HISTOIRE
DE LA RIVALITÉ PHILOSOPHIQUE DE L'ÉCOLE DE LILLE ET DE L'ÉCOLE DE TOURNAI AU XI.° SIÈCLE.
(Premier fragment d'une esquisse de l'histoire de l'enseignement philosophique à Lille.)
La collégiale de St.Pierre | 4 } était à peine fondée de trente ans, qu'on y trouve un enseignement philosophique très-florissant , sous la direction d'un professeur remarquable , nommé Rainbert (2 ).
L'histoire de Lille ne nous fournit à cet égard aucun renseignement. C'est l'histoire de Tournai qui, seule , nous offre quelque lumière.
L'école de cette dernière ville était beaucoup plus ancienne que celle de la collégiale , car on sait que les libéralités de Chilpéric mirent l’église cathédrale de Tournai à même de se constituer fortement , et comme puissance cléricale et comme instruction. Elle avait donc déjà reçu bien des développements quand , en 1086 ou 4087, les chanoines appelèrent un professeur qui jeta sur elle le plus grand éclat.
Bien qu'étranger à Lille, il mérite ici une ample mention , puisqu'il fut l'âme de la rivalité philosophique qui s'éleva entre la ville voisine et la nôtre. En outre, sa vie est curieuse à étudier ; elle nous est restée fort détaillée et peut donner mieux que toute autre la peinture
(4) Voir pour cette institution , outre ce que les différents chroniqueurs ou écrivains lillois en rapportent , une notice spéciale écrite avec beaucoup de goût, sous ce titre : Essai historique de la collégiale de Saint-Pierre. Lille, Lefort, 1850. in-8.° Dureste, une monographie complète , d’après les sources, est encore à faire. Conf. la notice de M. Le Glay dans ce présent volume.
(2) Rambertus ou Rainbertus. Montlinot, Hist, de Lille, et l'Hist, litt. de France vol. VIE, p.131 et 437, lui donnent le titre d'écolitre, bieu que cette fonction paraisse n'avoir été créée que plus tard,
de ce qu'était à cette époque l'existence d'un homme dévoué aux études philosophiques. Les renseignements biographiques manquent au contraire pour les savants dont nous aurons à parler ensuite.
Odon (1) était né à Orléans d'une famille noble. La poésie fut la pre-
(4) Odo, magister Odo.
ll existe une lettre d'Yves de Chartres , adressée à un Odon qui doit être celui-ci, car Yves n’est mort qu'en 4467. Du reste, elle est sans intérêt. Voyez : Ivonis carnutensis epistolæ , publiées plusieurs fois.
Pour la biographie d'Odon, on peut consulter : Molanus , natales sancti Belgü. — Raisse, auctuarium ad natales, — Raisse, Belgica christiana. — Gallia christiana. Vol. NI. — Mabillon, Annales ordinis sancti Benedicti, — Histoire litt. de France, vol. 9 , p. 583. Article attribué à Don Rivet.—Le Glay. Camerac. christ. Introduction, p. XX XI. |
Tous ces auteurs ont puisé dans une lettre d'Amand d'Anchin, dont nous parlerons ci-après , et plus encore dans la chronique intitulée : Varratio restaurationis abbatiæ s. Martini tornacensis ordin. s, Benedict.
Cette chronique est due à un moine du nom d’Herimann, qui fut le troisième abbé de ce même couvent de St.-Martin, rétabli par Odon. C'était un homme de tête et de savoir, qui fut chargé de missions importantes. I] était né en 1094. On ne sait ce qu’il devint à partir de 1187, époque à laquelle il était parti pour la croisade. 11 avait donné, en 4137, sa démission d’abbé de St.-Martin , pour cause de maladie et aussi d'incapacité, si l'on en croit le récit d'Hugues , abbé de Marchiennes, ancien prieur de St.-Martin. (Voyez anecdot. de Martenne et Durand. Tom. 3, p. 1720.)
Dans la préface de sa chronique , Herimann nous apprend qu'il l'a composée pendant les loisirs d'un séjour à Rome. L'histoire contemporaine rapporte que c'était la seconde mission qu'il remplissait en cette ville. Elle avait pour objet d'obtenir du pape Innocent 11 (1130-1143), l’ordre de faire sacrer Absalon , abbé de St.-Amand, élu évêque de Tournai, ce que n'osait faire l'archevêque de Rheïms, craignant la vengeance du comte de Vermandois, parent de l’évêque de Noyon, auquel avait été attribué, par réunion, le siège de Tournai.
La chronique d'Herimann est très-intéressante et bien écrite ; c'est, à notre avis , l'un des meilleurs tableaux de ce teinps agité. Elle avait été traduite en français par Ch. Leroy, prieur du même couvent (Sanderus bib. manusc, belg. part. I, p. 128). Le texte latin est inséré en partie dans les acta sanctorum des Bollandistes , à la suite de la vie de St.-Vaudru ; en totalité , dans le spicilegium sive collectio veterum aliquot scriptorum qui in Galliæ bibliothecis delituerant, de D. Luc d’Achery. XII.C vol. de la première édition, p. 358 et II. de la seconde, p.888. Il la tenait d'un Carme déchaussé, nommé Ignace de Saint-Antoine , de la famille de
Robec.
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mière de ses préoccupations, il publia divers poèmes fort estimés. (1) Dans ses ouvrages les plus sérieux, il cite les Bucoliques, l'Art poétique. Ensuite il se voua à l'enseignement et passa plusieurs années à Toul (2) dans ces fonctions qu'il remplit avec tant d'éclat, qu'il se rendit célèbre au loin sous le nom populaire de maître Oudart (3). Ge fut alors que les chanoines de Notre-Dame de Tournai (4 ) l'appelèrent à eux pour le mettre à la tête de leur école. Ils lui donnèrent le titre d'écolâtre , ce qui prouve que cette fonction exista beaucoup plus tôt à Tournai qu'à Lille (5). |
Odon fit tellement prospérer cet établissement, que l'on y compta plus de deux cents élèves attirés par la réputation de son savoir et de son talent; quelques-uns même arrivaient de pays éloignés, tels que la Saxe et l'Italie. Il dirigea ainsi les études pendant cinq ans, enseigna les-sept arts libéraux (6), particulièrement l'astronomie , dans laquelle il était très-versé ; puis la dialectique , dont nous allons parler.
Un jour , un de ses élèves lui procura lo traité du Libre arbitre de Saint-Augustin. (don le mit avec ses autres livres; mais peu après arrivé, dans ses cours, à l'explication de cette matière, sur le quatrième livre de Boëce, il voulut consulter l'ouvrage dont il se trouvait propriétaire. 11 fat d’abord frappé de la mâle et chaude éloquence du père de l'Eglise, puis, touché au dernier point des reproches adressés par
(1) On en trouvera plus bas les titres. Godefroy , scholastique de Rheims , mert en 1095, a publié à la louange d'Odon, un poime : Somnium Odonis, dont Mabillon, Ann. ord, sancti Ben., tome V, a reproduit quelques vers, chap. LX VIN, N.o LXIIT.
(2) Mabillon, Ann. ord. sancti Ben.; chap. LXXI, N.o LXXXIX, dit tout-àcoup qu'Odon avait enseigné à Metz (mettensi schola). Est-ce une erreur | faut-il lire : tullensi ?
(3) Magister Odoardus, Odoardus. Chronique d'Herimann.
(&) Beatæ Mariæ tornacensis.
(5) On trouve, en effet, cette signature : Odo scholasticus , sur nne lettre de l'évêque Radbod, insérée dans Mirœus, opera diplomatic., tome T1, supp. pars sec. p. 956.
(6) Trivium : Grammaire, rhétorique, logique. = Quudrivium : Arithmétique, géométrie, musique, astronomie,
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lui à ceux qui sacrifient leur salut aux préoccupations de ce monde.
Odon se repentit d'avoir donné tant de temps aux études profanes ;,:
négligea son enseignement pour se livrer à des prières, à des œuvres religieuses , à des macérations de toute nature, qui eurent bientôt réduit son corps à l'aspect le plus triste , ne mangeant en un jour que
ce que sa main pouvait contenir de pain. Enfin, il résolut de se
vouer tout entier à la vie monastique. Ces circonstances tout-à-fait caractéristiques se retrouvent assez souvent en ce temps.
Il y avait eu jadis près de Tournai une abbave dédiée à St. Martin. Elle avait été détruite, disait-on, par les Vandales.
Odon et quelques élèves qu'il avait entraînés dans sa conversion, résolurent de la relever. L'évêque et des particuliers leur renrirent quelques biens qui en restaient. Mais un plus grand nombre de terres avaient été distribuées par Ida , épouse de Théodore d'Avesnes, à ses serfs (1) quiles cultivaient. Son mari l'en avait repris , et Ida ellemême, nous dit le chroniqueur , sentit et pleura souvent , depuis, la faute qu'elle avait commise en disposant ainsi des biens du grand saint Martin. Car ce fut l'occasion de beaucoup de violences, lorsqu'il s'agit de déposséder ces pauvres paysans !
Le 7 mai 1092 , Odon et les siens furent processionnellement intallés dans ces ruines. Quelque temps après , ils adoptèrent l'ordre de Saint-Benoît. |
Nommé abbé en 1095, l'ancien professeur tout en faisant régner l'ordre et en administrant sagement son couvent , s’attacha surtout à y faire copier tous les ouvrages pieux qu'il pouvait se procurer. La bibliothèque de Saint-Martin devint bientôt célèbre , et l'on tint ses manuscrits pour les plus corrects que l’on connût (2). |
(4) Rusticis : Chronique d’Herimann.
(2) A la fin de plusieurs de ses traités, notamment de son exposition du canon de la messe et dans tout son canon des évangiles , se trouvent des recommandations utiles pour les copistes et qui montrent les préoccupations ordinaires de l’auteur.
Parmi les ouvrages faits sous sa direction, on cite surtont le T'etraple du pseautier
Odon , cependant, ne s'était pas tellement voué à la retraite, qu'il n’acceptât { 1105), treize ans après son entrée à Saint-Martin, et non après avoir été treize ans abbé, comme le dit l'histoire littéraire de France, les fonctions d'évêque de Cambrai { 1}. Ce siége était occupé alors par un certain Gualcher , qui avait été nommé à prix d'argent, dit-on, par l'anti-pape Guibert appuyé de l'empereur d'Allemagne. C'était le moment des luttes entre Henri IV et le souverain pontife, Pascal IE.
Odon fut plus d’un an avant de pouvoir entrer à Cambrai et remplir entièrement ses fonctions épiscopales. Enfin , le fils d'Henri IV ayant combattu etdétrôné son père à l’instigation du pape ( c'est du moins
— (1105), qui fut longtemps conservé, et d’après lequel Lindanus , évêque de Ruremonde, fit ses corrections estimées,
Des momnes du nom de Siger, Aluffe, Godefroy , Gislebert compilèrent et transcrivirent également les ouvrages suivants, dont nous donuons la liste pour indiquer ce qu'était à celte époque la bibliothèque d’un savant : les Commentaires moraux de St.-Grégoire sur le livre de Job-(moralia beati Gregorii super Job); une histoire qui comprenait les paraboles de Salomon , les prophéties , les actes et les épitres (historia optima, quæ a parabolis Salomonis incipiens , omnes prophetas ct apostolorum actus atque epistolas continet) ; un missel (missale) ; le texte des évangiles (textus evangeliorum) ; le traité de la cité de Dieu et le manuel de saint Augustin (Augustinus de civitate Dei et enchiridion ejus) : deux livres sur les lectures (lectiones) des fêtes et des dimanches ; tes commentaires de St. Jérôme sur les prophètes ; tout ce qu'on avait pu trouver de St. Grégoire, St, Augustin, St. Ambroise, Isidore de Séville , Beda, et enfin, parmi les plus récents , un seul de saint Anselme, Nous extraÿons ces renseignements de diverses sources , telles que Mirœus, d’après Bunderus ; Valère-André, dans sa Bibliotheca belgica ; G. Cave, dans sa Bibliotheca sancta. M. Lescouvet (de l'Instruction publique en Belgique, inséré dans le Messager des Sciences historiques en Belgique. Gand, vol. XXIIT) rapporte que d’après la chronique de Gilles le Muisis, Vincent de Beauvais, quand il composa son célèbre et vaste speculum , obtint du roi l'autorisation de visiter toutes les bibliothèques et admira celle de St.-Martin. Elle resta célèbre jusqu’à la révolution. Les manuscrits paraissent avoir été achetés par l’ancien prieur, qui les vendit à M. Dinaux , et en partie par sir Ph. Philipps, qui les transporta à Middlehill. Voyez Haenel. , 875 , et Le Glay, Bibliothèques du département du Nord , dans ces mêmes Mémoires de la Société des sciences de Lille, Vol. 17 (1839, deuxième partie.)
(4) Possevin (apparatus sacer) a prétendu faire deux hommes différents du savant oïléanais et de l'évêque de Cambrai. Labbe a réfuté cette erreur. (Bibliothèque ecclesiastique.)
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ee qu'avance le pieux abbé qui nous apprend ces faits (1), Gualcher se retira ct Odon le remplaça. Mais on sait qu'Henri V ne resta pas longtemps d'accord avec la cour de Rome. Il
voulut , entr'autres actes d'hostilité , exiger d'Odon le renouvellement |
de l’invesliture. Gelui-ci s'y refusa , vers 1110 suppose-t-on , et fut frappé d'exil ( 2 ). Il se retira dans la célèbre abbaye d'Anchin , avec laquelle il avait toujours eu de sympathiques relations.
Enfin , 1l paraît être retourné à Cambrai, y avoir été bientôt atteint de maladie grave et étre revenu mourir à Anchin, le 42 juillet 1143, ou plutôt le 10 juin, comme le dit M. Le Glay (3).
On connaît maintenant , autant qu'il est possible , avec les sources restreintes dont l’histoire peut disposer , les écoles ct les hommes “entre lesquels éclata la rivalité dont nous avons à rendre compte. Mais pour bien l'apprécier , il faut se rappeler quel était alors l'état de la philosophie.
La décadence du monde romain et surtout les invasions des bar-
(1) Interea callidus papa Henricum adolescentem filium Henrici imperatoris litteris adversus patrem concitat, et, ut Ecclesiæ auxilietur, admonet; ille regni cupidus et gaudens se competentem occasionem ex apostolica auctoritate invenisse contra patrem ferociter armatur.
(2) Voici comment il s'en explique lui-même dansle prologue d’un de ses livres : De blasphemia in Spiritu Sancto : quod virgam et annulum , quæ consecratus ab Ecclesia acceperam, dono imperatoris iterum accipere non acquiescebam.
(3) Cameracum christianum.
Un moine de l’abbaye d'Anchin , du nom d'Amand Duchâtel, qui était entré à St.-Martin en 1095, puis était passé à Anchin , dont il devint prieur, et plus tard à Marchiennes, dont il fut abbé (1120), ami d'Odon et auquel est dédié le De blasphemia, fut chargé par son abbé d'annoncer la mort de l’évêque et de faire son éloge.
Cette lettre encyclique, écrite avec talent, bien qu'avec emphase , nous a été conservée, Elle figure dans les anzecdota de Martenne et Durand. Adinonitio prævia , placée en tête de leur nouvelle édition de l'Homeélie du fermier infidèle et aussi dans la Belg. Christ. de Raisse , et enfin dans les Bollandistes, acta sanct, junii. Tome LUI, p- 310. |
Francois La Barre , prieur d'Anchin , autenr d'une immense histoire manuscrite, dont parlent Les Bollandistes , considère Odon comme un saint, mais les autres hagiographes ne l'appellent que bicnheureux.
2 me — és mms-vrioumn
bares avaient presqu'anéanti les études. L'ignorance était devenue à peu près universelle , et c'est à peine si quelques couvents, préservés par leur position ou par les circonstances , avaient conservé des vestiges de l'instruction. Les efforts de Charlemagne et d'Alfred avaient été arrêtés par les événements politiques et par cette étrange stupeur qu'inspirait la venue de l’an mil, considéré comme devant être la fin du monde. Ce terme fatal passé, tout tend à renaître : lettres, sciences, architecture, philosophie et caractères. |
Bérenger de Tours , Lanfranc, Pierre Damien , St. Anselme de Cantorbéry , Ilildebert de Tours annoncent ce mouvement grandiose d'où va sortir la scholastiquo.
On sait que parmi tous ces grands esprits, Roscelin de Compiègne{1) prit un rôle à part, ou du moins vulgarisa et développa ce que peu d'hommes avaient osé dire et penser { 2). Il prétendit que nos idées générales (universaux, ainsi qu'on disait alors) ne correspondent point à des réalités extérieures, mais ne sont que de simples généralisations, propres à faciliter le langage, de purs mots {flatus vocis). Ainsi, pour lui, la couleur n'était rien par elle-même en dehors du corps coloré. Il exposait ces idées avec simplicité , élégance, d'une allure dégagée , fort contraire à l'esprit dogmatique qui était alors en vigueur, et cherchait à consacrer cette discussion rapide, claire, animée, dont Abeilard donna bientôt de si beaux exemples.
Les esprits furent éblouis et inclinèrent de ce côté. St. Anselme , lui-même , le profond philosophe , le pieux abbé du Bec, accueillit favorablement ces essais, ainsi que l'indique un résumé fait par lui des théories de Roscelin (1089). Plus tard, effrayé de voir jusqu'où les novateurs prétendaient pousser les conséquences de ce système ,
(4) Je ne sais pourquoi M, Derode (Hist. de Lille) et d’autres avant lui , ont fait * Roscelin chanoine de St-Pierre, et l'ont même fait naître à Lille. Cette erreur, qui provient saus doute d’une confusion avec Rainbert , n’est fondée sur aucun détail de Ja biographie de Roscelin.
(3) Voir dans M. Taureau : de la philosophie scholastique , une excellente étude des origines du nominalisme,
il s'en éloigna, J'accabla de ses critiques et prétendit qu'il n'avait en d'autre but, en résumant les idées de Roscelin, que d'en rendre la réfutation plus facile.
Rainbert, le professeur de la collégiale, partageait les doctrines du maître de Compiègne et enseignait à la mémeépoque. En effet Roscelin, comme l'a constaté M. Cousin { 1 }, a dû tenirécole vers 1089. Rainbert luttait avec Odon, qui fut écolâtre de Tournai, ainsi que nous l'avons dit, de 1087 à 14092. Ces deux nominalistes sont donc du même temps , et M. Rousselot { 2) a été trop affirmatif quand il a fait le second antérieur au premier. Au contraire , il a grande raison quand rectifiant une erreur de M. Cousin (3), il moutre l’antériorité du réaliste Odon sur le réaliste Guillaume de Champeaux. Ces rapprochements de date sont utiles pour montrer que nos deux villes voisines furent des premières dans le mouvement philosophique.
Odon enseignait des doctrines toutes différentes qui durent encore se prononcer davantage après que St.-Anselme , pour lequel il témoignait un grand respect , eut signalé l'hétérodoxie de Roscelin , et demandé qu'on l’exclüt du nombre des philosophes ( 4 ).
Voici maintenant, d'après les chroniqueurs , les points qui divisaient ces écoles voisines :
D'abord la question des universaux , que nous venons d'indiquer. C'est à savoir si les idées générales répondent à des réalités extérieures. M. Cousin { 5) veut voir la filiation de cette difficulté dans un
(4) Introduction aux ouvrages inédits d’Abcilard , dans les documents inédits de l'Histoire de France.
(2) Etudes sur la philosophie au moyen-âge.
(3) « Sous les auspices de St. Anselme et de Guillaume de Chantpeaux, le réalisme ne pouvait manquer de trouver de nombreux partisans. Parmi les plus remarquables , Odon, à la fin du XI.° siècle. » Introduction aux ouvrages inédits d'Abeilard , page
(&) Anselimus cantuariensis archiepiscopus , in libro quem fecit de Verbi incarnatione , non dialecticos hujus clericos , sed dialecticæ appellat hæreticos , qui non nisi flatum, inquit, unirersales putant esse substantias , dicens eos de sapientium numero merito esse exsufflandos, (Chronique d'Herimann).
(5 Introduction aux ouvrages inédits d'Abeilard. Lieu cité, Voyez aussi sur ce sujet cs ouvrages de MM, Rousselot ct Haureau, sur la philosophie scholastique.
texte altéré de Boèce ; il est plutôt à croire qu’elle sort tout naturellement de l'esprit humain , et que chaque philosophe la trouve en luimême, autant au moins que dans ses livres. Elle s’est placée au début de la scholastique entre Anselme et Roscelin ; comme au début de la philosophie grecque, sous une forme différente, il est vrai, entre les deux écoles d'Eke ; comme au début de la philosophie moderne, sous une forme nouvelle encore entre Locke et Leibnitz. Quoi qu'il en soit, elle était soulevée au XI. siècle.
Des ouvrages de Rainbert aucun ne nous reste. Ceux d'Odon qui avaient trait à la philosophie sont perdus (4 ); dans ceux qui subsistent, et qui sont plutôt théologiques , nous ne trouvons rien qui ait rapport à la question des universaux , sauf un passage très-court du second livre du traité sur le péché originel. Là , au milieu de beaucoup de détails relatifs à l'individu , au singulier, au genre et à l'espèce, il attribue une réalité extérieure , objective, aux espèces ; il les met sous ce rapport au-dessus des genres et sur le même rang que les individus. Il v a, pour parler son langage , autant de substance dans l’homme , que dans Pierre (2). C’est, à peu de choses près, ce que Guillaume
(1) On n’en a conservé que les titres accompagnés de brèves et insuffisantes indi- «cations.
Le premier était intitulé : Le Sophiste (sophista) et avait pour objet d'enseigner à combattre les sophismes (ad cognoscenda evitandaque sophismata).
Le second : Livre des conséquences (liber complexionum). L'Histoire littéraire de France pense qu'il devait avoir pour but d'apprendre à mettre les arguments en formes, et traduit en ce sens le mot complexiones, ce qui n’est pas bien exact,
Le dernier traitait de Ja chose et de l'être (de re et ente). Il y était question de savoir si la chose diffère de l'être (iu quo libro solvit si unum idemque sit res et ens).
Il est assez difficile aujourd’hui de savoir quel était le sens précis de ces deux mots en scholastique. Avicenne était d’avis de les confondre : res et ens convertuntur. Les réalistes faisaient généralement ainsi. Ils cherchaient à prouver que les universaux : le genre, l’espèce , la substance , la forme participent de l'être, pour en conclure que ce sont des choses positives. Vores cette démonstration dans un disciple de Duns Scot , Antoine Andréa, cité par M. Haureau,
(2) Species plus habent substantialiter quam genera , nec sufficit ad specici substantiam genus, quia substantialiter habet species differentiam præter genus ; plus enim homo quam animal, quia rationalis est homo, et non rationale animal. Jndi vidua vero nihil habent substantialiter plus quam species , nec aliud sunt substantis-
liter, aliud Petrus quam homo.
de Champeaux répètera un siècle plus tard : La même espèce se trouve tout entière dans chacun des individus qui la composent {eamdem rem totam simul singulis suis inesse individuis), de sorte que ce qui caractérise l'individu, ce qui le différencie de tout autre, ce n'est pas la substance , ce ne sont que de simples accidents. Odon ne tire pas encore ces conséquences du principe qu'il à posé , mais elles doivent nécessairement en sortir, et la théorie de la non-différence substantiellé des individus d’une même espèce ne tombera que devant les critiques d'Abeilard.
Bien que ce passage isolé ne soit pas définitivement concluant, nous savons à n'en pas douter, qu'Odon tranchait la question en faveur de la réalité des universaux, il était donc réaliste (4).
Rainbert considérait les idées générales comme des étres de raison, des artifices de classification et de langage, de purs noms (2).
Odon (3) tenait pour la tradition et pour les maîtres anciens, et Rainbert (4) inclinat vers les auteurs moins connus ou plus nouvellement retrouvés, tels que Porphyre et Aristote {le faux Aristote de cette époque, bien entendu.)
Odon était dogmatique , aimant les formules sèches, fortes et sévères. Ses ouvrages sont un tissu serré d'arguments en règle. Rainbert professait un grand dédain pour les formes vieillies , un grand désir de trouver des formes nouvelles , un goût tout particulier pour l'élégance, le charme de la parole, la liberté de l'expression et l'élégance du langage. Îl paraît même n'avoir pas écrit. On ne connaît pas non plus de livres de Roscelin. Il semble que tout préoccupés de l'action, ces
(1) More Boethii antiquorumque doctorum dialecticam in re discipulis [egebat. Chronique d’Herimann. |
(2) Juxta quosdam modernos in voce legebat. Idem. On appelait, en effet, ce système nominaliste, sententia vocum.
(3) Ab antiquorum doctrina discrepare non videbatur, .… More Boethii antiquorum- «que doctorum..…. Idem.
(#) Nimia præsumptione nihil aliud quærentes nisi ut dicantur sapientes, in Porphyrii Aristotelisque libris magis volunt legi suam adventiciam novitatem quai Boethii cæterorumque antiquorum expositionem, Idem.
hommes n’aient pas eu le loisir ou le désir de consigner leurs pensées. Parler, combattre, persuader , relever les ressources de la discussion , les enseigner, les développer jusqu'à l'abus : la faconde et la loquacité, voilà leur œuvre (1). |
Comme conséquence de ces dispositions, chez Odon régnait la sévérité des mœurs et de toute la vie, l'austérité , qui, plus tard , tourna jusqu’à la macération et à la vie cénobitique. Ses élèves , nous dit la chronique, n’osaient, quand ils allaient à l'église , ni tourner les yeux, ni parler même à voix basse; les ornements (2), la société des femmes étaient interdits. L'entrée du cloître était fermée, même aux laïques les plus distingués. Chez Rainbert se trouvait certainement plus de goût pour les arts , pour les plaisirs, plus d'indépendance, en un mot. Les poètes nombreux et éminents qui sortirent bientôt de Lille, suffisent, en l'absence de renseignements précis, pour le prouver.
Enfin, Odon voyait avec peine la tendance des novateurs à appli quer l'argumentation philosophique aux matières théologiques, àopérer comme le disait bientôt après Abeilard : l'alliance de la raison et de la foi. La naissance de la théologie scholastique l'inquiétait et l'affigeait. Lui-même cependant suivant en cela St. Anselme, en donnait l'exemple. Plusieurs de ses ouvrages font à des dogmes religieux l'application de la méthode philosophique la plus rationaliste. L'un d'eux, le Traité du péchéoriginel en est, d'un bout à l'autre, la preuve la plus frappante. Aussi, bien qu'il embrasse surtout des matières théologiques , croyons-nous devoir en donner l'analyse , afin de faire connaître la méthode de cet auteur, que nous ne retrouvons nulle part ailleurs si bien accusée, ses écrits purement philosophiques étant perdus (3).
(1) Plus valebant eorum lectiones ad exercitium disputandi veleloquentiæ, imu loquacitatis et faeundiæ, Chronique d'Herimann.
(2) Cependant un de ses élèves lui donna un anneau d’or, portant ce vers, digne du temps :
Annulus Odonem decet aureus aureliensein .
(3) Voici le catalogue des ouvrages d'Odon :
Nous nous bornons à les énumérer , autant que possible , dans l’ordre chronologique. Nous renvoyons, pour des indications plus complètes ; pour l'origine des ma-
Quoique l'écriture sainte soit invoquée dans ce livre, c'ést par des raisonnements en forme et en faisant appel seulement à la raison,
nuscrits et la suite des éditions, à Fabricius biblioth. med. et infim. latin., et à
l'histoire littéraire de France. Lieu cité,
L De bello trojano. Poème. Perdu.