MADAME BESNARD
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L'enfance. — Les premières influences maternelles. — Les conseils de Jean Brémond. — Passage à l'Ecole des Beaux-Arts. — Premiers envois aux Salons. — Le prix de Rome. — Séjour à la Villa Médicis. — Mariage de l'artiste. — Séjour et travaux à Londres. — Retour à Paris. — La décoration de l'Ecole de Pharmacie. — Fluctuai nec mergitur. — Le portrait de M"^^ Roger Jourdain. — La Femme nue se chauffant et autres envois aux Salons. — Fondation de la Société nationale des Beaux-Arts. — Le Plafond de l'Hôtel de Ville. — Voyage en Algérie et en Espagne. — Séjour et travaux décoratifs à Berck-Plage. — Portrait de Réjane. — Féerie intime. — h'Ile heureuse. — La coupole du Petit-Palais. — Voyage aux Indes. — Le Plafond de la Comédie-Française. — L'Institut et la direction de la Villa Médicis. — Portrait de l'artiste. — Les dimanches à l'atelier de la rue Guillaume-Tell.
Le peintre qu'étudiera ce livre est si fécond et si complexe qu'il m'a paru nécessaire, pour dénombrer avec clarté les multiples tendances de son œuvre, de déroger à l'ordonnance habituelle des monographies.
En suivant parallèlement la série des faits de sa vie et la série de ses créations, j'eusse abouti à une grande confusion. L'art de M, Besnard en effet n'est pas seulement intéressant par sa valeur propre : plus que celui d'aucun peintre de notre temps, il vaut par la variété et la richesse des problèmes généraux qu'il évoque, par l'abondance des aperçus qu'il découvre, les suggestions et les analogies qu'il assemble entre les diverses formes abstraites et concrètes de l'activité mentale. L'art de M, Besnard n'est point que la manifestation d'un coloriste et d'un dessinateur, ne relevant
fl ALBERT BESNARD.
que do la critique picturale : c'est aussi une sorte de synthèse, fort curieuse et puissante, des principales préoccupations de notre époque. En un mot, c'est au plus haut degré un excitateur d'idées.
Ces idées, j'ai l'intention d'en faire ici l'histoire, les tenant pour des parties intégrantes de l'œuvre. M'arrêter, au cours d'une biographie, à chacune des principales peintures qui les prétextent pour les commenter en marge, parfois longuement, m'a paru fastidieux. C'est pourquoi j'ai préféré isoler en ce premier chapitre les principaux traits individuels de M. Besnard, y dessiner la courbe apparente de sa vie publique, et entreprendre ensuite, tout à l'aise, ce qui pour moi est son histoire véritable, c'est-à-dire l'examen des nombreuses phases de sa sensibilité et de sa logique, telles que les révèlent ses œuvres.
Cet examen, il y a longtemps que je l'ai tenté. Il y a vingt ans que M. Besnard m'intéresse, et que le spectacle de son cerveau, la finesse et l'étendue des relations de ce cerveau avec l'époque, m'ont incliné à voir en lui non seulement un grand peintre, mais encore et surtout un des plus singuliers organismes réceptifs de l'intellectualité contemporaine, un de ces êtres en qui s'agrègent et se centralisent bien des desseins et des presciences. Je l'ai suivi en toute son évolution, consignant mes impressions en des études successives : c'étaient les esquisses d'un portrait mental, et ce livre tentera d'être ce portrait lui-même — portrait d'un modèle entre tous subtil, à la fois très caractérisé et très « difficile }?. Comme il a touché à tous les genres, et s'est dit tout entier dans chacun d'eux, il m'imposait de l'y suivre tour à tour, pour en venir enfin à une conclusion qui serait la définition de son sentiment intime, le rassemblement en quelques formules de tant de traits épars. De là les divisions naturelles de cet ouvrage. M. Besnard a usé simultanément de tous les modes d'expression de son métier, il a joué de tous les octaves sur le clavier de la peinture : mais ce n'était pas indifféremment, il se renouvelait dans chaque forme, et le Besnard de l'eau-forte, celui de l'aquarelle ou du pastel, celui de la peinture murale, étaient à la fois toujours le même et un homme nouveau. L'unité dans la diversité, c'est le propre de son singulier génie. J'ai préféré l'étudier en chaque genre isolément, et montrer comment de chacun d'eux il a fait un petit monde bien à lui. Mais il est plus clair et plus sage d'exposer d'abord au lecteur la carrière d'un artiste, avec ses événements et ses dates. Après commence seulement son histoire essentielle, l'histoire de sa pensée, l'élucidation de son secret,
LA Vin DP. L'ARTISTE. •»
la descente au profond de sa menUilité, l'étude de sa volonté et même des forces qui le dirigent à son insu.
Une critique d'art, surtout lorsqu'elle prend les proportions d'un livre, n'a pas seulement pour but de donner au public l'idée coniplète des œuvres et des intentions d'un artiste. Elle doit être profitable à lui-même, éclairer des recoins de son âme où il pénètre peu ou point, et faire en sorte qu'en fermant le livre il ait appris sur soi quelque chose qu'il n'avait point encore soupçonné. Il ne s'agit pas seulement de louer et de commenter les créations : il faut reconstituer les procédés mentaux qui les engendrèrent, s'identitier à l'artiste pour atteindre l'homme, supposer sa pensée cachée en reconstruisant ses méthodes, trouver en lui, par cette sorte de synthèse animique, le corps simple, repasser par tous ses états de conscience, devenir patiemment son double. C'est peut-être très ambitieux, c'est sûrement très malaisé : mais on parvient ainsi à bien comprendre que la vie intérieure d'un grand artiste est un spectacle plus captivant encore que son œuvre, et une telle critique, au lieu d'être une froide enquête, une consignation de résultats, devient vivante comme un roman. Ce livre ne serait pas nécessaire s'il ne s'y agissait que d'offrir au public des renseignements sur un des peintres français les plus célèbres de la fin du xix^ siècle et des débuts du xx" : on a écrit sur lui quantité d'articles de journaux et d'études de revues. Mais j'essaierai le roman d'une imagination picturale qui me paraît entre toutes ductile, significative et rayonnante.