‹ Alain de Lille. Études de philosophie scholastiqueChapitre 17 sur 21 · RE · texte numérisé non relu

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venir dans toutes les guerres qui se passent à leur portée, une hardiesse extrême de fait et de langage vis-à-vis de toutes. les puissances et surtout l’idée fixe de se défendre par soi-même en faisant appel le moins possible à l’autorité, ce sont là des traits saillants des deux peuples que nous comparons : les Lillois du xn° siècle et les Américains du xix°. L'arsin, lui-même, cette expédition dans laquelle les bourgeois de Lille allaient, magistrats en tête, incendier les biens de ceux qui avaient molesté un des leurs, l’arcin ne ressemble-t-il pas à ces exécutions populaires dont les villes des États-Unis sont souvent le théâtre.

Nos historiens modernes, M. Derode entre autres, ont done tort de s'étonner en rencontrant lant de prospérité à côté de tant de troubles. Ils peignent d’abord nos bourgeois sans cesse en guerre contre les seigneurs voisins, contre les communes voisines ; ils montrent ensuite dans l’intérieur même des murs les rivalités de corporations, les haines de famille se vidant journellement par les armes, puis ils se demandent comment dans de parcils désordres la cité pouvait croître en richesses, en industrie, en développement intellectuel et artistique. Sans doute cela doit bien surprendre notre vieille bourgeoisie qui s’effraie de quelques rumeurs dans la rue, mais l'historien ne doit pas s'étonner d’un tel spectacle : Corinthe, Sicyone et Carthage , dans l'antiquité; Amalfi, Venise et Gènes, dans les temps modernes, ont grandi au sein des luttes, des partis et des révolutions. Gand , Bruges, Liége , ont été les premières villes du nord de l'Europe pendant les six siècles qui ont vu leurs révoltes continuelles ; depuis deux siècles qu’elles jouissent du repos, à quel point ne sont-elles pas déchues ?

Il n’en peut être autrement. Ce sont les grands caractères qui font les grands États. Quand pour fonder une industrie, pour étendre son action, pour défendre ses libertés, un citoyen sait qu'il ne doit trouver de ressources qu’en lui-même , il sent et reconnait sa valeur pcrsonnelle , il comprend comment il faut la faire respecter. Il n'hésite plus dès-lors à exposer chaque jour son établissement, sa personne ct sa vie. Rien d'étonnant que dans de telles conditions ses facultés croissent et se développent, et qu'il fasse prospérer l'œuvre à laquelle il les à vouées.

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Cette vigueur de caractère que nous trouvons aux premiers Lillois, ils la doivent en grande partie, nous pouvons le dire, à l’enseignement philosophique de ces temps. Elevés dans un milieu d'idées larges et supérieures, habitués à rechercher avec indépendance la raison des choses, n’entendant dans les écoles et les sermons que de grandes pensées , les hommes s’habituèrent à considérer sérieusement l'œuvre de la vie humaine, à mettre les sentiments au-dessus des intérêts, les satisfactions de l’âme au-dessus des jouissances du corps. C'est là le premier et le plus précieux résultat que l’on peut constater dans l’histoire de l’enseignement à Lille. Malheureusement les chanoines de Saint-Pierre paraissent être bientôt tombés dans l'indolence et le repos. D’autres instilutions en profitèrent pour leur susciter de puissantes rivalités.

Les ordres mendiants, qui parurent ici dès le xin° siècle, agirent sur les hommes par leurs prédications et leurs instructions avant de songer à l'éducation de la jeunesse. Les dominicains eurent à Lille beaucoup plus d'influence que les franciscains, ils transformèrent les mœurs de la population, comme le dit un de nos historiens (Buzelin).

Ce qui frappe dans leurs leçons, leurs ouvrages, leurs sermons, c'est une grande différence entre leurs préoccupations et celles de Ja période précédente. On trouvait dans les chanoines de la collégiale uo essor vigoureux de la raison humaine, le goùt des problèmes les plus élevés, les recherches originales ou bien l'étude des textes profonds de l’ancien et du nouveau Testament, ainsi que la discussion des hérésies sur le terrain philosophique. Désormais, plus d'œuvres nouvelles, mais des commentaires, souvent même, comme on le verra, des commentaires sur d’autres commentaires, puis contre les hérésies des dissertations de second ordre où les premiers principes ne sont pius franchement abordés. Enfin une masse innombrable de traités sur la dévotion pratique, un mysticisme restreint dans les limites de telle cérémonie. On ne saurait énumérer, par exemple, combien de livres le rosaire teur inspira.

En même temps on voit apparaître le caractère propre de cet institut. L'abbé Lacordaire, dans sa Vie de saint Dominique, s'élève avec indignation contre ceux qui ont osé représenter le fondateur de son ordre comme ayant été également le fondateur de l’inquisition.

Re C'est en effet une matière historique fort sujette à contestation ; mais ce que ne remarque pas le grand orateur contemporhin, c’est que cette prétendue calomnie a été répandue dans le monde, surtout par les dominicains, en sorte que cet ordre revendiquait encore au dernier siècle comme un titre de gloire ce qu'il repousse aujourd'hui comme une imputation injurieuse. Dans une assez bonne histoire manuscrite du couvent de Lille, écrite au xvm‘ siècle par l’un de ses membres (le R. P. Cousin), et conservée dans la bibliothèque de notre ville, se trouvent ces mots: « Un des emplois qui a toujours « été considéré depuis le glorieux patriarche saint Dominique comme « le plus important à l'Eglise, et dont il a été l'auteur, est l'inqui- « sition de la foi. » |

Toujours est-il que le nom des franciscains (cordeliers), et surtout celui des dominicains, se trouve mêlé activement à presque toutes les persécutions qui eurent lieu dans nos pays du xiv° au xvu° siècle.

Les poursuites pour hérésie et sorcellerie remplissent cette. périnde. Quelques années à peine avant l'apparition des ouvrages de Descartes, un dominicain de ce couvent, docteur en théologie, le R. P. Domptius, faisait condamner des sorcières à la suite d’un procès qui est un monument d’ineptie. (Voyez ce récit dans les Archives du Nord de la France, 1"° série, tome I, p. 454: Exorcisme des Brigittines de Lille.)

Il nous suffit aujourd'hui de comparer la grandeur du mouvement de 4789 à la petitesse du Directoire pour constater quel abaissement a amené en France une terreur de dix-huit mois concentrée dans quatre ou cinq villes. Nous pouvons par là nous imaginer ce qu'a dû produire une terreur de trois siècles, ayant la torture pour auxiliaire, et répandue sur toute la surface de l’Europe.

Ainsi, tandis que l’enseignement de la collégiale tendait à pousser les intelligences dans la voie des recherches indépendantes et des études approfondies, les dominicains, mus par des tendances opposées, semblaient ne chercher qu’à retenir l'essor des esprils: d’une part, en les pliant, ou à des pratiques étroites, ou à des commentaires de doctrines strictement déterminées; de l'autre, en les contraignant par la crainte des châtiments.

Sous cette action, on vit les caractères s’amoindrir. Lille aussi perdit de sa puissance. Elle, qui promettait d’être la première cité du

ff = Nerd, se laissa devancer par beaucoup d'autres. Quand elle vit déchoir son industrie prepre de la draperie, elle ne trouva pas en elle-même les ressources nécessaires pour se relever et ne dut son salut qu'àdes réfugiés, aux sayeteurs, qui dui arrivèrent d'Arras, aux bourgeteurs, qui lui-winrent de Bourges.

Elle reçut bien les développements que le cours du temps et d'activité industrieuse de :ses habitants devaient lui assurer ; mais elle ne ünt rien de cette grandeur que promettaient ses débuts. Toute fière d'être souvent le siége de la cour de Bourgogne, elle s’endelta pour de vaines solennités, des dons sans résultats, des satisfactions de vanité. Au lieu de faire ses propres affaires, elle prit l'habitude de se laisser diriger. Au lieu de prendre part dans toul ce qui s’agitait autour d'elle, comme elle le faisait dans la période précédente, elle ne songea plus qu’à se soustraire à l’action de ce qui l’environnait, à séparer ses intérêts de tous autres, prudence malheureuse du chacun chez soi, qui subsiste encore de nos jours. Enfin, elle ne comprit pas l’inlérêt et la verlu qu'il y avait alors à se vouer à de grandes nalionalités.

Aussi plus d'œuvresoriginales comme celles que nous avons signalées précédemment. Le seul auteur éminent de celte époque, Philippé de Comines, professe des.-principes que l'honnêteté réprouve. Tout le reste disparaît dans l'éclat de la cour de Bourgogne, où le duc avait, dit-on, à côté de son fou, un philosophe qui ne lui coûtait pas plus cher,

M. Derode, qui a très-bien signalé les caractères de cette décadence, l’attribue aux droits fiscaux qui ont interdit l’usage du vin et amené l'abus de la bière. Ce serait une bien pelite cause pour un bien grand effet. Les idées que l'entendement reçoit ont, suivant nous, une action bien plus sérieuse que les aliments dont se nourrit le corps.

Cependant un esprit nouveau régnait dans le monde. Depuis un siècle ou deux le retour vers l'antiquité, qu’on appelait si heureusement la Renaissarice, avait fait connaître aux nouvelles générations les grands modèles de la Grèce et de Rome, avec leur fond si riche et leur forme si séduisante. L'étude des lettres anciennes avait été puissamment secondée à Lille. La collégiale avait fait des sacrifices considérables pour s'attacher des professeurs éminents, amis d'Erasme et de Despautère. Dans nos murs s'était élablie la société de Jésus, que décrièrent des coteries rivales, mais qui eut chez nous le grand

LT mérite de ne point se mêler aux persécutions sanglantes et de substituer aux études scholastiques dégénérées les belles études classiques.

L'enseignement des auteurs grecs et latins, qui, à première vue, semble purement grammatical et littéraire, eut une grande portée philosophique. La plupart des écrivains de l'antiquité sont pleins de pensées élevées, de réflexions profondes. Les intelligences se retrouvaient donc dans un milieu intelligent et distingué. Il suffit de voir combien les plaidoyers, les traités scientifiques , les œuvres de toute nature, les moindres écrits du xvu et du xvin* siècle, sont remplis de citations, pour comprendre dans quelle familiarité vivaient nos pères avec les plus grands génies de l’antiquité.

Ces éludes sérieuses, le mouvement de la Réforme, les querelles du jansénisme, les rêveries mêmes de nos mystiques, ramenèrent les esprits aux recherches indépendantes. La domination française multiplia les rapports de Lille avec Paris, et les progrès du temps les rendirent plus faciles. Dès-lors les nouvelles écoles firent de sensibles progrès. Le portrait de Descartes fut placé dans la bibliothèque de la collégiale de Saint-Pierre, et l’on ne pouvait honorer ainsi l'homme sans partager quelque peu ses doctrines. Les encyclopédistes eux-mêmes eurent ici de nombreux ct chauds défenseurs.

Avec les esprits les caractères reprirent leur essor. L'industrie fit de notables progrès ; la ville reçut de grands accroissements, et les citoyens s’intéressèrent auxaffaires publiques. Si dansles lettres et dans les arts ils ne produisirent pas d'œuvres remarquables, ils accueillirent au moins avec empressement tout ce que la France produisait de grand.

Vis-à-vis de la prudence modérée qui faisait depuis plusieurs siècles le caractère de nos compatriotes, on vit reparaitre l’ardeur de la vieille race lilloise. Ces deux éléments se trouvèrent directement en lutte lors du bombardement de 1742, comme on peut le voir par la correspondance et les inquiétudes du ministre Roland. L'énergie triompha pour la gloire de notre pays.

Nous ne pousserons pas plus loin notre étude. Ce qui précède a dû suffire pour montrer quelle influence décisive les idées abstraites peuvent exercer sur les mœurs.

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