‹ AlbéricChapitre 1 sur 33 · Albéric · texte numérisé non relu

Albéric

Quand éclata le bruit de cette déclaration de guerre, personne n'y voulait croire ; mais enfin la clai té fut si vive que les yeux s'ouvrirent tout grands.

Porcheron qui, depuis sa réélection, avait pris part à tous les actes éclatans de ses col-

TQME n I

li. PLUS (JIAM (IVILIA.

lègues, se trouvait alors monté au plus haut degré de la confiance publique : il présidait des assemblées déjeunes gens, des réunions, des dîners politiques où les esprits s'entendaient sur les moyens de résistance quand le pouvoir donnerait le signal de l'attaque. Ce n'est pas qu'il prit au sérieux ces graves démonstrations : les orages parlementaires dont il avait si souvent vu mourir les flots au pied de la tribune, sans que la terreferme en fut ébranlée, le rassuraient sur le danger des tempêtes populaires... il comptait bien que tout se passerait sans trouble. Sa situation personnelle lui semblait trop agréable pour désirer un changement. Il ne voyait aucun inconvénient à faire des adresses au roi, à recevoir les hommages des populations, à proclamer à la tribune les plus nobles principes de liberté et d'indépendance; mais de la proclamation de ces principes li leur application , il pen-

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sait qu'il y aurait loin : il ne trouvait nullement logique que les pauvres en vinssent au point de partager les terres des riches, et son amour pour le peuple n'allait pas jusqu'au point d'admettre qu'un beau matin un intrus pourrait s'emparer de son beau cbàteau de Clérarabaut.

Mais, Albéric, son élève, son ami, était, chaud , impatient comme la croyance : il voyait avec quelque joie l'ennemi courir luimême au devant de sa ruine, heureux de n'avoirpasàs'accuserd'ingratitudeen l'y faisant tomber. Les esprits étaient tellementexaspérés^ la réprobation était si générale, qu'il pensait que la cause du peuple n'aurait pas besoin de lui pour triompher, et, comme son patriotismeétait désintéressé , il lui suffisait que la liberté s'établit par les autres, pourvu qu'elle s'établit.

Une considération puissante était encore venue ébranler les convictions de Porche-

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ion, et lui jeter dans l'esprit quelques doutes sur la fermeté de ses haines. Sa scène avec les jeunes condamnés, dont l'amour du peupie pour lui s'était augmentée, sa réélection, lui avaient donné une extrême importance; on sentait que ce serait gagner beaucoupque de l'avoir, et Chamarange avait été lui offrir, au nom d'un auguste personnage, de l'or, un titre de baron, la croix d'officier de la légion d'honneur, et, dans un avenir bien rapproché, un portefeuille, s'il voulait adroitement adoucir son opposition et insensiblement passer du côté du ministère. Ces offres brillantes lui prouvaient que le roi n'était pas tellement ennemi de la charte qu'il fut impossible de s'entendre avec lui ; mais le dinicile-était l'exécution, il avait répondu avec cette diplomatie qui n'accorde pas et se garde bien de refuser.

Les choses en étaient là quand un matin , il entend frapper à sa porte... C'est Chama-

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range qui, annoncé par un valet, entre précipitamment et d'une voix triomphante

— Eh bien ! il a parlé... vous n'avez pas voulu être des nôtres, j'en suis fâché pour vous, messieurs les libéraux , c'est aujourd'hui le tour des royalistes : bonne chance! je cours ordonner une petite fête à Trianon, pour le retour du roi dans sa capitale.

Et il laissa Porcheron, encore tout ébahi , chercher le sens de ces paroles.

Mais l'énigme fut bientôt expliquée : la gueule de bronze de la rue des Poitevins avait jette son volcan, et l'absolutisme tonnait dans l'air.

Rhubert lui en apporta la première nouvelle.

— Eh bien, lui dit-il, ils en sont venus où nous voulions, . . voilà le moment d'agir, mon cher... nous aurons du mal , mais çà ira. Je cours soulever nos amis... Vous, agissez de votre côté... qu'on se tienne prêt... le cheval

G l'LUS QLAM CIVILIA.

blanc vous enverra désordres... bienlôt vous allez avoir de l'ouvrage ! adieu !

Porcheron ne reçut pas d'ordres , mais le soir même son hôtel était encombré de patriotes demandant des armes et un homme déterminé pour les conduire.

— Mettez-vous à notre tête , criaient-ils? venez avec nous défendre la Charte attaquée! Vive la Charte! et des armes !

— Mes amis , mes bons amis, leur répondait l'honnête député... je ne sais pas si la Charte permet ces démonstrations : il faut agir par la loi, et non parla force.

— La loi est violée... la force seule peut rétablir l'équilibre : marchons..!

Et le bataillon improvisé partit , entraînant Porcheron à leur tête, entre deux hommes à moitié gris, qu'il n'avait jamais vus et qui le serraient dans leurs bras en le nommant leur frère.

Au détour de la rue, un cri unanime par-

PLUS OUAM CIVILIA,

Ut des rangs : une boutique d'arquebusier fut enfoncée et chacun prit une arme... un frère mit en main de Porclieron une pertuisane rouilJée, avec un gland de fer, et le cortège reprit sa marche avec plus de courage.

De temps en temps on entendait dans le lointain des bruits parfaitement semblables à des coups de fusils... enfin en débouchant par la place , un beau régiment de garderoyale se présenta en ligne : un mouvement uniforme fit faire de haut en bas, aux carabines, le mouvement d'un homme qui salue respectueusement, et des balles sifflèrent

aux oreilles de Porcheron A la vue de

leurs camarades tombant à terre et du régiment qui avançait au pas de charge, le bataillon improvisé se débanda comme une véritable déroute et se dispersa par les rues environnantes. Porcheron, comprenant mieux que jamais, combien sa conservation impor-

O PLIS QLAM UVîLIA,

lait à la liberté, ne fut pas le dernier a user de la faculté que Dieu donne aux hommesde se mouvoir, et il disparut.

Cependant chaque quartier s'ébranlait par une scène pareille , et, au fond des maisons les plus obscures , le retentissement allait remuer les sympathies... Albéricfut bientôt embrasé par cet incendie insurrectionnel, plus prompt qu'il n'osait l'espérer : les cris de guerre et de libertéélectrisaient sôname: le souvenir du bienfait parlait, mais la violation du pacte fondamental le déliait de sa reconnaissance... il se levait pour aller rejoindre ses amis , mais il craignait d'être ingrat : puis, son amour pour la patrie étouffait toute autre parole, et il s'élançait vers la rue pour aller combattre ou mourir.

Tout à coup un murmure immense , comme celui d'uue tempête, se mit à gronder, et remplit, en s'approchant, toute l'étendue ; au milieu des cris, il lui sembla recon-

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naître la voix puissante du duc de la Bérésina et, entraîné parla curiosité, il ouvrit sa fenêtre

Un spectacle horrible vint frapper ses regards.

Comme on le pense bien, le duc de la Bérésina n'avait pas laissé échapper la magnifique occasion qui s'offrait à son patriotisme. Depuis longtemps il couvait l'espérance de voir les cendres de Napoléon sous la colonne, et le fils du grand homme sur le trône de France. Tel était le secret de ses luttes, tel était le but de son affiliation avec les Carbonaris. Il ne s'était pas expliqué avec eux, mais il était certain d'être d'accord , car , pourquoi diable un français pouvait-il vouloir chasser les Bourbons , sinon pour voir les cendres de Bonaparte sous la colonne, et couronner Napoléon II? i;ii; .u i-,

A peine la naissante rumeur populaire fut

elle parvenue jusqu'à lui , qu'il revêtit son

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grand uniforme d'officier de la garde ; il ceignit son épee, mit sa cocarde tricolore dans sa poche et sortit comme pour une revue. Quand il arriva sur Ja place des Victoires, Rhubert y était déjà : monté sur une borne, une moitié du national à la main , il haranguait la multitude : du plus loin qu'il apperçut le général , il le montra du doigl comme un soldat de Bonaparte et l'appella près de lui. La foule était si pressée que le général parvint à peine au premier rang au moment où le chef du poste commandait le feu... un homme blessé tomba, au milieu d'un cri d'indignation; le peuple s'élança, s'empara du poste et mit en fuite la force armée.

Amis, s'écria le général, il faut venger la victime... qu'on place cet homme mourant sur un brancard.' offrons aux français cette preuve de la barbarie des tyrans, et qu'à cettevue, tout Paris s'indigne et se soulève I

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Mille bras s'offient soudain pour le porter. Leduc ordonne lui-même le convoi, Rhubert le dirige, el ils commencent leur pèlerinage de deuil à travers les rues de Paris , aux cris de vive la charte ! mort aux tyrans! Le brancard sanglant s'offie aux regards et court jetter la haine et la vengeance dans les esprits.

Au milieu de cet entrainement, on commit une négligence bien excusable sans doute en faveur de l'intention, mais qui eut arrête' des gens moins forts en politique. L'homme déposé sur la civière avait en tombant oublié de mourir : évanoui d'abord, quand il revint à lui à travers les nuages qui voilaient sa pensée et sa vue, il comprit qu'une foule bruyante, animée, l'emportait dans son tourbillon... il referma les yeux, pensant que l'on courait le déposer sur le lit d'un hospice, et attendit.

Cependant son sang coulait et ses blessu-

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res frappées plus vivement par l'air, lui causaient des douleurs intolérables; la violence des tourmens lui rendit un peu de force, il éleva la voix pour se plaindre, mais elle fut couverte par le tonnerre des cris qui retentissaientautourde son brancard; ilaerita sa main, mais les regards de ceux qui le portaient, tournés vers les citoyens dont ils excitaient les mouvemens , ne tombaient pas sur lui et la marche funèbre se développait toujours; enfin, accablé, sans force, las de demander à vivre, il ferma les yeux, sentit le froid pénétrer ses veines, et se résigna à la mort en maudissant la liberté.

C'est alors que le cortège passa devant Albéric. Un sentiment profond d'indignation et de pitié le tint un moment immobile; tout à coup il distingua le général , descendit, coui'ut à lui, et, se pi*écipitant au milieu des porteurs, il posa une main sur l'homme

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qui vivait encore, Cl, levant l'autre vers le ciel, il jura vengeance sur ses assassins.

Le cadavre expira sous la main d'Albéric.

Dès lois, dégagé des scrupules qui le retenaient, Albéric suivit l'élan général : bientôt remarqué dans les opérations par sa bravoure et son intelligence, il fut mis à la tête d'une colonne partant prendre une caserne qui, à l'ordre de capitulerriposlait par la fusillade.

Raconte qui voudra ces prodiges de valeur et d'audace, ces ouvriers changés en soldats, ces enfans militaires improvisés, cette lutte, cette éruption de toutes les laves, cette combustion de tous les volcans, cette manifestation des rancunes et des espérances si longtemps comprimées, cette population énergique, lâche, généreuse et barbare, ici égorgeant un suisse désarmé qui demande grâce, là honorant le soldat qui ne veut pas se rendre, étrange résultat des

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convulsions politique, crime d'un parti hypocrite qui pousse un prince faible à sa perte et offre à ses ennemis l'occasion qu'ils n'auraient pas osé demander. .. L'ame saigne à ce spectacle , et en présence d'un combat entre un roi et son peuple , elle se demande quels flateurs furent plus coupables , ceux du peuple ou du roi.

Tout était calme dans la grande ville, comme après un ouragan sur la mer ou une victoire dans la plaine : Albéric , fatigué de deux jours de combats et de périls, revenait couvert de sang et noir de poudre, lorsqu'un rassemblement nouveau l'arrêta dans sa course. Au milieu d'une meute acharnée, un homme seul, luttant contre tous, défendait sa vie en toisant avec mépris ses adversaires.

— C'est un Jésuite! c'est un ami de Charles X, criait-on autour de lui... Il avait

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la Quotidienne dans sa poche... Qu'il crie vive la Charte , où si non à la lanterne !

Le vieillard qu'on harcelait ainsi, car s'était un vieillard avec des cheveux blancs et le costume si remarquablement grotesque des vieux nobles, ne paraissait nullement effrayé de ces menaces, il éleva la voix et d'un accent ferme, il cria : vive le Roi !..

A ce cri, au son de cette voix connue, Albéric s'élança au milieu de la foule, et s'adressant au peuple :

— Grâce mes amis... Je suis Albéric Clérambaut : ce vieillard est mon père.

A ce nom déjà célèbre, un mouvement de surprise suspendit la colère et un intérêt soudain environna Albéric, dont la figure et l'escorte témoignaient hautement le patriotisme.

Mais le vieillard repoussait la main qui venait à son secours....

— Mon fils ! ne le croyez pas.. . Je n'ai pas

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de iîls parmi les traîtres... mon fils , si j'en avais un, ne marcherait pas, les armes a la main, à la tête de la révolte contre son maître légitime... Je suis émigré... Chevalier de Saint-Louis et Royaliste... Frappez!..

— Mes amis, criait Albéric, au nom de mon sang- répandu , au nom de mon amour pour la patrie , épargnez mon père !

L'attitude suppliante, les regards du jeune homme, cet instinct d'estime que le peuple éprouve toujours pour le, courage, partageaient les esprits; la victoire était indécise entre la politique et la nature, soudain, un cri involontaire d'Albéric détourna tous les regards, et l'attention se fixa sur un cortège qui rappelait l'ovation des grands triomphateurs de Rome.

Au centre d'une masse énorme d'artisans, de gamins, de femmes et de gardes nationaux, guidée par le duc de la Béiésina, l'épée haute, sur un pavois composé d'une

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table et de deux halebardes s'avançait avec majesté , Porcheron , porté par des hommes tout fiers de leur fardeau , et faisant retentir l'air d'acclamations bruyantes... A chaque pas la foule s'était grossie et c'était maintenant un cortège presque royal... Les cris de: vive Porcheron ! vive la Charte! se mêlaient aux applaudissemens... Les drapeaux tricolores s'agitaient aux fenêtres ; les femmes , les jeunes gens des quatre écoles venaient baiser les mains de Porcheron, qui, pâle et l'air abattu, recevait avec modestie ces témoignages d'adoration universelle.

Albéric se précipita vers son ami, qui lui ouvrit ses bras et le pressa sur son cœur, au milieu des simpathies et des larmes de l'assemblée.

ItXS MYSTERES D^UDOIiPHEk

Au premier coup de feu parti des rangs de la garde royale, Porcheron^ comme nous l'avons vu plus haut , songeant à sa sûreté , arpentait les rues de Paris , fort inquiet de ce qu'il allait devenir.

C'en est fait de moi et de mes amis, se

20 LES MYSTÈRES d'cJLDOLPHE.

disail-il, le pouvoir se montre... Plus de journaux pour nous soutenir! On fera de nous tout ce qu'on voudra. . . avec la censure, personne n'en saura rîen... Les ministres vont prendre leur revanche; ce sera une Saint-Barthélemi.

Au milieu de ces réflexions, la nuit était venue et Porcheron n'entrevoyait aucune sûreté à rester dehors , exposé à toutes les intempéries d'une révolution; tout pesé, il jugea plus prudent de regagner son domicile. Avant d'y aborder . il crut utile d'éclairer les approches , c'est-à dire de jetter de loin un coup d'oeil sur l'extérieur de l'hôtel, pour s'assurer s'il n'y restait pas encore quelques amis du genre de ceux qu'il venait de quitter.

Ce fut bien une autre terreur ! Des gendarmes étaient de faction à sa porte, qui, suivant toute apparence, appuyaient une visite domiciliaire.

LES MYSTERES D't'DOLl»nE 21

Il s'arrêta pour reprendre ses sens...

Le poste se mit en rang pour une antre expédition et il marcha vers l'angle où s'abritait l'observateur; à cette vue, il se disposa à débusquer de sa position pour échapper

par l'autre rue, mais en se retournant, il rencontra un attrouppement d'insurgés qui procédaient de façon à tomber sur le piquet de gendarmes. A peine les deux troupes ennemies se furent reconnues, que chacune d'elles se prépara à la bataille; Porcheron n'eut que le temps de se rejetter dans l'espace d'une porte bâtarde fermée. La fusillade s'engagea vive et soutenue; les chevrotines de chaque parti glissaient dans l'air en se croisant à deux pouces de son visage ; quelquesuiies même, par le ricochet ou le choc, tombèrent à ses pieds... enfin pendant qu'il priait le ciel de ne rien changer à leur direction, du c6té du peuple, le feu parut se rallentir... il cessa bientôt; unescadion ra-

22 LES MVSÏKRES d'uDOLFHE.

pide succédant à l'écliange des projectiles , passa devant sa face comme l'esprit du seigneur devant celle de Job, et la rue fut en un clin d'œil déserte et silencieuse.

Le député sortit de son asile; il se dirigea du côté de son hôtel , en trébuchant par-ci , par-là à quelques cadavres, et enfin, il toucha le marteau de sa porte.

Il s*arrêta!...

Etsi Ton continueles visites domiciliaires? pensa-t-il, .. demain matin avant le jour, on me saisira dans mon lit...

Il resta une minute, incertain, tantôt voulant frapper , tantôt craignant de se faire ouvrir.

Il était là, prêtant l'oreille, se dressant sur la pointe des pieds , comme la cigogne de faction devant le sommeil de la caravane, écoutant les bruits du dedans, les pas lointains des troupes et lesclameurs du peuple.. . Enfin la prudence Tem porta : il se rap[)ela

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