DANSE BAS
l'examen de l'œuvre du peintre prouve que la contemplation des maîtres italiens ne l'a pas plus exclusivement hypnotisé que l'étude des coloristes anglais, des impressionnistesetdesjaponais. L'influence de Cabanel, son professeur, et de l'École des Beaux- Arts, est peut-être, au contraire, la seule qu'il soit presque impossible de retrouver dans les manifestations si diverses de cet admirable créateur de vie.
Il faut donc bien hautement reconnaître, chez Besnard, la qualité qui marque pour l'éternité un artiste, la seule qui précise le génie: l'individualisme. Le manque de mémoire et la légèreté superficielle de l'opinion publique font commettre souvent les plus lourdes injustices. Des souvenirs, pourtant récents, sont aujourd'hui oubliés. Il sied, en conséquence, de rappeler énergiquement les services inoubliables rendus à l'art français par ce superbe novateur. Dans la décoration, au début de sa carrière, il osa attaquer les règles établies, supprimer les formules empiriques les plus moisies, remplacer la grotesque friperie de l'Olympe par la Modernité, et dégeler les règles classiques avec la chaude lumière de la Vérité. Les peintures de l'École de Pharmacie ont crevé une large brèche dans la muraille sombre élevée entre l'art et la réalité, et c'est par cette brèche qu'a passé le souffle généreux de liberté qui a fécondé la génération montante. Le mouvement était donné, et il s'est accentué à la Mairie du premier arrondissement, à l'Hôtel-de-Ville, à la Sorbonne, à l'hospice de Berck où le peintre a laissé magnifiquement collaborer ses convictions de philosophe et de penseur avec ses conceptions de poète et de rêveur.
Cette personnalité volontaire, nous la retrouvons dans ses portraits qui sont non pas la reproduction plus ou moins ressemblante d'un être, non pas la copie plus ou moins photographique d'une physionomie, mais l'évocation psychologique d'un caractère, la description minutieuse d'une âme, le signalement définitif d'un tempérament, la biographie plastique d'un subtil scrutateur de conscience. Le portrait de Madame Roger Jourdain,
de Chausson, de la Princesse Mathilde, de Réjane, de Madame Besnard et de tant d'autres resteront comme d'impérissables documents qui expliquent et dissèquent une époque.
Toujours assoiffé de nouveau, comme je le disais, Albert Besnard s'est attaqué à tout avec une égale intelligence et un égal succès. Ses paysages, tendres ou graves, valent ses scènes d'intimité et ses poèmes héroïques, de même que ses pastels, possèdent d'aussi brillantes qualités que ses huiles et ses aquarelles. Que dire de ses trop rares illustrations, de ses merveilleuses eaux-fortes qui, à elles seules, bâtiraient la réputation d'un
homme ?
En terminant, je tiens à rappeler que le glorieux d'aujourd'hui a subi autrefois les pires outrages et les plus basses attaques. Comme Delacroix, comme Corot, comme Millet, comme Puvis de Chavannes, comme Manet, comme Whistler, ce noble et pur artiste a été vilipendé, injurié, calomnié, ridiculisé et traîné dans la boue. La foule professe la haine de la Beauté, et Albert Besnard devait logiquement recevoir la morsure brutale que ne connaîtront jamais les médiocres et les disciplinés.
Frantz JOURDAIN.
Un penseur de grand mérite a fait, entre autres, cette observation singulière : c'est, dit-il en substance, parlant de l'adjectif Saint, un monosyllabe peu coloré et peu sonore, et néanmoins si chargé de vertu que rien ne semblerait dérisoire comme de l'appliquer sans droits, même à des hommes de haute valeur. L'exemple qu'il cite est probant. — Essayez, ajoute-t-il de proférer : Saint Napoléon. Tout le monde se mettrait à rire. C'est vrai.
Je sais un autre qualificatif, auquel se pourrait appliquer le même raisonnement; c'est celui de Maître. Les Maîtres ne sontils pas, en effet, des Saints de notre Calandrier de l'Art ? — Certes, il est rare qu'on puisse canoniser un vivant, dans le Ciel de l'Esthétique. Pourtant ce n'est pas impossible. — Qui oserait sourire, en entendant saluer du titre de Maître un contemporain
COU POLI-: DU PETIT-PALAIS
Esquisse.
COUPOLE DU PETIT-PALAIS
Esquisse,
COUPOLE DU PETIT-PALAIS
Esquis
COUPOLE DU PETIT-PALAIS
Esquisse.
tel qu'Alfred Stevens, oti M. Degas? — Qui n'entendrait parfaitement que des artistes tels que Whistler, ou Fantin-Latour, eurent droit à ce titre avant d'expirer; et que Boldini (Dieu merci î bien vivant) le porte avec autant d'autorité que de prestige ?
Notez que l'appellation composée de Maître-Peintre n'offre pas du tout la même signification.
Formulez, par exemple, de M. Sargent, qu'il est un Maître- Peintre ; tout le monde sera de votre avis. Mais regardez-y à deux fois avant d'aller imprudemment jusqu'à lui donner du Maître. Il pourrait se trouver des gens pour ne pas vous suivre. J'en connais.
En revanche, je n'en connais pas qui marchandent à Albert Besnard cette dénomination, aussi seyante pour sa personne et pour son esprit, que méritée par son talent et par ses œuvres. Au reste, si j'avais le malheur de rencontrer de telles gens, je m'empresserais de m'en détourner, car ce signe suffirait à me les faire tenir irrévocablement pour des êtres de peu de discernement et de peu de goût.
Pour ce qui est de la personnalité, je le répète, j'en vois peu qui me semblent, tant pour la ligne extérieure que pour la qualité et l'esprit, représenter Celui que doivent écouter en des atriums et sous des portiques, des jeunes gens épris de paroles instructives, de nobles conseils, dans le domaine du Sentiment et de la Pensée.
Quant aux œuvres, magistrales elles m'apparaissent, non seulement parmi celles du présent, mais bien du passé, encore. Il faudrait des pages pour en parler; et je ne dispose ici que des lignes. Qu'on me permette de citer celles que j'ai consacrées à Albert Besnard dans un volume que je publie :
« Ce dernier Maître représenté encore, aux Arts Décoratifs, par un panneau comme arpégé de couleurs : la Bienvenue au Poète; et dans la section des parfums, par le circulaire décor d'une boutique, hélas T mal éclairée : des esprits de l'air, en robes pareilles à des pétales d'althœas, recueillent des âmes de fleurs,
les enferment en des fioles. Exemple charmant, probant, du décor moderne (ou plutôt hors de date, et hors du temps) que pourraient créer de tels artistes : Besnard , Boldini , Helleu , confinés entre les tableaux et les portraits, par un siècle voué au bric-à-brac, et qui leur préfère des truquages. Ce n'est pas sans dessein, ni, j'ose espérer, sans exactitude que j'ai, tout à l'heure, employé le mot arpège, en parlant d'un art, selon moi, de si près apparenté à la musique, à de la musique de grand pianiste, de Litolff, mieux encore, du Liszt. Savantes orchestrations de couleurs et de dessin, concertantes dissonances; et, toujours, au plus fort, au beau milieu d'une musique d'ensemble, l'indéfectible personnalité du virtuose, disséminée en trilles, à la fois rédigés et éperdus, en versicolores arabesques. Tarentelles, scherzos, impromptus, nocturnes, valses, et jusqu'à des oratorios, se transposent picturalement dans les toiles d'Albert Besnard, le grand prestidigitateur du doigté des coloris, notes et tons, deux substantifs communs aux deux arts. »
J'ai le regret (et très vif) de ne pouvoir entrer ici dans le détail de l'œuvre immense et admirable d'un dessinateur plein de science, d'un portraitiste plein de séduction et de vérité, d'un peintre éblouissant, d'un merveilleux pastelliste, d'un décorateur prestigieux. L'exposition qui s'apprête va permettre d'admirer ce Maître sous tous ces aspects de son prodigieux talent, sans parler de l'aquarelliste et de l'aquafortiste. Je veux seulement dire l'émotion que me causa la vue des cartons de la chapelle de Berck; de ces compositions qui ont su rajeunir et renouveler le mythe chrétien, et s'il se peut, en le rendant encore plus humain, le grandir encore. Voici ce qu'invente, afin d'y parvenir, la toute simple et toute sublime imagination de l'artiste.
Un père et une mère, un couple d'artisans, sur la fin de leur triste repas, s'abîment dans le deuil secret de quelque douleur de famille. Soudain, la sincérité de leur chagrin fait surgir entre eux le Christ lui-même; non quelque réincarnation, même touchante, de Notre-Seigneur ; mais Jésus cloué et lié sur le bois de
sa croix, et soudain, là, tout entier, tout pantelant, et tout consolant, parmi les ustensiles du ménage et les vulgarités de l'existence. Je ne connais, parmi les représentations de la personnalité humaine de notre Dieu, rien de plus saisissant que ce surgissement divin, au beau milieu de nos tristesses et de nos misères.
La légende affirme que la série de ces compositions, qui se poursuivent avec autant d'éloquence que de poésie et de religion, fut le résultat d'un vœu. J'incline à le croire. Il ne me semble pas que l'art tout seul (si grand soit-il) ait pu créer une telle émotion.
La chapelle de Berck sera la Madonixa dell'Aena d'Albert Besnard.
Comte Robert de MONTESQUIOU.
Quoi qu'ait dit Frédéric Nietszche, il y a des îles bienheureuses; peut-être n'y en a-t-il pas beaucoup; qu'importe, celle de M. Besnard satisfait tout le désir des poètes.
Ile qui n'est point mystérieuse, mais toute faite de nos sensations du bonheur.
Et voici d'abord, au pied de la haute montagne, l'eau profonde; eau sauvage, royale, glacée, susceptible; eau de roche où se tient, j'imagine, farouche, lente et glissante — princesse aux ailes mouillées — la précieuse truite tachetée. Au bas de sa montagne géante il semble que cette eau sommeille, pourtant je devine en elle un secret tourbillon, un mouvement de perfide attrait, une séduction pareille au chant de cette Lorelei qui ne sut aimer que les corps sans défense. Mais voici la douce terre avec ses rassurantes fêtes, ses clairs repas excessifs, ses bosquets, ses chants, ses loisirs, ses belles statues dans le feuillage.
Une fois de plus, on se demande ici d'où vient la secrète puissance d'un marbre blanc dans la verdure. Comment privé de l'éclat du sang et du regard, le peuple des nymphes, des faunes, des héros nous emplit-il d'un si haut courage, d'une si chantante volupté? La pierre, le marbre, l'immobile étreinte, l'arrêt, la blancheur, cette mort, cette vie des dieux, pourquoi fait-elle,
sur l'azur ou dans le feuillage, un geste de si troublante ardeur?
Et voici qu'une barque s'éloigne, sur l'eau rose cette fois, vagues roses qui s'effeuillent et semblent une grande fleur lasse, déchirée, entraînée...
Et voici des visages, des gestes, des cris sans doute, des appels, tandis que de pourpres nuages, des nuages dorés s'enlèvent comme d'orgueilleux ballons et que pour les suivre, pour monter aussi à ce bonheur, la branche d'un arbre se détourne de son rond destin, tend vers le ciel son rêve aigu.
Ile qui chante! gestes qui soupirent, s'élancent; bonheur que l'on pourrait habiter, bonheur qui ne dépayse point, car voici l'eau de notre enfance, l'eau des vacances; voici les fruits de la soif en juillet, les faunes des beaux contes grecs, les visages, les mains de quelque récente Juliette, de quelque Nausicaa.
Ile heureuse I tableau plus exact qu'un poème, car, pour exprimer son émouvant désir du bonheur, une jeune femme ne voudrait point parler, mais elle choisirait de tendre, comme ici, des bras passionnés, tandis que son regard déjà parti d'elle ferait son chemin vers l'amour, et que le destin favorable, pareil à une douce brise, gonflerait sa robe, son voile, ses voiles, légère...
Comtesse Mathieu de NOAILLES.