LA FAMILLE ILLUSTRE DES MOLE ET LES CHARTIER
Près d'un siècle s'était écoulé dépuis la dernière édition de Galliot du Pré, lorsqu'en 1617, le savant André Duchesne, désireux de rattacher la descendance de l'illustre maison des Mole à la famille des Chartier, dédia : Les œuvres de maistre Alain Chartier toutes nouvellement revues et réunies en un volume in-^"" à Monseigneur Mess ire Mathieu Mole, conseiller du Roy en ses conseils d' Estât et privé et son procureur général.
l3o ALAIN CHARTIER
Dans répitre placée en tête de ce volume, l'éditeur s'efforce d'établir que le magistrat dont il sollicite le patronage est l'arrière petit-fils par sa mère, d'Alain Chartier. « Vous ne refuserez pas, écrit Duchesne, d'appuyer sur la ferme base de votre nom, les écrits de ce Sénèque de la France qui sont le plus vif et naturel tableau de son âme, voire le modèle d'un bon et fidèle Français, tenu de son temps pour le plus bel esprit de la Cour et qui a acquis le glorieux surnom de père de l'éloquence française ».
Duchesne, en suite de cette dédicace, indique la généalogie des Mole du côté des Chartier, de la manière suivante :
Simon Chartier, avocat en la Cour du Parlement, vécut sous Louis XI et eut pour
fils, Mathieu Chartier, honoré par François P'"
de la charge de premier Président au Parlement de Bordeaux. Il eut pour
fils, Mathieu Chartier, deuxième du nom, conseiller au Parlement, un des membres chargés de réviser la nouvelle coutume de Paris. Ce magistrat eut une seule fille^
FAMILLE DES MOLE ET LES CHARTIER l3l
dame Marie Chartier, à laquelle il donna
pour mari en secondes
noces
Messire Edouard Mole, conseiller et depuis Président au Parlement,
mariage dont naquit.
Mathieu Mole.
Cette généalogie fut contestée dès les premiers temps, Godefroy, historiographe de France qui vécut de i6i5 à 1668, soutint que les avocats et les conseillers au Parlement de Paris du nom de Chartier appartenaient à une famille d'Orléans. Godefroy était-il mieux placé que Duchesne pour remonter aux sources généalogiques de la famille Mole ? Pouvait-il par une simple affirmation détruire une généalogie qui avait pour elle la possession et ces deux éléments juridiques : tractatiis.fama. Est-il facilement admissible qu'un magistrat de la taille de Mathieu Mole, qui savait apprécier les conditions rigoureuses d'une généalogie régulièrement établie, eût consenti à se laisser attribuer une descendance mensongère ? Enfin, il y a un argument intéressant à tirer de la similitude des armes des Chartier les magistrats avec celles des Chartier de Normandie.
En effet, un érudit, M. de Toustain, examinant
l32 ALAIN CHARTIER
cette question controverse'e de la parenté des Charticr et des Mole' (i), d'après un opuscule généalogique rare, imprimé en 1724, sous le titre de : Extrait de l abrégé chronologique de la fonda tiofi et histoire du collège de Boissy, avec la généalogie de la famille de ses fojidatciirs ; après avoir donné le tableau suivant :
Simon Chartier, seigneur d'Alainville, avocat au Parlement de Paris, sous Louis XI, mort en 1483 ; épouse Jeanne Jayer.
Mathieu Chartier, seigneur d'Alainville, premier Président au Parlement de Bordeaux, mort en i559; épouse Jeanne Brinon.
Mathieu Chartier, seigneur d'Alainville, conseiller au Parlement de Paris, l'un des réformateurs de la coutume de Paris, mort en i5q8 ; épouse Marie de Montholon.
Marie Chartier, dame d'Alainville, épouse en premières noces de Christophe Bouguicr, et en deuxièmes noces, le 28 novembre i58i, d'Edouard Mole, fils de Nicolas et de Jeanne de la Grange-Trianon, a pour fils.
Mathieu Molé, chevalier, seigneur de Lassy et de Champlatreux, premier Président du Par-
(1) Dans la Revue nobiliaire historique et biographique, . II, 1866.
FAMILLE DES MOLE ET LES GHARTIER l33
lement de Paris, garde des sceaux en i65i, mort en i656.
Tableau généalogique reproduisant avec plus de précision, quant aux dates des décès et aux mariages, celui que nous avons extrait, page i3o, de l'épitre d'André Duchesne.
Après cette citation M. de Toustain, disonsnous, reconnaît que la parenté des Chartierde la généalogie de 1724 avec les Chartier de Bayeux ne repose que sur la tradition appuyée de l'autorité d'André Duchesne ; mais plus loin, il ajoute, renseignement important : « Plusieurs autres familles Le Chartier ont existé en Normandie, et ont été maintenues dans leur noblesse. Elles portent toutes les mêmes armes, qui étaient aussi celles des Chartier de Paris, seigneurs d'Alainville, dont nous venons de parler : preuve de plus d'une communauté d'origine. Ces armes sont ainsi blasonnées dans Palliot : (Tainr à deux perdi^ix d'argent, sur un tronc d'arbî^e couché d^ or. Il ne serait donc pas question des Chartier d'Orléans.
Une communication récente due à l'obligeance d'un de nos confrères de la société des Etudes historiques, M. Louis Bridier, confirme la prétention des xMolé à descendre des Chartier. Un sonnet, dédié à AL Mole, conseiller en la
l34 ALAIN CHARTIER
Cour et portant la date de 1617, contemporain par conséquent de l'édition de Duchesne (i), est ainsi conçu :
LES CHARTIERS
A Monsieur MOLE CoJiseiller en Cour.
Sonnet
Qui ne scait des Chartier l'auctorité tenue En l'Eglise, en la Cour, es Lettres, au Barreau Ignore nostre Histoire, et est comme nouveau De chose plus insigne en la France advenue.
Quand pour le bien public la France fut émue Un Chartier fat Evesque et pasteur du troupeau Du Peuple de Paris. L'autre plus vieil, en beau Scavantet sainct escript la France a retenue.
Son parler fut si net, qu'une fille de Koy
Le trouvant endormy, en approcha tout quoy
Et en public baisa cette bouche admirable .
Le tiers fust grand preudhomme et fameux advocat. Son fils le conseiller s'est pendant l'ahercat De Paris, et après, fait juger vénérable.
(Par Jean Avril, Angevin) — m.dcxvii (1617). (i) M. Bridier, m'a remis cette pièce le 2 mars 1897.
FAMILLE DES MOLE ET LES CHARTIER l35
Diaprés l'auteur de ce sonnet : « L'autre plus
VIEIL... DONT LE PARLER FUT SI NET » et que fa-
vorisa Marguerite d'Ecosse serait donc Alain, et ainsi se trouverait justifiée l'opinion des biographes qui en font l'aîné de la famille, mais que dire du troisième, du tiers qui... «... fust grand preudhomme et fameux advocat, ce ne peut être Jean chanoine de Saint-Denis, serait-ce Thomas Chartier que des lettres patentes de Louis XI paraissent substituer à l'historiographe de Charles VII (i) ?
Dans ce cas, Simon Chartier serait le fils de Thomas et la filiation se trouverait ainsi expliquée ? La certitude ne pourrait être acquise que par l'acte de naissance de Simon Chartier. La question n'a d'ailleurs pas d'intérêt immédiat au point de vue qui nous préoccupe : la glorification d'Alain Chartier.
Ce petit problème historique sera peut-être résolu par la découverte de quelque titre resté enfoui dans des archives inexplorées.
Qu'un illustre magistrat descendît d'un grand écrivain, il n'y aurait dans cette satisfaisante tradition rien de nature à contrarier des exemples de succession d'honneur et de talent con-
(i) Voir ces lettres à la page 41 des Recherches. M. de Beaucourt.
l36 ALAIN CHARTIER
serves de ge'nération en génération dans d'illustres familles (i).
(i) Les Pasquier, les Séguier dans la magistrature, les de Jussieu, les Geoffroy Saint-Hilaire dans la science en offrent, entre autres, des exemples remarquables.
ET
DATES DES ŒUVRES DE I418 à 1 448
La date des diverses productions d'Alain Chartier : poèmes, discours, lettres n'est pas, au point de vue de Tordre chronologique, rigoureusement établie. Nous avons suivi dans cette étude l'indication que la logique des événements politiques, avec lesquels jces écrits coïncidaient, imposait pour ainsi dire à l'écrivain. Le Poème des Quatre Dames, peu de temps après le désastre d'Azincourt arrivé en 141 5, le Traité de VEspérance, dès les premières années du règne de Charles VII (1425 à 1428), le Quadrilogiie invectif, postérieur évidemment à 1422, puisqu'il fait allusion aux discordes qui précédèrent cette date. Enfin, la Ballade de Fougères, contemporaine de la prise même de cette ville. Des auteurs discute'U sur la date relative du Qiiadrilogite et du Traité de V Espérance, ils veulent
que ce livre n'ait été composé qu'en 1488, c'està-dire sept ans après l'accomplissement de la mission de Jeanne d'Arc. Ils reconnaissent cependant que ce passage du dialogue : « Et les maleurte^ de ta natio?i ne foiit que commencer », expressions qui, disent-ils^ s'accordent assez avec la date de 1418, contrarie leur opinion. Mais, ajoutent-ils, une objection est encore tirée des expressions qui se trouvent, au commencement du Traité de VEspérance :
Au dixième an de mon dolent exil, Après maint deuil et maint mortel péril.
Or, dit-on, il est à supposer qu'Alain Chartier a été, avec beaucoup d'autres, victime des intrigues de l'odieux La Trémouilie en 1428; c'est donc en 1438, dix ans après, qu'il a composé le Traité de VEspérance. Mais ce dolent exil, traversé de deuil et de périls, n'est-il pas plutôt celui que la famille Chartier, dévouée à la cause du roi de France, dut subir en s'éloignant de la Normandie pendant les troubles qui désolèrent le commencement du xv^ siècle. Ne serait-ce pas à la suite de cet exil que les frères Chartier, Guillaume et Alain vinrent à Paris ? Après Jeanne d'Arc, l'écrivain ne dirait pas que les malheurs de la nation ne font que
commencer, alors que l'espoir renaissait de toutes parts.
M. Vallet de Mrille, d'accord avec cette hypothèse^ admet la date de 142S. — Les éditions des écrits d'Alain Chartier ne peuvent servir à éclairer ces doutes, toutes ne sont pas complètes et n'observent pas le même ordre dans la distribution des matières.
Manuscrits.
On possède un assez grand nombre de manuscrits de ses œuvres. La bibliothèque nationale de Paris conserve, notamment, un magnifique volume in-folio vélin, deux colonnes, avec miniatures, vignettes et initiales, n° 6796, ancien n° 255, du fonds Colbert.
ÉDITIONS DE 14']'] à 16 1']
En 1477, sept ans après la première installation d'une imprimerie à Paris, par Ulrich Géring, dans les bâtiments de la Sorbonne, le Quadi^ilogiie invectifiui imprimé en un volume in-folio, caractères gothiques. Ensuite, vient \ç. Bréviaire des Nobles édité par Robin-Foucquet, en 1484,
in-40. Trois autres éditions du même poème parurent vers le même temps, Tune d'elles portant la marque de Pierre Mareschal et de Barnabe Chaussart, de Lyon, fut imprimée vers 1494.
La première édition complète en deux tomes, un volume in-folio, goth. en deux colonnes, fut donnée par Pierre Le Caron, en 1489, Paris. Elle contient : Les faits maistre Alain Chartier, 7iotaire et secrétaire du roi Charles VI.
En i5i4, Michel Lenoir, Paris, publia en un petit in-4'' goth., à deux colonnes, une édition intitulée : S' ensiiyvent les faits maistre Alain Chartier contenant en soy dou:;e livres. Le même libraire donna deux autres éditions sans date et une quatrième, en i526, petit in-4<^, goth. L'enseigne du libraire est ainsi indiquée : « On les vend à Paris en la grant salle du Palais au premier pillier en la boutique de Galliot du pre libraire jure en V Université. — mil cinq cens vingt et six. « avec privilège ». Trois ans après, Galliot du Pré publia en un petit in-8° : « Les œuvres feu maistre Alain Chartier. »
L'historiographe Jean Bouchet, qui vécut de 1476 a i5G5, parla d'Alain Chartier et raconta
l'anecdote du baiser donné par la reine Marguerite. C'est bien certainement à Jean Bouchet que Pasquier emprunta le récit que nous avons placé au commencement de cette lecture : car on reconnaît dans la narration le même tour d'esprit et souvent les mêmes expressions.
On imprime à tort, sous le nom d'Alain Chartier, la chronique de Charles VII qui est de Gilles Le Rouvier. On peut lire dans la thèse de M. Delaunay avant-propos p. xvi, les raisons de penser que cette histoire ne peut être d'Alain Chartier, le savant professeur conclut par ces mots : « Le style seul d'un pareil ouvrage, quand on n'aurait lu que quelques pages de la prose d'Alain Chartier, suffirait pour prouver qu'il n'en peut être l'auteur. »
En 1584, ^^ retrouve dans la bibliothèque française publiée par la croix du Maine, le nom d'Alain Chartier avec un catalogue de ses œuvres.
Vers lafindu xvi^ siècle, Pasquier (i529-i6i5) dans ses Recherches sur la France consacra, comme nous l'avons vu au commencement de ce volume, le chapitre xviu^ de son histoire à celui qu'il nommait le Sénèque de la France.
Cependant le mouvement littéraire de la Renaissance et les passions soulevées par les guerres de Religion avaient tourné l'activité de la force nouvelle de l'imprimerie vers des préoccupations bien autres que la réédition des œuvres d'Alain Chartier. Près d'un siècle s'était écoulé depuis la dernière édition de Galliot du Pré lorsqu'en 1617, le savant André Duchesne, instruit par le témoignage consigné par Pasquier dans ses Recherches et désireux de rattacher la descendance de l'illustre maison des Mole à la famille Chartier, publia les œuvres de maistre Alain. Nous venons de voir à la biographie, p. i3o, ce qu'on doit penser de cette généalogie. On s'occupait certes dans le haut milieu social de la magistrature, à cette
époque, d'Alain Chartier. Nous en trouvons une preuve nouvelle dans cette inscription place'e sous le portrait du poète en tête d'un volume intitulé : « Œuvres de maistre Alain Chartier, clerc de notaire et secrétaire des Roys Charles VI et VII ^.
« L'espouse au Roi Louis onziesme fille d'Ecosse eut telle estime et esme des Charretier, qu'en dormant elle touche d'un bon baiser son éloquente bousche pour les bons mots qui en estoient issus (i)». Duchesne commit l'erreur d'attribuer à Alain Chartier la chronique de Charles VII, de Gilles le Bouvier. Mieux éclairé, il rectifia cette paternité. Voir ci-dessus à la date i528, la réfutation de Terreur.
Puis s'ouvrit la grande période littéraire des xvii^ et xviii^ siècles. La gloire et le renom des grands écrivains de ces temps reléguèrent nécessairement dans l'ombre la physionomie d'Alain Chartier. Mais lorsque s'ouvre, au xix^, l'ère des profondes recherches historiques et littéraires dans la nuit relative du moyen âge, on voit, peu à peu, le nom d'Alain Chartier réapparaître à la lumière.
(i) C'est encore à l'obligeance "de notre confrère M. Bridiejque nous devons cette communication puisée par lui au même dépôt d'archives.
i\LM. ViLLEMAiN ET Géruzez. Si, M. Villemain, lorsqu'il prépara ses belles leçons de littérature, n'avait pas eu la patience de lire le volume in-4°, dédié au Président Mathieu Mole et s'il s'était rebuté aux longueurs des premiers poèmes, au point de qualifier dans son cours de 1829-1830, assez lestement, Alain Chartier de pédantesquey le jugeant comme un lourd théologien, hâtons-nous de dire, pour rendre hommage à l'équité de l'éminent historien littéraire, qu'il s'empressa de reconnaître son erreur et de la rectifier dans ses leçons parues en i855. Mais le mérite de cette justice rétrospective revient à M. Géruzez, alors suppléant de M. Villemain dans le cours d'éloquence française.
M. Géruzez, découvrit dans le Qiiadrilogue invectif Tâme et l'éloquence d'Alain Chartier.
M. Henri Martin, à son tour, recherchant les causes du salut de la Monarchie dans le mouvement patriotique qui se produisit dès les pre-
mières années du xv^ siècle ; M. Quicherat, dans sa belle e'tude : Procès de conda?7tnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, rétablirent Alain Ghartier à sa véritable place historique. Ceux de nos lecteurs qui n'auraient pas à leur disposition immédiate l'histoire de la littérature française depuis ses origines jusqu'à la révolution, par M. Eugène Géruzez, aimeront à connaître ce passage de son jugement sur Alain Ghartier (i).
« Arrivons au dernier de ceux que nous avons mis à part comme interprètes de la conscience humaine dans cette époque de violence et de corruption, à cet Alain Ghartier, plus connu aujourd'hui par le chaste baiser que Marguerite d'Ecosse déposa sur ses lèvres et par la laideur de son visage, que par les mots dorés qui lui attirèrent cet hommage d'une jeune et belle princesse et qui lui firent donner le surnom de Père de l'éloquence. Recueillons, au moins, quelques-unes de ces nobles paroles dignes d'échapper à l'oubli. Alain Ghartier, d'abord attaché comme secrétaire à Gharles VI,
(i) Histoire de la Littérature française^ tome I, p. 230, édition de 1872. — (Didier) reproduisant, en les complétant, les appréciations des leçons de 1835 et 1836.
suivit la fortune de son fils et, pendant que celui-ci faisait tout ce qu'il pouvait pour perdre gaiement son royaume, son loyal conseiller gourmandait les vices de la Cour, rappelait les prélats au respect de leurs devoirs, et douloureusement préoccupé des périls de son roi et des malheurs de la France, il cherchait les moyens de conjurer les nouveaux désastres qu'il redoutait. La poésie qu'il cultivait en même temps, et non sans succès, faisait parfois diversion à ses graves pensées. Mais ce n'est pas comme poète qu'il a droit à notre attention; s'est surtout comme moraliste et comme écrivain politique ».
A M. Géruzez, appartient donc, incontestablement, le mérite d'avoir, dans les temps modernes, replacé le « poète-orateur » sur le piédestal que lui avaient élevé ses contemporains. Le premier il nous a rendu la note juste sur cet écrivain du xv^ siècle. Alain Chartier est, en effet, un loyal conseiller de son Roi, un grand cœur aimant son pays, un large esprit supérieur aux querelles de parti. Cependant la vérité historique, comme la justice, marche si lentement que depuis le haut témoignage porte par M. Géruzez les appréciations incomplètes sur
Alain Chartier continuèrent leur cours. Ainsi, dans le dictionnaire de Bouillet, rédigé cependant par des hommes qui étaient à la source des meilleures informations littéraires, nous rencontrons encore cette phrase qui constitue le seul jugement du biographe sur Alain Chartier : « On troupe dans ses écrits une aimable Jiaïpeté! » Appliqué au Qiiadrilogue iiirectif, au poème de l'Espérance, au Bréviaire des Nobles^ à la Ballade de Fougères, ce jugement est bien superficiel et inexact, il ne convient qu'aux poésies d'Alain Chartier, son plus mince titre au respect de l'histoire.
Nul n'est prophète dans son pays ; mais le pays réclame ses enfants lorsqu'ils sont devenus prophètes. La Normandie qui s'était peu préoccupée, jusqu'alors, d'Alain Chartier malgré le vers de Clément Marot, un autre Normand d'origine:
« En maistre Alain, Normendie prend gloire ».
La Normandie, disons-nous, voulut, à son tour, élever un monument à cet écrivain national.
l50 ALAIN CHARTIER
En 1842, le Dimanche 3o Octobre, la Société académique de Bayeuxfit placer sur une maison de cette ville, située rue du Goulet (aujourd'hui rue Alain Chartier), une table de marbre noir portant cette inscription tracée en lettres d'or:
« Ici naquirent, dans le xiv^ siècle,
— Poète, Orateur, Historien, —
et ses deux frères,
Jean, Historiographe de Charles VII,
Guillaume, Évêque de Paris ».
Les frais de l'érection de ce monument furent généreusement offerts à la ville par M. Lair, conseiller de préfecture à Caen, dont le souvenir reste attaché, dans le Calvados, à d'utiles fondations.
Un procès-verbal de cette cérémonie, contenant le texte de l'allocution prononcée par M. Pezet, président du tribunal civil de Bayeux, et aussi président de la Société académique, fut rédigé et inséré dans le tome premier des Mémoires de cette compagnie (volume 1842, p. 3oi).
En même temps, l'éminent magistrat dont le nom est honoré dans le souvenir de ses concitoyens, publia sous ce titre : Recherches histo-
DOCUMENTS BIBLIOGRAPHIQUES l5l
riques sur la naissance et la parerité d'Alain, Jean et Guillaume Chartiery et sur la maison oîi ils sont nés, un mémoire qui fut inséré dans le volume déjà cité, à la page 243.
M. Pezet terminait son étude en disant : « On doit considérer comme des faits désormais acquis, sans aucun contredit possible à l'histoire de notre pays :
1° Qu'Alain Chartier est né à Bayeuxen i386;
1^ Qu'il mourut à Avignon en 1449, âgé de 63 ans ;
30 Qu'il eut pour frères, Jean et Guillaume
Chartier (i); 40 Que tous les trois eurent pour père Jehan
Chartier ;
5« Que Guillaume, évêque de Paris, était l'aîné des trois frères (2) ;
6° Qu'il naquit par conséquent, vers i384 ou
7° Que des fonctions de chanoine de l'église de Bayeux, qu'il remplissait en 141 5, il fut promu à l'évêché de Paris en 1448, âgé de plus de 60 ans (3);
(i) On a vu ci-dessus que la parenté de Jean était contestée.
(2) Mis en doute par le sonnet cité p. 134. (3) Cette étude, insérée seulement dans le volume des Mémoires de la Société académique de Bayeux, tome IV, 1850, p. 161. date de 1847.
l52 ALAIN CHARTIER
8° Qu'il est décédé à un âge fort avancé, à 87 ou 88 ans, en 1472, après avoir occupé vingt-quatre ans son siège épiscopal ;
9° Enfin, que la maison sur laquelle est placée la pierre commémorative, destinée à perpétuer leur souvenir, est attachée sur le seul emplacement qui reste aujourd'hui de Vhosîel ou manoir où les trois frères Chartier reçurent le jour ».
M. G. Man'cel. — Les recherches de M. Pezet s'étaient, on le voit, concentrées sur la famille d'Alain Chartier. Il appartenait à M. G. Mancel, conservateur de la bibliothèque de Caen, de justifier par des extraits, heureusement choisis, le jugement porté, dès i835, sur Alain Chartier par M. Géruzez.
Dans sa galerie des poètes Normands, donnée en 1846, et dans une étude bibliographique et littéraire sur Alain Chartier, publiée l'année suivante, (i) M- Mancel étudia avec un mérite littéraire et historique, très digne d'être remarqué, les poésies et les œuvres en prose d'Alain Chartier.
M. DE PuiBusQUE. — Vers le même temps,
DOCUMENTS BIBLIOGRAPHIQUES l53
M. Adolphe de Puibusque publiait dans le Plutarque français (1846, t. II, p. 69), une notice biographique et littéraire qui lui mérita réloge de M. Géruzez.
M. Lenient. — En 1859, ^^^^ ^^ ^^^s beau livre : La Satire eji France au moyen âge, xM. Lenient consacrant une page éloquente à l'auteur du Qiiadrilogiie et du Curial, dit d'Alain Chartier : « Il est du petit nombre de ces auteurs dont les écrits sont en même temps des actes de courage et de patriotisme ».
Un savant professeur du collège de Bayeux, M. Meynier décédé bibliothécaire de cette ville donna en i865, pour la distribution des prix une éloquente étude sur Alain Chartier. S'inspirant du jugement porté par M. Géruzez sur l'écrivain du xv^ siècle, il sut dans un portrait fidèle, mettre en relief la véritable physionomie de l'écrivain national.
l54 ALAIN CHARTIER