À LUEUR
s'étendre, à la faveur du diabète, jusqu'au poumon. Albarran n'était professeur que depuis deux ans et déjà il commença à sentir la nécessité du repos. Il dut quitter sa clinique et partir en Espagne chercher au soleil de Malaga le repos nécessaire à sa sante. |
Ce fut l'effondrement de ses espérances. De ce même coup d'œil dont il savait juger les autres, il se vit condamné, et la douleur entra pour toujours en son âme.
Une fois déjà il avait senti son cœur se briser lorsque sa première femme mourut d'une façon dramatique, en quelques heures, d'une hémorragie interne au bord de la mer, loin de tout, dans un pays où il ne pouvait être question de lui apporter à temps les soins chirurgicaux nécessaires. Il restait veuf avec deux enfants en bas âge. Plus tard il avait refait sa vie, sans se préoccuper des contingences ni des nécessités de l'existence.
Comment n'eût-il pas gardé confiance en lui? Jamais son étoile ne lui avait fait défaut! Et c'est à ce moment, en pleine activité, mais aussi en pleine gloire, qu'il voyait ses ailes brisées et annihilées ses énergies | |
Il ne reparut jamais à Necker, mais il voulut finir en France. Il se retira définitivement, avec sa famille et ses quatre enfants, à Arcachon et c'est là que, résigné à linévitable, entouré plus particulièrement de la tendresse de sa fille et de sa femme, qu'il s'éteignit dans les premiers mois de l'année 19/2.
Ainsi se termina tristement une existence qui avait brillé d'une ardeur insolite.
Et il mourait sans trouver en sa philosophie l'ombre d'une consolation. Élevé chrétiennement par les Jésuites, il n'avait conservé de ses premières années qu'un sentiment profond contre tout ce qui touchait à la religion. Aussi, très vite, il fut attiré par la philosophie d'Auguste Comte; il se mêla à ses intimes qui communiaient chaque jour dans les théories du positivisme et fréquentaient même l'appartement de la rue Monsieur-le- Prince qui restait le temple du culte nouveau, du culte de
l'Humanité.
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S'il avait vécu, Albarran aurait peut-être trouvé quelques désillusions sur le terrain même de la doctrine qui lui était si chère. Il n'aurait pas manqué d'observer que la science tardait quelque peu à donner au monde l'intelligence, l'équilibre et la moralité. La guerre lui aurait à son tour rappelé durement que la sociologie ne suffit pas à assurer la paix. Il aurait vu sans doute les inventions humaines améliorer la condition de l'homme et augmenter sa dose de bonheur. Mais aussi il aurait vu partout la morale s’affaiblir, la loyauté disparaître, l'égoïsme triompher et l'homme marcher à la dérive vers une fin où il n’entrevoit ni aspiration ni lumière. Et peut-être eût-il partagé la sévérité de Pasteur quand, à propos de Littré, il condamnait le positivisme, cette doctrine qui « dans sa conception du monde ne tient justement pas compte de la plus importante des notions positives, celle de l'infini. ».
Pendant quatre ans il vit la mort sapprocher, et la vie qui l'avait comblé de ses faveurs, lui laissa le temps de mesurer alors tout ce qu'elle lui avait donné,
Dans les solitudes de l'agonie lente, dans ces nuits angoissantes et sans sommeil où la pensée oscillant entre le rêve et la réalité déroule dans une inexprimable confusion les étapes d'une vie qui va finir, il retrouvait les souvenirs de son enfance, ses promenades au soleil des tropiques, au milieu des caféiers en fleurs et de la végétation prodigieuse de ces pays privilégiés, et il sentait à leur évocation son cœur inondé de douceur.
Puis il se voyait arraché à tout ce qu'il avait aimé, à sa famille, à ses quatre Re dont il était le soutien, à sa profession dont il était le chef; il mesurait sa tâche inachevée, tant d'idées originales devenues irréalisables et perdues pour la Science, et son âme s'emplissait d'amertume.
Mais aussi il était devenu enfant de France, de cette France qu'il avait tant admirée et qu'il avait toujours vu rayonner étincelante au firmament de l'Histoire; il la voyait encore le pays des grandes idées neuves et généreuses, le pays où le culte de l'Humanité domine les fluctuations de la vie, où l'héroïsme naît
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de la détresse, où la noblesse et la vertu se maintiennent chez les humbles.
Et il sentait comme une dignité de mourir français, et comme une fierté suprême de demeurer demain dans la tombe, lui l'enfant d'adoption, parmi les régulateurs de la cité et les conservateurs de la tradition.
Un jour en son enfance, une vieille négresse lui avait dit : « Tu mourras jeune et en pleine gloire. ».
Elle avait vu juste | Aujourd'hui vingt-cinq ans sont passés, son étoile brille toujours du même éclat, car il sut fructifier de son génie « l'arbre d'or de la vie ».
Professeur F. LEGUEU.
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