SCÈNE IX
M“e DE FONT AELE, MAURICE.
MAURICE
Je ne suis pas sorti. Pardon, madame, je n’ai pas trouvé la porte ; je me suis égaré dans l’escalier.
M™® DE FONTALBE.
Ma maison est bâtie exactement sur le modèle de la vôtre.
MAURICE, feignant, sur ce mot, de s'échauffer tout à coup.
Ah ! madame I au nom du ciel, ne me parlez pas de ma maison Une maison que j’ai achetée, il y a un mois et demi, 63,000 fr., à l’étude de M« Ardisson.
M"»® DE FONTALBE.
C’est mon notaire aussi.
t MAURICE.
Tiens! comme cela se rencontre nous avons le même
notaire !... un homme charmant. . .
. Je n’ai eu qu’à me louer de lui.
MAURICE
Très-loyal en’ affaires... Il m’a vendu trois immeubles à la fin de l’hiver dernier, et si quelque chose avait pu me consoler de mes malheurs, j’aurais trouvé cette consolation en touchant 530,000 fr. 87 c., de trois maisons qui ne valaient pas le quart de cette somme, lorsque feu mon père les acheta. ^ .
DE FONTALBE,
Monsieur n’a donc pas subi des malheurs de fortune ?
MAURICE
Oh ! des malheurs d’argent, ce sont des malheurs heureux! Les miens appartiennent à une autre espèce... ils" sont malheureux.
M™* DE FONTALBE.
Des malheurs politiques?... Monsieur a échoué dans une élection?
MAURICE
Oui, madame... je n’ai pas été élu.
Dans votre arrondissement?
MAURICE
Dans le deuxième...
M“® DE FONTALBE.
Vous étiez candidat ?
MAURICE
Candidat d’une belle veuve 5 j’ai échoué à son élection...
Il me fallait deux voix ; je n’en ai eu qu’une... la mienne !
M*"® DE FONTALBE.
Et vous ne vous remettez plus sur les rangs ?
MAURICE
La belle veuve a été pervertie par une gravure d’Artémise, elle reste fidèle à l’ombre de son mari.
M™® DE FONTALBE.
Et c’est elle qui vous a signifié...
HALIUCE.
Elle ne m’a pas même honoré d’un refus verbal. Je ne lui ai jamais parlé... Pardon, madame, si je vous donne ces détails oiseux ; mais vous avez paru vous intéresser à mes infortunes, et je vous ai fait une confidence qui n’aurait jamais dû sortir de mon cœur.
M“® DE FONTALBE.
Il est très-rare, dans notre siècle, de voir des passions généreuses, un jeune homme se sacrifier ainsi pour une femme inconnue! Voilà un modèle qui ne sera pas copié.
MAURICE
Ne me louez pas, madame, il y avait un intérêt au fond de cette passion. Je suis obligé d’aimer une veuve par contrat passé devant notaire...
M*"® DE FONTALBE.
Ah! voici de l’étrange^ cela mérite une explication.
MAURICE
Madame, j’ai eu le malheur d’avoir un oncle millionnaire, qui s’est marié deux fois, et qui s’en est repenti deux fois. Permettez-moi de taire ses infortunes légitimes. A la fin de ses jours, mon oncle se trouvait deux fois veuf„ et il me disait souvent : La femme, la véritable femme est veuve de sa nature ; elle naît veuve. 11 se rencontre des maris qui semblent mourir tout exprès pour assurer à une femme cette belle condition. Une veuve sait tout, et, comme elle n’a plus rien à apprendre, elle dédaigne de chercher de l’instruction ailleurs; son expérience paresseuse assure le bonheur domestique de son futur mari, le survivant du dé-
funt. Comment trouvez-vous cette définition de ia veuve par un oncle?
M«ne p£ fONTALBE.
Elle ferait honneur à un neveu.
MAURICE
Ces détails ne vous paraissent pas trop ennuyeu.\, madame?
DE FONTALBE.
A la campagne, on ne s’amuse qu’avec des détails... Par don, monsieur, J’ai oublié de vous inviter à vous asseoir.
MAURICE
Madame, je passe toutes mes journées sur un fauteuil; je me repose en restant debout.
M'"* DE FONTALBE.
Et votre oncle a-t-il épousé une veuve en troisièmes noces pour mettre sa théorie en action ?
MAURICE
Le temps lui a manqué, il est mort. Mais, avant de mourir, il m’a nommé son légataire universel, à la condition expresse que j’épouserais une veuve de vingt-quatre ans et au-dessous.
M"‘® DE FONTALBE.
Et vous n’avez trouvé qu’une veuve à Paris?
MAURICE
Oui, madame, une seule, dans un bal, rue d’Anjou-Saint- Honoré.
M*"® DE FONTALBE, av€c UH léger mouvement.
Vous oubliez le numéro.
MAURICE
Trente-six... Une veuve qui méritait de l’être, car jamais un mari ne pouvait être digne d’elle. A ce bal, les femmes ne parlaient que de ses diamans; les hommes ne parlaient que de sa beauté. Elle dansait à ravir; elle avait des sourires angéliques, des grâces divines, des regards étoilés. Trente danseurs ont brûlé leurs mains aux dentelles de son corsage, dans les valses et les polkas de toute une nuit. Moi, je me suis perdu, comme un atôme, au miheu de cette mêlée délirante; j’ai respiré les parfums de celte fleur dans l’air enivrant où la musique l’emportait comme une vision d’amour ; j’ai exprimé tout le bonheur d’une vie dans la suavité d’un instant. Je n’ai vu qu’une femme au centre d’un tourbillon de gaze, d’étoffes, de diamans et de fleurs; j’ai supprimé tout un monde d’adorateurs pour ne voir que l’idole, et le matin, quand le soleil du 13 avril a éteint tes bougies du bal et que la vision a disparu, ma nuit a com- . mencé ; Paris est devenu un désert immense. J’étais seul avec mon amour.
M®« DE FONTALBE , üvec uïi souHre forcé.
Et vous avez oublié la clause du testament de votre oncle?
MAURICE
Mais, madame, pour épouser une veuve, il faut le consentement...
M"“® DE FONTALBE.
De la veuve...
MAURICE
Non, du mari défunt.
DE FONTALBE, éclatant de rire.
Ah ! j’ignorais cela.
MAURICE
Vous l’apprendrez quand vous serez veuve.
M™« DE FONTALBE.
Hélas ! je le suis.
MAURICE, jouant la surprise.
Ah î mon Dieu ! qu’ai-je fait? Pardon, madame, excusezmoi...
M"’* DE FONTALBE.
Mais vous n’avez pas besoin d’excuses ; vous n’avez pas médit des veuves; au contraire... Ainsi donc, si je voulais me remarier, je serais obligée de demander le consentement à mon mari ?
MAURICE
Entendons-nous, madame; cette demande ne se formule pas en termes ordinaires; on ne fait pas à un mari mort trois sommations respectueuses, avec du papier timbré, par le ministère d’un huissier funèbre ; mais une veuve sage se recueille en elle-même, et prie mentalement l’ombre toujours chère d’un mari de vouloir bien ne pas s’irriter, si une pauvre femme cherche à réparer de son mieux le préjudice qu’une mort trop précoce lui a fait subir. Ordinairement fombre ne dit rien... elle consent. La veuve est satisfaite de sa pieuse démarche, et elle répare le préjudice légalement.
M"*® DE FONTALBE.
Ainsi, l’ombre de votre veuve du bal n’a pas consenti?
MAURICE
Tout juste, vous l’avez deviné.
M“« DE FONTALBB.
C’est une ombre exceptionnelle.
MAURICE
Que voulez-vous? J’ai rencontré celle-là. Ma veuve delà rtie d’Anjou, après avoir incendié tout un bal, a dit au monde, le lendemain, un adieu éternel. .
DE FONTALBE.
L’étefnité d’un adieu n’est pas longue, dans la vie des veuves.
MAURICE
Oh! vous ne connaissez pas ma veuve. J’ai pris des informations : elle a vendu ses chevaux, sa voiture, son hôtel { elle a licencié ses domestiques, son coiffeur, ses fournisseurs, son avocat, son cuisinier, et elle a disparu sur un horizon de chemin de fer. L’ombre n’a pas consenti. Et moi, mol, madame, j’ai quitté Paris pour m’éloigner, non pas d’une foule, mais d’une idée -, je me suis enseveli dans ce jardin comme dans une tombe de Heurs, ou un hospice des incurables-, et cherchant un genre de suicide honorable, je me suis lancé dans l’économie politique ; je n’en reviendrai pas.
M"*® DE FONTALBE.
Üû peu de patience encore... les ombres changent d’avis quelquefois.
MAURICE
C’est fini. Mon destin est fait. Je vais rentrer dans ma tombe. Adieu, madame.
{Fausse sortie.)
M"*® DE FONTALBE. -
Encore un mot, monsieur, votre tombe vous attendra
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un instant... Vous m’avez fait une confidence si entremêlée de choses sérieuses et plaisantes , que je ne sais vraiment de quelle façon vous répondre. Dois-je rire ou vous plaindre?
MAURICE
A votre choix, madame.
’ M*"® DE FO.NTALBK.
J’aimerais mieux vous quitter en riant.
MAURICE
Âh ! c’est votre avis ?
DE FONT.VLBE.
Voyez ; tout rit autour de nous : le soleil, les arbres, les fleurs, les pelouses, les collines ; il est si doux de rire, quand on est triste, au mois de juin; n’attristons pas celte belle création qui nous environne et nous envoie tous les sourires de Dieu.
MAURICE
Très-bien, madame! vous l’exigez, nous pouvons nous quitter avec des cris de joie.
de FOXTALBE.
Oh! je déteste le luxe dans la gaîté. J’aime mieux le Comte Ory que les Renüez-vovs bourgeois.
MAURICE
Eh bien! je crierai seul, j’aime le luxe, moi. Ecoutez, madame... et allons au fait... Vous avez acheté celte maison de Ville-d’Avray le IS avril dernier, à l’élude de M® Ardisson.
M“® DE FOXTALBE.
C’est vrai... Comment savez-vous cela?
MAURICE, tirant son portefeuille.
Voici la copie de votre acte.
DE FONTALBE.
Ah ! mon Dieu !
MAURICE
J’ai pris la première hypothèque sur votre maison... Ne vous effrayez pas... c’est une hypothèque d’amour...
M'"»^ DE FONTALBE, cmue.
Monsieur, revenons au sérieux.
MAURICE
J’obéis et je suis très-sérieux... Voici un autre acte, passé devant le même notaire, qui me rend acquéreur de ma maison, la maison voisine , la maison de votre prochain. {Tombant à ses pieds.) Vous êtes, madame de Fontalbe, la divine reine du bal du 13 avril. Vous ne pouviez m’oublier, puisque vous n’avez jamais pensé à moi; j’étais ratôme de ce bal ; le rayon néglige l’alùme ; mais moi, moi, je vous ai donné mon Ame, mon cœur, ma fortune, et je ne vous ai rien demandé en échange. Tout donner et ne rien recevoir, c’est ainsi qu’il faut vous aimer.
“M"'* DE FONTALBE.
Levez-vous, monsieur.
' MAURICE
Avec un espoir?
M*"® DE FONTALBE.
Vous êtes déjà exigeant?
MAURICE
Un espoir, c’est si peu de chose \ refuserez-vous une aur mône?
M'"® DE FONTALBE.
On est avare de la monnaie du cœur.
MAURICE
Mais vous êtes si charitable, tout le village le dit !
Mine PE PONTALBE.
Ah! monsieur! monsieur! vous m’avez bien trompée avec vos poses studieuses du jardin! Je vous croyais un homme grave !
M.URICE.
Pardon de vous avoir trompée ; j’étais un homme amoureux; j’attends un de vos sourires, comme le rayon de l’espoir.
M"*® DE FONTALBE {EUc prend un livre dans sa bibliothèque.)
Voici un livre que je consulte toujours dans les affaires graves... c’est un recueil de maximes religieuses etde paraboles.
MAURICE
Consultez tout excepté l’ombre.
M™® DE FONTALBE , ouvraut le Uvrc.
J’ouvre ce livre, et la première ligne me décide... {Elle lit.) Aimons notre prochain. {Maurice pousse un cri de joie.) Silence! point de lu.xe!