sur sa joue.
Je m’affaissai, tout nu que j’étais, et je cachai ma tête mitre mes mains.
Mon père I mon pauvre père, les sanglots m’étouffaient. V- ■
— Quant à ça, disait Liban d’une voix entrecou-
pée, ils ont tous été à son enterrement, tous ceux qui le mordaient encore à belles dents pendant qu’il suait son agonie... Ils veulent bien qu’on soit un grand homme, pourvu qu’on soit mort!.,. Allons! allons! monsieur Charles, un peu de courage!... C ? étaitunbon cœur, aussi vrai que Dieu nous voit!... Il est mort comme un saint... au moment où Trochard était éju membre de l’Académie à sa place... et je vous apporte sa dernière parole qui est une bénédiction. ..
Liban tira en même temps de sa poche un tout petit paquet, dont l’enveloppe était un papier de soie. Je le lui arrachai des mains. J’avais deviné, au travers du papier, le petit médaillon que mon père portait toujours au cou et qui renfermait le portrait de ma mère. J’ouvris le médaillon. Je collai la miniature contre mes lèvres. C’était le suprême adieu : je me sentais seul.
Pendant cela, Liban médisait :
-r Pleurez, monsieur Charles, ça fait du bien... Quelquefois vous pourriez peut-être penser que votre dernier envoi a pu faire du mal à monsieurcar monsieur tenait beaucoup à la maison Manby.,. Tous les jours il disait : Au moins le sort de Charles est assuré... Mais quand la damnée lettre est arrivée, monsieur ne pouvait plus lire. Il avait reçu l’extrême-onction la veille au soir... il n’avait plus que deux heures à vivre.
Je passai le portrait do ma mère au cou. C'est là que vous l’avez vu, Hélène. Vous l’auriez bien aimée. *
Liban ne me dit plus qu'une cbose : le nom de la maladie qui avait emporté mon père.
Après quoi, avec un tact qu’on n’eût point soupçonné chez lui, il me laissa tout entier à ma doulenr. Deux heures se passèrent, peut-être davantage. Je me, croyais seul depuis longtemps et j’agissais en conséquence. Liban était là pourtant, mais il ne bougeait pas et je ne l’entendais pas même respirer.
Au moment on midi sonnait à ma pendule, je tressaillis au bruit retentissant d’un mouchoir. Liban s’était levé. 11 vint à moi, repliant gravement son foulard, et me dit :
— Monsieur veut-il que je l’habille?
— Il n’est pas besoin, Liban, répondis-je.
Liban croisa ses bras sur sa poitrine et me regarda en face.
— Je ne resterai pas près de monsieur malgré lui, reprit-il ; — mais je demande formellement à monsieur de vouloir bien me garder. Je n’ai pas mérité qu’on me chasse.
Je lui tendis la main.
— Vous étiez attaché à mon père, Liban, murmurai-je, — et mon père vous aimait...
L’effort qu’il fit pour retenir ses larmes mouilla mes yeux. Il toucha ma main respectueusement.
— Monsieur n'est pas très-riche, me dit-il ; — je sais mieux les affaires que le 'notaire... mais avec de Téconomie, monsieur peut faire encore bonne figure ter comme il faut le nom de son père... je me charge de cela.
Je ne protestai point dans ce premier moment. Par consentement tacite, j’acceptai Liban pour mon intendant.
Pays conquis.
A l’heure du diner, Liban m’apporta la carie de Nelson qui désirait me parler. Je refusai de le recevoir. Je n’avais rien contre lui assurément, mais je sentais pour la première fois le besoin de me recueillir en moi -môme. Nelson ne renouvela point sa démarche et je ne le vis plus.
Il est difficile de se figurer un être plus isolé que je ne l’étais alors. Je n’avais pas un ami, pas une connaissance. Je fus ainsi deux ans.
Ces deux années, Hélène, forment dans ma vie un temps d’arrêt, un groupe à part, une sorte d’oasis mélancolique et tranquille. Les souvenirs qui nfen restent sont imprégnés de tristesse et de paix. La mort de mon père me causa une profonde douleur ; cette impression dura quelques jours à peine à l’état aigü. Elle se transforma vite et devint pendant deux
ou trois semaine, une sorte d'hypocondrie, à laquelle succéda ce regret calme qui ne devait jamais s’effacer.
Durant ces diverses phases, Liban se tint à distance avec une convenance parfaite. Il me parlait peu, mais j’étais toujours sûr de le trouver à l’heure dite, comme le meuble dont on a besoin et qu’il vous peinerait de chercher. Quand mon cœur débordait, quand il me fallait absolument parler de mon père, je Voyais la bonne et belle ligure de Liban s’attendrir. Jamais je n’aurais cru qu’il fût capable de tant aimer.
Un jour, cependant, comme je m’éveillais, je le vis debout à mon chevet. Il avait son air important d’autrefois. Il se tenait dans sa livrée noire et ses doigts exercés faisaient virer avec une grâce noble sa tabatière de platine.
— Tout cela est bel et bon, me dit-il sans préambule, mais vous voilà maigre comme un coucou, vulgairement parlant... Qu’est-ce que nous faisans à Londres ?
Mon regard dut lui dire que j’avais perdu complètement l’habitude de l’entendre me parler sur ce ton. Il ouvrit sa boîte lentement.
— C’est certain, c’est certain, murmura-t-il, les temps sont changés... Mais, monsieur... le père de monsieur m’a renvoyé pas mal de fois pour manquement de respect... ça ne tenait pas... Monsieur doit
savoir l’histoire de ce général de l’antiquité, qui disait : Frappe, mais écoute... Moi, je dis : Mellez-moi à la porte et suivez mes conseils... quitte à rester, si je n’ai pas été renvoyé pour une faiblesse sullisante et touchant la probité fidèle...
Liban, lui dis-je, je vous regarde comme un ami.
— Du tout! m’interrompit-il vivement; avec les amis on se brouille; je suis le valet de chambra de monsieur, ni plus ni moins, et à perpétuité, voilà!
— Soit, Liban. Vous aviez un conseil à me donner?
— J’avais à délibérer avec monsieur... Monsieur devrait voyager.
-‘-Pourquoi voyager, Liban?
— Parce que c’est mon idée.
Je ne pus m’empêcher de rire. Liban sourit de son côté, et poursuivit en rangeant mes pantoufles sur mon tapis :
— Je tombe souvent dans le travers de m’exprimer d’une façon insignifiante et cocasse, mais le fond est sensé. Que faites-vous à Londres? Tant que dure la sainte journée, parlez-vous à âme qui vive? Pour jouer au loup comme cela, ce n’est pas une capitale de trois millions d’iiabitants qu’il faut, c’est, vulgairement parlant, le fond des déserts avec la grande végétation de la nature et l’air libre où voltigent les
m AJMÉE
oiseaux du paradis dans l'immensité de l’espace!
Il respira fortement , et certes, il l'avait bien mérité.
— Il y a donc, reprit-ii, que j’ai fait la connaissance • d une jeune dame dont la vertu est au-dessus des propos et tout simplement une perle pour Ja décence et comme il faut... Je n’ai pas besoin d’ajouter à monsieur que ce n’est pas une Anglaise... Elle a pour pays natal une contrée, chantée par tous les poètes originaux : l’Irlande, la fleur de la lene , la perle de la mer, comme elle dit, où l’on voyage à très-bon compte, trouvant l’hospitalité modeste chez les tênanciers, qui refusent tout paiement avec fierté, quitte à leur laisser furtivement une pièce de quelque chose sur la table... Si monsieur entendait mistress Queensberry, monsieur serait, vulgairement parlant, dans l’extase, et dès demain...
— Liban, l’interrompis-je en sautant hors de mou lit, faites les malles. Nous allons partir ce matin.
Il fut flatté, mais il insista pour que j’entendisse un peu mistress Queensberry discourir sur l’Irlande.
Quinze jours après, j’allais, le bâton à la main, seul et ressuscité par la vue de ses grandeurs inouïes, j’allais le long de ces grèves dentelées qui festonnent l’océan Atlantique, depuis la baie de Galway jusqu’au promontoire d’Achil. Vous le savez, Hélène, l’Irlande est la poésie et l’enthousiasme de mes souvenirs. J’ai vu bien des choses admirables :
tu
l’Irlande seule est restée jioiir moi la terre du rêve gigantesque et incommensurable.
Je ne sais pas dire et je ne dirais jamais les fièvres suivies d’écrasements, de stupeurs, les élans qui s’emparent de l’âme en face de ces sombres féeries. La mer et les géants ! Les batailles des aînés de la terre contre cette force invincible : l’Océan!
Je suis resté parfois depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, assis sur une pierre tapissée de goémons, contemplant ces galeries de basalte qui superposent les prodigieuses ordonnances de leurscolonnes, ces propylées s’allongeant à perte de vue, et mêlant l’étrange symétrie de leurs perspectives; je suis resté opprimé par ces énormités dont rien ne peut donner l’idée. J’ai compris la mythologie celtique, le chant des bardes, les puissantes brumes de la poésie du Nord.
Ossian est là. Dans ces silences sonores, on entend vibrer les lances et gémir l’airain des boucliers.
Il est une roche au sommet de ce miraculeux édi • lice, directement construit par la main de Dieu : il ' est une statue. — A certaine heure du jour, vers le moment où la lame étincelante renvoie les rayons plus obliques du soleil, la roche s’éclaire, la statue s’anime. Le hasard a sculpté ce bloc, cent fois plus grand que le colosse de Rhodes. Les gens de l’île Garomma l’appellent le roi Diarmid. C’est un chevalier, j’ai vu son casque; c’est un géant : j’ai bien reconnu
sa massue. Ces Diarmid, quand venaient les flottes chrétiennes, descendaient dans la mer, qui ne montait jamais au-delà de leur ceinture. Leur soüfïle faisait la tempête, et dès qu’ils le voulaient, leur chaude haleine enveloppait les grèves de brouillard.
Ce fut lui, le premier Diarmid, — lé saint à là barbe blanche, — qui, poussant dans le flot tous les prismes basaltiques du rivage, construisit en une nuit cette fameuse chaussée des Géants,-* noire mosaïque, alignant scs pierres polies et octogones comme le pavé des salles de l’architecture sarrasine, et s’avançant, pont inachevé, extravagant, su* biime ! jusqu’au sein des tempêtes du large.
Ce mot géant faitparlie de tous les noms: l’arche du Géant, la grotte des Géants, l’échelle des Géants.
Et là bataille continuo : l’Océan écuraé, mugit, éclate toujours au pied de ces miraculeuses citadelles.
Puis, derrière la falaise convulsive, c’est le vert paradis d’Eir-Inn ; les vallées fleuries, les bosquets virgiliens : Tempé à quelques pas des gouffres de Charybde.
Liban était établi à Galway. Il y a beaucoup de frànes-maçons à Galway. Liban menait bonne vio. Mes voyages à pied ne le fatiguaient nullement,,,
Hélène, je me souviens qu’un jour, je m’étais égaré dans ces monts Manturck, plus Sauvages que es Cordillères. C'était vers le coucher du soleil.
Depuis une Injure je n’avais rencontré trace d’habitation. La brume commençait à blanchir dans la • plaine. Je devinais un lac sous ces voiles floconneux, mais je ne savais pas si c’était le Mask ou le Corrib.
Ce sont de pauvres êtres qui peuplent ces splendides paysages : petits hommes, inaigres animaux.
La lourde main de l’Angleterre a trop pesé sur ces pays vaincus.
Et pourtant, il reste encore çà et là quelques débris des races épiques.
Le brouillard montait, couvrant peu à peu les prairies et ces bosquets de pins des marais qui semblent de loin ne former qu’un seul arbre, bas, difforme et coiffé d’une fouillée crépue. Les gorges et les pics, au contraire, s’éclairaient vivement aux rayons orangés du soleil. Au bout du sentier que je suivais et qui allait s’épanouissant comme l’embouchure d’un cor, je vis une homme et une femme qui cheminaient devant moi. Ils étaient grands tous deux. Le vent des montagnes faisait flotter à longs plis Ja mante écarlate qui couvrait les épaules de la jeune fille.
C’était une jeune fille. Elle avait dix-huit ans. Elle s’appelait Dennis. L’homme était son grandpère. Il avait nom Fergus Dunnei de Claggan. Ils s’arrêtèrent tous deux au son de ma voix et ils se retournèrent. Dennis mit sa main au-dessus de ses yeux pour voir, malgré le soleil. Fergus s’appuya
sur son shilleiagh blanc comme sur- une lance. Ils m’attendirent.
Je n’ai rien à vous raconter, Hélène. — Cette fille était belle comme les pupilles de Fingal. Le hâle des montagnes avait mis je ne sais quelle teinte vigoureuse sur la blancheur éblouissante de sa carnation, je n’ai jamais vu sur un front plus fier de plus splendides cheveux noirs. Quant à ses traits, c’était la noble et pure ligne milésienne, rehaussée par l’éclat d’une prunelle de jais. Elle soutenait son aïeul d’un geste vaillant et tendre à la fois.
■ Le vieillard avait une figure richement accentuée, avec une vénérable couronne de cheveux blancs. Il portait une couverture rayée par-dessus le pauvre carrick des paysans irlandais. Sa tète était nue.
— Vous n’êtes pas un Anglais, me dit-il, quand je fus tout proche.
Je n’ai rien à vous raconter. C’est un tableau, purement un tableau. Dennis me regardait avec ses grands yeux qui semblaient deux âmes.
Je les avais hélés pour savoir mon chemin.
J’ignore pourquoi nous restâmes plus d'une heure ensemble. Ils me dirent leurs noms. Fergus avait eu une lennace; les middlemen anglais avaient donné sa ferme à un voisin payant une commission plus grosse. Il avait eu sept fils et trois filles. Dennis restait seule pour guider sa vieillesse.
Je ne vous répéterai que sa dernière parole. .
AIHÉK . | 4 5
. Il y, a plus d'Irlandais morts à Londres que d’Anglais vivants... Londres m’a pris dix enfants : trois belles-filles, des chrétiennes ! sept braves fils, parmi lesquels était le père de celle-ci... que Dieu la garde!
Pendant que je descendais le sentier qui menait au Corrib, je tournai encore une fois la tète. Ils restaient à la même place. Dennis regardait mon offrande qui brillait dans sa main. Le vieux faisait le signe de la croix, et Dennis répétait ;
— Non, non, ce n’est pas un Anglais!...
Les fils des géants sont tous mendiants. La joyense Angleterre a fait ces lamentables ruines.
Deux ans, j’ai passé deux ans dans ce paradis déshonoré par la misère, dans cet Éden peuplé de fantômes. J’ai tout vu. Je ne vous dirai rien, Hélène. Chaque fois que j'écris ce nom : Irlande, une main glacée m’étreint le cœur.
Ils chantent pourtant, et ils dansent autour du chaudron où cuisent les pelures de pommes de terre...
Quand j’allai chercher maître Liban à Galway, il était si gras, que j'eus peine à le reconnaître. La vie est bonne dans le Connaught, dès qu’on peut faire sonner quelques souverains dans son gousset. Les épluchures de pommes de terres ne sont pas pour ceux qui viennent de Londres. Liban me trouva bonne mine et me fit grand accueil. Grâce à lui, je
pus m’introduire dans la taverne cabalistique de Mazebo-Street, où le maître, les garçons et les consommateurs sont tous francs-maçons et reconstruisent char que soir le temple de Salomon, selon le rite écossais.
A Galway, quand un jeune homme veut se ma- v rier, les parents de la demoiselle demandent : Est-il franc-maçon?
Je dirigeai Liban sur Londres pour y préparer nos quartiers. Je voulais visiter rtllster et surtout ce pays de Londonderry, — l'Irlande protestante, comme dit le Times avec raison, puisqu’il n’y a guère, dans cette province, que cinq sixièmes de catholiques. — C’est toujours beau : cette île est le joyau de la couronne britannique; — mais cela res. semble déjà à l’Angleterre. On y voit des Anglais partout. Les Irlandais s’y font petits pour laisser toute la place à leurs maîtres. . ..
Ce fut par un beau jour de printemps que le Westerrf-Railway me ramena en vue de Londres. Je connus que j’étais arrivé, parce que je ne vis plus le soleil. Le soleil fait un détour pour ne point passer à Londres.
J’avais dessein d’y séjourner deux semaines pour le moins. J’étais bien aise de me séparer honnêtement des Manby et de leur faire oublier, par une courtoise démarche, cette querelle d’enfant qui m’avait éloigné de la maison. La succession de mou père avait, du reste, un compte à régler avec leur caisse.
Au bout de quatre ou cinq jour», l'atmosphère de Londres avait produit son effet. J’étais navré d'une tristesse sans cause. L’avenir se présentait «à moi sous des couleurs si lugubres, que je cherchais en vain un prétexte d’espérer. Je voyais se creuser l’abîme qui me séparait du bonheur. L'abandon où j’étais m’apparaissait comme un gouffre noir, dont j’occupais le fond. Les autres avaient une famille, une compagne, un ami ; moi, j’étais seul, horriblement seul !
• Je n’avais pas encore frappé à la porte des Manby, mais je savais de leurs nouvelles. Des trois fils, Paulus seul restait k Londres. Georges tenait le comptoir de Calcutta; Nelson voyagait sur le continent, où il avait pris femme.
Je ne souriais pas souvent. Cette nouvelle me fit. sourire. Nelson avait donc réalisé son rêve. Il est rare qu’un Anglais n’ait pas ainsi son idée fixe. Nelson avait l’idée d’épouser une Française. Nos entretiens de Primrose-IIiil avait exalté en lui cette passion. Nelson devait être heureux, — autant qu’il est possible qu’un Anglais s’accommode de son idée fixe réalisée.
J’aimais Nelson, doux et noble jeune homme. Il était mon meilleur Souvenir. Son absence était cause du peu d’empressement que j’avais mis à m’approcher de la maison Manby. La pensée qu'il était heureux me consolait.
T il » »
Du reste, je ne me défendais point contre l'ennui qui m’opprimait. J’allais au hasard dans Londres, cherchant du nouveau, et regardant avec une morne indifférence le nouveau que j'avais trouvé.
Une après-midi, je me fis conduire au palais de Sydenham, qui avait été construit pendant mon voyage d'Irlande. Il faut rendre justice à qui de droit : les Anglais savent faire ces machinesbeaucoup mieux que nous. La féerie industrielle est leur poésie. Us sont là dans leur élément. Le palais de Sydenham est un problème résolu. Il y a là je ne sais quelle bizarre magnificence qui saisit l'imagination. Est-ce bien de l'architecture ? Question oiseuse ! C’est grand ; cela étonne, et, chose singulière à Londres, cela séduit.
Aussi les Anglais sont fiers de leur maison de cristal ! By God! pour ces transparentes galeries, ils donneraient Westminster et la Tour.
Il y avait foule de visiteurs. C’était presque gai. Les réfractions cent mille fois répétées du flint-glass parvenaient à réchauffer la pâleur du soleil. Les visages longs des gentlemen empruntaient à ces clartés l’apparence immobile du sourire, et fou croyait voir, l’illusion aidant, un peu de sang revenu sous la peau chlorotique des youug ladies.
Tout à coup, mon cœur me fit mal ; un éblouissement joua au-devant de mes yeux, sur l’honneur, au moment oii ce mirage vint secouer le somnolent
affaissement de mon être, j’étais à cent lieues de songer h mes souvenirs de France.
Je vis le portrait du salon d’Ablon, je le vis!
C’était tout au bout de la galerie, ji l’endroit où te transept concentre ses faisceaux de lumière. Le portrait avait comme une auréole de rayons : il éblouissait. Ce fut une apparition si rapide que je n'en saurais dire les détails. Je vis le portrait pleinement et distinctement, il est vrai, mais hormis la vision d’ensemble, rien ne me resta. La couleur des cheveux m’échappa, l’âge aussi. Pensez-vous que cela soit possible. Hélène ? Peut-on voir et à la fuis ne pas voir?
11 n’y aura rien de fantastique dans ce récit de mes pauvres amours. Tenez la bride à votre imagination; ce n’était pas une chimère. Je ne me souviens pas d’avoir jamais vu de fantùme, et je suis d’autant plus à Taise pour vous décrire le trouble de mes sens, que l’apparition était une pure et simple réalité.
Ma première impression fut le doute : je vous répété que l’image passa rapide et splendide comme l’éclair. Tout tressaillit dans mou être, cœur et corps, L'ardeur qui dormait en moi s’éveilla en sursaut. J’ignore si j’avais été amoureux dans toute la rigueur du mot, ou si lé puéril sentiment qui avait
occupé ina vingtième année ressuscitait, transformé,
possédant tout à coup l’ampleur d’une passion virile.
Le fait certain, c’est que mon âme vécut une heure en une minute, et que je restai comme anéanti sous cet effort indépendant de ma volonté. J’aimais. Qui donc aimais-je ? Ne souriez pas, petite Hélène, ou je vous dirai que cela est au-dessus de vos seize ans.
Je ne savais pas qui j’aimais. J’aimais l’âme vivante du portrait, quelle qu’elle fût, ou plutôt mon propre rêve.
Je lui donnais pourtant un nom à ce rêve; je lui donnais même deux noms : d’abord je l’appelai madame d’Haynard, puis Sophie. Mais il n’était pas possible que madame d’Haynard eût rajeuni. Trois ans auparavant, sa beauté n’était déjà plus celle d’une jeune fille. Ce ne pouvait être madame d’Haynard. Se pouvait-il, d’un autre côté, que Sophie se fût ainsi transfigurée?
Oui, cela se pouvait. Il y a de ces magnifiques épanouissements. Toute la fleur large, riche, éclatante, est contenue dans le bouton étroit et terne. Et souvenez-vous qu’une fois déjà, Sophie avait réveillé en moi l’idée du portrait, le jour où Léo Éberhardt lui parla bas derrière le fauteuil de sa mère...
Ce devait être Sophie. Est-ce que j’allais aimer Sophie ? Je l’avais bien haïe assez pour cela, n’est-ce pas?
Je m’élançai, furieux, parmi cette foule calme. Si j'avais voulu écouter ce qui se disait sur mon passage, je me serais fait vingt querelles en dix se-
«ondes. Mais je n’écoutais pas. Un trait se relourne-tii ? J’allais connue un trait.
Arrivé dans le transept, je me haussai sur la pointe des pieds pour dominer la foule. Je regardai de tous mes yeux ; je ne vis rien, sinon une surface moutonnante, composée de feutres noirs ou gris, et de ces absurdes chapeaux de paille qui sont la coiffure des Anglaises en toutes saisons.
J'aurais voulu écraser du pied tous ces bateaux ornés de voiles verts. Ce n’était pas sous cette burlesque auréole que je pouvais chercher l’angélique sourire de mon rêve.
Rien : les feutres noirs et les feutres gris allaient se mêlant et formant des desstns bizarres qui me donnaient le vertige; les chapeaux de paille balançaient odieusement leurs voiles verts, et de tous ces courants humains, contre-croisés comme les remous d’un fleuve, montait un murmure rauque : le bourdonnement discord de la cohuç anglaise.
Rien! je me pressai les tempes à deux mains; je me frottai les yeux : j’eus peur d’être fou.
Déjà, courbant la tête et, pris de celte honte qui suit toutes les ivresses, je revenais au respect humain, ne cherchant plus désormais qu’à m’esquiver sans exciter ràttenlion, lorsqu’une seconde secousse électrique me vint en pleine poitrine. Il y avait làbas un chapeau lilas avec une guirlande de fleursblanches : un chapeau qui ne pouvait être anglais.
AlHfcK
li2
Celle qui le portait me tournait le dos. C’élail une toute jeune femme, Sophie 1 En vérité, Sophie pouvait avoir cette tournure juvénile et gracieuse. Une dame d'un certain âge l’accompagnait. Positivement, je crus reconnaître les épaules à la fois maigres et fortes de cette bonne madame d’Ablon, pianiste distinguée et veuve d’un receveur général.
Je le crus si bien, que je me lançai de nouveau. Ces dames s’engageaient dans la galerie orientale. Je parcourus tout le transept et toute la galerie. Je ne les trouvai point.
Je rentrai à l’hôtel pâle comme un mort. Liban me dit :
— Devinez qui ést venu pour vous voir?... — mais je n’avais pas remarqué, s'interrompit-il ; — monsieur serait-il maille?
— Qui est venu pour me voir, Liban? demandaije, — madame et mademoiselle d’Ablon? 1
Il enfla ses joues et répondit :
— Vous brûlez, vulgairement parlant!:.. Il y a du d’Ablon dans l’affaire.
Je me laissai tomber dansun fauteuil. Liban in’ap; porta mes pantoufles et ma robe de chambre. Le bon garçon, voyant ma triste mine, s’empressait autour de moi de tout son cœur; j’avais envie de le chasser ignominieusement. Le supplice qu’il me faisait subir à son insu était atroce. Je n’avais réellement pas la force de l’interroger.
— Parlez! dis-je enfin dune voix altéré; — je vous ordonne de parler!
— Mon Dieu! répliqua Liban, monsieur a eu quelque contrariété dans la ville... Pour quant à co 'qui est la visite, c'est simple comme bonjour.... M. Nelson Manby est des amis de monsieur...
— Nelson Manby! répétai-je.
— Il est venu voir monsieur, et sa femme est restée dansla voilure, à cause que monsieur est garçon...
— El pourquoi parliez-vous des d'Ablon ? l'interrompis-je avec violence.
— Rapport à la femme de M. Nelson Manby qui est... .
— Qui est Sophie d'Ablon! m'écriai-je en me levant tout droit.
Liban me regarda fort attentivement et ouvrit sa boite de platine avec tristesse.
— Vulgairement parlant, murmura-t-il; — depuis le temps... mais il y avait la lorgnette... après tout... Tonnerre! tonnerre!... que monsieur me pardonne, je lui demande excuse... qui diable se serait atteudu à cela?...
Je m'étais affaissé de nouveau dans mon fauteuil... Ma tête était entre mes deux mains.
ün sonna. » • •
— Je n’y suis pour personne! dis-je.
— Pas même pour moi? demanda une voix douce et mâle du côté de la porte.
Je me retournai. Nelson Manby ôtait debout sur le seuil et me tendait ses bras ouverts.
L’üloge des larmes.
Nelson était le mari de Sophie depuis plus d'un an déjà. Là-bas, au fond du Connaught, qui donc m’eût apporté des nouvelles de ceux que j’aimais? Sophie était mère d’un bel enfant. C’était bien Sophie que j’avais vue au palais de Sydenham. Malgré la présence de Nelson , je revoyais sa radieuse beauté comme en une gloire. Sophie, mariée î Sophie, mère ! La petite à la chèvre ! Comme le temps court! Seigneur Dieu I que d’années se pressent et s’entassent dans le pli d’un souvenir!
Aimais-je Sophie? je vous le demande, Hélène. Je pleurai comme un enfant sur le sein de Nelson, qui était heureux de celte émotion et qui la partageait, tout en ignorant sa source : ces deux années avaient développé la mâle richesse de sa taille. Quand les Anglais se mettent à être beaux, c’est la magnificence du sang et de la chair. Antinoüs moderne est sujet
Al.MÉt;
de la reine. Je fus jaloux de Nelson , et je me dis : Voilà ce qui séduit les femmes !
Enfant que j’étais, inexpérient et injuste; cela ne séduit pas les femmes. On leur pardonnerait, si cela les séduisait. À l’âge que j’ai pris, je ne sais pas encore ce qui séduit les femmes ! Ce n’est pas la beauté, non : Nelson ne fut pas aimé; ce n’est pas l’esprit : combien d’épais coquins ont joué sous jambe la fine fleur de nos vaudevillistes, qui sont les gens les plus spirituels de l’univers? Ce n’est pas non plus le génie, car j'ai vu. de mes yeux Prailon soulever les rideaux de l’alcôve de Corneille...
Je fus jaloux. Il fallut l’image de l’enfant pour tuer ma mauvaise pensée. Encore gardai-je à Sophie, au fqpd de mon cœur, une amère et chagrine rancune. Il me semblait tout uniment qu’elle m’avait trahi. — Or, si vous avez mémoire des premières pages de ce récit, Hélène, vous savez quels engagements existaient entre Sophie et moi. Il y avait la scène de la chèvre , ce fait que ses fenêtres étaient vis-à-vis des miennes , et la première contredanse pendant laquelle je n’avais pas trouvé moyen de lui parler, (rétait tout. Je pense que cela ne vous paraîtra point suffisant pour empêcher une jeune tille d’accepter un parti superbe et inespéré sous tous les lapports. Moi, j’étais d’un avis tout opposé. Sophie aurait dû m’attendre.
Sous quel prétexte? je n’en sais rien. C’était un
grain de folie. Vous m’excuserez, parce que je souffrais. — Cependant,. c’est de bonne foi que je m'adresse cette question : Airnais-je Sophie? Sur l'honneur, je l’ignore. J’eus l’idée de me tuer.
— Charles, me dit Nelson, quand Liban nous eut laissés seuls, je vous aimais bien autrefois; je vous aime cent fois davantage aujourd’hui. Je vous dois tout mon bonheur. Je vous dois ma femme, je vous dois mon fils, qui s’appelle Charles à cause de vous... Vous vous étonnez , Charles ; mais nous autres, Anglais, nous sommes faits comme cela, vous savez bien... Quand je partis de Londres, ce n’était pas pour voyager sur le continent, pour aller, rêvant et cherchant la réalisation d’une vague espérance... je partis pour aller tout droit à cette maison q.ui fait Je coin de la rue d’Astorg, je partis pour aller demander la main de mademoiselle Sophie d’Ablon...
— Mais vous ne la connaissiez pas ! m'écriai-je.
Il prit un air scandalisé.
— Vous m'aviez parlé d’elle cent fois, répliquat-il; — tout ce que vous me disiez, Charles, je le croyais. Quel intérêt auriez- vous eu à me tromper?... Mais les Français s’étonnent toujours qu’on les croie... — Cela ne vous blesse pas, Charles, s’interrompit-il eu me serrant la main. Je serais bien mal venu à médire des Français, moi qui suis allé chercher en France toute ma félicité présente et future.... J’arrivai chez madame d’Ablon avec une
lettre de recommandation de M. Léo Eberhardt, que j’avais eu le bonheur de rencontrer. à Londres, peu de temps après votre départ... et prés de qui votre nom me servit beaucoup, car vous m'avez toujours porté bonheur... Je fus reçu très-bien... Je trouvai mademoiselle d’Ablon toute pareille aux portraits que vous m’en faisiez là-bas, en traversant les parcs pour monter à Primrose-Hill... Je la trouvai même un peu plus charmante : elle avait sans doute gagné depuis que vous ne l'aviez vue. Je déclarai mes seu* timents; je fus accepté ; le mariage se fit. M. Léo Eberhardt voulut me servir de témoin. J’ai une femme adorable, j’ai un cher enfant qui ressemble à sa mère, j’ai un ami.,, deux amis, Charles, car je ne vous lâche plus; vous êtes à nous : ma femme vous connaît et vous aime... Notre parrain a la plus haute estime de vous..?
Je guettais l’occasion de parler pour cacher mon trouble croissant.
— Qui appelez-vous votre parrain? demandai-je.
— M. Léo Eberhardt, qui a bien voulu tenir notre petit Charles sur les fonts du baptême.
— Il est tout à fait dans votre intimité?
— Tout à fait. Je ne peux pas me passer de lui .. Quel esprit, Charles 1 et quel cœur !
Je désespère de vous exprimer cela parfaitement, Hélène. Une angoisse courte et subtile comme la lame effilée d’un scalpel me traversa le cœur. Non,
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je n'aimais pas Sophie, car ce lut pour Nelson que je souffris. Je revis en un éblouissement subit cette S'cène du piano. Eberhardt baisant la main de Sophie derrière le dos de madame d’Ablon. — Et je me souviens des pâleurs de la jeune fille pendant le bal, ut ces larmes tôt séchées qui brûlaient ses yeux avidement fixés sur Eberhardt, causant avec la jolie baronne d’Haynard.
Nelson! le loyal jeune homme! 11 me parlait de bonheur, — comme ees poitrinaires, condamnés au lendemain , qui fondent leurs châteaux dans le lointain de ravenir!
Mais après tout, que prouvent ces entraînements du premier âge? Le cœur d’une fillette subit d’étranges maladies qui, par la miséricorde de Dieu, sont rarement dangereuses. Sophie avait sans doute échappé à la fascination, puisqu’elle était épouse et mère. Je regardai Nelson. Pour Sophie, Nelson était le devoir. J’évoquai l’image d'Eberhardt, avec sa longue figure, où le nez prenait tyranniquement la place. Quand le devoir est si boaü et le crime si laid...
Nous voici arrivés, Hélène, à la partie romanesque de mon récit. Ce jour-là même devait se produire la première de ces circonstances bizarres, et, en apparence, frivoles, d’où naquit cet amour qui fait le bonheur de ma vie. Il me fut impossible d’éluder les pressantes sollicitations de mon ami Nelson Manby :
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je dus l’accompagner à la maison de son père et accepter son diner sans façon. • • • • — ‘i.
Mon parti était pris, je le déclare en conscience; Quel que fût l’état de mon cœur vis-k-vis de Sophie, j’élevais h la hauteur d'une impossibilité la barrière qui était entre nous. Je chérissais Nelson comme un frère : j’aurais tué en moi l’amour naissant comme on étouffe avec horreur le premier germe d’une passion incestueuse. Si j’avais eu le choix, jedéclare.que j’aurais évité de revoir Sophie. Mais, étant donnée la nécessité absolue où j’étais de me retrouver en face d’elle, il faut bien avouer que ma curiosité ressemblait à la fièvre. Je voulais voir à quel point l’illusion d’optique l’avait embellie dans le transept du Palais de Cristal ; je voulais voir si réellement elle ressemblait au portrait de sa mère à l’âge de dix-huit ans; je voulais voir si elle se souvenait de moi et de quelle manière. Je voulais enlin sonder d’un coup d’œil le mystère de cette existence, — s'il y avait un mystère, — et mesurer l’influence que Léo Eberhardt pouvait exercer sur l’avenir de mon ami.
M. Arthur Manby avait fait cadeau à son tils aîné d’une charmante maison attenant à la sienne, dans Piccadilly. Ce fut là que Nelson me conduisit. Un bon augure salua mon entrée. Je vis l’enfant qui dormait dans un berceau, sous la croisée fleurie. J’aimé les enfants. Ces petits enfants endormis ont toujours uta sourire. Nous restâmes longtemps, Manby et moi,
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auprès du berceau. L'idée me vint eu ce moment, et je ne sais pourquoi, de m’informer de madamo d ? Ablon. Nelson me répondit très-froidement :
El le se porte bien.
La froideur d’un Anglais ne prouve pas plus que le rire d’un Chinois. C’est affaire de tempérament. Madame d’Ablon était à Londres, puisque je l’avais rencontrée le matin même avec Sophie. Je pensai que je la verrais au dîner. Nous entrâmes au parloir. Un piano se tut dans une pièce voisine. J’entendis encore les vibrations décroissantes, puis la porte de cette même pièce s’ouvrit.
Sophie parut. Elle avait un peignoir blanc. Un ruban de velours courait dans ses cheveux nattés. Elle était un peu trop pâle : je ne trouvai point d’autre reproche à faire à sa sereine et délicieuse beauté. Non, certes, oh non! celle-là n’avait point de crime sur la conscience! L’orage qui avait éclaté jadis dans ce jeune cœur était apaisé, comme les injures de Page de transition s’étaient splendidement effacées. C’est en vain que je cherchai la carrure pointue de ses épaules sous le contour ferme et pur. La disgrâce de sa démarche avait disparu. La maigreur de ses bras faisait place à des lignes si Ivelles, qu’on les eut dites sculptées dans le marbre de Parc».
C’était le portrait encore, le portrait du saion. —*- Mais le portrait ne souriait pas.
Et peut-être Sophie ni’ avait-elle paru plus belle
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encore, en effet, sous ce jour scintillant qui tombait des cristaux du palais de Sydenham. Son salut fut courtois et tout français. Elle me lit l'honneur de me reconnaître à première vue. C'était positivement une adorable femme, et je n’eus pas même l’idée de railler à part moi, en voyant l’extase où tombait ce pauvre Nelson.
On s’assit. Nous parlâmes de Paris, sujet inépuisable. Sophie eot de l’esprit. Je m’étonnai joyeusement du calme de mon âme. Mes souvenirs défilaient devant moi comme les grains d’un chapelet* Ils avaient perdu leur saveur vive et un peu mordante. C’était comparable à des impressions de lecture ou à ces pâles ressentiments qu r on garde de la représentation d’une comédie.
Cette charmante femme n’avait donc jamais été rien pour moi î Je souillais donc encore sur une des illusions de ma jeunesse! Pauvre jeunesse 1 faite d'une rallonge ajoutée à l’enfance, et qai avait vécu exclusivement de fictions imitatives, empruntées aux auteurs gais, noirs, ou midi à quatorze heures, de la bonne madame Bouilly !
Dans quel iu-octavo cependant eussé-je pu retrouver ma Sophie d’Ablon, ma vraie Sophie? Je venais d’Irlande. Au fond de ces larges paysages, on perd un peu le sens de Paris. Sophie m’impatienta plus d’une fois. Elle avait de l’esprit comme un petit journal. Nelson buvait ses paroles pieusement. J'essaie-
rais en vain de peindre la dévotion de cette béatitude amoureuse. Il ne comprenait pas du tout, bien qu'il eût beaucoup d’intelligence : toute une portion de nos finesses passe à côté du sens anglais. — Mais il acceptait tout, il jouissait de tout ; son regard, modestement orgueilleux, me prenait à témoin de chaque perle tombée de cette bouche mignonne. — Et de temps en temps, très-soudainement, souvent sans motif actuel, le ressort mécanique de la gaieté londonienne se détendait au fond de sa gorge. — Alors, c’était un rire guttural, court comme un hoquet. — Puis un silence qui était la houle de cet excès commis.
Les manières de Sophie avec moi étaient dans la mesure exacte de nos anciennes relations : le voisinage, la vue sur le même jardin, une contredanse muette, deux ou trois visites ennuyées : voilà ce que nous avions de commun ; deux ou trois fois cependant, peut-être davantage, je surpris les regards de Sophie braqués sur moi avee une expression singulière. Souvenez-vous qu’il y avait dans la gamme de notre passé une note qui répondait expressément à ce regard. Après la contredanse et devant moi, Sophie avait menti à sa mère pour excuser sa pâleur. Elle avait dit : M. Charles m’a fait danser le galop....
Les femmes n’oublient rien, Hélène. Leur mémoire est précise et implacable comme une conscience. Sophie gardait sans doute cette impression du secret
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surpris... Je vous (iis tout cela; c’est lè fruit de la réflexion. Au premier moment, le regard de Sophie m’étonna purement et simplement. Je ne crois point avoir de fatuité, mais j’ai été souverainement naïf et très-longtemps. La cicatrice de mes brûlures de cœur était toute jeune. C’était ce jour-là même et quelques heures auparavant que la vue de Sophie avait suffi à me donner lé vertige moral. Combien y avaitil de minutes que j’étais bien sûr de u’être pas amoureux fou ?
Quand même vous devriez rire, j’eus peur. Ce regard m’effraya. Je vous répète que l'idée d’aimer Sophie m’épouvantait comme la pensée d’un crime contre nature. Or, ce regard me ramenait au bord même du précipice d’amour.
Je me souviens parfaitement que Sophie tressaillit lorsque Nelson, tout plein de son bonheur, me dit :
— Charles, est-ce que cela ne vous donne pas envie de vous marier aussi?
Presque aussitôt après, Sophie se leva et alla chercher son enfant.
L’association des idées a une très-grande puissance. Il n’est pas étonnant que la vue de Sophie eût percuté en moi tout un clavier d’impressions mortes. Je sentis naître des formules de penser, puisées autrefois dans ce funeste réservoir Bouilly. Je me dis : La voilà qui se réfugie derrière le berceau de son enfant!
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.Mon Dieu ! ces inepties ne sont pas plus blâmables qu’un mal de dents ou qu'une quinte de toux. C'est complètement involontaire. Quand on a eu le malheur de donner autrefois à son intelligence cette nourriture indigeste et toxique, cela peut vous revç: nir après vingt ans.
Sophie api»orta le petit Charles. La façon dont elle prononçait ce nom parmi ses caresses me causait cette voluptueuse douleur du chatouillement. Je ne sais plus en quel pays on fait mourir les gens avec cela. Je souffrais beaucoup. J'avais bâte de voir arriver madame d’Ablomll me semblait que l'arrivée de madame d'Ablou mettrait fin à mon supplice.
On annonça le dîner. Je n’offris point le bras à Sophie, parce qu’elle courait poser le petit Charles dans son berceau. Nelson voulut draper lui-mèmo ses langes. Sophie et moi nous nous trouvâmes de front à la porte de la salle à manger. Il fallait que nous fussions troublés tous les deux, car nous nous heurtâmes en essayant de passer ensemble. Sophie eut cet éclat de rire qui grinçait dans mon souvenir : l’éclat de rire du jour de la chèvre.
Et tout de suite après, elle me dit avec un accent plus étrange que ce regard dont je parlais tout à l'heure :
— Vous vous souveniez donc de moi?
Les maris sont insensés! Ce pauvre Nelson avait dû lui conter nos entretiens enthousiastes. N'était-ce
pas comme s’il lui eût transmis mes déclarations d’amour? Depuis un an au plus, Sophie savait qu’il y avait au loin un jeune homme, — * un poète assurément, — puisque, rien- qu’en parlant d’elle, il inspirait de l’amour à ceux qui ne la connaissaient pasl
Je répondis en balbutiant et sans comprendre moi-même la portée de mes paroles :
— Je me souviens de toutl »
Sophie, qui m’avait dépassé, se retourna vers
moi. Sa prunelle devint morne après avoir jeté une vive étincelle. Nelson nous rejoignait. Sophie dit avec une gaieté bien jouée :
— Monsieur Charles â une mémoire d’ange. Il n’a pas oublié la chèvre 1...
Je ne sais pas si vous sentez ce qu’il y avait de grave dans cette parole, Hélène. Ce n’était plus mon enfantillage qui faisait la situation. Sophie m’imposait le joug de je ne sais quelle complicité. Pour la seconde fois, elle me mettait do moitié dans un mensonge. Elle me donnait des droits; elle me traçait un rôle; elle usait de moi. Qu’y avait-il là? de la détresse ou de l'effronterie?
Quoi qu’il y eût, l’allégresse calme et imperturbable de Nelson me faisait mal désormais, àu point que j’aurais jeté cent louis de grand coeur pour fuir cette maison à l’instant même. Sophie ajouta en s’asseyant la première :
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— La chèvre est morte/. .
Puis reprit sou air libre et froid.
Il n’y avait que trois couverts. Ma bouche s’ouvrit deux ou trois fois pour m'informer de madame d’Ablon et aussi d : Aimée, le diablotiu, qui devait être maintenant une grande demoiselle : ce n'était pas tant curiosité que besoin de trouver des sujets de conversation, qui fussent en dehors des causes do mon malaise, mais on eût dit que Sophie me devinait. Kilo arrêtait positivement sur mes lèvres les noms de sa mère et de sa sœur. Elle causait comme une chronique du Fiyaro. Cette pluie d'étincelles me fatiguait et nvirritait. Nelson écoutait avec sensualité, tout en satisfaisant à fond son magnifique appétit. Je le trouvais ridicule d’écouter tant et de manger si bien. Son rire, la bouche pleine, me révoltait. Je ne savais réellement quelle position prendre ou garder.
Sophie resta jusqu’au dessert. Il y avait des moments, où je pouvais croire que je l’ennuyais tout uniment, Vautres où mon sérieux semblait la piquer. Quand elle se leva pour sortir, ce fut comme un mouvement d’impatience. Mais en donnant la main à son mari, elle me regarda.
Pour me venir, ce regard passa sur la tête de Nelson qui se retournait en lui baisant la main. J’eus froid dans les veines. Nelson se versa un énorme verre de porto. Son séjour à Parts ne lui avait point ôté ses habitudes anglaises. Sa belle intelligence
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s’appesantissait déjà sous le matérialisme de ses mœurs. Il buvait abondamment. Sa pitance quotidienne m'eût donné trois ou quatre jours d’ivresse.
— Voilà ma vie! s’écria-t-il, dès que la porte se fût fermée sur Sophie; — mais, voilà l’ange de mon foyer. Nous sommes heureux de cette façon, heureux si complètement que je suis tenté parfois de jeter, comme Denys, mon anneau à la mer... Encore n'avezvous pas vu l'autre lumière, de cette maison, notre cher, notre grand Léo Eberhardt, que nous attendons dans quelques jours seulement. Celui-là nous aime comme si nous étions sa famille... Et tenez, Charles, je suis franc, je ne sais rien garder sur le cœur : je vous trouve froid; l’amitié ne résiste pas toujours à Ja double épreuve du temps et de T absence....
. — Nelson, l’interrompis-je, je vois en vous un frère, aujourd’hui comme jadis.
Prouvez-le moi ! s'écria-t-il en me sasissant la main avec une force, où déjà le porto était pour quelque chose ; — restez avec nous un mois, deux mois, toujours...
Je cherchais à résoudre ce problème, de trouver une réponse a la fois évasive et cordiale, lorsqu’un accord de piano retentit à travers la cloison. Les sourcils de Nelson se froncèrent. Il but son verre plein et le reposa bruyamment sur la table.
Je n’eus pas le temps, du reste, de m'occuper de cette mauvaise humeur, dont j'ignorais le motif, car
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Réprouvai on choc violent et je me sentis soudainement pâlir. Le piano arpégeait doucement, et une voix divinement suave chantait. La voix et le piano me parlaient à la fois. C’était bien autrement significatif pour moi que les sourires de Sophie.
Nous avez besoin ici d'une courte explication, .Hélène. Durant les derniers mois de mon séjour à Paris, j’étais fou des mélodies de Schubert qu’Eberhardt, avant Wartel lui-même, avait mises à la mode. J’avais certaines prétentions musicales assez médiocrement justifiées, mais très-tenaces. Le cabinet de lecture de madame Bouilly m’avait fourni là-dessus, comme sur toutes choses, grand nombre de lieux communs fatigants : je savais la fameuse tirade Beethoven, je savais le dithyrambe Carlo-Maria de Weber, mort si jeune, — à l’âge de quarante ans sonnés; je pouvais disserter passablemeut sur Haydn, Mozart, Bach, Stadler, sur Haëndel, qui n'est pas Anglais, sur Pergolèse lui-même. Mon triomphe, c’était la phHippiquc contre les faiseurs de paroles. La langue n'avait pas pour moi assez de mots outrageants quand il s’agissait de traîner dans la boue les faiseurs de paroles!
- Jç plaignais surtout Schubert, ce vague et tendre .génie, pourlcsobscènesstupidités qu’on accolait à ses merveilleux chants. Un soir que j'étais plus lyrique encore qu'à l'ordinaire, Eberhardt venait de chanter chez les d'Àblon le merveilleux ïml connu sous le
nom de l’Éloge des larmes. En quittant ïe piano, il me dit : Charles, que ne faites-vous mieux ?
Le lendemain, je lui apportai trois couplets que je me garderai bien de vous soumettre, Hélène. Vous aimez à railler : ce serait une belle occasion. Eberhardt les chîyita le soir même dans le salon d’Ablon. J’eus l’honneur de détrônner complètement la poésie de M. Crevel de Charlemagne. .
C’était l’Eloge des larmes que la voix divine disait de l’autre côté de la cloison, et c’était ma poésie qu’elle adaptait à la chère mélodie du maître allemand.
Certes, ce ne pouvait être pour cela que Nelson fronçait le sourcil, car il devait ignorer cette frivole anecdote. Je fus inquiet cependant, comme un galant surpris sous le balcon. Je fis un grand effort pour garder bonne contenance. Mais mon inquiétude n’était rien auprès de mon émoi. Sophie n’avait donc pas oublié ces vers! Je ne doutai même pas que la chanteuse ne fût Sophie. En admirant sa limpide méthode et le charme infini de son exécution, je croyais reconnaître sa voix. Cette voix allait juste à son air de tête, quand elle voulait bien être sérieuse et ne pas avoir de l'esprit à la façon de nos petites gazettes. C’était bien Sophie. Elle chantait cela comme une chose entretenue et souvent travaillée. Mystère! Hélène! mystère! — Et pourquoi le chantait-elle précisément pendant que j’étais là?
Était-il possible d’en appeler au hasard après ce qui s’était passé depuis mon entrée dans cette maison?
Évidemment non. 11 se nouait autour de moi et malgré moi une intrigue dont l’indéfinissable état de mon cœur pouvait tôt ou tard me rendre le complice...
Tout le temps que dura la mélodie, nous restâmes silencieux, Nelson et moi. Quand le dernier accord étouffa sa dernière vibration, Nelson emplit mon verre jusqu’aux bords.
— Charles, me dit-il, — chacun a ses jours... et peut-être qu’il y a déjà de trop de porto-vvine dans ma tête... Je ne pourrais pas m’expliquer raisonnablement aujourd’hui .. Promettez-moi que vous reviendrez dîner demain.
Je promis tout ce qu’il voulut, tant était grand mon désir de m'esquiver, pour me retrouver avec moimême, et jeter quelque lumière dans les ténèbres imprévus de ma situation. Je m’enfuis plutôt que je ne pris congé. J’avais la -tête en feu. Mon cœur battait. Je pensais en montant dans ma voiture :
— Si je l’aimais, mon Dieu! Si je l’aimais !
Et n’est-ce pas aimer déjà que de ressentir de telles épouvantes? Son image était là, devant mes yeux. Je la revoyais, ou plutôt je revoyais le portrait, cette première impression violemment vraie dont mon âme eût gardé la^trace. Si mes sens restaient
calmes, mon imagination avait le délire. Cette femme, c’était la beauté, le charme, l'idée ! Et c’était ma jeunesse!...
Liban était à la fenêtre, le cure-dents à la main. Son excellent estomac se bonifiait en vieillissant. Après le repas, il était toujours d’une humeur bienveillante et guillerette.
— Eh bien ! s’écria-t-il en ouvrant devant moi la porte de ma chambre, ça fait toujours plaisir de revoir d’anciennes connaissances!.,. Un beau mâle, vulgairement parlant, que ce Nelson Manby... L’air un peu trop anglais... mais on se ressemble de plus loin... U est entré comme un évènement ce malin... Je suis sûr que monsieur a parlé de la chèvre à la jeune dame?
Je m’étais jeté dans un fauteuil.
— Le hasard est tout de même une chose drôle, reprit Liban qui avait son discours à faire et qui ne voulait point voir le peu d’envie que j’avais de l’écouter; monsieur se figure-t-il que j’ai dîné justement avec l’ancien valet de thambre de M. Manby qui s’est séparé de lui la semaine dernière, rapport k M. Léo Eberhardt... Monsieur se souvient-il bien de celui-là?
Mes paupières alourdies se soulevèrent. La ligure de Liban s'éclaira. Il aimait de passion à intéresser
son auditoire.
— C’est curieux, reprit-jl, on dit que M. Léo
Ebcrhardt a beaucoup de talent. Est-ce l'avis de Monsieur?
— Certes, répondis-je.
— C’est curieux! Le père de monsieur était du même avis, et il s’y connaissait!... A quoi sert le talent si l’on est obligé de faire des vilenies pour vivre?
— Ce valet de chambre congédié a-t-il calomnié M. Léo Ebcrhardt? demandai-je.
Je dois avouer que cette forme d’interroger n'était pas sincère. Depuis quelques heures je haïssais Lé) Ebcrhardt, et, d’instïncl, je le croyais capable de tout.
Liban passa le coin de sa manche sur sa boîte de platine, et prit cet air qu'il avait autrefois au spectacle quand il y conduisait des dames.
— Voilà ! continua-t-il ; c’est un monsieur qui a de grands besoins, de très-grands besoins sous tous les rapports.... Quant au valet de chambre, il n’a pas été mis à la porte : c’est lui qui a congédié M. Manby.
Je ne pus m'empêcher de sourire. Liban n’abusa point de ce triomphe. Il poursuivit en s’agenouillant pour me déboîter.
— Un a dit dans le temps toute sorte de choses :
madame d’Ablou a été jalouse de madame la baronne d'Haynard et puis madame la baronne
d’Haynard a pleuré, rapport à mademoiselle Sc- ’
phie... Vulgairement parlant, je me battais l’œil de
tous ces cancans , n’est-ce pas vrai? Un homme
peut changer d’avis sans se compromettre , et l’amour possède les ailes de gaze d’un léger papillon... Mais voilà le diable!... Cambrez voir le pied pour échapper la botte... La gaze est une étoffe susceptible et salissante, il ne faut pas que ça touche à rien.... Je vais les mettre sur la forme : elles ont enflé le cou- dé -pied... Dès qu’on mêle l’argent à ces histoires-là, bouchez-vous le nez ! Ceci fut prononcé fort énergiquement. Vous savez que Liban était un honnête homme.
Désormais, je gardais le silence. 11 eût été superflu d’interroger.
— Pouah! continua Liban; tout le monde savait cela'; tout le monde disait : il a tant de talent et il a de si grands besoins! Tout le monde est lièrement lâche quand tout le monde s'y met ! J’ai vu des fois le monde tomber sur des pauvres malheureux que la faim poussait... mais iis n’avaient guère de talent! et.de si petits besoins ! Pour cinq francs vous les auriez fait vivre une semaine. Madame d’Ablon paya pas mal de dettes : madame la baronne d’Haynard troqua son écrin contre des diamants faux... elle arrangea la chose en avouant qu’elle avait joué à la Bourse... La 'Bourse! voilà un établissement qui a bon dos ! Pour sûr, il n’y avait rien à gratter avec la pauvre petite demoiselle Sophie. Une volée de bois
vert, Mhit au plus, si j’avais été domestique dans la maison... quoique l’Allemand soit fort comme un cheval! Rien à gagner! allons donc! Et la chance 1 Toutes les petites demoiselles n’ont-elles pas leur billet de loterie? Mademoiselle Sophie eut le gros lot. Un Anglais, beau comme un astre et riche comme un puits... Pourquoi monsieur ne veut-il pas mettre ses pantoulles?
J’écoutais et je révais. Liban parvint à me chausser mes pantoufles.
— Voilà donc de quoi il retourne, reprit Liban ; les femmes aiment les laides figures. J’ai vu cela cent fois, vulgairement parlant... Un Apollon du Belvédère, comme M. Nelson, est toujours sûr d'être
balancé par un magot comme l’Allemand Tout
homme balancé prête de l’argent, c’est connu... L'Allemand est dans la maison comme un gros ver dans une pomme. La pomme va vite , parce que l’Allemand a de grands besoins. Mais que ce M. Tartufe du Théâtre-Français était donc bête , auprès de nos gaillards qui ont du talent !
— Liban, lui dis-je pendant qu’il me passait ma robe de chambre. Manby est mon meilleur ami.
Toute parole qui atteindrait la réputation de madame Manby m’offenserait personnellement.
— Monsieur peut être sûr que cela suiïit, me répondit Liban.
Moi, je me sentais brisé. J’avais en moi de sour
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des colères. Ma conscience, comme un écho, répercutait mu dernière parole : personnellement î Est-ce bien à cause de Manby que je haïssais Léo Eberhardt?....
Croyais -je moi -même aux accusations portées contre lui? - , •
Je renvoyai Liban. Je voulais être seul. La pensée d'un duel avec Eberhardt me vint. On peut trouver un motif de querelle. Mais ma rêverie tourna vite. Que m’importait Eberhardt? Etait-ce pour Eberhardt ce singulier coup d'œil? et YEloge îles larmes! avaiton choisi ce chant pour Eberhardt?
Il y avait une heure au moins que j’avais éloigné Liban, lorsqu’on frappa doucement à ma porte. Je savais que Liban avait ses habitudes; il aimait à sortir le soir; ce ne pouvait être lui. J’allai ouvrir; une servante de l’hôtel me présenta une lettre qu’on venait, disait-elle, d’apporter. Il n’y avait pas do réponse.
Je ne sais pourquoi cette lettre me causa aux doigts et dans le corps une sensation de froid. Je ne connaissais pas l’écriture. L’adresse portait mon nom, tracé par une main de femme.
C’était un pli de ce gros et beau papier anglais, vergé carrément et de nuance azurée. Je l’ouvris avec un certain serrement de cœur. Il ne contenait que deux lignes d’une écriture de femme, inconnue comme celle de l’adresse :
« Soyez généreux. Ne revenez pas daus cette maison» et, s'il se peut, quittez l'Angleterre. » l’oint de signature.
Ce n’était pourtant pas une lettre anonyme, car le papier était timbré do deux initiales qui valaient un nom en toutes lettres : N. M.
Nelson Manby. C’était Sophie.
ivo mon mariage avec mademoiselle Julie Jan\ ier de Saint-Denis.
J’obéis. Je quittai Londres le lendemain matin, après une nuit de fièvre et au grand étonnement de Liban. J’écrivis à Nelson une lettre d’excuses où je mettai mon départ sur le compte dq mes affaires de famille. Cette fois, Hélène, j’étais amoureux! amoureux fou ! Tout sacrifice, croyez -moi, dégage une certaine somme d’amour, comme tout effort physique produit la chaleur. Je ne puis affirmer cependant que mon coeur fût pour beaucoup dans mon amour, mais ma tête était prise; mais mon imagination délirait. C’est le cas surtout de dire qu’on aime à la folie. Les amours de tête font pl us d’effet : ce sont les amours des poètes.
Je fus six mois à Paris sans recevoir aucune nouvelle de Nelson ni de sa femme. Je m’étais’ logé dans un quartier fort éloigné de la rue d’Astorg; je rencontrais çà et là quelques-unes des anciennes con-
naissances de mon père, mais personne ne me parla de la famille d'Ablon.
Vers la fin du mois de janvier de l’année suivante, j’appris que M. et madame Manby étaient à Paris avec Léo Eberhardt. Il faut dire les choses comme elles sont : j’étais en train de me marier. Vous souvenez-vous, Hélène, de ce gros notaire de la rue Richelieu, officier de la Légion-d’honneur, à qui mon père reprochait si amèrement d’avoir si bien fait les thèmes à Henri IV- Mon pauvre père avait raison, hélas! de regarder la position de Bodin comme bien supérieure à la sienne; il avait raison encore quand il disait que mieux vaut être connu dans le deuxième arrondissement, que célèbre dans tout l’univers. 11 y a comme cela une douzaine d’axiomes qui devraient faire partie de l’enseignement libéral. Tant qu’on ne dira pas à nos enfants qu’un notaire vaut trois douzaines de poètes, il y aura des esprits faibles et biscornus pour recruter la Société des gens de lettres..
Quoi qu’il en soit, M. Bodin, qui commençait à s’appeler un peu M. Bodin de Virofiay, par le double motif qu'il y a beaucoup de Bodin en France, et qu'un seul Bodin, qui est maître Bodin, possède ce délicieux clmteau à mi-côte entre Cbàville et la queue des bois de Fausse-Repose ; — M. Bodin, dis-je, m'avait rencontré je ne sais où et pris en grande considération parce que je ne faisais pas de