‹ AlbéricChapitre 31 sur 33 · XA VALLÉE DE JOSAPHAT · texte numérisé non relu

XA VALLÉE DE JOSAPHAT

— Allons , allons vite, l'homme à l'auberge, ouvrez, si vous ne voulez pas que j'enfonce la porte!

Une voix répondit du dedans à travers les fentes du volet :

— Qui êtes vousP..

— Je suis le coureur cJe Monseigneur l'am- LassaJeur de Trance en Espagne... qui se rend à sa destination...

— Ali! à la bonne heure... répondit l'aubergiste.

El ouvrant la porte avec précaution, il laissa entrevoir au coureur encore à cheval , la riante réverbération d'un feu de cheminée brillant à travers les vitres.

Celui-ci descendit de cheval , le donna à garder à un garçon d'écurie et entra sans façon, comme un homme certain du pouvoir qu'il lient de celui qu'il précède.

— Aurez-vous un lit dans une belle chambre pour cette nuit ?

— Pai'bleu! vous ne pouvezmieux tomber:

justement ce soir nous n'avons personne... quand je dis ce soir, c'est souvent comme cela, allez... depuis que la duchesse de l'erry est venue soulever le département, on ne voyage plus guères... les auberges s'en

ressentent... Nous ne portons pas en ville , et (juand la ville ne sort pas... vous comprenez...

— Sans cloute... mais on dit que lout est calme.

— Oui, on prétend même quelle est soitie de France... je ne sais pas au jusle ce qu''\[ va de vrai la dedans.

— Et qu'est-ce qu'on pense dans le pays?

— Rien, moi surtout: je me lappellc Iropbien ce qu'il en coûte de penser : je tenais autiefois un fameux, élablissemenl, je m'en vante, la maison grise, dans la ville de B... eh bien!., je pensais alors qu'il fallait chasser les tyrans... je recevais dans mes caveaux, la nuit, une quantité considérable de gens qui pensaient de même : un beau soir, on a fait une descente chez moi; on a surpris tous les penseurs : on en a con damné quel([ues uns à mort... moi, on m'.i mené aux galères et il a fallu y faire tout mou

temps... Concevez* VOUS qu'on ne m'ait pas délivré en juillet?

— Ça ne me regarde pas, murmura l'autre en s'endormant sur sa chaise.

— C'est juste... aussi depuis que je suis sorti de prison , je ne me mêle plus de politique.

— Et vous avez raison... Oh ! on frappe, c'est mon maître sans doute,

L'entretien ci-dessus rapporté avait lieu dans une chambre commune d'auberge, un soir, vis-à-vis un bon feu , dans un des cantons les plus boisés delà France, à l'endroit même où le fleuve se resserre entre deux rives naturelles, formées par deséboulemens de montagnes et s'encaisse dans les plantations pour se développer plus tard dans les prairies.

Cette auberge, comme on le voit, avait pour maîlre le propriétaire de cette ancienne maison grise qui joue un si grand rôle dans

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ia première partie de notre histoire. Devenu philosophe, faute de mieux^ de ses grandes idées libérales il n'avait conservé que sa haine pour les Bourbons, rallumée par la présence de la duchesse de Berry : Aussi étaitil résolu à la livrer aux gendarmes, si jamais elle tombait entre ses mains.

La personne qui frappait n'était pas l'ambassadeur, c'était un tout petit jeune homme pâle et faible, blond comme une fille, et qui s'appuyait sur un vieillard : accablé de lassitude, il penchait son front et à peine voyait-on la moitié de sa figure sous les rebords rabattus de son énorme chapeau.

En attendant qu'on leur eût préparé une chambre, tous les deux s'assirent auprès du feu, dans le coin le plus obscur, le vieillard d'un air d'insouciance affectée et le jeune garçon, si accablé, si triste que sa tête, malgré lui , retombait sur ses genoux comme s'il avait versé des larmes.

A peine les nouveaux venus étaient établis ail coin du feu qu'un autre coup frappe à la porte, fit tressaillir le jeune homme, le vieillard, et réveilla le coureur.

— C'est mon maître, dit-il, en se frottant les yeux.

— Parbleu non s'écria l'aubergiste transporté de joie de sa vogue soudaine, c'est encore un voyageur.

Le voyageur entra..

Ceux qui se rappellent les habitudes de la noblesse émigrée, reconnaîtront sans peine un de ses membres à son costume consacré par la caricature et la tradition... le reste de ses cheveux blancs avait sans doute disparu sous un chagrin nouveau , comme les dernières feuilles s'envolent au vent d'hiver, car son front dégarni et son crâne blanc, reluisaient aux rayons de la lampe comme ces statues d'ivoire jaunies par le temps. Il de-

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manda une cliambre bien modeste et prit place au coin du feu, vis-à-vis l'autre vieillard et le jeune homme...

Tandis quele coureur continuait à ronfler et que l'aubergiste se remuait d'une façon inusitée comme un homme qui n'est pas habitué à de si bonnes aubaines, le nouvel arrivé jetant les yeux sur ses compagnons assis devant lui , tressaillit tout à coup, se leva et s'avança comme pour s'agenouiller devant le jeune homme... soudain il s'arrêta, prit le crochet de fer qui clans ces contrées tient lieu de pincettes , et se mita tisonner le feu en se rasseyant avec l'air de la plus complète insouciance.

Ni l'aubergiste, ni le coureur n'avaient remarqué ce mouvement : l'un dormait; l'autre avait la tête perdue d'émotion et d'embarras.

La chambre de ces messsieurs est prête, dit

l'aubergiste au vieillard et à son jeune ami , s'ils veulent monter...

Nous vous suivons , dit le premier, et prenant le bras du jeune homme, ils s'apprêtèrent à sortir.

Par un hasard fort étrange, l'émigré occupé à tisonner son feu se trouva à genoux, quand le jeune homme passa devant lui et saisissant sa main qui par hasard encore sans doute se penchait vers lui, il y déposa un baiser plein de respect et d'amour.

Ni le coureur, ni l'aubergiste ne distinguèrent encore cet incident : l'un dormait toujours , l'autre ouvrait la porte aux voyageurs qu'il conduisait à leur chambre.

0 fortune! 0 caprice du sort! s'écria le marquis deClérambaut, car c'était lui-même, (juand je pense au jour ou je l'ai vue si heureuse... si fêtée...

Parbleu , voilà bien la chose du monde la

plus étrange, s'écria en entrant un homme que nous avons vu plus d'une fois dans le cours de celte histoire, escorté d'une de nos vieilles connaissances, savez-vous, dit-il en s'adressant au coureur qu'il réveilla, savez-vous qui je viens de rencontrer?

— Ma foi non... murmura le dormeur, en s'éveillant à demi... Eh ! pardon, mille pardons , monsieur le baron Rhubert... je ne vous avais pas reconnu... et qu'est-ce qui vous étonne donc si fort... ?

— Je viens de rencontrer mon ami intime, le comte de Clérambaut...

— Mon maître , l'ambassadeur de France en Espagne ?

Le marquis tourna la tête et écouta.

Or, continuaRhubert, devinez maintenant comment il voyage.

' — Parbleu !! dans sa chaise de poste.

— Dans le fourgon de la gendarmerie, côte= à-côte du condamné.

— Par exemple ?

— Demandez plutôt au chevalier de Cbamarange.

Rien n'est plus vrai, dit celui-ci. Nous allions au galop, lorsque nous trouvons la route barrée... une chaise de poste gisait au milieu du pavé... l'essieu s'était cassé : au moment où nous tournions autour pour continuer notre chemin, nous vo3ons le comte Porclieron monter dans la voiture de la gendarmerie ; et poursuivre sa route, côte à cote du condamné, sous l'escorte de la garde municipale et précédé de son ami le duc de la Bérésiau.

— C'est drôle, s'écria le coureur avec un grand flegme.

— Ma foi, reprit Rhubert, j'ai trouvé la circonstance si pittoresque que j'ai voulu en jouir à mon aise : j'ai laissé ensemble les deux anciens amis dans la même charrette

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pour avoir le plaisir de les recevoir à leur arrivée...

— Et ce ne sera j)as long, dit le coureur en prêtant l'oreille, j'entends le bruit des chevaux: ils tournent la montagne et ils seront ici avant cinq minutes: mais qu'est-ce qui vous amène donc ici, monsieur Rhubert.^ est-ce que vous surveillez le condamné?..

— Non parbleu! le duc de la Bérésina est bon pour cela ; je viens chei'cher les traces de la duchesse de Berry et m'cmparer d'elle...

Le marquis redoubla d'attention et d'indifférence.

On dit qu'elle prend tous les déguisemens possibles pour nous échapper, continua Rhubert, mais voici le chevalier de Chamarange qu'elle ne trompera pas... il l'a vue souvent autrefois aux Tuileries, quand elle était princesse et qu'il lui lisait des*

vers... il la reconnaîtra entre mille. Ah! voici l'Ambassadeur de France !

En effet par la même porte entraient le comte Porcheron de Clérambaut, et un jeune homme entouré de gendarmes. A sa vue, un cri profond s'échappa de la poitrine et du cœur du marquis, auquel répondit un cri aussi profond, mais plus triste encore.

Albéric s'échappa violemment des mains qui le retenaient et alla tomber aux pieds du marquis.

Dans mes bras! dans mes bras î s'écria le vieillard fondant en larmes.

Albéric se jeta sur le sein de son père et y sanglotta en silence.

— Où vas-tu ainsi .^ lui demanda-t-il : à la mort sans doute .-^

— Non, mon père : en exil.., on a commué ma peine.

, — Etais-tu coupable.'*

— Non! je vous le jure sur votre honneur!

— Je te crois... mais ta mère, où estelle?

— .Te ne sais.., depuis mon arrestation, je n'ai pas reçu d'elle une visite , une réponse ; elle sera partie pour vous retrouver : elle me maudit peut-être.

— Elle ne t'a pas abandonné... sois en sûr; elle n'est pas loin sans doute...

— Mais vous, mon père, qui vous ramène ici.^

— Le crime dont l'Europe t'a cru coupable., je n'ai pas voulu rester près de mes princes; car je suis ton père, et on les eût accusé peut-être de complicité avec l'assassin de l'homme qui occupe le trône.

— Qu'allez-vous devenir..?

— .Te ne sais.. . j'ai dépensé à leur suite le reste de ma fortune: mais j'ai un projet et du sang encore à répandre! puisque nous

voilà réunis, je l'accompagnerai jusqu'au lieu de ton exil, et là, nous nous séparerons, à moins que tu ne veuilles me suivre.

Déjà Porcheron s'était renfermé dans sa chambre.

Bientôt le calme régna dans cette auberge où pour une nuit, comme sous un arbre dans le désert, se trouvaient rassemblées tant de destinées. Jusqu'au jour, le marquis veilla à la porte d'une mansarde où le jeune homme blond reposaittout habillésur un lit au pied duquel son vieuxcompagnon dormait sur un peu de paille.

A peine le premier rayon du jour parut

que le marquis ouvrit la porte et d'une voix émue...

Partez, madame, partez, dit-il... votre altesse est sous le même toit que son ennemi...

Le jeune homme se leva, et suivi de son guide, descendit l'escalier... à peine arri-

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vaienl-ilsàl'ccuiîe, qu'un grand bruit partit du dehors.

Holà hé! criait-on!.. ouvrez... c'est moi, le batelier du village... donnez-moi une voiture que je mène à la ville un cadavre que je viens de pêcher dans la rivière.

A ces mots l'aubergiste descendit , suivi de tous ses hôtes dont cette nouvellesinistre éveillait la curiosité... de tous les côtés, arrivèrent Porcheron, Rhubert, Ghamarange, le duc de la Bérésina, Albéric même suivi des deux gardes qui ne pouvant le quitter l'amenaient avec eux pour prendre leur part du spectacle.

Au moment où l'aubergiste allait ouvrir au batelier, déjà le marquis avait tiré les verroux, et livré passage au vieillard et au jeune homme; mais tout cela n'avait pu s'exécuter avant l'arrivée de Ghamarange.

— • C'est elle, dit-il vivement à Rhubert.

— Qui, elle?

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