‹ Albert BesnardChapitre 5 sur 39 · A FEMME QUI SE CHAUFFE · texte numérisé non relu

A FEMME QUI SE CHAUFFE

Paskl.

pics blancs que les fées des neiges ceignent de leur ronde, nous emplirons nos yeux des clartés cristallines où s'animent leurs formes, légères autant que les nuées au flanc des précipices sur lesquels se penchait Manfred, en proie au délicieux vertige. Nous nous laisserons emporter par l'ouragan de flamme que verse au plafond de l'Hôtel-de-Ville, à travers le tournoiement fou des planètes, comme une brassée de fleurs, la Vérité entraînant les Sciences à sa suite. Nous lèverons aussi les yeux vers le Triomphe d'Apollon saluant, en plein empyrée, les statues de nos grands poètes, apothéose flamboyante où, une fois de plus, le magicien nous aura révélé, comme dit Carrière, « le charme enivrant de la fantasmagorie des nuages, des caprices de la lumière, tous les multiples phénomènes qui font de la Chimère et de la Raison une unité joyeuse au cœur des hommes. » Êtes-vous las, éblouis de tant de splendeurs? Arrêtons-nous et méditons devant les murailles de la Mairie du Louvre, où l'enchanteur évoqua de si émouvante manière les heures de la destinée humaine : le Matin, le Midi et le Soir de la Vie, l'inconscience heureuse de l'enfance, l'effort volontaire de la virilité, la mélancolique résignation de la vieillese.

D'autres joies, plus graves, plus profondes, nous attendent. Le cloître de l'Ecole de Pharmacie sera sans doute, quelque jour, un lieu de pèlerinage aussi impressionnant que le cloître du Campo Santo de Pise ou celui de Saint-Marc ; songez aux révélations d'art et de vie formulées, ici et là, à six siècles de distance, mesurez l'effort des générations et des générations pour aboutir à ce fait que des rêves de science, des visions de préhistoire puissent inspirer un artiste et éveiller en d'autres êtres humains d'aussi troublantes pensées, autant d'émotion, de recueillement, de religieux respect et les mêmes envolées d'espérance qu'au cœur et à l'esprit des hommes du xiv8 et du xve siècle les rêves de foi, les visions mystiques des Lorenzetti, d'un Orcagna, d'un Angelico. Celui-ci, comme ceux-là, n'est-ce pas, d'ailleurs, à la même source qu'ils ont puisé, c'est-à-dire au

plus profond de leur être, dans l'angoissante obsession de l'infini qui a toujours tourmenté et tourmentera toujours l'humanité en quête de certitude, en mal d'absolu, et si différents, si opposés qu'aient été leurs points de départ, chez ceux-ci le dogme tyrannique d'une vérité révélée, chez celui-là les conquêtes de la raison, de l'expérience, de l'analyse, aboutissent-ils, en fin de compte, à un autre résultat que la manifestation éloquente et magnifique de l'instinct de croire ? Les panneaux de l'École de Pharmacie, la décoration de l'amphithéâtre de chimie à la Sorbonne, où Besnard a éclairé de si somptueuse façon le drame des palingénésies, a si magnifiquement formulé le credo du transformisme, c'est, pareillement aux fresques et aux tableaux d'autel du quattrocento et du quintocento, de pure peinture religieuse. Ne cherchez pas d'autre cause à l'émotion qui vous pénètre devant ces images : elles représentent, les unes et les autres, sous des formes diverses, une seule et même chose, la vision idéale des rapports de l'humanité avec l'univers, la solution merveilleuse des problèmes indéchiffrables dont la destinée de l'homme demeurera éternellement l'inconnue, la conception, selon l'état d'esprit de l'époque où elles furent réalisées, du « nouveau ciel et de la nouvelle terre » que prédit saint Jean à Pathmos.

A Berck, au contraire, dans la chapelle de l'hôpital Cazin- Perrochaud, nous viendrons lire le poème de l'humanité crucifiée par la souffrance morale et physique, ces émouvantes strophes où les cris de révolte, les gestes de désespoir, s'achèvent en sanglots de confiante résignation, en joyeuses larmes d'espérance, où, parmi les ténèbres de l'inconscience et de la fatalité, surgit, dans une apothéose de flamme, les regards lourds encore d'avoir assisté à tant de misère, les traits graves encore et comme tendus par trop d'amères pensées, le Christ douloureux, la triomphante victime humaine et divine, au cœur déchiré, éternellement saignant...

Contre les murailles de briques du sanctuaire, la plainte du vent marin, la rumeur monotone des vagues se lamente sans

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