‹ Albert BesnardChapitre 4 sur 39 · ESQUISSES POUR LA DÉCORATION DE LA COUPOLE DU PETIT-PALAIS · texte numérisé non relu

ESQUISSES POUR LA DÉCORATION DE LA COUPOLE DU PETIT-PALAIS

La "Matière i5o-i5i

L'Idée i5o-i5t

L'Idéal chrétien 1 5o- j 5 1

La Beauté antique i5o~>5i

Le Déjeuner (eau-forte) i52

La dominante du talent de Besnard, e'est le lyrisme : lyrisme des idées, lyrisme des couleurs, lyrisme des formes. Au plus haut degré, il possède le don d'enthousiasme, de fantaisie, la faculté d'exalter, de transposer, de magnifier, selon un rythme personnel, la réalité ; il voit intense et vibrant, il ressent avec une prodigieuse acuité, et sur tout ce qu'il voit, sur tout ce qu'il ressent, il projette l'ardeur d'une imagination en perpétuel frémissement, en incessante ivresse et toujours harmonieuse, même dans ses excès. Ne lui demandez pas de vous transcrire les rapports ordinaires des choses : il est un créateur d'apparences exaspérées, il tisse avec des éléments de vérité une trame de fiction magnifique, de brûlante féerie, de magie voluptueuse, où tous les sens trouvent pâture et satisfaction. Son œuvre est une fête de lumière, un hymne de joie à la clarté. Il peint comme dans un délire conscient; c'est, à proprement parler, un inspiré; ainsi que tout poète, il ne s'exprime que par images. Assimilez les valeurs à des mots : quelle richesse de vocabulaire, quelle hardiesse, quelle nouveauté de métaphores î Les touches de son pinceau vibrent sur la toile avec la sonorité des phrases, miraculeusement révélatrices de passions, d'émotions, d'idées, sous la plume d'un parfait artiste verbal. La brosse frémit, la pâte s'étend, s'écrase, flue en nappes grasses sur le

tissu rigide, ou bien s'y pose à peine, transparente, légère, en poussière nacrée ; et tout cela se pénètre, s'orchestre, se symphonise, tels accords de couleurs radieusement épanouis comme un printemps de fantastiques roses, tels autres enflammés de la pourpre et de l'or des plus glorieux couchants, avec le chromatisme infini des parfums, ceux de la chair des fleurs pâmée dans la lumière et de la chair des femmes rayonnante sous le jeu des clartés artificielles, ceux de la pleine nature, des bois, des jardins, de la mer, du ciel, ceux des chambres étrangement luxueuses, où l'âme des bouquets agonisants se mêle au fauve arôme des fourrures, où les caprices des reflets dansants parsèment la pénombre de précieuses lueurs, où l'oppression des désirs sèche la gorge comme une angoisse...

Quel enchanteur T Continuons de le suivre T Suivons-le au pays des soleils déchaînés, dans l'éblouissement tumultueux du décor algérien, puis en Espagne, où la sensualité de sa vision s'est éperdument grisée de couleurs, de musiques, de gestes passionnés, de danses ; suivons-le au cœur de la verte Savoie, sur les bords du lac d'Annecy, parmi les fraîcheurs des pâturages, des forêts, des eaux jaillissantes, dans cette nature au sein de laquelle Taine vint chaque été, durant des années, se reposer et méditer, et dont personne avant Besnard n'avait tenté avec succès de fixer le grandiose aspect, le mystérieux caractère. Voici quelques étapes de son inlassable curiosité ; on connaît les trésors qu'il rapporta de cette enquête à travers les beautés du monde. Mais pénétrons avec lui dans le royaume de ses songes. La galère d'or de Y Embarquement pour Cythère ou l'une de « ces nicéennes barques de jadis, dont parle Edgar Poe, qui doucement, sur une mer parfumée, portaient le voyageur las, brisé de sa route, à son rivage natal », nous mènera vers les fêtes de l'Ile heureuse, « pleine de chansons et de douce musique », comme l'île enchantée de Prospero. Nous gravirons les sommets voilés de nuages qui plongent dans les profondeurs bleues des lacs leurs puissantes racines, nous escaladerons les

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