TRAITÉ DE L ESPÉRANCE
Pourquoi le peuple est-il puni pour le pc'ché du prince?
Pourquoi les pauvres sujets doivent-ils pâtir des fautes d'autrui ?
Comment Dieu ajoute-t-il un nouveau tourment au travail qui les courbe sur la terre?
Fqy répond par des exemples tirés de l'P^criture sainte prouvant que les fautes des rois retombent sur le peuple et que les fautes du peuple rejaillissent sur les rois.
Mais l'avisé bachelier Ejitendement n'est pas satisfait de cette réponse qui affirme sans expliquer ; il revient à la charge.
Fo/lui répond par de nouvelles citations des Ecritures et finit par conclure que l'institution des rois trouve sa cause première dans le péché des peuples et que si tous les hommes étaient justes, il n'y aurait aucune nécessité de la prééminence de l'un sur l'autre.
Voilà, certes, sous la plume du secrétaire d'un roi, des opinions aussi libérales qu'indépendantes ; elles honorent le caractère du poète Alain Ghartier et nous aurons plus d'une fois l'occasion de signaler ces remarquables dispositions de son esprit.
Cependant le désir de connaître et de comprendre qui sollicite le bachelier Entendement,
n'est pas encore satisfait par les réponses de FqXf il s'enquiert pourquoi sont punis pour les fautes de l'administration publique ceux qui n*en ont aucune charge? — « Ceux qui es choses publiques n'ont ni approuchement ni office. »
Question fort embarrassante, en effet, soulevant tout un monde, mettant en jeu le sentiment de la justice et de la responsabilité.
Comment Foy va-t-elle répondre?
Alain Chartier possédait trop sincèrement l'esprit religieux, respectant tout ce qui est respectable, pour mettre une réponse faible et insuffisante dans la bouche de Foy.
Aussi répond-elle admirablement :
— Les malheurs publics frappent non seulement ceux qui administrent mal la chose publique ; mais encore ceux qui ne contredisent pas un aussi c damnable gouvernement » et qui par flatterie et ambition le soutiennent. Personne ne tait plus son devoir, l'Eglise, elle-même, est affligée par l'avarice de ses membres tandis qu'elle avait été élevée par la pauvreté et l'humilité, maintenant par richesse est vilipendée. Méconnaître Dieu, ne pas aimer la justice, causent la ruine des royaumes!
Cette réponse mise par Alain Chartier dans
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la bouche de la Foi est des plus remarquables, elle re'vèle la puissance de son esprit et la valeur de son jugement. Faire son devoir, ne pas autoriser par des complaisances intéresse'es les pratiques d'un gouvernement administrant mal la chose publique, ce sont bien là les conditions tute'laires de ce que nous appelons de nos jours le gouvernement représentatif sagement pratique' dans des conditions de bon ordre et de contrôle sincère. Le poète constate que la première cause des malheurs publics est dans la mauvaise administration de la chose publique, appelée par les grands esprits du commencement du xvii« siècle le service de VÉtat. Remarquons que de la personne même du prince, du dévouement particulier au Roi, Alain Ghartier ne dit pas un mot; c'est, qu'en effet, le Roi, est, comme homme, soumis à toutes les fragilités de la nature humaine, le dévouement aveugle à sa volonté peut, en certaines circonstances, se trouver en désaccord avec le juste et la conscience ; mais le bon service de l'État présente un but certain, défini, toujours honorable, compris des âmes droites et qui n'exige aucun sacrifice de dignité personnelle. Ce sentiment puissant et vrai passionna des cœurs comme ceux des Suger, des Sully, des Colbert, des
Vauban, des Fabert, des Latour d'Auvergne.
Le programme politique tracé par Foy satisfait E7ite7ideme7it qui hasarde une dernière objection.
— Comment se peut-il faire qu'affliction tant dure au royaume de France?
Foy réplique par cette éloquente parole.
Dis-moi depuis combien de temps tes princes et le peuple français ont commencé à dépouiller leur cœur de sentiments vils et déshonorants et je te répondrai.
Entendement est obligé d'avouer humblement que, de son temps, on voit peu de gens qui aient gardé l'honnêteté de la vie, la gravité des mœurs, la pureté de la conscience, chacun applique l'autorité de sa puissance à l'avancement de sa fortune. Foy déplore les vieilles races disparues, regrette le bon vieux temps !
Ce serait, en effet, une curieuse étude historique : déterminer la date précise du bon vieux temps ? Foy, disons-nous, regrette le temps passé et se désole de l'éducation donnée aux gentilshommes.
« Fol langage court aujourd'hui que noble homme ne doit savoir les lettres... Las qui pourrait dire plus grande folie, ni plus périlleuse erreur publier. Certes à bon droit peut-
TRAITÉ DE l'espérance 29
être appelé beste qui se glorifie de ressembler aux bestes par leur ignorance ».
Alain Chartier, on le voit, après avoir constaté les conditions d'un bon gouvernement ne néglige pas de signaler une raison considérable de l'abaissement d'un peuple, l'ignorance de son aristocratie... « Fol langage court que noble homme ne doit savoir les lettres.,. » Il qualifie ce sentiment de périlleuse erreur.
Ne dirait-on pas que ce traité de VEspérance est écrit d'hier. Le rétablissement des affaires d'une grande nation, tous les esprits éclairés le comprennent, est intimement lié au développement prévoyant et raisonné de l'éducation et de l'instruction publiques.
Le poème de VEspérance se termine par cette conclusion. Le vrai moyen de salut pour les nations abaissées est la confiance en Dieu qui élève l'esprit, fait concevoir les nobles entreprises, laisse à l'homme son libre arbitre, conseille l'esprit d'abnégation et de dévouement.
Alain Chartier commence cet écrit en rappelant des considérations de l'ordre le plus élevé.
— Les seigneuries tirent de Dieu leur naissance et leur perte. Celui qui peut tout accorde et retire la puissance, sa haute volonté préside au commencement et à la fin des royaumes (i).
Comme les enfants qui naissent et croissent, les nations ont leur développement et leur fin. Que sont devenues : Ninive, Babylone, Troyes, Thèbes, Lacédémone, Carthage, Rome?
L'écrivain dit comment en l'an 1422, il a vu
L^Anglais triompher des faiblesses de la France,
de ses discordes ; il conclut que le doigt de Dieu
s'est étendu sur le peuple et pour rappeler la
(i) Ce début ne repone-t-il pas la pensée vers Texorde de l'oraison tunèbre de la reine d'Angleterre. « Celui qui règne dans les deux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. »
LE QUADRILOGUE INVECTIF 3l
cause de tant de malheurs, il a composé cet écrit qu'il appelle quadrilogiie, parce qu'il reproduit un colloque en quatre personnages, invectif parce qu'il procède en forme de reproches.
La France mise en péril par ses ennemis, abandonnée de ses amis, apparaît à l'auteur vêtue d'habits de deuil. Il se la représente au milieu d'un pays désolé, ruiné, sous la forme d'une grande et noble dame, de belle tournure et maintien seigneurial; tout en elle révèle son excellente origine. Dolente, éplorée, elle semble déchue du plus grand honneur Ses blonds cheveux dont la brillante couleur rivalise avec l'éclat de l'or le plus fin pendent déroulés sur les épaules, son front est ceint d'une couronne mal assujettie sur sa tête. Le long manteau dont son corps est revêtu paraît tissu de trois étoffes différentes. On y voit une ancienne broderie enrichie de pierres précieuses et parsemée de fleurs de lys, en une autre partie de ce vêtement sont figurées les bannières et gonfalons des roys et princes de la maison de France, souvenirs de leur belle renommée et de leurs grandes victoires. Au milieu du manteau se voient les figures des lettres et des sciences institutrices du genre humain, dans le bas,
dans cette partie « qui vers la terre pendait » sont tracés les dessins entremêlés de plusieurs bêtes et plantes naissants de la dernière bordure comme d'une terre fertile et plantureuse.
Pour tisser ce merveilleux manteau tant d'années avaient été nécessaires que jamais sous le ciel pareil vêtement n'avait été vu. Mais, la fortune, jalouse d'un si bel ouvrage, s'était acharnée à le froisser de ses mains, à le déchirer tellement que dans la partie supérieure les fleurs de lys étaient brisées ou souillées. La partie moyenne n'était pas non plus demeurée entière, les lettres étaient tellement dispersées et disjointes que les sentences par elles exprimées se trouvaient illisibles. Quant à la partie inférieure, on la voyait si fortement usée que l'empreinte, figurant la surface de la terre, apparaissait nue, jonchée d'arbres renversés, de plantes déracinées ; plus d'espérance de fruits ni de récoltes. Les anciens possesseurs de ce manteau n'auraient pu le reconnaître.
La grande dame, la France, ainsi vêtue se tient près des ruines d'un vieux château, jadis splendide demeure, aujourd'hui s'écroulant de toutes parts ; la France baignée de larmes tente de vains efforts pour soutenir ces murailles chancelantes.
Désespérée, elle appelle trois de ses enfants à son secours.
L'un debout, se tient droit armé de pied-encap, appuyé sur sa hache d'armes.
L'autre, revêtu d'une longue robe, est assis, écoute et songe.
Le troisième g-isant à terre, couvert de haillons, apparaît plaintif et langoureux.
La France blâme leur oisive lâcheté. Elle leur reproche de la persécuter par ambition, avarice, amour de la volupté. Ils lui font plus de mal que tous ses ennemis conjurés contre elle.
Le quadrilogue s'engage.
La France. — Enfants fourvoyés du chemin de l'honneur, efféminés de courage, perdus de mauvaises mœurs, combien vous êtes forlignés de la constance de vos pères !
Pour vivre dans les délices, vous préférez une existence sans honneur. Mes ennemis me détruisent par le feu et le glaive, mais vous causez ma perte par vos convoitises et mauvaises ambitions.
Qu'est devenue la belle loyauté du peuple français ? La chevalerie et la noblesse crient aux armes, mais elles courent à l'argent. Le clergé et les conseillers tenant double langage prê-
34 ALAIN GHARTIER
chent le bien et vivent avec les mauvais vivants. Le peuple veut être franc et bien gardé, mais il ne peut souffrir l'autorité de ses seigneurs. Cherchez, cherchez, Français, les raffinements, les exquises saveurs de viandes, les longs repas qui se prolongent à travers la nuit jusqu'au jour, cherchez l'exagération des parures sans distinction des conditions, cherchez les caresses et les délices de l'amour. Endormez-vous comme des pourceaux dans l'ordure du péché, bouchez-vous les oreilles pour ne plus entendre la voix des bons conseils.
Pourquoi tant d'oubli ; la justice de votre cause ne devrait-elle pas vous rendre le courage ?
Apprenez à connaître vos ennemis. Ce sont les Saxons venus au secours de la Grande- Bretagne, c'est la lignée de celui qui assassina son seigneur Richard, roi d'Angleterre, pour usurper son trône. Ce sont ceux que vos pères ont souvent combattu et qui convoitent l'anéantissement de votre race, ils se sont alliés aux rebelles du ro3^aume de France.
Mais ils sont assaillants, vous êtes défendeurs; ils viennent usurper votre terre et votre pays ; ils veulent briser votre liberté, vous réduire en servage ; ils veulent votre mort, la nature vous oblige à défendre votre vie ; ils
veulent massacrer vos femmes et vos enfants que la nature vous ordonne de nourrir doucement et de tendrement aimer (i) ; ils veulent détrôner votre roi et vous ranger sous leurs lois.
Quelle cause pourrait refroidir, diminuer vos courages ?
Vos ennemis ne sont pas de fer, ni plus immortels, ni plus invulnérables que vous ; leurs glaives, leurs armures sont semblables aux vôtres, ils ne sont pas en si grand nombre que vous ne soyez autant et plus.
Leur supériorité, elle est dans leur hardiesse. Assez temporiser ; laisserez-vous déchoir le nom français à votre éternelle honte et malédiction?
La France, les yeux ruisselants de larmes, après avoir ainsi parlé, contemple le maintien désolé de ses enfants.
Le Peuple gisant à terre prend le premier la parole et dit d'une voix mourante :
Oh, ma mère, j'accepte tes reproches, je reconnais que tes plaintes ne sont pas sans raison, ni sans cause ; mais il m'est trop dur de subir à
(i) Ne croirait-on pas entendre les accents patriotiques de Rouget de Lisle.
la fois et ma ruine et le reproche. Faut-il donc que j'endure la peine des fautes d'autrui, je suis comme l'âne accablé d'un fardeau écrasant. Hélas ! la justice est si méconnue que chacun se croit sur moi autant de droit que la force lui en donne. Le travail de mes mains nourrit les lâches et les oisifs, je soutiens leur vie à la sueur de mon corps ; mais ils tuent la mienne par leurs outrages et me réduisent à la mendicité ; ils vivent de moi, je meurs par eux.
Le travail a perdu tout espoir, les routes sont fermées au commerce, je n'ai plus d'autre ressource que de quitter mon état pour me réunir à ceux qui me dépouillent, il faut que je préfère le pillage à l'honneur de la guerre.
J'attends la mort, désespérant de la vie, ne sachant plus à qui recourir et je t'ouvre mon cœur, ô mère très redoutable, m'excusant des maux dont je porte la peine, confiant à ta justice le soin de décider qui mérite le blâme.
Le peuple se tait; la parole lui manquait; il mourait de faim.
Le Chevalier représentant la Noblesse répond par des paroles pleines de courroux ; il accuse le
peuple d'avoir abusé de la richesse pendant la paix ; qu'il se rappelle ses blasphèmes et son amour de l'oisiveté et des voluptés; l'histoire montre que le peuple a toujours été puni pour ses fautes. Peuple léger, facile à tromper, tu ne sais conserver le bienfait de la paix et, quand vient la guerre, tu ne peux en supporter les charges. Aux jours de ta richesse tu blasphèmes, et, dès que tu sens les atteintes de la guerre que tu as provoquée tu te révoltes. Tu te plains de moi, tu cries vengeance à Dieu, mais tu reconnais mal tes fautes, tu fais grand bruit de tes misères sans te ressouvenir de tes erreurs passées qui sont la cause de ton infortune. Souvienstoi combien, pendant les douceurs de la paix, tu murmurais, tu avais sans cesse l'injure à la bouche; n'as-tu pas méconnu l'abondance des biens dont tu as joui depuis trente ans dans ce royaume, avant le commencement de la guerre. N'étais-tu pas alors comblé de richesses, environné de délices, possédant toute franchise pour en user à ton plaisir. Reconnais au moins, que toi, ta femme et tes entants mangiez votre pain en toute sécurité; chaque maison vivait à l'abri du danger. De ce temps-là, n'as-tu pas souvenir? Mais n'est-ce pas l'habitude, le peuple murmure quand il est heureux. C'est l'his-
toii c de la société romaine ; les dissensions fomentées par Catilina, Sylla, Marius, ont succédé à des temps prospères.
Ainsi le fol peuple, ne désirant que mutations, recherche ce qui lui est contraire. Tu as soutenu les divisions des partis; en as-tu assez et plus que tu n'en peux porter?
Confesse maintenant ce que tu ne peux dénier, confesse ta faute, avoue les mauvais faits qui te forcent^ aujourd'hui, à crier hélas ! cent fois par jour.
Toutes ces choses sont connues et notoires, je m'en rapporte à Dieu qui les voit.
Ne penses-tu pas que les nobles hommes n'aient pas en leur état souffert autant que toi ?
Que de mauvaises nuits, quelle disette de boire et de manger endurent souvent ceux qui se livrent au métier des armes. Chargés de fer, battus du vent, de la pluie, sans autre toit que le ciel, nous sommes encore exposés à perdre nos chevaux, nos armes^ nos châteaux ; nous risquons notre vie, beaucoup sont tués. Combien pour servir ne vendent-ils pas leurs terres ? ceux qui se bornent à les engager à prix d'argent tombent dans la misère.
Un gras bourgeois, un riche chanoine passant leur existence àmanger, àdormir, nous repro-
cheront de ne pas combattre, de ne pas chasser l'ennemi comme une colombe, comme si cela était aussi facile à faire que de deviser les coudes sur la table à côté d'un verre de vin. Et ceux qui jugent ainsi de la guerre, assis paisiblement à leur foyer, ne sacrifieraient pas un jour de leurs loisirs, non plus un denier de leur bourse, sans le regretter comme chose perdue. Ceux-là se plaignent qui sont mieux traités que nous.
Plût à Dieu que chacun eût toujours eu à cœur le bien public. Nul ne doit s'y épargner^ travaillant de corps et de pensée. Nous avons engendré les divisions en voulant changer de gouvernement ; heureux celui qui pendant ces tempêtes s'est maintenu sans reproches. Quoiqu'il soit advenu, dans le passé, nous devons être assez enseignés pour nous redresser par de meilleurs avis.
L'histoire romaine fournit des exemples. Lorsque la fortune devenait contraire, la nécessité rendait le peuple vertueux; il remplaçait les chevaliers disparus, on armait les gens de toutes conditions, même les esclaves, on leur apprenait le métier des armes.
Le trésor était-il dégarni, chacun donnait généreusement, les dames romaines offraient leurs joyaux, Végèce raconte comment elles tressé-
rent de leurs blonds cheveux des cables pour remplacer les cordages des machines de guerre. Cette parure naturelle qui depuis leur naissance ornait leur tête, cette parure qu'elles avaient soigneusement entretenue, elles la livrèrent sans regret aux rudes mains des ouvriers. Il ne suffit pas de dire : beaux amis le temps est merveilleux, nous ne savons comment l'e'tat des choses présentes tournera. Qu'avons-nous à faire : vendre ou garder, enfouir en terre nos richesses ou les faire transporter en d'autres pays ?
X^ Que le peuple cesse de se plaindre de nous, qu'il cesse de nous laisser les peines sans rien supporter. Nous ne pouvons pas vivre du vent, nos revenus ne sufnsent pas aux frais de la guerre ; si le prince ne reçoit rien de son peuple, il ne nous pourra payer, et, puisque l'adversité est commune à tout le royaume, il est juste que chacun en ait sa part. Si tout était pesé en une juste balance, si d'un côté on mettait les travaux et périls que nous endurons, les frais, dépens et dommages que nous subissons, et si, de l'autre côté, on plaçait les maux que nous mfligeons, nous n'aurions pas moindre part de douleur que le peuple qui crie contre nous. Les pillages ne sont-ils pas causés par gens
de bas état qui se mêlent aux hommes d'armes?
Recordons en nos cœurs le fait de la malheureuse bataille d'Azincourt, rappelons-nous la ne'cessité de la prudence dans l'attaque. Nous devons savoir discerner entre la situation du prince heureux qui veut garder son succès et celui qui songe à se venger de la mauvaise fortune et arracher la victoire des mains de son vainqueur. Imitons la prudence de Fabius contre Annibal, il ne voulut rien donner au hasard, malgré les sollicitations du peuple, et fatigant peu à peu son ennemi, il le repoussa d'Italie en Afrique, sans dommage pour la chevalerie rom^aine.
Plaise à Dieu qu'ainsi il nous en puisse advenir, et cela sera s'il ne tient qu'à nous.
Quelque mal que nous ayons souffert par la faute de nos divisions, Français ! nous devons voir clairement que les pertes de nos ennemis ont été et sont grandes ; si nous savons sagement l'attaquer, il nous sera aussi facile de le chasser, qu'il lui a été aisé de nous conquérir.
Alain Chartier par la bouche de Chevalerie traçait tout un programme de conduite à tenir vis-à-vis de l'Anglais.
Le chevalier termine en disant : Prends donc
en grâce, mère, ce que ce peuple me contraint de répondre, car j'ai conscience de m'être acquitté de ma part.
Le Peuple répondit au Chevalier :
"— Vous avez dilapidé les richesses du trésor royal, et, « comme la soif aux hydropiques en buvant leur croit, ainsi fut pour vous le trésor public, qui en avait en voulait avoir. »
Les murmures du peuple étaient donc justes. Pourquoi dire que ces murmures ont fomenté les divisions? A qui doit revenir la responsabilité des affections et des propos du menu peuple ! Il croit ce qu'on lui apprend par lettres, commune renommée, prédications, exhortations ; si les clercs le trompent, c'est à eux qu'il faut s'en prendre.
J'ose affirmer, dit le peuple en terminant, que les faits à la connaissance de tous me donnent plus de raisons de me défier de la chevalerie que le prince n'en peut avoir de se confier en elle. Faut-il des exemples ? je citerai les lieux, les villes occupées par les chevaliers tant qu'ils ont pu vivre à l'aide des rapines qu'ils avaient commises ; mais lorsque la proie leur a manqué, ils ont abandonné les places aux Anglais, ils ont en-
levé à leurs alliés ce qu'ils n'auraient osé prendre aux ennemis.
Dire que tant de maux viennent du peuple, c'est se tromper sur les responsabilités. Si les fautes de la chevalerie la rendent indigne de bien faire, qu'elle accepte la confusion de sa situation présente et que par de meilleurs conseils, elle apporte à son état un prompt remède.
La Chevalerie, après un instant de silence dit :
A tes paroles, Peuple, je reconnais bien la nature de ton courage. Quand tu peux, quand tu oses, tu blâmes rigoureusement ; et lorsque la peur t'enlève toute hardiesse^ ton langage devient amer, pour attaquer meilleur que toi.
Tu nous reproches notre vanité, notre luxe, tu te plains de la dilapidation des finances, comme si les dépenses n'étaient pas supportées par la bourse des nobles. Pour parler du temps que tu blâmes, ne t'es-tu pas livré à des excès plus grands que les nôtres ? N'a-t-on pas vu des valets, simples tailleurs, des femmes de bas étage porter de riches vêtements qui ne convenaient qu'aux hommes de Cour, à de vaillants chevaliers, à de nobles dames ?
Quand tu parles de dilapidations des finances,
je n'ai rien à répondre ; n'en ayant eu aucun profit, je ne dois supporter aucun reproche. Tu ne peux te plaindre avec quelque raison, peuple, car tu ne sais borner tes désirs et tu veux toujours le contraire de ton devoir. Tu retiens le souvenir du mal, tu oublies le bien.
Tu parles des places abandonnées, tu ne cites pas celles qui ont été vaillamment défendues. Le sort habituel des choses de la guerre mêle le succès à la défaite.
Longue fut ainsi la dispute de ces deux adversaires s'escrimant en paroles haineuses et mordantes. Le troisième personnage se tenait de côté, en silence. Mais voyant les paroles devenir de plus en plus vives et la colère prête à se traduire par des voies de fait, il intervint comme amiable compositeur.
Glergie (i). — Assez de divisions ! Ne les aggravez pas encore par vos disputes! Voulonsnous donc ressembler aux insensés, qui voyant leur maison en feu se querellent entre eux pour savoir qui causa Tincendie, qui doit l'éteindre ? Je ne vois pas comment nos discordes, ouvertes
(i) Désignait rensemble des hommes lettrés au Moyen âge.
OU cachées, nous tireraient du mauvais pas dans lequel nous sommes tombés.
Il faut donner à plein collier et accepter le frein. De même que le cheval sous le fouet, le bœuf sous Taiguillon sortent leur fardeau des fondrières, ainsi le fléau de la divine justice, qui""' nous frappe par l'adversité, doit nous stimuler à prendre courage pour nous mettre hors de nos infortunes. Si nous méconnaissons Dieu, comment saurons-nous ce qu'il peut pour nous et ce que nous valons ?
Mais, je n'en veux pas dire davantage, je reviens aux difficultés présentes.
Ne voit-on pas que les membres affaiblis par une longue maladie reprennent leur vigueur grâce à de certains remèdes merveilleux et souvent répétés ? De même nous ne pouvons sortir j de nos malheurs sans souffrir de nombreux assauts et de mortels périls.
Dans de pareils désastres, toutes choses ne peuvent être faites au contentement de chacun. Celui qui voudrait, en un pareil temps, trouver a tranquillité du cœur ou le repos de la conscience, ressemblerait à celui qui chercherait la raison au milieu des fous.
Clergie, conclut en disant qu'un prince conduisant une guerre doit rechercher principale-
ment trois avantages : Savoir, fortune^ obéissance.
Par le savoir, il connaîtra la conduite que l'ennemi tient et celle qu'il doit suivre lui-même. ha. fortioie lui donnera les moyens de vaincre ses ennemis et de soutenir ses alliés ; V obéissance lui permettra de profiter, en temps utile, de ses avantages et d'éviter des défaites. Le peuple français possède-t-il ces qualités ? Il ne doit pas désespérer et se livrer aux réflexions suivantes :
Le prince qui conduit une guerre doit écouter, observer, réprimer.
La prudence lui vient avec les années, les grandes expériences donnent la sûreté du jugement.
Ce qui a été accompli dans ces derniers temps de troubles permet, sans vanterie ni arrogance, de montrer ce qu'on peut espérer. Nous avons vu notre jeune prince chassé par la sédition de la maison royale dont il est le seul fils et héritier, combattu par ses ennemis, assailli par des séditions armées, accablé des récriminations de ses sujets, douteusement obéi du surplus de son peuple, délaissé de ses alliés principaux, dépourvu de trésor, enserré dans des lignes de forteresses en rébellion contre lui. Et cependant qui veut bien comparer ce triste état des choses, au début
du règne, doit reconnaître que ce n'est pas sans beaucoup d'efforts et de courage que, de si bas, la fortune a été relevée au point où nous la voyons aujourd'hui. Dieu en est témoin, les plus simples ont pu en juger et les plus rudes clairement le connaître. Il n'y a pas encore trois ans, je voyais des hommes de tous états refuser secours à leur seigneur considérant tout perdu et croyant le malade condamné à mort. Depuis, les cœurs se sont relevés, la confiance est revenue.
La fermeté et la persistante vertu se retrouvent dans les extrêmes périls, lorsque la volonté demeure au sein des incertitudes, que la constance domine les terribles et merveilleuses aventures. La chose publique ne doit pas être abandonnée, lorsqu'elle réclame secours.
Clergie cite à l'appui de ses paroles, de nombreux exemples historiques, montrant comment la constance, a remis en état des affaires désespérées.
— Par ces exemples empruntés à l'Histoire Sainte, à l'Histoire Romaine, Alain Chartier prouve, comme il l'avait déjà montré, dans plusieurs passages du poème de YEspérancey qu'il com.prenait toute l'étendue des enseignements historiques.
Clergie continue en disant : « Mais à peine le mal est-il passé que les cœurs légers retournent à leurs erreurs, comme le chien à son vomissement. y>
Quelle est la vérité des reproches adressés par le peuple à la noblesse ?
Un grand mal, dont je ne puis me taire, vient de ce que certains chefs de guerre gardent la solde de leurs gens d'armes et les font vivre sur le pauvre peuple. En cela, les chevaliers ressemblent à de grands larrons qui nourrissent une nichée de petits larrons {larronjieaiix). Pour tout dire sur ce point : un noble sujet ne doit pas pour le profit de la guerre, en délaisser l'honneur.
Ceux qui ne sont pas soutenus par la vertu et animés du désir de servir le bien public ne feront rien pour le triomphe de leur pays.
La préoccupation du profit et du gain engendre les affections légères, la convoitise fait naître l'esprit d'aventure. Mais le bon vouloir des hommes vertueux et leurs sentiments de fidélité excitent leur cœur à braver la mort pour le salut public.
Après avoir cité Tcxemple de Codrus, de Curtius, de Samson, Clergie rappelle que l'obéis-
sance doit être observée par les chevaliers et les sujets envers le prince. Veut-on un exemple de discipline sévère ? qu'on se rappelle Manlius Torquatus faisant trancher la tête à son propre fils qui, combattant malgré le commandement de son père, avait cependant obtenu la victoire. Le consul Cocta fit battre de verges Aurélius et le réduisit au rang de simple fantassin pour le punir d'avoir laissé surprendre le poste qu'il devait garder.
Aujourd'hui, chacun veut commander, être maître de compagnie, on trouve plus de chefs que de soldats ! Jadis nul n'était écuyer qu'après avoir accompli des actes de vaillance, nul ne devenait homme d'armes qu'il n'eût fait un prisonnier de sa main. De nos jours, on dirait qu'il suffit de ceindre l'épée et de mettre un haubert pour devenir capitaine. Cependant les bons exemples ne manquent pas. Nous vo3^ons notre prince qui, depuis quatre ans, n'a cessé de voyager sans trêve ni repos, afin de déterminer les étrangers à passer les mers pour venir à notre secours, ils se passionnent pour nos malheurs et notre peine ; tandis que chez nous, les plus intéressés écoutent et voient venir les événements, au besoin ils se laisseraient chasser de leurs maisons. Ce manque de cœur, cause les
maux dont le peuple se plaint ; il y a pis que cette négligence, beaucoup mêlent tant d'arrogance à leur petit pouvoir, qu'incapables de rien conduire par eux-mêmes, ils ne veulent pas se soumettre à porter les armes sous un chef. Ils considèrent comme un deshonneur d'obéir à ceux qui cependant les conduiraient à la renommée et à l'honneur.
O folle arrogance ! manque de vertu ! très périlleuse erreur ! Par de telles fautes les puissances sont détruites. N'avons-nous pas entendu dire : « Je ne servirai pour rien au monde sous le panon de tel ; car jamais mon père ne servit sous le sien. »
C'est parler sans réfléchir, car les descendances ne font pas les chefs d'armées ; mais le commandement doit appartenir à ceux qui ont reçu de Dieu : l'intelligence et le courage et du prince l'autorité.
Cen'estpasà l'homme quel'obéissanceestdue; mais au rang que lui donne son commandement. r^ Jamais on ne vit une plus faible discipline que dans la chevalerie de notre temps. Elle désobéit aux ordres donnés, vient quand il lui plaît, abandonne les places qui lui sont confiées, disperse les compagnies déjà formées et fait bande à part.
LE QUADRILOGUE INVECTIF 5l
Le Chevalier demande à répondre un seul mot.
On reproche à la chevalerie ses manquements à la discipline ; mais comment les chevaliers peuvent-ils bien agir si les puissants, les seigneurs ne donnent le bon exemple. Ce sont les commandements de Charlemagne qui sont devenus le principe de la grande renommée d'Ogier, de Roland, d'Olivier. La sagesse du roi Charles V a dirigé la vaillance du bon Bertrand Duguesclin. Sachons que de la clémence et de Thumanité du prince naît pour lui la considération, la considération engendre la confiance, la confiance inspire la hardiesse qui conduit aux entreprises et les suit avec constance.
De la conduite contraire naissent : le soupçon^ l'idée de vengeance, les rancunes, les murmures, les divisions.
Je ne veux pas pousser plus avant ce débat, je m'en rapporte à ceux qui dirigent les affaires publiques.
La crainte de déplaire aux personnes ne doit pas empêcher de dire, ce qui est profitable à la communauté et celui-là qui conseille les puissances, selon le désir qu'elles éprouvent et non suivant la raison, ne fait pas acte de conseiller, mais de flatteur.
Après ces répliques et bien que chacun s'efforçât encore de parler, la France imposant silence à ses trois enfants, conclut en disant :
Je ne veux écouter plus longtemps vos excuses et défenses, le remède à mes infortunes n'est pas dans vos disputes. L'amour du bien public seul peut éteindre vos discordes, vous obtiendrez ce résultat si vous voulez vous unir dans une pensée de salut commun. Si vous savez vous conformer à votre condition particulière, et garder ))atience les uns envers les autres, vous retrouverez la félicité que vous cherchez par tant de voies diverses.
Et puisque Dieu vous a créés plus parfaits que les autres êtres animés, ne soyez pas inférieurs aux plus petits è\.VQs(bestelettes) ; ne soyez pas moins intelligents des moyens de votre salut. Serez-vous inférieurs aux mouches à miel ? Elles observent dans leur essaim l'ordre pour défendre leur ruche, elles maintiennent, contre l'attaque des autres mouches, le gouvernement de leur roi. Toutefois, pour que le temps passé en vos discours ne soit pas perdu, j'ordonne que vos raisons soient consignées par écrit, afin que chacun y reconnaisse sa faute parcelle d'autrui, que ceux qui liront ces pages effaçant l'erreur
de leur esprit, cette dispute devienne utile.
Alain Chartier termine le Qiiadrilogue invectifcn ces termes :
La France m'appela ; car j'étais assez près et avais e'couté. — Toi qui as entendu cette dispute, en forme de quadrilogiie invectif, écris ces choses, afin qu'elles demeurent en mémoire et produisent leurs fruits. Et puisque Dieu ne t'a donné ni la force de porter les armes, ni l'habitude de leur maniement, sers la chose publique comme tu peux la servir. La plume des historiens, les discours des orateurs ont élevé la gloire des Romains autant que la lance des guerriers.
Les personnages s'étant effacés de mes regards, je m'éveillai et je me mis en devoir d'obéir aux ordres de la noble dame.
Je rédigeai le présent écrit. Je prie chaque lecteur de l'interpréter favorablement et de reconnaître plutôt le sentiment qui l'a inspiré que le mérite même de l'ouvrage.
J'affirme loyalement que l'intention de cette œuvre a été inspirée plus par la considération de la nécessité publique que par orgueil et plus pour exhorter que pour blâmer.
Dans le Qiiadrilogiie invectifj on retrouve, comme dans le traité de VEspérance^ les qualités
i maîtresses qui distinguent Alain Chartier :
l'amour de la France, le sentiment des condi- • tions qui doivent assurer le relèvement de sa fortune. Avec une sagacité qui honore sa droiture et son bon sens, le grand écrivain signale les causes des malheurs de son pays. L'amour du luxe, des satisfactions personnelles, la préoccupation pour la noblesse et le peuple de faire sa propre affaire avant de songer au bien public. Alain Chartier n'est ni Armagnac ni Bourguignon, il est avant tout et par dessus tout : Français. Plus d'un passage de son Qiiadrilogue peut s'appliquer à la lettre aux luttes de nos partis. Quelle belle et véritable leçon ne donne-t-il pas par la bouche de Clergie sur l'autorité du commandement qui doit appartenir au plus digne.
Devant cette autorité, l'esprit de subordination conseille d'incliner les volontés particulières, de là, naîtront l'unité, Tensemble, le bon accord, gages assurés du succès.
Familiarisé avec les grands exemples, Alain Chartier relève dans la belle période de l'histoire romaine les traits de courage, de vertu, d'abnégation qui peuvent inspirer à ses contemporains
de généreuses résolutions. Rappelant des souvenirs d'un temps qui pour lui était l'histoire moderne, il invoque la mémoire des grands capitaines du temps de Charlemagne et la gloire vénérée du bon Bertrand Du Quinclin (Duguesclin).
Mais ce n'est pas assez pour Alain Chartier d'avoir ému de pitié le cœur des dames de France, pleuré la défaite d'Azincourt, relevé les courages par le poème de VEspe>a?ice, signalé dans le Quadrilogue, les fautes commises et lait appel à l'union de tous ; il complétera son œuvre patriotique par la ballade de Fougères.