BÉGUINAGE. BRUGES
formes de l’art, ou du naïf Louis Dubois la niant partout, 1l répondrait sans hésiter : Hegel.
Sans qu'on puisse le moins du monde établir une action directe de Mellery sur Baertsoen, — on la déterminerait mieux chez un Delaunois —, la ressemblance spirituelle des deux artistes est sensible ; leur œuvre est une protestation éloquente contre les excès où tombent fatalement les interprètes exclusivement objectifs de la nature. Et l’on a vu s'ajouter ce phénomène singulier aux nombreuses surprises de l'histoire de. l'art : les peintres qui ne veulent que lumière, vibrations chromatiques, réduction de la matière au mini-
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mum et dont les moyens techniques sont aux antipodes de l’art issu de Courbet, se proclament avec quelque intolérance les seuls dignes successeurs de la Société libre ; tandis que les artistes, comme Mellery et Baertsoen, qui ont hérité de la mélancolie foncière du réalisme (excuse poétique de ce mouvement), sont aujourd’hui
PonNT À BRUGES
parmi les plus persuasifs représentants ou défenseurs du style, de ce style si suspect au farouche Dubois.
La mélancolie de Baertsoen s’alimente avant tout d'émotions personnelles. Mais on peut la rattacher, comme on le voit, aux courants inspirateurs qui ont traversé la peinture belge et française dans la seconde moitié du xix° siècle. Très aisément aussi on la montrerait en intimité avec la poésie silencieuse du milieu flamand. Aussitôt que Baertsoen eut rencontré les paysages adéquats à ses visions intérieures, — et ce fut dans la vieille et charmante petite cité de Nieuport vers
1895 — son idéal s'exprima pleinement. L'artiste devait trouver au cœur de l'antique patrie les mots les plus durables et les plus vrais, des mots tirés de sujets jusqu'alors dédaignés ou seulement entrevus. Car ce n'était point une Flandre en gloire, une Flandre de beffrois et de monuments insignes qui allait revivre en ses toiles. Point de sites n1 d’intérieurs orfévris comme chez De Braekeleer, lequel pourtant avait déjà si bien compris les vieilles pierres et les vies qu'elles abritent ; point non plus de tristesse volontaire, ni de gravité visant au symbole, comme chez Mellery.….
Baertsoen peignit tout de suite des décors très effacés où s'accumulent les tristesses sans éclat, les désirs sans grandeur, les dévouements sans tumulte, les tragédies en prose de la plèbe éternelle, où l'âme obscure des pauvres se mêle à l'air. Il se promena dans les vieilles cours, les rues étroites, les petites places archaïques, devant des façades nues et tristes, sur des quais déserts et sombres comme la misère du peuple. Sans aucune prétention sociale et presque sans intervention de la figure humaine, son art dégagea des sites les plus humbles, la douceur et la résignation qui ennoblissent la souffrance populaire. Par dessus la créature, 1l s’adressait à la demeure, au cadre où s'inscrivent des annales toujours identiques et rarement heureuses. Les façades lasses, les chalands engourdis sous la neige, les quais accablés d'ennui, les petites places en cercle où les pignons puérils ont interrompu leur ronde séculaire allaient devenir ainsi les protagonistes d'un drame éloquent et nouveau. Par le décor, l'œuvre se localisait dans les vieilles Flandres ; par
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l'émotion, par l'intime sincérité du sentiment, elle se haussait au pur lyrisme et à la beauté essentielle. Baertsoen lui aussi faisait parler le silence et rendait sensible le frisson des pierres.
La ville de Nieuport était inconnue des artistes quand 1l se mit à la peindre, ou du moins nul encore nen avait tenté l'interprétation. Il n'y à pas beaucoup de petites cités plus impressionnantes et plus harmonieuses à leur entrée que celle-ci, quand on arrive du village de Lombartzijde où les marins ont suspendu de Si beaux petits navires à la voûte de leur église. Un rideau d'arbres étranges annonce la ville, des arbres aux troncs nus et tordus, couronnés d’un feuillage en éventail ; on en voit de pareils le long des canaux de la West-Flandre septentrionale. Ici ils sont disposés en une sorte de petit bois et c'est comme un perpétuel bouquet d'immenses fusées noires qui montent au ciel. Puis on traverse les ponts de l’Vser etdu portd'échouage. Ah! le joli petit havre, si bien disposé entre son vieux rempart verdoyant et son quai où les maisonnettes jaunes — la teinte va du lait battu au beurre salé — sahgnent et se soutiennent si fraternellement ! Il y a toujours au centre du port, un pêcheur sur un bac prêt à laisser tomber sa nasse. Puis au fond, se tassent les barques avec leurs mâts bleus, leurs voiles oranges et acajou foncé. Sur le quai, les vieux se promènent. Ils sont d'une dignité et d’un pittoresque admirables avec leur casquette de soie, leur veste noire et leurs fines boucles d'oreilles en or. Ne croyez pas que la Hollande garde le monopole de ces types caractéristiques. La promenade dans la ville est vite faite. Quelle drôle de
petite cité avec ses rues droites au bout desquelles on aperçoit tantôt la fine tourelle des Halles, tantôt l'énorme et monumental portique de l'église ! L'une de ces rues est en dos d'âne. C’est, je crois, la plus populaire de la ville. Au seuil de toutes les bicoques s'assemblent des commères ; des tripotées d'enfants font sonner leurs sabots sur les horribles petits pavés pointus. A droite et à gauche des ruelles et des culs-de-sac. Aux fenêtres on voit pendre d'innombrables chapelets de petites « skolles » qui sèchent au soleil. La rue a probablement été édifiée sur une dune. Un cabaret est au sommet des deux versants. Son enseigne est majestueuse : 7/7 Parnassus Pers.
La visite de Nieuport doit se faire par un temps gris. On voit mieux alors que les tristesses de la mer et des siècles y ont célébré de perpétuelles épousailles. D'ailleurs, même par un temps d'été, même sur ce Mont Parnasse du pauvre, Nieuport garde la gravité spéciale que donne le voisinage du large. Sur les redents des petites maisons de briques, c'est partout la morsure äpre, noirâtre, des vents océaniques. De là comme une ride ineffaçable, comme une douleur toujours sensible dans la physionomie de ces demeures si gentiment construites et si soigneusement rangées. À
Le pittoresque de cet endroit retint pendant plusieurs années la méditation de Baertsoen. Des motifs Soffraient de toutes parts; mais surtout une émotion dramatique était partout présente. L'artiste peignit pendant trois années successives à Nieuport, en 1895, 1896 et 1897, tout en travaillant parfois dans la petite ville voisine de Dixmude et en retournant de temps à autre