PAR EDMOND PILON
Les Amis d'Edouard N° 26
nr 10 1964 9 i 9 0 S 0
Alain-Fournier, Alain-Fournier, Que vous êtes déjà lointain, Profil perdu au coin d'une fresque, Effacé dans la brume argentée du matin ! (Guy-Charles Cros, Poèmes.)
Autant nous possédons de témoignages nous permettant de connaître les derniers instants d'un Péguy, d'un Despax, d'un Paul Drouot, tombés face à l'ennemi sur un champ de bataille, autant nous manquons, en ce qui concerne Alain-Fournier,
d'éléments d'information. Tout ce que nous savons, tout ce que nous pouvons dire, c'est que, malgré toutes les recherches, il n'a pas été possible d'établir ce que put devenir, à l'issue du combat du 22 septembre 1914, au bois Saint-Remy, dans la Meuse, le lieutenant Alain-Fournier du 288e régiment d'infanterie de réserve. Cest donc à côté de Louis Pergaud, André du Fresnois, Raymond Guasco et quelques autres, dans la catégorie des «disparus», que nous devons placer ce jeune écrivain d'une si haute valeur, cet exquis poète du plus précieux livre.
Ici, par une sorte de fatalité que rien ne peut corriger, nous demeurons dans l'incertitude, dans l'angoisse. Aucun témoignage,, aucun indice ; mais seulement le
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mystère le plus poignant qui puisse entourer la disparition d'un être cher, à l'intelligence cultivée, à la fine sensibilité et marqué du don d'écrire le plus rare qui fut au monde.
Alain-Fournier, par une pente inévitable et comme secrète, du mystère de son livre est passé dans le mystère plus insondable encore du champ de bataille et, pas plus que les héros créés par sa fantaisie, nous ne savons au juste vers quelles fins inconnues est parti cet enchanteur, ce conteur aux mots de prestige et de la plus belle lignée des maîtres. De la réalité au rêve, c'est-à-dire de cette plate vie ordinaire à la vision du Grand Meaiilnes, cet écrivain qu'on peut qualifier d'inattendu tant il ne ressemble à aucun autre, avait grandi
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dans un monde à part, exceptionnel et bien à lui. Et puis, brusquement, au début de la tragédie terrible de la guerre, il avait repris contact avec le monde réel ; mais, presque aussitôt, c'avait été pour s'échapper encore vers on' ne sait quelle ombre et quel lointain. Ainsi cette vie brève, délicate, sensible, légère, prestigieuse, d'un jeune Français nous aide à composer la plus touchante et la plus rare des aventures.
I Le mot aventure est bien, d'ailleurs, celui qui peut le plus étroitement convenir à Alain-Fournier. De tous les mots français, c'est celui qui dégageait, à ses yeux, le plus de prestige. Dans ce mot merveilleux, il y a tout un monde. C'est un mot magique et qui plaît à notre
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race; c'est lui, — ce mot plus scintillant qu'une étoile, — qui conduisit les croisés dans l'ancien temps, mena un jour Jeanne d'Arc sur les chemins de la France et guida plus tard, sur les océans, nos Bougainville, nos d'Entrecasteaux et nos bailli de Suffren ; et ce mot, ce vocable répété par le poète, par ce qu'il contient d'infini, d'attirant et de chimérique, est bien le plus beau qui soit dans notre langage. Aussi, n'est-ce pas en vain qu'Alain-Fournier a voulu que Frantz de Galais, l'un des principaux de ses personnages, sortît d'une famille de navigateurs. Et lui-même, cet écrivain si délicat, qui combattit sous l'uniforme de l'infanterie, je le vois plus volontiers revêtu du manteau flottant de ces jeunes officiers de marine, romantiques
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distants et rêveurs, dont nous avons lu les exploits dans les vieux livres1.
Pour l'enfant amoureux de cartes et d'estampes, L'univers est égal à son vaste appétit. Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! Aux yeux du souvenir, que le monde est petit !
Ces vers baudelairiens ont une grande puissance d'évocation. J'imagine qu'Alain- Fournier ne se les répétait pas sans plaisir ;
i . Cette étude était déjà en partie écrite quand, par une coïncidence singulière, quelqu'un mit sous nos yeux le récit d'Alain-Fournier (paru dans le numéro du ier septembre 191 1 de la Nouvelle Revue française). C'est, sous une épigraphe de Péguy, le portrait d'un futur enseigne de vaisseau, François Davy : « Il se nommait Davy. Je l'ai connu, à quinze ans, au lycée de B..., où j'ai préparé — dix mois — le concours de l'École navale. Il devait être tïls de pêcheur ou de matelot... Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine... »
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seulement, cet appétit de l'inconnu, cette soif de la découverte, Fournier ne les ressentit pas à la façon des marins entreprenants partis à la recherche d'un monde nouveau, d'une île inconnue et barbare.
La seule assimilation que l'on puisse établir de son art à leur entreprise est qu'un même idéal les conduisit, lui le modeste conteur, eux les hardis pilotes, vers ces contrées de surprise et de féerie que le cœur des hommes, excédé du banal, aspire avec tant de force à découvrir.
Dans l'un des chapitres de son récit, l'un des premiers, l'un de ceux où le grand écolier Meaulnes se présente comme au seuil de son destin, Alain-Fournier écrit, considérant son héros en méditation chez le maréchal ferrant d'un village : « ... Je
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pensai soudain à cette image de Robinson Crwoé où l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand départ, « fréquentant la « boutique d'un vannier. »
Ce rappel de Robinson, dans une histoire au cadre et aux personnages si français, n'est pas fait pour déplaire. En réalité, depuis Daniel de Foë, c'est toujours aux écrivains britanniques qu'il en faut revenir lorsque le désir et l'émotion des paradis vierges s'emparent de notre pensée. Depuis Daniel de Foë jusqu'à Stevenson, aucuns citoyens ne se sont aventurés, autant que ceux de l'Angleterre, vers les terres de l'inconnaissable ; et, puisque nous en sommes à nommer Stevenson, Robert- Louis Stevenson, disons que ce fut là, de tous ces auteurs, celui qu'Alain-Fournier
dutle plus admirer etlemieuxcomprendre, Il était une chose au monde que Stevenson aimait entreprendre aussi passionnément que les périples les plus extrêmes autour de Samoa et des autres îles des archipels du Pacifique : c'était tout simplement de s'offrir l'agrément de naviguer en canoë, sur les rivières de notre pays. De cette façon, le romancier de la Flèche noire et des New Arabian Nigbts se procurait une joie véritable, et rien ne valait pour lui le bonheur de descendre, de la Fère à Noyon, de Noyon à Compiègne, à fleur d'aviron, comme à la pagaie, sur nos lents rivages. C'est donc que cet explorateur, que ce voyageur qui avait tout étudié, tout admiré dans la nature, que cet homme, à qui rien n'était inconnu dans l'univers,
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avait trouvé là, pas bien loin de Paris, sur les bords de l'Oise, le pays le plus cher à son cœur.
Eh bien î pour Alain-Fournier, il en fut de même que pour Stevenson, que pour Daniel de Foë. Il savait, comme ces deux Anglais, que Ion peut partir de la boutique d'un vannier pour s'en aller à la conquête et découvrir le monde ; mais ce qu'il savait bien aussi, à la façon de Stevenson, c'est que, non loin de nous, à deux pas, de l'autre côté de la clôture d'un grand parc, auprès d'une forêt et le long d'un fleuve, il est un pays merveilleux ; et que cela, ce pays fabuleux, ce domaine de soleil et de clarté, on peut tout d'un coup l'apercevoir, entre les branches, un beau matin, au bout d' «une longue avenue
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sombre dont la sortie est un rond de lumière tout petit ».
Pour peu que l'on ait lu le récit d'Alain- Fournier, ce conte fait de caprice et de vérité qu'est le Grand Meaulnes, l'on verra tout de suite de quel pays nous voulons parler et qu'il est situé, ce pays-là, à la façon de celui de Peau cl Ane et du Chat Botté, au penchant d'une colline et non loin d'un lac, dans l'un de ces paysages de douceur, de mesure et de suavité tels que les chérissaient nos ancêtres ; et nous savons tous, pour les avoir entrevues dans nos provinces, au moins une fois au cours d'un voyage, ce que sont ces demeures un
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peu désuètes et sommeillantes, semblables à celle de la Belle au Bois. Paisibles et seigneuriales elles sont, comme eût dit Perrault, si complètement bordées de ronces et d'épines qu'on « ne voit plus que le haut des tours, encore n'est-ce que de bien loin ». Les toits, dans ces châteaux anciens, sont recouverts ce d'ardoise fine»; les grands corps de logis, les pavillons d'angle sont élevés en briques, l'eau séjourne encore dans les douves au pied des murs, le parc aux carreaux de fleurs bien disposés, aux allées régulières, est à la française. De pareilles habitations, à l'allure vétusté, à l'aspect recueilli, ne sont apparemment pas visitées que des vivants ; les morts des anciens temps les habitent toujours, les morts qui, dans leur passé, portaient, sous
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un manteau à la Watteau, descœurs légers comme des roses, et, sous le masque en carton du bal, des yeux de malice et de langueur.
Alain-Fournier rêva singulièrement dans son enfance autour de domaines semblables. C'était dans le temps où il n'était encore que le petit écolier de Sainte- Agathe et, par-dessus la rampe de pierre des vieux parcs de son Berri, considérait les belles demoiselles d'autrefois qui passaient, l'été, sous la voûte des feuilles, coiffées d'amples chapeaux de paille à rubans, en robe amarante, une ombrelle à la main.
Puisque nous en sommes à nommer le berceau d'Alain -Fournier, sa province légendaire, n'allons pas croire queceBerri-
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là, sis au nord de Bourges, un peu audessus de Vierzon, soit uniquement, comme celui de George Sand, un pays de vieux usages, de pittoresque et de paysannerie. En vérité, si nous nous en rapportons aux peintures du Grand Meaulnes, nous verrons bien vite que c'est là tout un autre monde. C'est le Berri tel que nous pouvons le considérer, de nos jours encore, dans les miniatures incomparables des vieux livres d'heures, du temps de Fouquet et de Pol Limbourg : des tourelles effilées se dressent sur l'azur ; il y a des pâtis avec des animaux, des vergers avec des arbres, et de cet ensemble, plein de finesse et de simplicité, se dégage une impression riante et douce qui retient et enchante. Au pays de George Sand, c'est
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surtout la Creuse, la Creuse cette «naïade», qui donne, du fracas de ses eaux, le mouvement au paysage ; mais, dans ce Berri du nord, plus recueilli, plus calme et d'un éclat plus sourd d'eaux et de forêts, c'est le cours du Cher tout couronné d'aulnes, coupé de joncs et de roseaux, qui communique une âme aux horizons.
« Que les bords du Cher étaient beaux, s'écrie, dans Je Grand Meatdnes, le petit écolier Seurel. Sur la rive où l'on s'arrêta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies séparées par des clôtures, comme autant de jardins minuscules. De l'autre côté de la rivière, les bords étaient formés en collines grises, abruptes,
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rocheuses ; et sur les plus lointaines, on découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux romantiques avec une tourelle.
Au loin, par instants, on entendait aboyer la meute du château de Préveranges. »
Vous voyez, d'ici, ce paysage. Ge n'est plus la Sologne aux étangs endormis, dominée du vol des canards sauvages ; mais ce n'est pas encore le Berri des bords de l'Indre, aux épaisses verdures. Entre l'une et l'autre région, c'est une contrée vallonnée, adoucie, enveloppée, comme la Touraine, d'un air fin et tendre ; et le charme qui se dégage de ces descriptions, la poésie qui s'élève de ces habitations et de ces domaines ont quelque chose de doux et de pénétrant qui s'insinue avec tant de force qu'on ne peut guère se
défendre de les subir. Ainsi que le Grand Meaulnes, c'est avec une sorte de curiosité fébrile, d'âpre volupté que l'on voudrait découvrir, fouiller jusqu'aux plus petits^ jusqu'aux plus humbles détails de cette nature. Et pour les êtres, —ah ! pour les êtres, — c'est encore là bien autre chose ! Et le livre est si bien conté, il a tant de naturel, nous en subissons l'enchantement si parfaitement que la féerie même nous en semble on ne peut plus logique et simple.
Comme exemple d'un tel art, où l'irréel se mêle au réel et se confond à lui d'une manière qui permet de tout accepter, je citerai ce passage où l'écolier Seurel, du fond de la boutique d'un épicier de village, aperçoit venir à lui, sur la route poudreuse,
une vieille voiture de ferme « aux panneaux arrondis, avec de petites galeries moulées » et certainement la plus archaïque et la plus vieillotte qu'il y eut jamais dans la province; un vieux cheval blanc mène au petit pas cet antique carrosse ; mais, ce qui fait le charme et l'imprévu de cet équipage, c'est que, sur le siège même de cette voiture, s'aperçoit comme dans Perrault, «la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-être jamais eue au monde »\
Comment l'écolier Meaulnes fut amené, par les circonstances les plus extraordinaires, à s'approcher de cette jeune fille ; comment, guidé par le hasard, il parvint jusque dans son château, la vit, l'aima, la
t. « Le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu de sa vie », Perrault, la Belle au Bois dormant.
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perdit, puis, — l'ayant perdue, — ne vécut plus que pour la retrouver, c'est ce qui constitue, — dans Je Grand MeauJnes, — le principal de l'aventure.
Bien que Je Grand MeauJms soit un roman plein de récits d'escapades d'écoliers, de jongleurs et de bohémiens, de surprises romanesques, d'amours ardentes et contrariées, de disparitions fantasques, de situations périlleuses, qu'on n'aille pas supposer que ce soit pour cela quelque ouvrage pastiché des écrits et des modes de mil huit cent trente ! Encore qu'il y ait un peu, çà et là, dans l'affabulation de certains détails, l'agencement de plusieurs scènes, quelque souvenir des personnes et des chosesde cette époque, il est visible que ces vieux clichés de nos aïeux n'ont rien de
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commun avec un livre aussi complètement frais, neuf et juvénile ! Et le Grand Meaulnes est tellement plus simple \ Et cela commence dans un monde qui est si ordinaire, le monde d'une pauvre petite école communale de village !
Chacun sait, pour les avoir visitées dans nos campagnes, ce que sont ces écoles rurales où viennent apprendre à lire les enfants en sabots et en blouse ; l'on connaît ce que sont, près de la mairie, non loin du « champ du père Martin », à l'ombre des noyers, ces salles aménagées dans une grange spacieuse, ornées du tableau noir, des figures de la géométrie et surtout de cette mappemonde où l'œil étonné de l'enfant commence à parcourir les premiers sentiers de la chimère. Il n'y a pas à douter
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qu'en décrivant une école de ce genre, Alain-Fournier n'ait cherché à faire revivre, avec la magie du souvenir, cette modeste école du village d'Épineuil, où il alla luimême quand il était un petit garçon studieux, mélancolique et réfléchi- Comment, de cette réalité bien un peu banale, de ce prosaïsme d'une école peuplée de gamins turbulents, l'auteur sut faire surgir l'imprévu d'un conte de fée, c'est bien là qu'est le miracle littéraire! Et, ce miracle, il est bien nécessaire que j'en dise deux mots, car autrement, comment pourrions-nous savoir que nous quittons le réel pour le merveilleux, et si nous en demeurions au seuil de cette école, comment pourrions-nous apercevoir la différence qui sépare ce livre-ci, d'une fiction
si belle et lumineuse, de n'importe quel autre livre ou récit d écoliers ?
D'abord, il faut dire que la fiction, l'aventure, l'extraordinaire aventure, ne fut rendue possible que par l'arrivée de Meaulnes chez M. Seurel, l'instituteur de Sainte-Agathe. Et il faut préciser que c'était une personnalité agissante que Meaulnes, un garçon à l'imagination toujours entreprenante et éveillée. C'est lui, Meaulnes, l'écolier fantasque et désobéissant, qui proposa de se rendre à la gare la plus proche de Sainte-Agathe, pour aller chercher en voiture, huit jours avant Noël, les grands-parents Charpentier. D'abord,
M. Seurel, qui se défiait, n'avait pas voulu. De tous les élèves, il avait préféré Mouchebœuf. Mais, abandonner à Mouchebœuf les bénéfices d'une pareille entreprise, d'un voyage qui s'annonçait plein d'amusement et de pittoresque, voilà ce que Meaulnes ne pouvait pas accepter. Quand on est un garçon doué d'imagination, il n'y a rien qu'on ne fasse, n'est-ce pas, pour atteindre à la réalisation de ses projets ? Il est bien d'autres choses que fit Robinson ! Et c'était une action à la Robinson qu'entreprit Augustin Meaulnes en se procurant de lui-même le cheval et la voiture à la ferme de la Belle-Etoile et en décidant, de sa propre volonté, de se rendre à la gare de Vierzon, au-devant des grands-parents.
D'abord l'escapade réussit à merveille ;
et Meaulnes éprouvait que c'était une chose heureuse de s'en aller ainsi sur une route belle et large, au trot d'un bon cheval, par un petit froid vif, «Peu à peu, le froid le pénétrant, il s'enveloppa les jambes dans une couverture qu'il avait d'abord refusée et que les gens de la Belle- Etoile avaient mise de force dans la voiture. » Jusque-la, tout allait bien, et, pour un garçon qui fait l'école buissonnière, il y a toujours un grand plaisir à s'avancer ainsi dans la campagne, le vent dans la figure, entre les bois et les prairies. A deux heures, Meaulnes traversa le bourg de la Motte. « A la sortie de la Motte, aussitôt après la maison d'école, il hésita entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner à gauche pour aller à
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Vierzon », et puis s'ètant enveloppe dans la couverture, bercé du petit trot de la jument, il se laissa aller à somnoler assez longtemps. Enfin, écrit Alain-Fôurnier, « ... lorsque, grâce au froid qui traversait maintenant la couverture, Meaulnes eut repris ses esprits, il s'aperçut que le paysage avait changé... ».
Ainsi, c'est toujours la même carriole, la même jument, le même écolier; mais ce n'est plus déjà la même campagne ; la terre et le ciel n'ont plus cette coloration habituelle aux yeux de Meaulnes ; ces arbres, ce ne sont plus ceux de son Berri ; cette route, ce n'est pas celle de Vierzon ; ce chemin commence à prendre quelque chose de la teinte du mystère et de la nuit ; et cette nuit avec son grand vent, le croise-
ment des chemins, l'eau des rivières et la petite clarté d'une maison de paysans, ce n'est pas une nuit comme les autres.
Madame Rachilde, qui goûta ce beau livre et l'analysa avec amour, l'a noté très justement. Le Grand Meaulnes, dit-elle, va a chercher les vieux à la place de Mouchebœuf; mais, en chemin la chance tourne, l'aventure ordinaire s'efface et voici que la folle du logis prend le cheval par la bride ».
A partir de ce tournant, de cette bifurcation, l'ordinaire du livre s'interrompt ; tout se transforme ; avec une progression lente et surprenante, le Grand Meaulnes, pas à pas, rentre dans l'aventure; mais pour elle, l'aventure, dès le moment du premier pas du cheval sur le chemin du
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mystère, « elle se précipite dans le vertige de la liberté ».
« Prenez le livre de Robert-Louis Stevenson, écrit Marcel Schwob dans son Spicilège en parlant de File au Trésor de ce grand conteur. Qu'est-ce ? dit-iL Une île, un trésor. Des pirates. Qui raconte ? Un enfant à qui arriva l'aventure. » Eh bien ! dans le Grand Meaulnes, il en est de même» C'est à un enfant que l'aventure arriva ; c'est un autre enfant qui la raconte. Et voilà justement ce qui fait la suavité, lecharme et surtaut Y extraordinaire fraîcheur qui nous surpritjtous comme une source, quand parut ce livre, au milieu du désert bien un peu aride des lettres, avant la guerre \
i « ...Le Grand Meaulnes, mélange singulièrement heureux de rêve et de vérité, dont l'extraordinaire fraîcheur
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D'un pareil livre, si délicat, fait de mille nuances, des scintillations de mille petites touches, d'un mouvement si cadencé, d'un débit gonflé de sève, il serait périlleux, sous peine d'altérer l'ensemble, de retracer trop les détails. Il y a des oeuvres d'une fragilité de pastel, et si diaphanes, si douces, si spécialement subtiles et tendres, qu'on ne peut pas les toucher du doigt sans les froisser. L'aventure de Meaulnes appartient à cette sorte d'oeuvres. Tout ce que
surprit comme une source au milieu d'un désert. » (Julien Benda, le Figaro, 21 novembre 1^)14.) De son côté, Charles Péguy (cité par M. René' Johannet' dans le Correspondant) avait dit, à propos de ce même récit du Grand Meaulnes : « C'est bizarre, c'est génial ! Et comme on tourné la page ! » Précieux hommage rendu, dès 19 14, par l'Un des combattants les plus glorieux de la future guerre, à son jeune camarade !
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j'en puis dire, c'est qu'à partir du moment de l'arrivée du grand écolier dans la féerie, le décor du livre n'a plus le même aspect, la même lumière. Il ressemble assez, dès lors, à l'un de ces tableaux merveilleux, d'une profondeur singulière, où l'on aperçoit une île heureuse élevant un promontoire au-dessus des flots. Un horizon si transparent, si bleu qu'aucun autre au monde ne peut ressemblera celui-là, prolonge à l'infini ce paysage. Et dans le milieu de ce tableau, sous un ciel enchanté, avance une nef mutine aux cordages faits de soie, aux avirons peints, à la voile impalpable. Des couples enlacés peuplent cette nef heureuse ; des pèlerins, attardés au rivage, leur font signe ; des masques, çà et là, paraissent ; des mucisiens, — qu'on ne
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voit pas, — conduisent l'orchestre en sourdine. Et dans ce pays imprévu, ce gracieux séjour, c'est tout à coup, sur un beau gazon, une fête française...
Il a suffi, nous l'avons vu, pour qu'Augustin Meaulnes prît part à cette fête, et (dans cette mascarade exquise et surprenante) pût tenir un rôle, que la jument de la ferme de la Belle-Étoile fît un écart au croisement de la route de Vierzon et vînt s'embourber, comme par hasard, dans un sentier qui n'avait d'autre issue que des champs et la rivière. Revenu à l'école communale de Sainte-Agathe, Augustin, de tant de lumière, d'harmonie et d'amour, n'a conservé, sous ses vêtements grossiers de paysan, que ce gilet « d'une fantaisie charmante », aux fins boutons de nacre
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et semblable, par sa coupe démodée, à ceux que portaient « les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'mères, dans les bals de mil huit cent trente ». Et c'est comme si Cendrillon, de retour à son pauvre logis, sous sa jupe rapiécée eût rapporté, comme pour s'en consoler dans ses jours misérables, la pantoufle divine avec laquelle, au bras du beau prince, dans la nuit du bal, elle avait esquissé le menuet, dansé la pavane
Du moment de cette aventure, de la prestigieuse aventure de laquelle il est revenu « dressant la tête et comme ébloui » , l'on pense bien que Meaulnes n'est plus, qu'il ne peut plus être un écolier banal, un garçon comme les autres.
Il a touché au domaine charmant, au pays
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ineffable. Rien ne lui est plus odieux, dés lors, que cette plate vie quotidienne, que ces jours sans soleil ni plaisir où, comme un malheureux, il vit séparé de sa chimère ; car, — ainsi qu'Alain-Fournier l'a écrit si bien — ce un homme qui a fait un bond dans le paradis, comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde »? Ce beau paradis entrevu, ce clair domaine de rêve, Meaulnes n'a plus, ne peut plus avoir désormais d'autre but que de s'en rapprocher. Mais ce domaine, ce paradis, dans l'aventure de Meaulnes, n'estil pas semblable à cette maison de la Fée aux miettes que Michel, pendant si longtemps, chercha sans la découvrir ? Le grand écolier ne peut plus en retrouver le chemin. M. Maurice Barrés, en louant naguère
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Alain-Fournier, écrivit que la « souple fantaisie de l'auteur du Grand Meaulnes nous promettait un Charles Nodier ».
M. Maurice Barrés pensait sans doute, en portant ce jugement bien un peu exclusif, au Nodier des Contes, à celui de Baptiste Moniauban, de Jean-François les Bas Bleus et du Chien de Brisquet, ces brefs, exquis et fins chefs-d'œuvre. Mais, dans le Grand Meaulnes, il n'y a pas que ce seul relief des images, cette négligence abandonnée du style, enfin cette simplicité et ce manque d'apprêt qui enchantent chez Nodier.
Dans le Grand Meaidnes, il y a autre chose et plus peut-être : une intensité et un lyrisme, une qualité de la fantaisie tout à fait rares et personnels. Aussi, suis-je assuré que, — plus tard, — quand ils rendront
justice à Aïain-Fournier, les critiques futurs placeront très haut cet écrit original. Pour nous, — ce cher beau livre soulevé de toute l'ivresse d'un printemps plein d'orage et de larmes, — nous ne pouvons que l'aimer comme nous aimons déjà, — dans divers ordres de l'art, — Y Iris de Watteau, la description de l'automne dans Dominique, les Caprices de Musset et quelques-unes de ces Filles du Jeu d'une ardente douceur... La qualité d'Alain-Fournier, sa force de persuader en écrivant, sa puissance poétique proviennent, avant tout et surtout, de ce qu'il est entièrement et profondément sincère. Il n'y a pas — sachons-le bien, — un fait, un épisode, dans le récit du Grand Meaulnes, qu'Alain-Fournier ne crût absolument exact et véridique.
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Voilà le mérite des poètes et voilà leut vertu : ils croient ce que nous ne croyons pas ; ils se composent à eux-mêmes un domaine admirable et vivent avec simplicité dans un monde absurde et délicieux, A cette occasion, je rapporterai le propos d'un écrivain de grand talent qui fréquenta Alain-Fournier. Cet écrivain, dans une étude de l'histoire locale du Berri, s'était efforcé d'expliquer, au moyen du bourdonnement d'insectes invisibles, la légende de la chasse de saint Hubert que l'on entend, dit-on, durant l'été, passer dans le ciel. Mais une explication si rigoureuse n'était pas de nature à satisfaire l'auteur du Grand Meaulnes. Il soutenait que ce n'était pas un bruit de la nature, mais bien réellement la chasse elle-même de
saint Hubert dont on entendait passer^ dans le ciel de juillet, le mouvement et la fanfare. « On voit bien,, disait-il à son interlocuteur, en parlant de cette chasse invisible, que vous ne l'avez jamais entendue ! » Cela laisse à penser avec quelle ardeur celui qui avait écrit le Grand Meanlnes, croyait au Grand Meaulnes» à son aventure et à ses merveilles.
Cette page d'Alain-Fou rnier, intitulée Portrait, dont nous avons parlé plus haut dans une note et qui parut en 191 1, contient comme en raccourci un peu du portrait de Meaulnes; l'aventure du cirque no-
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tamment y semble comme esquissée; enfin nous y remarquons, à propos d'une lecture de Dominique, et des effets qui s'ensuivirent, ce passage où l'auteur parle de « ce pays du romanesque » où il avait inconsidérément conduit son héros. Ce « pays du romanesque » où Alain-Fournier a mené François Davy, où il a guidé plus tard Augustin Meaulnes, où il devait diriger Colombe Blanchet (sa nouvelle œuvre en préparation), nul ne le portait en soi, semblable à quelque intérieur et secret trésor, avec plus de réserve, avec une tenue plus sobre et plus élégante que ce jeune homme si doué et si charmant.
Je revois votre pâle et charmante figure, Rêveuse, illuminée et grave et attendrie, Un jour de mai, rue de Médecis, à midi...
a chante récemment, évoquant la présence d'Alain-Fournier, le délicat poète Guy- Charles Cros1. Nous-même, nous souvenons d'avoir, plus d'une fois, croisé Alain- Fournier au Luxembourg, ce parc royal -que certaines perspectives, quelques allées et de beaux arbres apparentent au domaine du Vieux-Nançay. Cette région de Paris, pleine des souvenirs de la jeunesse, très rive gauche, un peu province, avait de quoi plaire à cet esprit distingué, ennemi du bruit vulgaire et de l'éclat insolent des quartiers neufs. « Alain-Fournier, a écrit l'un de ceux qui sont allés le visiter dans sa demeure, habitait le quartierde l'Observatoire, dans une de ces rues paisibles et