BRÉVIAIRE DES NOBLES
iaire est ingénieux en faisant parler tour à )ur: La Foi, la Loyauté, l'Honneur, la Droiare, La Vaillance, l'amour du Devoir. — II est pirituel dans ses portraits de l'oisif « qui muse : se pourmène, » ne songe qu'à « son mol lict : à sa pance pleine », du Glouton qui, abrégeant )n existence, rend sa mort prochaine. L'homme Lange trop! De prévoyants hygiénistes constant cette véritéavec ensemble, ilscherchent aussi ^s remèdes à laplaie dévorante de l'alcoolisme, n se préoccupe de donner dans nos écoles priaires des conférences sur la sobriété ? Alain hartier nous indique un titre excellent pour 1 livret de conseils pratiques illustrés : Le
LOUTON !
LE CURIAL (le courtisan!
Le sentiment de la liberté individuelle développe l'amour de la Patrie. L'indépendance, source des fortes convictions^, dicte les nobles sacrifices.
Alain Chartier posséda l'intuition de ces vérités philosophiques ; — nous le voyons blâmer la servilité d'esprit qui courbe les caractères sous le niveau d'habitudes obséquieuses, exclusives des franches conceptions.
Dans le poème de VEspéra?ice, l'écrivain avait fait appel aux idées spiritualistes.
Élever son âme, rechercher la Foi, pratiquer l'éminente vertu de la Charité dans sa plus large acception, c'est-à-dire l'amour de nos semblables et, par suite, le culte de la Patrie, de cette grande collection d'hommes auxquels nous unissent les liens sacrés d'une même origine et d'intérêts communs, telles étaient les aspirations
que maître Alain Chartier avait traduites dans le poème de V Espérance.
Dans le Cin^ial, il s'adresse à l'homme considéré dans sa vie publique et privée.
L'écrivain montre que le courtisan devient par l'influence de sa situation, l'instrument de complaisances et de calculs qui lui enlèvent le plus précieux des biens, la liberté personnelle.
Cette épître porte, comme sous-titre, l'indication qu'elle est adressée : « à u?ig sien compaignon qui avait voiilejité de reui?^ en cou?\ »
Les érudits qui ont étudié plus particulièrement la manière d'écrire d'Alain Chartier et dont la préoccupation a été, surtout, de le comparer aux écrivains ses devanciers ou ses successeurs, n'ont pas, croyons-nous, assez tenu compte de ses pensées ; ils ne l'ont pas suivi dans son œuvre patriotique qui révèle un remarquable enchaînement d'idées, une suite logique.
Après l'hymne à la Foi, chanté dans le poème de V Espérance, vient le pamphlet contre l'intrigant qui veut trouver dans les avantages du pouvoir la possibilité de satisfaire les combinaisons de son ambition personnelle. Reste ton maître, dit-il à son ami, sinon tu subiras toutes les humiliations et ces mille servitudes indignes
de l'honnête homme. On s'est demandé si cet écrit était destiné à son frère, parce que cette appellation se retrouve plusieurs fois sous la plume de l'écrivain au cours de son épître. Les termes généraux du titre : « à iing sien compaignon » laissent supposer qu'il s'agit d'une personne étrangère à la famille d'Alain Chartier. Le frère de l'écrivain, Guillaume, plus tard évêque de Paris, était avancé déjà dans les ordres quand fut écrit le Cin^ial ; il ne songeait pas à venir à la cour. L'attitude remarquable que l'évêque de Paris, Guillaume Chartier, tint visà-vis de Louis XI, ne peut laisser croire que la trempe de son caractère ait jamais réclamé, pour se fortifier, les conseils de son frère Alain. Ajoutons que l'allusion souvent faite dans le Ciu^ial au bonheur domestique, au sage gouvernement d'une petite maison, exclut l'idée que cette épître ait été destinée au futur évêque de Paris, non plus qu'à son autre frère Jean, moine de l'abbaye de Saint-Denis (i). Cette recherche, d'ailleurs, importe peu quant au caractère de notre étude. Nous nous proposons de mettre les idées d'Alain Chartier beaucoup plus en relief que de rechercher les particularités, plus ou
(i) Des biographes ont mis en doute la parenté de Jean Chartier avec Alain et Guillaume. Voir aux pièces justificatives.
moins intimes, d'une existence sur laquelle les détails pre'cis et authentiques manquent encore.
Analysons le Ciir^ial comme nous Pavons fait pre'ce'demment pour le poème de VEspérance et le quadrilogue. conservant fidèlement la pensée d'Alain Ghartier, mais facilitant à nos lecteurs l'interprétation de son style.
Les linguistes, les savants qui peuvent recourir aux sources pour comparer les origines, noter le progrès des idiomes et des langues, sauront bien, eux, recourir aux éditions primitives pour lire dans leur texte même les écrits d'Alain Ghartier.
— Te repens-tu donc, dit-il à son « compaignon » d'avoir liberté ? Es-tu ennuyé de vivre en paix ?
J'admire comment toi, qui es prudent et sage, deviens si forcené que tu songes à t'exposer à tant de périls !
Tu te fais fort de batailler contre tous les vices de la cour ; mais prends garde d'être le premier vaincu !
A la cour, tu rencontreras l'envie, la dissimulation ; si tu parviens aux positions les plus hautes, tu seras en plus grand danger decheoir. Adoncques, si tu viens à la cour, tu devras rc-
yO ALAIN CHARTIER
noncer à toi-même, délaisser tes propres habitudes pour les mêler à celles d'autrui.
Le courtisan doit régler son appétit sur celui du prince, il doit avoir faim avec lui, se dire rassasié si cela plaît à son maître. Le courtisan a-t-il sommeil ? il lui faut veiller si le roi veille. Nous autres, courtisans, nous ne faisons que vivoter selon l'ordonnance d'autrui ! Mais toi, tu vis dans ta maison comme un empereur, tu règnes comme un roi, paisible sous le toit de ton hostel.
— Rentre en toi-même, frère, et connais ta félicité par le tableau de nos misères. A la cour, tu n'auras pas la liberté de ton langage ; car la cour est remplie de gens qui s'efforcent de faire parler les autres pour les persécuter et se mettre bien, par des rapports indiscrets, dans la faveur du prince.
Regarde donc, frère, combien ta maisonnette te donne de franchise î
— La cour est un couvent de personnes qui, sous prétexte du bien commun, se réunissent pour se tromper mutuellement. Fuyez hommes vertueux, fuyez loin d'une telle assemblée si vous voulez vivre en sécurité ! Crois bien que la vraie puissance est la jouissance de soi-même ^ car celui-là est un vrai seigneur qui, possédant
une petite famille, la gouverne soigneusement
en paix. Heureux hommes qui vivez de vos
loisirs, bienheureuses familles où règne une
honnête pauvreté et qui, pratiquant la raison,
ne mangent pas le bien d'autrui !
O bienheureuse maisonnette qui voit fleurir
la vertu, sagement gouvernée dans la crainte de
Dieu et Thabitude de la modération. Là n'entre
point le péché, là règne la droiture. Il ne s*y
élève ni noise, ni murmure, ni envie, et, selon
le mot de Sénèque : la vieillesse vient tard aux
gens de modestes maisons qui ont assez pour
vivre.
Alain Chartier, on le voit, paraphrasait dans
ce passage la maxime des anciens : Parva dO'
mus, magna quies — petite maison, grand repos.
— Mais nous, courtisans de la Fortune, nous menons une existence désordonnée et sommes plus accablés par la charge de nos fonctions que par le poids des années.
Qu'il te suffise, frère, de vivre en paix. Ne te trompes pas au point de prendre la mort pour la vie.
Finalement, je te prie, conseille et admoneste, si tu souhaites une existence sainte, honnête, de renoncer à venir à la cour. Sois satisfait de vivre
en sécurité dans l'enclos de ta maison privée ; si tu n'as pas apprécié ton bonheur passé, apprends à le connaître.
Je recommande à Dieu par cette lettre qu'il t'accorde sa grâce.
Cette épître est terminée dans l'édition de Duchesne (1617) par un jeu de mots, en langue latine, assez usité chez les écrivains du Moyen âge. L'expression Curîa, cour, y alterne avec le mot Cura y souci, et le verbe Curare y prendre soin, de telle façon que la répétition de ces synonymes produit une série de calembourgs.
On a dit, avec raison, que cette citation plaisante avait été ajoutée par un copiste des manuscrits d'Alain Chartier. L'élévation de pensée qui règne dans le Curialy l'esprit religieux du poème VEspérance, les vigoureux accents que nous avons rencontrés dans le Quadrilogue invectif, ne peuvent laisser supposer que le « Père de Véloquence française, > pour rappeler la parole de Pasquier sur Alain Chartier, eût, par une vulgaire plaisanterie, gâté la leçon de haute raison qu'il se proposait de donner à son « compaignon. >
Après avoir lu ce remarquable écrit, unissant
les enseignements d'une sage philosophie aux sentiments religieux les plus sincères, on ne peut exprimer qu'un regret inspiré par cette réflexion. Alain Chartier conseille à son ami de se protéger contre les sollicitations d'une fausse ambition, il l'invite à préférer le gouvernement de sa famille aux faveurs trompeuses des grands ; mais il ne lui adresse pas pour la conduite « active » de sa vie, l'une de ses admonitions qu'il formule si vigoureusement par la bouche de V avisé bachelier Eiitendement dans le poème de VEspérance et que nous retrouvons dans les invectives du Qiiadrilogue.
Sans doute, du temps d'Alain Chartier, le rôle des classes moyennes était effacé dans la vie publique. Le commerce, l'agriculture n'offraient pas de carrières assurées aux hommes de travail.
Les richesses financières n'étaient pas protégées contre les chances mauvaises de la confiscation par le pouvoir. Ne devait-on pas voir un contemporain d'Alain Chartier, Jacques Cœur, devenir la victime de la plus odieuse des ingratitudes. L'argentier du roi Charles VII, l'homm^c qui, après avoir ouvert à la France le trafic de l'Orient, avait aidé delà puissance de ses trésors accumulés la conquête de deux de nos plus belles
provinces, devait payer du prix de ses biens et de sa liberté des services aussi éminents.
Le travail agricole, menacé par les déprédations des gens de guerre, n'était pas mieux garanti que le commerce. L'étude des sciences, des lettres et des arts réfugiée dans les cloîtres semblait également difficile à « Vhomme de petit bieji » dont la plus grande préoccupation était de se faire modeste pour ne pas attirer les regards des puissants du jour.
On comprend donc l'embarras que l'écrivain Alain Chartier éprouvait à donner un conseil pratique dans le Cin^ial à son « compaigiion » pour diriger sa vie en l'appliquant au bien public. Mais nous devons regretter qu'il n'ait pas achevé son conseil, en entrevoyant, au moins à titre de souhait, le rôle des hommes libres et de bonne volonté qui, dans toutes les sociétés, même les plus troublées, peuvent, en dehors de toute direction particulière et officielle, consacrer leur labeur au service des intérêts généraux. Dans le poème de VEspéî^afice, Alain Chartier avait pressenti le gouvernement de vérification et de contrôle opposé aux passions déréglées des partis qui déchiraient la France de son temps. En recommandant l'amour de la tranquillité et du repos domestique dans le
Curial, Alaiti Chartier aurait dû prévenir l'excès de cette tendance par un rappel à l'esprit de patriotisme, de dévouement et de sacrifices qu'il avait si noblement retracé dans ses autres écrits et tout particulièrement encore dans ses lettres et épîtres politiques, comme nous allons le voir au chapitre suivant. Quoiqu'il en soit, de cette observation (plutôt regret que critique) à la fin duxv^ siècle, le Curial devint l'objet d'une faveur significative. Caxton, le célèbre imprimeur anglais, qui, après avoir appris son art en Hollande, l'avait importé en son pays, publia une édition du Curial, Ce traité obtint succès auprès des Anglais hauts partisans de l'indépendance personnelle.