‹ Albert BaertsoenChapitre 2 sur 36 · UN CHALAND · texte numérisé non relu

UN CHALAND

nature, en poussant son système jusqu'à vouloir « bûcher sur place» des toiles de deux et de trois mètres de largeur. Mais ces exagérations n'ont point nui à Îla féconde et brillante virtuosité de Courtens, à l'émotion souple et toujours fraiche de Heymans, aux impressions pleines d’air et de style de Rodolphe Wytsman; et même les subtiles, vibrantes et si exactes lumières de Claus sont sorties d’une identique croyance à l’objectivité totale. L'exemple de sincérité et de santé apporté par l'école de Termonde fut d’ailleurs d'une incontestable opportunité et Baertsoen s’affermissait dans sa vocation,

de voir que la nature déterminait chez ses admirateurs un si complet oubli de soi. L'Escaut à Termonde (collection Scribe à Gand) qu'il peignit alors et que l'on peut considérer comme son œuvre de début, fut éxécuté sur nature, sous l'influence de Rosseels. Un coin de bastion se reflète dans le fleuve et par la douceur d'un frisson calme, la teinte grise du tableau nuancée de légers rehauts verts, annonce la personnalité de l'artiste. L'œuvre fut reçue au Salon de Paris en 1887; Baertsoen avait vingt et un ans et son père lui permit de s'installer pendant deux étés successifs au Doel, au nord de Saint- Nicolas, près de la frontière hollandaise.

Dans ce pays simple, aux horizons infinis, Baertsoen, pour la première fois, connut les ivresses clairvoyantes de la mélancolie. La beauté de ces sites immenses où l'eau, le ciel, la plaine revêtent des aspects d'éternité, répandait des clartés sympathiques en son âme méditative. [l rapporta du Doel une œuvre qui obtint la médaille d'or au Salon d'Anvers en 1888 et fut très remarquée l'année suivante au Salon de Paris: Le Soir sur l’Escautf (collection de M. de Diaghelew). Sur la vaste nappe scaldique, claire et bleutée, trois grosses barques de pêcheurs — de ces lourds sabots qui bientôt disparaîtront, — rassemblent au premier plan leurs carènes sombres, vues à contre jour. Trois gars y font cuire les crevettes pêchées en Hollande. Le ciel se dore des lueurs apaisées du soleil couchant et sur la richesse assourdie du fond se détachent la voile blanche et la cabine verte d'un chaland lointain. L'artiste n’a pas voulu traduire la beauté pittoresque du site, mais la solennité de son étendue; il n’a point tenu à nous

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représenter telle ou telle espèce de pêcheurs, mais à nous apprendre combien les gestes humains se simplifient et grandissent à ces confins de la vie normale. Trois hommes, trois barques, l’eau, le ciel, il ne lui en fallait pas davantage pour écrire son poème. Et le titre indiquait déjà que l'art de Baertsoen fuirait les précisions extérieures, pour s'attacher au sens général des instants et des visions de beauté.

Néanmoins la certitude intime s’ancrait dans l’esprit du jeune artiste qu'une carrière ne s’édifie pas sur les seules richesses du sentiment et qu'il convient, pour être digne des conquêtes suprèmes, de se soumettre aux plus fortes disciplines techniques. Baertsoen cependant avait exécuté pour le Sosy sur l’Escaut, un dessin très sérieux, très complet qu'il a gardé dans son atelier. J1 Jui fallait mieux. L'empirisme de l’école de Termonde avait peut-être fini par froisser sa foi latente dans la souveraineté du style. Toujours est-il qu'il se décida à partir pour Paris et à s'inscrire parmi les élèves du cours Roll. IT n'avait pas fait d'académie jusqu'alors ; il se rattrapa, dessina, puis dessina encore, toujours d'après le modèle vivant, se familiarisa avec la syntaxe de l'art, apprit à fond le « métier ». Les études que l'on exécutait dans l'académie Roll n'allaient jamais jusqu'au tableau ; mais ainsi nulle tentation ne venait de s'écarter de l'exercice strict et Baertsoen mit définitivement au point son instruction primaire.

Ce long intermède grammatical ne devait pas diminuer d'une parcelle le sentiment du jeune peintre. Il avait acquis la sûreté d'exécution que Delvin lui prêchait sans cesse, et d'autre part 1l connaissait clairement son

droit de suivre l'idéalisme de Den Duyts, en substituant la plénitude du métier et de la vie aux trouvailles du seul instinct. Dans l'atelier Roll, ‘il travaillait aux côtés de Jacques Blanche, Charles Cottet, Hochard, du prince Eugène de Suède ; 1l s'était lié en outre avec Thaulow, Cazin, Aman-Jean, Lucien Simon, Ménard. Comment n'eût-1l point subi la suggestion de ces esprits cultivés, très noblement respectueux de la nature, mais soucieux d'exprimer l'essentiel des formes et désireux de connaître d'autres émotions que le plaisir fugitif de brosser des effets de plein air? À voir s'épanouir en rythmes idéaux l’art d'un Ménard, à contempler les paysages désolés et pourtant si séduisants d'un Cazin, à écouter les avis persuasifs d'un prince Eugène, — frère de roi et poétique interprète à présent des nuits transparentes de Stockholm, — commènt le jeune Flamand n'aurait-il point senti sa méditation et son travail d'artiste s'imprégner d’un besoin désormais indéfectible de style et de beauté classiques ?

C'est à ce moment que je fis la connaissance personnelle de Baertsoen et je crus sentir tout de suite ce qui allait différencier l'artiste gantois de la plupart des paysagistes de son pays. Quand le jeune peintre quitta l'académie Roll pour se fixer de nouveau à Gand, non seulement il connaissait son métier et savait nettement qu'à la nature tangible l'artiste peut superposer les réalités cachées — les impondérables, — mais il n'ignorait point que ces beautés secrètes ne se révèlent qu’au prix de simplifications, de transpositions, de synthèses, ne se découvrent qu'en échange de rudes et perpétuels sacrifices. |

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