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Alain de Lille

Tendances Parmi les philosophes scholasliques qu'on nous représente d'Alain gQ,jg ee^ge comme si arides et si secs, les poètes se sont tou-

de Lille

jours trouvés en grand nombre. Entre bien d'autres il suffit de citer Milon deSaint-Amand, Odon de Tournai, Abélard, Bernard de Chartres. Mais Alain de Lille est le type le plus remarquable de cette heureuse alliance des études profanes et des études

sacrées. En lui, c'est le philosophe évidemment qui domine, en quoi qu'il écrive: sermons, théologie, poèmes, commentaires des écritures , c'est toujours la préoccupation philosophique qui le guide et reparaît, mais, grâce à ses habitudes littéraires, il peut donner à la philosophie une allure hardie et brillante, comme à la poésie une richesse de fonds et de pensée qu'elle n'est pas habituée à recevoir.

Alain est en effet beaucoup plus versé dans Tétude des sciences et des arts que ne le sont les théologiens de son temps. Il a reQu des siècles postérieurs le nom de grand , Alanus Magnus, qui suffît à montrer la considération dont il a joui, mais il avait auparavant reçu de ses contemporains le titre de docteur universel, et en effet, il n*est aucune des connaissances de son époque à laquelle il soit resté étranger. Le Docteur On sait qu*au moyen-âge les sciences humaines se divisaient umverse . ^^ ^^^^ enseignements qui étaient le trivium et le quadrisi^-nifie ^***'W- Le trtvium comprenait trois branches , ainsi que son ce litre, nom l indique : la grammaire , la rhétorique , la logique. Ce sont les trois sciences delà méthode et de la connaissance , de la pensée et du moi. Parler , persuader, raisonner , étant évidemment les trois opérations capitales de rintelligeiice. Ce sont le« lettres comme nous dirions aujourd'hui.

Le quadrivium comprenait : l'arithmétique , la géométrie , la musique, l'astronomie. Ce sont les applications diverses de la mesure, du nombre, au monde extérieur. Ce sont donc les lois de la nature ou du non moi. Il ne s*agit plus comme dans le trivium , d'étudier la manière do connaître , mais de s'attacher à la matière môme de la connaissance. Au-dessus de ces deux enseignements s'en tenait un troisième : la théologie qui était la science du monde spirituel. On la divisait en deux parties [spéculative et morale] qui comprenaient, Tune, l'étude de l'homme envisagé comme être moral , l'autre l'étude des êtres spirituels supérieurs à l'homme.

Cette' division nous parait très-élevée« et avec ses développements naturels elle en vaudroit beaucoup d'autres. Elle avait cependant un grand défaut: c'est qu'elle manquait de bases, elle n'embrassait que les lois et non les faits. La grammaire règle notre langage , la rhétorique détermine les limites dans lesquelles s'exercent nos sentiments , la logique le champ de nos raisonnements , l'arithmétique arrête les lois de la numération , la théologie les articles de notre foi , la morale les règles de notre conduite, tout est règle , chiffre , formule. Mais le fait qui peut seul vivifier' ces abstractions, on l'ignore, et cela explique pourquoi la science du moyen-âge a été inféconde, malgré sa profonde et habile dialectique, elle n'a rien pu trouver au-delà de ce que l'antiquité profane ou chrétienne lui avait légué.

C'est qu'au dessous des formules par lesquelles on constate les lois de l'esprit , il y a les faits de l'esprit qui engendrent ces lois. Les philosophes modernes nous ont appris à les étudier. Aussi depuis leurs études la logique et la grammaire ont été refaites. La rhétorique ne l'a pas été théoriquement , mais elle a été évidemment remaniée dans la pratique ; il sufBt pour s'en convaincre de lire Bossuet. De même, sous les formules numériques se trouvent les phénomènes de la nature,

et de là procède la nécessité des sciences physiques et naturelles pour le développement des mathématiques elles-mêmes. L'expérience Ta prouvé. Enfin , les lois morales s'éclairent aussi à mesure qu'on étudie mieux les faits sociaux.

Ces réflexions étaient indispensables pour montrer de quel point de vue il faut étudier Alain et comment il faut entendre son titre de docteur universel. Si Ton s'attend à y trouver des faits curieux et nouveaux ( nouveaux pour son époque, bien entendu), on sera déçu ; mais si l'on y cherche une belle ordonnance d'une certaine somme de connaissances acquises, on ne peut trouver mieux. Le malheur est qu'on est toujours tenté de demander au moyen-âge autre chose que ce qu'il a ; il n'y faut chercher que l'ensemble , la façon dont on enchaîne , l'on confirme et l'on expose le peu de connaissances possédées à cette époque.

Alain est un modèle en ce genre , il n'est resté étranger à aucune des branches des sept arts libéraux, pas même à quelque science que ce soit en dehors d'eux. Ainsi l'on sera étonné de remarquer des passages où le droit , la médecine ? l'alchimie, l'histoire sont citées à l'appui d'une thèse philosophique en termes qui en révèlent une connaissance approfondie, car, sur chaque branche , il sait complètement ce qui se savait alors. 11 a écrit une sorte de poème didactique ( V Anticlaudien) dont on trouvera plus loin l'analyse et qui est une véritable Encyclopédie comme le porte un second titre. On pourrait d'après cet ouvrage , complété par les autres écrits d'Alain , se faire une idée nette de Fétat de la science à la fin du XIP siècle. Mais ce sujet est trop vaste pour que nous le traitions incidemment ici. On le trouvera du reste suffisamment indiqué dans les dissertations célèbres de l'abbé Lebeuf (1) , jointes à son histoire de Paris.

(1) Etat des lettres et des trts au XII* siècle.

Union On Conçoit , d*après ce qui vient d'être dit , combien une intime pareille universalité peut jeter d'intérêt sur les ouvrages

* * de ** d'Alain, non seulement par les allusions continuelles qu'il fait la d'une branche de Fart à l'autre , mais par les grandes exposiphilosophie tions scientifiques dont il a semé ses écrits , notamment dans les applications qu'il entendait faire de la forme poétique aux déductions philosophiques. La tentative n'était pas neuve , Martianus Capella et Boècé en avaient donné l'exemple. Mais' Alain y attache une importance toute particulière , y donne l'essor à toute sa pensée . de sorte que pour bien connaître le philosophe, il faut d'abord étudier en lui le poète.

Le poète. Peu d'auteurs ont autant d'imagination que .lui. Ingénieux à l'excès dans l'explication des allégories qui forment le fond et les personnages de ses œuvres poétiques , il sait aussi les grouper dans un cadre intéressant et amener sans efïort l'occasion de ses vastes expositions scientifiques. S'il mêle la rehgion à la fable , s'il met Alecto et Vénus près de la Trinité et de la Vierge, c'est avec une extrême modération et de sorte qu'il n'y ait de païen que le vice.

Quant à la forme , Alain est également loin de la latinité molle et élégante de la décadence latine et de la latinité coquette et prétentieuse de la Renaissance. Il n'a , il est vrai , ni la gracieuse légèreté de Claudien , ni l'élégance piquante de Jean Second. Mais si l'on accepte le latin du moyen-âge comme une langue faite et forcément admise , on s'étonnera de la sobriété, du goût et de la correction d'Alain. Sans doute il y a • des taches , mais s'il est porté aux rapprochements subtils , le plus souvent il s'en tire avec une habileté remarquable. Ce qui se rencontre au contraire à chaque pas , ce qui dépare ses ouvrages , ce sont ces entassements d'oppositions auprès des* quelles les antithèses tant reprochées à Claudien ne sont rien. Mais le mérite de notre poète , ce qui le fait lire surtout avec intérêt, c'est la richesse de sa pensée, la fermeté de son style

claudien, poème.

et r énergique simplicité de son hexamètre. Jamais les Latins n ont rempli leurs vers avec tant d^idées. Aussi cette versification , quoique lourde , est si pleine , si solidement assise qu'on y reconnaît la vigueur des races nouvelles. Il est malheureux que celles-ci n'aient plus guère pris pour modèles que des œuvres de la décadence.

VAnti' Le poème le plus célèbre d*Alain eslV Anîielauditn,

Il s'y agit d un homme parfait luttant contre les vices. Or Claudien a fait un poème sur une donnée toute contraire , où Ton voit Rufîa , le plus vicieux des hommes, combattre le brave et noble Stilicon. Cet ouvrage est donc intitulé : Anti- Claudien , non comme Tentend Demster, dans le sens d'imitation de Claudien , ce qui ne peut être admis , bien que Fauteur ait certainement beaucoup imité le poète latin , mais en ce sens : œuvre opposée à celle de Claudien. C*est aussi F explication qu*eu donne le sommaire qu*on trouve dans l'édition de Visch. (i) Expoiition. ^^^^ l'analyse de cet ouvrage remarquable comme composition poétique et devenu classique au moyen-âge. La Nature s'aperçoit que s'étant jusqu'alors bornée à donner à chaque individu des qualités spéciales , elle n'est arrivée qu'à des créations incomplètes , et se décide en conséquence à réunir sur une seule tète toutes ses faveurs : jeunesse , pudeur, modestie , raison, etc. Elle rassemble donc toutes ces divinités allégori . ques dans son palais et leur expose son plan. La Prudence (Prudentia, Phronesis) et la Raison (Ratio) font remarquer qu'aucune d'elles ne peut donner à l'homme ce qu'il a de principal : l'àme , et que cell^-ci, il faut la demander à Dieu. L'assemblée leur décerne cette mission qu'elles refusent d'abord , mais que la

(1) Deiuster. Historia gentis Scotia:. Bologne, 1687. — De Visch. J^dixà opéra.

Concorde les détermine à accepter. Elles montent donc sur iin char que les Sciences et et les Arts ont construit et^que traînent cinq chevaux qui représentent les cinq Sens.

Les champs de l'espace , Tair et Téther , les nuages , tout cet espace que peuplent les mauvais génies est frahchi, les sphères des différents astres elles-mêmes sont traversées , puis le firmament ; alors les coursiers s'égarent et refusent d'avancer , le guide se perd. Mais la Théologie s'offre à conduire la Sagesse à travers les profondeurs du ciel, pourvu qu'elle abandonne la direction de la Raison et qu'elle délaisse ses chevaux, sauf le second. On se rappelle que ces chevaux sont la personnification des sens et le second représente l'ouïe, instrument de la foi (fides ex auditu.)

Au moment d'aborder cette partie de son poème, l'auteur s'effraie : ce n'est^plus le poète qui doit parler, mais les prophète , ii adresse à la Divinité une très-belle invocation.

Alors il peint les eaux cristallines du firmament , ce ciçl de cristal mêlé d-eau et de feu que l'antiquité supposait au-dessus des étoiles. I^ Prudence visite ensuite les délices de lempyrée, le séjour des anges , des saints et de la Mère de Dieu. A cet aspect elle tombe en extase , mais la Foi vient à son secours. Elle se ranime et contemple les secrets de la Divinité : la génération du monde ,^ les lois de la destinée humaine , la grâce, etc.

Dieu , après avoir écouté favorablement la requête, ordonne à rintelligence de lui préparer le modèle d'une âme telle qu'on la demande. Le texte montre comment Alain entendait le rôle des formes et des idées platoniciennes :

(Deus) vocat ergoNoym(i) quse preparet ilU

Numinis exemplar, humanae mentis ideam.

Ad cujus formam formctur spiritus , omni Munere virtutum dives

{{) NoOv.

Tune Noys ad régis prseceptum siogula reruoi Vestigans exempla novam perquirit ideam ; Inter tôt species speciem vix invenit illam Quam petit

Hanc formain Noys ipsa Deo praesentat, ut ejus Formet ad exemplar animam : tune ille sigillum Sumit , ad ipsius formsB vestigia formam Dans animae , vuitum qualem deposcit Idea , Impriiuit exemple-

M. Haureau a fait sentir combien il est bizarre de supposer Dieu réalisant une âme sur un modèle formé par l'Intelligence (Noys](rj. Il croil qu'Alain a subi ici Tinfluencede la glose de Chalcidius et du De causis^ mais il ne faut pas prendre à la lettre ce passage poétique.

Ayant obtenu l'âme qu'elle désirait, la Nature lui fait un corps modèle que la Concorde , la Musique et l'Arithmétique lient au moral. Toutes^ les divinités lui font un don : pudeur, modestie, raison, honnêteté, etc., etc., celui de la Faveur est remarquable, c'est par lui que les autres pourront plaire.

.... donans ut don a placere

Possint...

La Noblesse et la Fortune elles-mêmes viennent apporter leurs présents que la Sagesse modère.

Mais voilà que l'Enfer, apprenant cette nouvelle création vole pour l'anéantir. Alecto réunit tous les vices qui se présentent bientôt au combat: la Discorde, la Colère Ja Terreur, la Pauvreté , Tlnfamie, la Vieillesse, Vénus, l'Excès, le Luxe, la Sottise, l'Impiété, etc., etc. Après un long combat, l'homme nouveau les met tous en déroute et amène sur la terre le règne de la Justice et du Bonheur. Dans cette description du globe régénéré se trouvent des traits saillants des Millénaires et même des utopistes modernes, tels que Ch. Fourier.

(1) De la^Philosophie scholasti^e, ci-après.

Nous généralisons trop en disant que le poète parle ici des vices et des vertus. A-t*on jamais pu dire que la jeunesse fut une vertu P la vieillesse, le travail, la pauvreté, des viices? Quoiqu il emploie souvent ces mots: virtutes, vitia^ Tauteur a plutôt entendu faire d*un côté le dénombrement des biens, de Tautre celui des maux , comme l'entendait Aristote.

Ce qu'il faut noter dans cette œuvre comme nous l'avons dit^ c en est Fesprit didactique, ce sont ces grandes expositions scientiGques qui en font une véritable encyclopédie. Les personnages du poème sont des allégories, chacune d'elles tient à la science et donne occasion d'en ouvrir les trésors. Ainsi quand le poète parle de la Nature, il en décrit toutes les qualités comme étant figurées sur ses vêtements. De même pour la Raison, la Foi, la Théologie, et aussi pour la Grammaire, ainsi que les autres sciences. Elles portent toutes sur leurs robes la description de leurs règles, de leurs principes et les portraits des hommes qui les ont cultivées. Les sept Arts libéraux qui forgent comme nous le disions, les roues et les essieux, offrent ainsi des descriptions complètes de l'état de l'enseignement à cette époque.

A propos de la Fortune, dont il décrit longuement le séjour et le palais, se trouvent une foule d^allusions morales aussi bien exprimées que senties. Tout le dénombrement des vertus et des vices , tout le combat de ces puissances diverses est plein également de ces peintures de mœurs et de ces enseignements moraux. On peut bien y trouver la critique de son temps, comme on a voulu trouver dans le même poème des épigrammes contre divers poètes contemporains , notamment contre Gauthier de Châtillon , caché sous le nom de Mœvius , mais les portraits sont trop abstraits pour être d'une grande valeur historique.

Relevons un trait cependant. La Fortune a deux enfants, l'un est la Noblesse, qui lui doit tout, et qui est parente du Hasard :

?ost alias sua dona llbens et laeta dedisset Filia FortunsB , casus cognata propinqul Nobilitas, si qnid proprium cessisset in ejus Sortem , quod posset Naturae lege taeri ; Sed quia nulla potest nisi quœ Fortuna ministrat, Nil nisi consilio Fortnnse perficit.

L'autre est rAvarice , que la mère commence à préférer^ et songe à avantager au détriment de l*alnée :

(Avaritia) Qiiae quamvis onerosa foret , dejecta . malignans, Plus stbi concilians Fortonae matrisamorem Plusque placet matri , tanto remissior alget Nobilitatis amor ; et jam mutare priora Facta cupit Fortuna parens , prolique secundae Tota favel ....

On voit qu'au XII* siècle le clergé séculier n'avait pas grande opinion ni de la noblesse de race , ni de la noblesse d'argent.

La Pauvreté est bien dépeinte , et nous pouvons encore aujourd'hui reconnaître son rôle dans les guerres civiles :

Sed post arma rapit bmniii de plèbe creata Pauperies , facie dejecta , et paupere cultu , Incessu tristi gradiens ; sed prodiga vitse , Nec mortis concussa metu , nec fracta timoré Irrult et vendons in mullo funere vitam Plus audet ^dum nescit inops pauperque timerc.

C'est bien là l'insouciance héroïque et le désespoir sombre du peuple ; voici bien aussi le résultat de ses insurrections , lorsque Thomme nouveau Técrase sans pitié et ne croit pas même lui devoir l'honneur du glaive :

Nec inebriat arma cruore, Funere famoso dedignans claudere vitam Hostis et insigni leto pensare ruinam, .

Sed conculcat eam , confundens ora jacentis - D elee tam que solo pedibos irihirat eqiihrir

— ro —

Les œuvres de ces philosophes scholastiques sont tellement abstraites que Ton doit recueillir avec soin tout ce qui a trait à la vie des hommes parmi lesquels ils vivaient.

Â.U contraire , il est impossible de relever tout ce qui se trouve dans un tel livre, d*indications utiles, de renseignements précieux sur Thistoire des sciences ; Tastronomie , la météorologie par exemple y sont plusieurs fois traitées avec assez de détail.

Théorie Pour la philosophie l'ouvrage est naturellement bien plus ^^ riche encore. Il est notamment un passage sur lequel tous les / lecteurs se sont arrêtes , parce que c est le seul ou se trouve uaiversanx. discutée dans Alain la théorie de la nature des idées générales (universaux). Cette question, du reste, avait été bien plus amplement agitée auparavant par Roscelin et Abélard ; elle devait l'ôtre plus encore ensuite par Duns Scot et Occam.

L*Eternél , dit-il , crée le monde sensible à l'image du monde intelligible qu'il porte dans l'esprit.

et mundi sensilis umbram

Ducis ab exempio mundi mentalis.

ce qui peut rappeler TAlexandrinisme ou seulement Scot Erigène.

Du reste les traces de l'école d'Alexandrie ne sont pas rares ; ainsi par exemple il est parlé dans ce même poème de l'influence exercée sur l'âme par chaque sphère astrologique qu'elle parcourt en tombant sur la terre , doctrine que Proclus a consa^ crée , et qui , toute spéciale , a dû exiger une étude attentive des maîtres.

La nature est créée d'un seul jet , mais les formes ne lui sont communiquées que successivement (1). Quant à ces formes, à ces espèces inengendrées :

(1) Liber lenteutiarum, sur ce texte : Creavitomnia timul.

ingenitas species , speculantur ideas

Cœlestes , hominom formas, primordla remm , Causarom causas, rationum semina, leges Parcarum, fati seriem.

Leur rôle se trouve ingénieusement exposé dans une allégorie. La Raison est représentée tenant en main trois miroirs. Dans le premier, elle voit les deux éléments de la substance : la matière et la forme , ainsi que leur union (connubium] et les êtres particuliers qui en résultent.

Quid sit , vel quanta , qualls vel quomodo sese Kes habeat, reliquosque status perquiril in illa

Quœ générât , quse mutât , eamque servat in esse.

Dans le second , elle voit encore ces deux éléments , mais séparés , la matière retournant au chaos primitif, et les formes pures , existant par elles-mêmes , indifférentes à la mutabilité de leurs sujets.

Nec sua degeneris subjecti tœdiaflere.

Dans le troisième elle apprend comment Tidée, T exemplaire, peut , à Taide de ces deux éléments , créer le monde que noui voyons , l'être fragile , terrestre et borné qui vient cependant d*un principe éternel et immuable.

Instabills, genitus , fluitans, mutabilis iste Mundus ab tngenito , stabili, certoque, flguram, £sse^ statom , speciem , vitamque contexitel ortum, Quomodo terrestrem formam cœlestis idea Gignil.

Nous smrdns encore a parier plus loin de passages relatifs à la logique et aux plus célèbres t>hiiosophe8 de rantiqulté.

Du Deuil Un autre poème d*Alain est intitulé : Du Deuil de la Nature. ^ Il a pour sujet raflQiction que causQ à cette déesse le vice iu

lu SScLturCf

poème à\({\ié dans ce développement du titre : Libellui contra vitium Sodotnitiœ. Etrange sujet I Gomment un religieux a-t-il pu écrire des vers et de la prose , mettre un grand talent et un savoir varié au service d*une telle matière ? S* il a eu un but moral , se dit-on tout d*abord , il ne peut que Tavoir manqué , car ce n*est pas avec des poésies sur les fleurs , la musique , le printemps , ou des dissertations sur la psychologie et 1* astronomie , qu*on guérit les hommes de cette brutalité. Si son but a été purement poétique , n*y avait-il pas assez d'autres sujets ? Mais une fois la lecture entamée on se sent entraîné par un charme invincible. Cette idée dégoûtante s'efface ou ne se montre plus que comme repoussoir, et Ton voit se développer mille études habiles qui justifient ce titre audacieux ; De la nature des choses» et mille peintures charmantes qui ne justifient pas moins cet autre titre poétique: Du Deuil de. la Nature.

Exposition. C'est un mélange de prose et de vers dans lequel l'auteur, saisi de douleur à F aspect du vice honteux qui désole le monde (il était donc bien répandu alors] , veut faire partager à chacun sa tristesse. Tandis qu'il repose en ces pensées , lui apparaît une femme charmante d'abandon et de fraîcheur, dont il fait un long et brillant portrait , c'est la Nature. A son aspect le monde se sent transporté , les nymphes , les oiseaux , les plantes mômes célèbrent sa bien-venue. Le poète seul tombe en extase. Elle le lui reproche. Comment lui est-elle devenue tellement étrangère que son aspect lui semble un prodige ? Pensée aussi délicate que profonde. Elle vient à lui pour qu'il écrive ses plaintes. L*univers lui est soumis tout entier ; depuis Tastre jusqu'à la brute , tout, hormis l'homme, suit ses lois. Il faut donc mettre un frein aux passions qui égarent c^ul-ci^ et de l'avis de .toutes les vertus , elle fait excommunier les inteopj^. rants par le Génie qui remplit près d'elle les fonctions sacerdo* taies (Sacerdotali ancillatur officie).

Théorie

des facultés

de

Ce squelette d'analyse ne peut donner Tidée de ià richesse du poème. A chaque instant, sous le moindre prétexte, s'ouvre une exposition de grammaire , de logique , d'histoire naturelle , d'astronomie, un peu pédante mais pleine de hautes idées et de grandes images. La théorie de Tamour, de Tattrait et du rôle qu il remplit dans le monde entier, est vraiment grandiose. Au point de vue philosophique , nous allons nous borner à extraire de ce poème un aperçu de Tintelligence humaine.

L'auteur compte et distingue tout d'abord trois facultés spi-. rituelles qui sont : 4 .° Une puissance naturelle et innée de connaître qui s'applique à la partie abstraite des choses , et rintelli- los porte , rendues intelligibles , dans le domaine de l'entendegence. ment (ingenialis potentia quœ rerum venatrix subtilium in notitiœ indagine easdem intellectas concluderet). N'estce pas bien la raison qui procède hors du domaine des sens en vertu d'une puissance naturelle et innée? %.^ une faculté qui induit , déduit et discerne la vérité du sophisme (potestas /ogica, rationis signaculum, quœ suœ discretionis ventiiabro falsitatis inania a seriis veritdtis discernât). Voilà le raison- . nement bien distingué de la raison ; 3.^ une faculté de conserver le souvenir du passé et d'entasser dans Tesprit tous les trésors de la science, c'est la mémoire (virtus reeordativa quœ in suo reeordationis armario nobiiem scientiœ censum thésaurisai). Toutes trois habitent dans la tôte , mais en différents sièges (diversis capitis thalamis habitantes) , ce qui pressent la localisation cérébrale des facultés. Dans le cœur, au contraire , habite la générosité qui s'éclaire de la prudence ,~ et dans les reins les voluptés avides. La liberté de l'homme , précieuse en ce qu'elle lui rend sa victoire plus chère , décide dans la lutte qui s'élève entre la raison et la sensualité.

Cette division de l'àme en trois parties fixées dans trois sièges , peut s'appliquer à l'univers tout entier, car le corps humain en général représente le monde. Au sommet se trouve

la raison divine qui gourerne (imperat); au milieu Tange qui administre (opérât); au plus bas la créature proprement dite qui , comme la sensualité, doit obéir (obtempérât), proposition que de Bonald a répété de nos jours et dans les mêmes termes [\).

Dans le traité des vertus et des vices que nous avons retrouvé , Alain définit Tintelligence : intellectus est comprehensio generorum (usque ei competit gênera concipere) — et la raison : ratio est potentia animœ quœ intellecta compreheTisa discernit. Ce n*est pas tout-à-fait le même point de vue. Alain ^^ mélange de littérature facile , élégante , et de dialectique polémiste, profonde devait faire d'Alain un polémiste redoutable. On en Tniîic P®^' juger par le Traité de la foi contre les hérétiques , une De la Foi des œuvres les plus curieuses du moyen-âge , en ce qu'elle nous contre les montre comme T histoire de mes malheurs, d'Abélard, comme

hérétiques, , ,. , - i n i- i • i i

les livres de Jean de Salisbury , les premiers exemples de cette critique pleine de simplicité , de finesse et de laisser aller qui n'exclut ni la vigueur, ni la profondeur ; apanage glorieux de la France , et qui fait lire nos auteurs avec tant d'intérêt.

Tableau ^^® qualités sont surtout remarquables dans les deux predcs miers livres où l'auteur combat les Albigeois et les Vaudois.

hérésies Divers historiens , tels que Bossuet chez les catholiques , et igeoises g^jjjjjjjj ç|^g2 les protestants . ont beaucoup insisté sur la dis-

vaudoises tinction de ces deux hérésies. Alain l'établit très-bien. Sans

d'après parler de leurs différences doctrinales si profondes, les uns étant monothéistes et les autres généralement dualistes , on trouve chez les Vaudois , dont le nom , dit notre docteur , vient de Valdus y philosophe sans raison , prophète sans vision , apôtre sans mission, docteur sans instruction , un caractère plus tranché. Les Albigeois , dont le nom vient d'Albi , leur

Alain.

(1) Estais de légiilatiofi primitive, deuxième volume <

quartier-général , formaient au cantraire un chaos d'hérésies souvent contradictoires (ex diversis monstris unum monstram). Cétait un mouvemeut universel vers la liberté d'interprétation^ mais entraînant les dissidences les plus profondes de secte à secte; Tune est timide et près de Torthodoxie , T autre est radicalement déiste , ou même comme on le voit à propos de certaines doctrines sur la nature de Tâme , va jusqu'au corporali»[ne saducéen (4).

On a dit que ces hérésies étaient la restauration du gnosticisme et du manichéisme. C'est à ce point de vue que se sont arrêtés presque tous les historiens modernes. Il y a en effet beaucoup de souvenirs de Saturnin , de Basilide et de 9fanês , comme les deux principes , le dédain de l'ancien Testament , la réhabilitation de Lucifer, etc. , etc. Mais des études récentes ont montré en quoi les Cathares différaient des Albigeois (%). On ne peut pas non plus les assimiler aux Protestants , et cependanl on y retrouve bien des traits du premier élan de la réforme, avec son audace . ses variations , sa fécondité et sa rapide propagation ; une réforme méridionale , il est vrai , plus potie et moins austère , plus poétique et moins morale ; c'est , qu'on me passe l'expression , le girondinisme des révolutions religieuses. Qui ne reconnaîtrait les ancêtres des Protestants dans ces hérétiques dont parle Alain , et qui ne voulaient de confession qu'à Dieu seul ; les Hussites dans ceux qui prétendent qu'on doit adorer partout la Divinité sans qu*il soit be« soin d'églises matérielles ; les fanatiques soldats de Gromwell

(1) D. Brial , dans l'Histoire littéraire de France, croit avec les Bénédic tins que le nom d'Albigeois est postérieure Alain. Cet auteur, il est vrai, ne l'emploie jamais. ÂlBéric de Trois'-Fontaines dans sa chronique cite sous ce titre ; Contra Aïbigenses^ l'ouvrage du docteur universel, mais il est d'un demi'sidcle postérieur.

(S) Schmidt. Hist. des Cathares.

daoB oeinc qui rejettent les prières des mauVâts prêCirëi ë^ donnent le droit de prôcber à quiconque se sent inspiré ; i^. Quakers dans ceux qui défendent absolument de mentir, de prêter serment, de mettre à mort ; les Lollards dans ceux qui regardent nos âmes comme des prisons où les anges déchus subissent leur châtiment jasqu'à ce que le repentir les ramène au ciel ?

Ne se croirait-on pas entre Bucer et OEcolampade , entre Zwingle et Luther, lorsqu'on voit apparaître sur la question de la transsubstantiation tous les arguments du XVC* siècle : qu'on ne peut broyer le corps du Christ sous les dents , que ce corps divin ne peut devenir du pain , qu'on le briserait donc alors qu*on rompt Thostie , jusqu'à la discussion du sens du mot koc dans cette phrase célèbre : hoc est corpus tneutnf N'y a>t-il pas même un pressentiment des mordantes attaques de Voltaire dans la critique de la Bible, lorsque ces hérétiques disaient par exemple que Dieu n'avait pu répudier Saul , dont le crime était d'avoir fait grâce au roi des Amalécites , ni choisir le cruel, l'adultère David ; qu'il n'avait pu commander à Abraham de tuer son Gis , etc. , etc. , objections familières au Dictionnaire philosophique.

Pour combattre les hérésies qui reproduisent les anciennes doctrines des Gnosliques et des Manichéens , Alain reprend les arguments favoris des pères de T Eglise ; il convient franchement de ces emprunts souvent d'une exactitude littérale ; on ne peut prendre , dit-il en commençant , de meilleurs guides que ces premiers docteurs chrétiens , bien que coupant sans cesse les têtes sans cesse renaissantes de l'hydre de Vhérésie , ils noient pas réussi à tuer le monstre terrassé.

Quand l'hétérodoxie prend au contraire un caractère de nouveauté , et qu'Alain n'a plus les pères pour l'inspirer, il faiblit et ne brille phis que par les qualités de son style. C'est ce qui arrive principalement quand les hérétiques , unanimes sur ce

point , flétrissent la fortune y le luxe et les scandales du clergé. On sait qu'une partie progressive dans le catholicisme entreprit d'opérer sur elle-même la réforme en se réduisant à la pauvreté , à la vie la plus active et la plus austère ; telle fut Torigine des ordres mendiants , sorte de transaction entre les réclamations des novateurs et Tesprit stationnaire d'une grande partie du clergé. On sait aussi que ces ordres approchèrent quelquefois tellement près des hérésies , qu'ils se firent condamner à diverses reprises. Alain pense tout différemment. Il ne connut pas précisément ces ordres , qui datent pour la plupart de 4 210 à 1220 mais il s'élève très-chaleureusement contre cette prétention des hérétiques : que le prédicateur doit être nourri par les fidèles. Il n'en trouve aucune bonne raison. L'apôtre des gentils [doctor gentium) a gagné sa vie en travaillant ; et il est mieux , suivant lui , de le faire ainsi que de l'exiger ignominieusement (inverecunde) d'autrui. Du reste, dans ses ouvrages , il semble peu favorable au clergé régulier ; ainsi il prend parti contre lui dans cette question qui a tant agité le moyen-âge , lorsqu'il s'agissait de savoir si les fidèles d'une paroisse pouvaient se confesser à d'autres qu'à leurs prêtres séculiers (4).

Nous avons cru devoir nous étendre un peu plus sur la partie historique du livre : De la Foi contre les hérétiques, parce qu'il nous a semblé y trouver une peinture vivante du temps qui a vu fleurir Alain et du rôle que cet écrivain a dû y jouer. C'est d'ailleurs le seul renseignement que nous ayons sur ce point y car on ne voit pas que notre philosophe se soit mêlé à la vie publique. Il ne manque aucune occasion de flétrir, parmi les vices de son temps , la soif de l'argent et des honneurs , et

(4) Alani opéra. Edition de Vi.Hch. D« pœuiteiitia, p. 194.

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