INTRODUCTION
Tendances Parmi les philosophes scholastiques qu'on nous représente d'Alain
nes sans cesse comme si arides et si secs, les poètes se sont toue Lie.
jours trouvés en grand nombre. Entre bien d'autres il suffit de citer Milon deSaint-Amand, Odon de Tournai, Abélard, Bernard de Chartres. Mais Alain de Lille est le type le plus remarquable de cette heureuse alliance des études profanes et des études sacrées. En lui, c'est le philosophe évidemment qui domine, en quoi qu'il écrive : sermons, théologie, poèmes, commentaires des écritures, c’est toujours la préoccupation philosophique qui le guide et reparaît, mais, grâce à ses habitudes littéraires, il peut donner à la philosophie une allure hardie et brillante, comme à la poésie une richesse de fonds et de pensée qu'elle n'est pas habituée à recevoir.
Alain est en effet beaucoup plus versé dans l'étude des
sciences et des arts que ne le sont les théologiens de son temps. Jl a reçu des siècles postérieurs le nom de grand, Alanus Magnus, qui suflit à montrer la considération dont il a joui, mais il avait auparavant reçu de ses contemporains le titre de docteur universel, et en effet, il n'est aucune des connaissances de son époque à laquelle il soit resté étranger. Le Docteur On sait qu'au moyen-âge les sciences humaines se divisaient universel. On deux enseignements qui étaient le trivium et le quadrivium. Le trivium comprenait trois branches , ainsi que son cetitre. nom l'indique : la grammaire , la rhétorique , la logique. Ce sont les trois sciences dela méthode et de la connaissance, de la pensée et du moi. Parler, persuader, raisonner, étant évidemment les trois opérations capitales de l'intelligence. Ge sont les lettres comme nous dirions aujourd'hui.
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Le quadrivium comprenait : l'arithmétique , la géométrie, la musique, l'astronomie. Ce sont les applications diverses de la mesure, du nombre, au monde extérieur. Ce sont donc les lois de la nature ou du non moi. Il ne s’agit plus comme dans le trivium , d'étudier la manière de connaître, mais de s'attacher à la matière même de la connaissance. Au-dessus de ces deux enseignements s'en tenait un troisième : la théologie qui était la science du monde spirituel. On la divisait en deux parties (spéculative et morale) qui comprenaient, l’une, l'étude de l’homme envisagé comme étre moral, l’autre l'étude des êtres spirituels supérieurs à l'homme.
Cette division nous paraît très-élevée, et avec ses développements naturels elle en vaudroit beaucoup d’autres. Elle avait cependant un grand défaut: c'est qu’elle manquait de bases, elle n'embrassait que les lois et non les faits. La grammaire règle notre langage, la rhétorique détermine les limites dans lesquelles s’exercent nos sentiments , la logique le champ de nos raisonnements , l’arithmétique arrête les lois de la numération , la théologie les articles de notre foi, la morale les règles de notre conduite, tout est règle, chiffre, formule. Mais le fait qui peut seul vivifier ces abstractions, on l'ignore, et cela explique pourquoi la science du moyen-âge a été inféconde, malgré sa profonde et habile dialectique, elle n'a rien pu trouver au-delà de ce que l'antiquité profane ou chrétienne lui avait légué.
C'est qu'au dessous des formules par lesquelles on constate les lois de l'esprit, 11 y a les faits de l'esprit qui engendrent ces lois. Les philosophes modernes nous ont appris à les étudier. Aussi depuis leurs études la logique et la grammaire ont été refaites. La rhétorique ne l'a pas été théoriquement , mais elle a été évidemment remaniée dans la pratique ; il suffit pour s'en convaincre de lire Bossuet. De même, sous les formules numériques se trouvent les phénomènes de la nature,
et de là procède la nécessité des sciences physiques et naturelles pour le développement des mathématiques elles-mêmes. L'expérience l'a prouvé. Enfin, les lois morales s'éclairent aussi à mesure qu'on étudie mieux les faits sociaux.
Ces réflexions étaient indispensables pour montrer de quel point de vue il faut étudier Alain et comment il faut entendre son titre de docteur universel. Si l’on s'attend à y trouver des faits curieux et nouveaux (nouveaux pour son époque, bien entendu), on sera déçu ; mais si l’on y cherche une belle ordonnance d'une certaine somme de connaissances acquises, on ne peut trouver mieux. Le malheur est qu’on est toujours tenté de demander au moven-âge autre chose que ce qu'il a ; il n°y faut chercher que l'ensemble, la façon dont on enchatne, l'on conürme et l’on expose le peu de connaissances possédées à cette époque.
Alain est un modèle en ce genre , il n’est resté étranger à aucune des branches des sept arts libéraux, pas même à quelque science que ce soit en dehors d'eux. Ainsi l’on sera étonné de remarquer des passages où le droit, la médecine ; l’alchimie , l'histoire sont citées à l'appui d’une thèse philoso-. phique en termes qui en révèlent une connaissance approfondie, car, sur chaque branche , il sait complètement ce qui se savait alors. Il a écrit une sorte de poème didactique (l'Anticlaudien) dont on trouvera plus loin l'analyse et qui est une véritable Encyclopédie comme le porte un second titre. On pourrait d’après.cet ouvrage, complété par les autres écrits d'Alain, se faire une idée nette de l’état de la science à la fin du XII° siècle. Mais ce sujet est trop vaste pour que nous le traitions incidemment ici. On le trouvera du reste suffisamment indiqué dans les dissertations célèbres de l'abbé Lebeuf (1), jointes à son histoire de Paris. |
(4) Etat des lettres et des arts au XIT° siècle.
Union intime
de la poésie
et de la
On conçoit, d’après ce qui vient d’être dit, combien une pareille universalité peut jeter d'intérêt sur les ouvrages d'Alain, non seulement par les allusions continuelles qu’il fait d'une branche de l’art à l'autre , mais par les grandes exposi-
philosophie tions scientifiques dont il a semé ses écrits, notamment dans
Le poète,
les applications qu'il entendait faire de la forme poétique aux déductions philosophiques. La tentative n'était pas neuve, Martianus Capella et Boècé en avaient donné l’exemple. Mais Alain y attache une importance toute particulière, y donne l'essor à toute sa pensée . de sorte que pour bien connaître le philosophe, il faut d’abord étudier en lui le poète.
Peu d'auteurs ont autant d'imagination que lui. Ingénieux à l'excès dans l'explication des allégories qui forment le fond et les personnages de ses œuvres poétiques, il sait aussi les
‘grouper dans un cadre intéressant et amener sans effort l'oc-
casion de ses vastes expositions scientifiques. S’il mêle la relgion à la fable, s’il met Alecto et Vénus près de la Trinité et de la Vierge, c'est avec une extrême modération et de sorte quil n’y ait de païen que le vice.
Quant à la forme , Alain est également loin de la latinité molle et élégante de la décadence latine et de la latinité coquette et prétentieuse de la Renaissance. Il n’a, il est vrai, ni la gracieuse légèreté de Claudien , ni l'élégance piquante de Jean Second. Mais si l'on accepte le latin du moyen-âge comme une langue faite et forcément admise, on s’étonnera de la s0briété, du goût et de la correction d'Alain. Sans doute il y a des taches , mais s’il est porté aux rapprochements subtils , le plus souvent il s’en tire avec une habileté remarquable. Ce qui se rencontre au contraire à chaque pas, ce qui dépare ses ouvrages, ce sont ces entassements d'oppositions auprès desquelles les antithèses tant reprochées à Claudien ne sont rien. Mais le mérite de notre poète, ce qui le fait lire surtout avec intérêt, c'est la richesse de sa pensée, la fermeté de son style
L'Anticlaudien, poème.
Exposition.