‹ Alain ChartierChapitre 18 sur 30 · LETTRE SUR JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LETTRE SUR JEANNE D'ARC

Cette lettre fut écrite vraisemblablement au lendemain du sacre de Reims, avant le martyre de la Pucelle. Elle est adressée à un personnage qu'Alain Chartier ne nomme pas et qui avait fait demander cette relation. Ce personnage était-il l'Empereur Sigismond ou le Duc de Savoie peu importe au fond à l'intérêt du récit tout vivant de l'impression d'enthousiasme suscité par la sublime héroïne.

« D'abord, comme je le pense, vous désirez savoir quelle est la Pucelle? Si vous voulez connaître sa nationalité? elle est Française; sa patrie? Vaucouleurs sur les bords de la Meuse ; sa famille ? de simples agriculteurs faisant paître leurs troupeaux. Son enfance fut occupée aux travaux des champs ; à peine âgée de 1 2 ans, une voix descendue du ciel, l'avertit de venir vers le roi pour défendre son trône, et comme

les Anglais avec une forte armée, des bastions et des retranchements assiégeaient Orléans^ elle fut par un oracle avertie de se transporter sans retard près du Roi. Elle demanda comment s'y prendre, il lui fut répondu qu'elle devait déposer ses vêtements de femme, revêtir des habits d'homme, que parvenue près du Roi et après lui avoir parlé, elle viendrait faire lever le siège d'Orléans, conduirait le roi à Reims, lui ferait rendre Paris et restaurerait le trône.

La Pucelle ne mit aucun retard. Elle choisit des compagnons, revêtit des habits d'homme, monta à cheval, ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant, et se mit en route. A travers les campagnes, évitant les armées ennemies, les villes hostiles, elle parvint saine et sauve avec ses compagnons jusques là où était le roi. Mais lui, à l'annonce de l'arrivée de la Pucelle et sachant pourquoi elle venait, résolut ni de la repousser, ni de l'admettre, sans faire examiner ce qu'il y avait, en elle, de bon ou de mauvais, de vrai ou de faux. C'est pourquoi, elle fut soumise à l'examen des plus savants hommes comme en une discussion ou interrogatoire, et là, sur beaucoup de choses humaines et divines, elle fut demandée, et elle ne répondit rien que de remarquable et de digne de louanges, à tel point qu'on eût

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cru qu'elle avait été élevée dans des écoles de lettres et non au milieu des troupeaux. Spectacle magnifique ! Simple femme au milieu d'hommes savants, ignorante au milieu des docteurs, seule contre tous, elle discute sur toutes choses petites et grandes. Et lorsque le roi eut appris comment elle avait courageusement parlé, il voulut l'entendre à son tour. ^lais, quel fut leur entretien? Personne ne Ta su. Il est certain que le roi se montra transporté d'allégresse comme d'une communication avec une intelligence supérieure.

Après quoi, la Pucelle, qui semblait animée d'un soufle divin pour l'accomplissement de sa mission^ demanda aussitôt le commandement d'une armée pour la conduire sous les murs d'Orléans menacée de tomber au pouvoir des ennemis. On la lui refusa d'abord, pour ne rien entreprendre de téméraire, enfin on la lui accorda.

Alain Chartier raconte les péripéties du siège d'Orléans, comment les anglais ne purent soutenir le choc de la Pucelle. Après quoi, elle annonce que le jour est venu où le roi doit être couronné et qu'elle doit le conduire à Reims.

Entreprise, réputée impossible, parce qu'il fallait encore chasser l'ennemi de nombre de

go ALAIN CHARTIER

villes. Mais elles se rendirent d'elles-mêmes. Donc, le roi vint à Reims et fut couronné sous la conduite de la Pucelle. Pour ne pas parler trop longuement, il faut dire qu'aucun mortel l'ayant connue n'a pu s'empêcher de l'admirer et de rester frappé d'étonnement par ses paroles, ses actes, par les faits qu'elle accomplit en si peu de jours. Chose admirable ! quelles sont les qualités nécessaires aux hommes de guerre que la Pucelle n'ait pas eues ? La conduite de la guerre ? elle était merveilleuse en elle. La vaillance? elle la possédait supérieure à tous ; la prévoyance ? elle l'emportait sur les plus prudents; la justice, le courage, la charité ? elle les possédait ; elle savait conduire une armée, placer un camp, commander le combat, donner le signal, s'élancer dans la mêlée, culbuter l'ennemi avec impétuosité.

Telle est celle qui certes n'est pas née de la terre ; mais semble descendue du ciel. C'est elle, qui trouvant son roi luttant contre l'orage et la tempête le conduisit au port en réveillant l'espérance dans les âmes. C'est elle, qui combattant la barbarie anglaise excita l'audace française, protégea la patrie de la ruine, la délivra de l'incendie.

O vierge admirable ! digne de toute gloire et

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de toute louange, digne des honneurs divins, toi splendeur de ce règne, toi lumière et honneur non seulement de la France, mais de toute la Chre'tienté ! Que Troyes se souvienne et se glorifie d'Hector, la Grèce d'Alexandre, l'Afrique d'Annibal, l'Italie de César, et de tous ses grands hommes de guerre, la France, bien qu'elle compte aussi nombre de gloires anciennes, pourra, par le souvenir seul de la Pucelle, se comparer aux autres nations et l'emporter sur elles.

Telles sont les impressions que j'ai conçues de la Pucelle, si j'ai parlé plus brièvement que tu ne l'aurais désiré, songe qu'en m'étendant davantage, je devrais lui consacrer non une lettre, mais un livre.

Nous verrons aux pièces justificatives, d'après les observations de MM. Quicherat et Delaunay, à quel personnage Alain Chartier adressait cette épître.

LETTRES ET EPITREb

A DES SOUVERAINS. MISSIOiNS

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