AU QUAI AUX TILLEULS, GAND
Ils la connaissent bien aussi. Ville de monuments, Gand est aussi une ville d'archéologues et d'historiens. Peutêtre y témoigne-t-on un intérêt un peu vif aux vieux édifices que l’on restaure abondamment. Discernons ici les excès d’une passion respectable et féconde : l’attachement au milieu natal. J'ai connu beaucoup de vieux
Gantois; ils aimaient tout de leur ville, tout, jusqu à l'invraisemblable répertoire des locutions populaires, jusqu'aux rudesses les plus emportées de leur démocratie, où, de temps à autre, se reconnait le sang violent des ancêtres. Et le Gantois ne se contente pas d'admirer les beautés historiques et partout signalées de sa ville ; il affectionne aussi les sites et les coins d’un vieux Gand que l'étranger ignore et qu'une longue fréquentation peut seule révéler. Les « Messieurs de Gand » restent fidèles à leurs vieux cabarets, à leurs antiques gargotes à « waterzoie », à leur minuscule Galgenhuis. Je sais un musicien, vieil amant de sa ville, qui s'est arrangé de façon que les’ fenêtres de sa salle à manger s ouvrent presque au niveau de la Lys, ce qui lui permet, à l'heure des repas, de voir passer les lents cortèges des chalands et les embarcations rapides des célèbres canotiers gantois..… | | Que de beauté et de poésie dans cet aspect intime de la cité : petites places aux maisons trapues, vieux canaux traversés de ponts tournants, logis branlants qui surplombent la Lys! Ville admirable, d'un pittoresque moins avenant que celui de Bruges, de Malines, de Nieuport, de Furnes, mais d'une expression énergique et rêveuse qu'on ne retrouve pas ailleurs. Ce Gand là, par malheur, est condamné. L'extraordinaire développement manufacturier de la cité, le renouvellement fatal des demeures rongées, le comblement — souvent un peu précipité, — des canaux concourent à sa disparition. Du moins quand sera détruite cette ville de logis vétustes et de canaux, chers aux « echte gentenaers », le
La RourEe D'OSTENDE (eau-forte).
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portrait en subsistera dans l'œuvre du peintre gantois Albert Baertsoen.
Il était dans l'ordre des choses humaines que l'énergie et la tendresse proprement gantoises du peintre ne fussent pas comprises tout de suite de son entourage et qu'on allât jusqu'à prendre l'artiste pour un amateur. Aujourd'hui du moins, je pense que la ville commence à saluer en Baertsoen l’une de ses gloires les plus authentiques. Il à consacré le meilleur de son temps et de son cœur à la cité paternelle, et tandis que des légions de peintres — souvent pour l’imiter —, se répandaient dans les béguinages et encombraient les quais des deux Flandres, lui revenait constamment à sa vieille Lys, aux canaux de son enfance, à la Byloque, au bon « Luysegevecht » où personne ne le dérangeait, que personne ne songeait à peindre...
Ainsi sélabora en une douzaine d'années environ le portrait de Gand. Le Canal de la Lys au bors, cité plus haut, date de 1801; le Dégel et le Soir à Gand, points culminants de la série gantoise (jusqu’à ce jour), sont de 1903. Entretemps c'est une ascension constante vers la plus noble maitrise. En 1807 la Pehite Place, le soir (en réalité l'ancienne Place des Meuniers, au quartier Terplaeten aujourd'hui démoli) synthétisait la physionomie de la petite place flamande, du petit forum indigent où s'ébat la marmaille et jacassent les vieilles. Le succès fut tel que le Musée d'Anvers acheta l'œuvre et que celle-ci, exposée à Paris en 1900, valut à son auteur la médaille d'or obtenue la même année par Verstraete, Frédéric et Claus. Le soir se répand sur cette Pefite Place et glisse, en caresse subtile, sur les
toits vermillons, les cheminées mordorées, les volets verts, les portes bleuâtres, les crépis laiteux des murailles; une pauvresse en noir « kapmantel », courbée vers le sol où s’étalent les dernières trainées de soleil, va rejoindre lentement les bonnes femmes qui commèrent au fond sous la surveillance discrète d'une petite Madone cachée dans sa niche... Deux ans plus tard la Peñte Cour, le soir au bord de l’eau (acquise par le Luxembourg) nous ramenait au Luysegevecht, vu cette fois dans les gris bleutés du demi-jour avec la lumière diffuse d’une lanterne reflétée dans la Lys. L'intelligence des masses s y mariait à la plus oi transcription des crépuscules urbains.
Vinrent ensuite les CAalands sous la neige (peints en 1go1, médaille d'or à Munich, hors concours à l'exposition de Liège en 1905, conservés au Musée de Bruxelles). La tristesse des Cordiers sur les Remparts y reparaît et déjà le sentiment du célèbre Dége/ emplit l'œuvre. Devant nous est un canal de Gand vu dans une enfilade oblique et bordé à notre gauche de maisons anonymes, magasins ou estaminets, aux façades de brique éventée et de crépis sale où se détachent les rares rehauts vert cru et rouge acajou des portes, volets et vitrines. Au premier plan, une barque arrondit sa proue pansue de vieille allège portant dans ses flancs un chargement de grains, de ciment ou de charbon en vrac; elle vient de démarrer devant une minoterie ou quelque autre usine revélée à droite par un haut mur aveugle. La proue paraît lointaine dans la buée d'hiver et le patron, appuyé à la barre du gouvernail, n’est plus qu'un magot empoté dans l’espèce de sac bleu qui lui
sert de blouse. Au centre, l’aide batelier, vu de dos, se courbe sur une gaffe et s’arc-boute pour faire «reculer en avant» le Üewrf pesant. La vieille carène glisse lentement, tristement. Elle ne se souvient plus des couleurs vives qu'elle arborait au printemps par les
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