‹ Albert BaertsoenChapitre 1 sur 36 · PRESSE LE CEE PE CRETE NT AE · texte numérisé non relu

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Une amitié très vive m’unit depuis près de vingt ans à l'artiste que j'entreprends ici d'interpréter. Attiré par l'homme, instruit et ému sans cesse par la vie essentielle de ses œuvres, j'ai suivi Baertsoen dans l'accomplissement de son labeur, dès le premier jour, avec une attention fraternelle. Les confidences arrachées au peintre pendant ce temps furent rares. Il n'y a point d'artiste qui ait éprouvé moins de souci que Baertsoen à définir pour le prochain les caractères de son œuvre, et je serais bien surpris si, en dehors des données qui m'ont été fournies à la longue, la moindre glose était sortie de sa bouche. Une crainte atavique des expansions ridicules l’a toujours arrêté. La tâche d’un critique n'est point facilitée par ce laconisme et, n'était la faculté réservée à l'ami de noter les nuances du tempérament et les incidents topiques de la vie, peut-être en serais-je réduit pour le présent essai, aux éléments puisés dans l’exclusive (et d’ailleurs infiniment féconde) étude des tableaux, des eaux-fortes, des dessins.

On entend bien que cette discrétion est l’un des traits significatifs d’une nature éprise de sobriété et toute en méditation intérieure. Je ne ferai pas admettre, je le sais, que tant de retenue soit un témoignage d'origine

flamande et ce ne sera pas la première fois que je rencontrerai le préjugé qui transforme tous les maîtres de notre race en personnages exubérants et volontiers un peu vulgaires. N'est-1l pas absurde pourtant de prétendre que toute l'originalité de notre art est dans la puissante extériorisation de son réalisme et de sa fougue lyrique ? Indéfendable pour le passé, ce dogme, si légèrement adopté par l'érudition, s'applique encore moins au présent. Gand, ville natale de Baertsoen, est précisément la patrie de quelques-uns des artistes les plus raffinés d'aujourd'hui : Maurice Maeterlinck, Charles van Lerberghe, Victor Horta, Théo Van Rysselberghe. Aucun d'eux ne se reconnaît au signalement conventionnel du « maître flamand ». De plus, tous ont ce trait commun, d’avoir manifesté une répugnance permanente à l'endroit des mille moyens par quoi la publicité contemporaine assure la popularité. | Baertsoen est en belle place dans cette élite. Il a fait sentir, presque dès le début, la vie mystérieuse des, maisons, des ruelles, des béguinages, des canaux dont il se fit le peintre. Ainsi son art était assuré d'une beauté supérieure ; ainsi l'attrait pittoresque de ses œuvres se doublait d'une participation à l'inconnu ; ainsi Baertsoen fut le frère spirituel de Maeterlinck. Le miracle est qu'il ait pu rester un « peintre local». Il n'y a pas très longtemps que ce maître du paysage moderne était encore un isolé dans son milieu et que les Gantois, même les plus intellectuels, ignoraient la rare et précieuse individualité de ce peintre. Jamais pourtant Baertsoen n'a pris à l'égard de son entourage l'attitude des incompris. I] s'est toujours mêlé à la vie bourgeoise de Gand,

si bien que ses concitoyens les plus notables, ne pouvant soupçonner son labeur obstiné et l’apercevant au concert, au théâtre, voire aux fêtes nautiques, se confirmaient dans l'opinion que Baertsoen était un aimable amateur. Un filateur cossu n'alla-t-1l pas un jour jusqu’à lui dire en manière de compliment : « Oh ! quand on n’a rien à faire, la peinture est une si belle distraction | ».

Connu, aimé dans les milieux artistiques du monde entier, Baertsoen supportait allègrement cette indifférence comique. Il ne demandait pas qu'on l’admirât et peignait pour sa joie égoïste. Sa tâche quotidienne accomplie, 1l éprouvait une volupté supérieure — et je crois quil n'a point changé, — à se mouvoir parmi les cordialités et le bongarçonnisme reposants des relations provinciales. C'est un trait de sagesse kantienne ; c est un signe aussi qui nous familiarise avec l'inspiration intime de l'artiste. Baertsoen a voyagé; 1l a, par étapes, acquis l'intelligence entière du décor et de la vie modernes ; dans ses œuvres les plus fortes il a exprimé une beauté tout actuelle ; son langage est accessible à tous les milieux contemporains. Et pourtant cest à Gand qu'il doit les révélations transmises par ses œuvres : amour du décor patrial, harmonie de la vie présente et de la vie morte, traduction des éléments invisibles de la physionomie urbaine. C'est en rêvant devant le décor paisible et sans éclat de son vieux quai de la Byloque, qu'il s'est haussé au lyrisme le plus émouvant, à la poésie la plus noble.

Les premiers maîtres : Den Duyts et Jean Delvin. — Malheureuse mais brève incursion dans l’industrie. — Le séjour à Casteel. — L'école de Termonde. — Premier tableau : l’Escaut à Termonde. — Séjours à la frontière hollandaise. — Le Soir sur l’Escaut. — Études complémentaires à l’académie Roll. — Vers le style.

Albert Baertsoen naquit à Gand, le o janvier 1866.

À l'instant où la vocation s'éveille, il eut la bonne fortune d'être tout de suite guidé par deux artistes remarquables : Den Duyts et Jean Delvin.

Den Duyts était un ami de son père et Baertsoen n'avait qu'une quinzaine d'années quand il reçut de lui les conseils liminaires. C'était un maïtre rêveur, doux, et tel qu'on le pouvait souhaiter au jeune homme un peu farouche qu'on lui confiait. Le réalisme de l'école de Termonde triomphait alors en Belgique et endoctrinait toute la jeunesse. On prétendait que le paysage ne pouvait être qu'une étude plus ou moins poussée, exécutée sur nature; le reste ne comptait pas. Den Duvyts était l'un des rares peintres qui résistaient au courant. Muni de son carnet, il s’en allait méditer à la campagne, prenait force croquis en notant les tons et, rentré chez lui, composait ses tableaux à l’atelier. Avec un sentiment profond des réalités invisibles, il peignait des routes dans la pluie, des automnes noirâtres. Il est

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impossible de ne pas être impressionné par sa poésie toujours sincère et 1l y a sûrement beaucoup plus de vérité et d'art dans ses toiles nostalgiques que dans mainte œuvre exécutée en plein air. Mais la mode réclamait de la beauté naturaliste. Les interprétations un peu littéraires, — et assez uniformes d’ailleurs — de Den Duyts détonnaient, et l'artiste mourut à quarantecinq ans, presque méconnu.

Baertsoen se souvient de lui avec tendresse. Les promenades crépusculaires avec Den Duyts aux confins de Gand, sur les glacis des vieux remparts aujourd’hui disparus, comptent parmi les meilleures émotions de son adolescence. Celles-ci, du moins, Baertsoen les raconte volontiers. Tandis que lentement l'ombre noyait les dernières maisons des faubourgs et se répandait dans les plaines, tandis que la clarté paisible de la lune bleuissait doucement la nuit, Den Duyts par quelques mots justes et inoubliables commentait le spectacle pour son disciple. Ce que Baertsoen, peintre de nocturnes admirables, doit à un tel éducateur, il n'est point difficile de s’en rendre compte et c'est dans la nature subjective de Den Duyts que le peintre du Pége/ et du Soiy à Gand doit, sinon situer la source, du moins reconnaître les premières voix conseillères de sa sub- Jectivité propre. ù

C'est Den Duyts lui-même qui recommanda Baertsoen à Delvin. De ce dernier il n'est pas un de mes lecteurs qui ne connaisse le nom et sans doute aussi l'œuvre vigoureux et plein d'âme. Jean Delvin ne compte que quelques années de plus que Baertsoen et ce second maitre fut tout de suite un ami inséparable. Voici plus

de vingt-cinq ans que cette amitié fleurit et les deux artistes sont devenus l’un pour l'autre des confidents qui ne cessent de se consulter et de s’écouter. Dessinateur savant, formé par un rigoureux enseignement classique, Delvin mit Baertsoen en état d'exprimer par le crayon les sentiments qu'avait éveillés la parole de Den Duyts. Le second maître envoya l'élève dessiner à la campagne et compléta ainsi par un enseignement pratique, l'éducation sentimentale reçue jusqu'alors. Ce n’était point que Delvin fût impuissant à entretenir et à exalter les aspirations poétiques de son élève. Bien au contraire. Mais il insistait sur le besoin de connaissances positives, faute de quoi les plus belles promesses avortent.

La vieille et fidèle participation spirituelle de cet artiste à la création de Baertsoen, réclame ici un hommage spécial. Toutefois le mérite de Delvin est plus étendu. Peut-être à l'heure actuelle n'y a-t-1l point dans notre pays, un seul éducateur artistique qui ait à la fois la conscience et l'indépendance de celui-ci. Devenu directeur de l’Académie de Gand il y a six ou sept ans, Delvin s'est signalé tout de suite par la sûreté de sa méthode et la rare abondance de son information artistique. Il occupe personnellement la chaire d’histoire de l'art et ses cours passionnent les auditeurs ; il renseigne ses élèves sur les formes les plus modernes de la beauté tout en leur apprenant à aimer les maitres des écoles primitives ; il annexe l’impressionnisme et le trecento au domaine de ses expériences pédagogiques ; il croit que l'instruction d’un peintre ne tient pas tout entière dans l’amour du brun et l'étude du modèle

SEUIL D'EGuise (Nieuport) App. à M. Franchomme, Bruxelles.

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italien ;, enfin — courage insigne, — il met tout en œuvre pour développer le goût et l'intelligence de l’art décoratif. Académicien d'un type nouveau, son caractère distinctif est d'être dégagé de toute routine académique. Ses élèves l'entourent d'un cénacle enthousiaste et respectueux. Baertsoen s'honore d’être en quelque sorte leur vétéran et l'on peut croire que non seulement les conseils, mais encore la modernisation et l’ascension graduelles de l'art de Delvin — parti de sages compositions académiques, cet artiste-penseur aboutit à de chaudes interprétations de la réalité présente, — furent un précieux exemple pour l'élève devenu maître à son tour.

À dix-sept ans, tout en achevant son éducation artistique primaire sous la direction de Delvin, Baertsoen terminait ses classes à l’athénée, et même suivait des cours au conservatoire. (Excellent musicien, 1l a joué un rôle actif dans l’organisation des grandes auditions musicales à Gand). Au moment où il allait pouvoir s engager résolument dans sa voie, il put craindre de s en voir détourné pour longtemps... On sait que Gand possède de nombreuses et importantes filatures de coton. La fabrique de M. Baertsoen père est l’une des plus considérables. Or, on sait aussi combien sont ardemment souhaités les services d’un grand garçon intelligent qui peut à l'occasion se substituer à son père et affermir l’autorité dynastique. Le jeune Baertsoen fut donc lancé dans la carrière industrielle. Hélas ! au bout de très peu de temps les espérances de ses parents s'évanouirent. Ce grand garçon assez taciturne et très distrait n'avait pas l’étoffe d’un tilateur ; ses services

étaient nuls. Perdit-il absolument son temps? Je ne le pense pas et je serais assez tenté de croire que si, du fond de sa mélancolie native, Baertsoen a tiré pour ses dernières œuvres une intelligence exacte de la vie contemporaine, c'est dans l'atmosphère de la fabrique

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paternelle qu'il reçut l'intuition première de cette modernité.

Son père ne lui garda point rigueur de ses inaptitudes pratiques et l’autorisa à séjourner pendant un été parmi les peintres de Termonde, à Casteel. Les délicates suggestions de Den Duyts couraient risque de s’effacer de l'esprit de Baertsoen. Mais en admettant que le jeune artiste se fût à cet instant montré infidèle à son premier

maitre, nous ne devrions point nous en étonner, encore moins nous indigner. Baertsoen débutait, et tout compte fait, l'école de Termonde est une grande et forte école. Partie de Meyers et Rosseels pour aboutir à Heymans et Courtens, elle a pleinement mérité sa gloire. On peut lui reprocher d'avoir quelque peu tyrannisé l’école belge en imposant comme un dogme le travail sur

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