‹ Aimer: pièce en trois actesChapitre 41 sur 63 · ACTE SECOND · texte numérisé non relu

ACTE SECOND

Avant lui, je n'existais pas. Je n'étais qu'attente , ignorance. C'est quand il m'a parlé pour la première fois que je me suis sentie un peu intelligente... Tenez, je me rappelle, après notre mariage, un voyage que nous avons fait. Un soir, nous étions accoudés sur le bordage du bateau, devant le coucher du soleil. J'étais lasse de la journée. Je regardais la mer, la côte, le ciel splendide. Il y avait en moi tant d'impressions diverses, si emmêlées et si intenses, que je sentais ma tête se perdre et que, dans tout ce paroxysme, c'était un peu comtae si je n'avais rien senti. Et je lui ai ci:ié tout à coup : « Vite ! Vite ! Racontez-nàoi ce voyage ! » Et il a commencé à m'expliquer doucement. Alors je sentais tout plus clairement et plus fort. Tandis que j'écoutais sa voix, la conscience me venait des choses et de moi-même. Tout mon être s'élargissait. Cette voix, il me semblait qu'elle me livrait le monde, que je naissais au monde, à l'ivresse d'exister... Eh bien ! depuis dix ans, que nous montions la côte ou que nous la redescendions, il est là, près de moi, intelligent, tranquille, qui me raconte le voyage ! Comprenez-vous ? (S'exaltant par degrés :) Il ne faut paS

nous séparer dans votre esprit ! Je suis une part de lui-même. Ce que j'ai de meilleur, c'est ce qu'il m'a donné. Je ne fais rien sans le sentiment qu'il est là, à côté de moi, qui me juge, sans le dessein secret qu'il m'aime, qu'il m'ap-

prouve. Choisir une robe, c'est essayer de deviner celle qu'il aimerait. Et lui parler, c'est ma façon de me parler, de réfléchir. Même, tenez, cette amitié que j'ai pour vous, c'est à lui plus qu'à vous encore que j'aurais besoin de la dire. Ne pas tout ramener à lui, ne pas tout éprouver sur lui m'est une gêne, une contrainte ^insupportables. Depuis que vous venez ici, je ne suis plus tout à fait franche avec lui. Je m'efforce à l'être et ne peux pas. Cela m'étouffe !... Il faut cesser de me poursuivre ainsi, Challange ! Il ne faut plus me tourmenter ! Je me suis mal montrée, je sais. Pardonnezmoi. Je vous ai si peu vue, vous ai si peu parlé. Du grajîd discours que je vous tiens sans cesse en moi, je ne vous ai dit que des bribes.

C'est étrange, en face de vous, je ne suis plus la même femme. On dirait, quand vous êtes là, qu'un autre moi s'éveille en moi, qui ne dit plus les mêmes mots, qui ne réagit plus de la même façon ! Même, autour de moi, ce décor qui devrait vous aider à me comprendre mieux, ces témoins de ma vie, ce jardin, le pré bas, la chênaie, la maison qui devraient vous tendre de moi un portrait ressemblant, fidèle, mentent dès que vous arrivez, ne sont plus, eux non plus, les mêmes, et parlent un autre langage. Comment m'y connaîtriez-vous quand je ne m'y reconnais pas ?... Cette maison !... cette maison !... si vous saviez I... (Eiit dit très vite à

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