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LA JEUNESSE ET LES DÉBUTS

M. Paul- Albert Besnard est né à Paris en 1849.

Il était fils de deux artistes. Son père, peintre, élève d'Ingres, mourut trop prématurément pour influencer l'esprit et le goût de son enfant. M"" Besnard, par contre, en eut tout le temps et le pouvoir. Miniaturiste, elle avait reçu les leçons de M"" de Mirbel qui, elle-même instruite en son art à la grande école d'Augustin, fut la dernière figure vraiment remarquable de cet art exquis, détruit par l'abusive invasion des procédés photographiques. M"" de Mirbel a fait de menus chefs-d'œuvre. Elle était imbue de l'enseignement d'Augustin, cet artiste vraiment français, réaliste minutieux, observateur profond, caractérisateur et psychologue, dessinateur très savant et très expressif : l'œuvre d'Augustin, à

n'en pas douter, a influencé Ingres qui, à ses débuts, révérait ce probe et gra\e physionomiste ayant élevé la miniature au rang esthétique du grand portrait. M"' de Mirbel forma à son tour d'excellents élèves, et M"" Besnard fut du nombre. Nous le remarquerons donc dès maintenant : le nom d'Ingres se trouve mêlé indirectement aux premières impressions de l'artiste qu'étudie ce livre, et nous le trouverons plus mêlé encore à ses impressions de jeune peintre. C'est un détail qui nous fera, plus tard, comprendre bien des aspects de son œuvre et de son esprit, et il aura une sérieuse importance dans nos réflexions générales.

Il est extrêmement délicat de tenter de définir les formations ps3''chologiques d'un enfant destiné à devenir cet être complexe qu'on appelle un artiste. Aucune donnée n'a une valeur documentaire absolument probante, et il y a dans ce travail invisible, dans cette lente organisation sous-jacente de la conscience, un élément très mystérieux. S'il n'est pas inconnaissable, je pense du moins qu'il est impossible de le préciser rigoureusement. On a essayé d'adjoindre des méthodes scientifiques à la biographie, de dessiner la courbe d'une mentalité en se servant de l'hérédité, de Tobservation du milieu originel, et en faisant un sort à la plus minime circonstance de la période puérile. C'est un exercice de savante psycho-physiologie : ce n'est peut-être en fin de compte qu'un jeu, un jeu subtil, pédantesque parfois. Je n'ai foi qu'à demi en ce jeu. Certes il contribue de précieuses ressources à l'explication d'une nature : mais il en va de lui comme de ces enquêtes judiciaires qui veulent à tout prix découvrir dans une gaminerie de la dixième année le prodrome du délit reproché à un accusé de cinquante ans, et il faut se défier de la valeur de ce qu'on appelle les antécédents. Les fluctuations de la conscience échappent toujours, au moins partiellement, à l'analyse logique, et la biographie ainsi comprise risque trop de construire tyranniquement et théoriquement un homme différent du vrai. C'est donc à titre circonstanciel, et sans leur donner une valeur absolue, que je relève ici certaines influences, d'ailleurs naturelles. Personne ne saurait définir avec rigueur les dispositions qu'a pu créer, dans l'âme de M. Besnard enfant, l'intimité de sa vie avec M'"'' Besnard mère. Lui-même ne le pourrait pas : ce sont des choses que les mots ne peuvent rendre. M""'- Besnard était vraiment une femme de son temps, une Française élégante, sentimentale, passionnée pour les formes intellectuelles qui ornent la vie, pour l'art, la gloire, l'idéalisme, le choix

raffiné du détail dans le décor, dans les mœurs, dans la conduite de l'existence quotidienne. Pour de telles natures, la moralité, la dignité, le devoir familial ne sont même pas des principes, mais les corollaires naturels de l'éducation; et l'aversion instinctive pour toute laideur et toute vulgarité les conseille infailliblement aussi bien dans le choix d'une robe ou d'un meuble que dans la préférence d'un sentiment noble. La vie du cœur prime tout pour elles, mais, même lorsqu'elles sont fières, courageuses, appelées à affronter l'adversité et la douleur, elles ne cessent jamais de songer à faire de la vie une œuvre jolie : c'est là une des marques spéciales et inimitables de la féminité française. M""" Besnard en était représentative au plus grand degré. Elle chérissait son fils, et, bien que ses ressources fussent modestes, elle s'appliqua à le faire vivre dans un intérieur où tout fût simple, mais de goût délicat, sobre et fin, où la vulgarité et l'inélégance ne pussent jamais pénétrer, même par l'entremise du plus mince détail : et l'enfant devenu homme garda l'habitude de considérer la vulgarité et l'inélégance comme de véritables vices engendrant tous les autres. Il grandit dans une atmosphère de tendresse ardente, dans l'amour des beaux rêves exaltés qui donnent du prix à la vie, et dans sa mémoire vibre encore le souvenir reconnaissant et ému de cette époque où il vécut avec sa mère en un petit appartement de la rue de Furstenberg, en une maison jadis habitée par Delacroix; là M"^ Besnard fut vraiment l'inspiratrice prépondérante, et de sa féminité l'œuvre et l'âme de l'artiste sont restées profondément marquées, ainsi que son ironie : car M""' Besnard, avec des tendances romanesques et un peu chimériques, telles que les pouvait avoir une artiste de son temps, était aussi une femme de sens, amie des nouveautés et des hardiesses, ne dédaignant ni le libre examen, ni la fantaisie, ni le trait d'esprit, et c'était avec sympathie que cette miniaturiste, pourtant traditionnelle par son genre et son style, parlait des novateurs et des maudits d'alors, des Manet, des Whistler. Elle appréciait la discipline mais ne la confondait pas avec le culte craintif de l'École. L'ironie la gardait des faux respects qu'on transforme en entraves, et ce fut elle qui accoutuma son fils à se défier des vénérations exclusives et à aimer les chercheurs pour le fait seul de leur initiative. Ce sont encore, cette ironie mêlée au rêve, cette sympathie pour quiconque essaie., des traits actuels de l'artiste.

Une influence d'ordre analogue allait bientôt s'exercer sur lui.

Cette mère qui ne vivait que pour son enfant le voyait grandir sans trop se demander ce qu'il ferait plus tard : elle ne songeait qu'à le garder auprès d'elle et à lui transfuser le meilleur de son âme, avec cette tendresse jalouse et de tout inquiète qu'ont pour un fils unique les jeunes femmes prématurément veuves. L'adolescent était éduqué par elle : ses leçons furent complétées dans un pensionnat de la rue de Condé, puis au lycée Saint-Louis jusqu'à la classe de quatrième, et enfin par un professeur particulier. Le jeune Besnard lisait beaucoup : il adorait les romans, qui ravissaient son imagination sentimentale et lyrique, et aussi les mémoires. Il en était friand, s'amiusant des traits satiriques du passé, des peintures de milieux. Ainsi l'éducation libre de ce jeune homme, qui ne devait même pas être- bachelier et s'en est, comme tant d'autres, fort bien passé, était-elle sur certains points très précocement supérieure à celle des lycéens. En outre, il s'accoutumait aux sports et, notamment, à l'équitation, et il garda toute sa vie la passion du cheval et des grandes randonnées. On songeait vaguement à le destiner à la diplomatie : il ne s'y sentait nullement enclin, et comme il atteignait ses seize ans, il fut laissé libre d'être peintre, comme il le désirait. Il faisait déjà des dessins et des études, et un des ouvrages qui l'ont le plus frappé à cette époque imprécise est l'album des dessins au trait du statuaire anglais Flaxman, représentant des scènes de la m3'^thologie grecque et y témoignant d'une belle faculté de composition décorative. Ce fut à ce moment que le peintre Jean Brémond, ami de la famille, devint son voisin de palier. Jean Brémond était disciple d'Ingres. C'était un de ces hommes qui resteront toujours très supérieurs à ce qu'ils feront : intelligent, lettré, plein de goût, propre à être un éducateur merveilleux, il avait précisément trop de respect des arts, trop d'aptitudes aux diverses formes de la joie intellectuelle, pour ne pas être saisi de scrupules devant son chevalet, hésiter, douter, et en venir à préférer le rêve d'une œuvre parfaite à l'échec de sa réalisation. Brémond a pourtant laissé quelques beaux morceaux, notamment une décoration à l'église de la Villette, injustement ignorée aujourd'hui. Mais il appartenait à cette élite qui s'est, comme Chassériau, trouvée prise entre Ingres et Delacroix, et s'il avait opté pour l'esthétique du premier, il avait été atteint de cette timidité, de cette quasi-stérilité, qu'on constate chez tous les élèves d'Ingres, depuis Amaury Duval jusqu'à Mottez. Ces disciples n'ont rien produit de vraiment remarquable, peut-être parce qu'ils

n'ont retenu que l'esthétique rigoriste de leur maître sans posséder le vigoureux tempérament réaliste et sensualiste de ce Montalbanais : et lui-même a subi plus souvent qu'il ne l'a cru les conséquences du conflit entre son tempérament et son esthétique, devenu aigu dans sa période néo-raphaélcsque.

Jean Brémond, par ses conversations, par ses commentaires affectueux devant les livres et les gravures, par ses conseils ingénieux et loyaux, développa dans l'esprit de son jeune ami les éléments que M""* Besnard avait mis dans son âme. Elle lui avait appris à aimer le beau, il lui apprit à le mieux comprendre. Elle l'avait incliné à une grande liberté de jugement, à la sympathie bienveillante et clairvo3^ante pour les nouveautés : il rectifia doucement ces tendances et tempéra l'influence des rêveries et des hardiesses romanesques en insistant sur l'explication libérale des traditions, et sur leur belle nécessité, distincte du dogmatisme étroit des imitateurs scolastiques. Dès ce moment l'intelligence logicienne du futur peintre le garda autant des réactionnaires que des outranciers — et ceci encore nous servira à expliquer ultérieurement son véritable rôle dans l'art actuel. Cette intervention de Brémond fut donc précieuse pour l'équilibre préalable de cette nature. M. Besnard, après bien des années, n'en a pas oublié le bienfait. C'est avec la gratitude la plus attendrie qu'il a toujours parlé de son vieil ami de jeunesse, et il lui a rendu le plus délicat et le plus désirable des hommages en indiquant sur tous les catalogues d'expositions, à la suite de son nom, cette simple mention : Elève de Brémond. Elle est fortement expressive en sa concision. Elle montre combien l'artiste accorde d'importance, dans sa formation intellectuelle, à cet oublié qui, au vrai, ne lui « apprit » pas à peindre, mais élargit son esprit et le révéla à lui-même. M. Besnard devait avoir plus tard des « professeurs », qui ne lui apprirent ni à peindre ni à penser. Brémond fut, avec sa mère, son initiateur spirituel.

A dix-sept ans, il entrait à l'École des Beaux-Arts, car on désirait qu'il fît une carrière régulière, et en l866 un jeune homme hésitait autrement qu'aujourd'hui à se jeter directement dans la mêlée; seuls les impressionnistes, véritables enfants perdus, l'osaient. Encore Manet avait-il traversé l'atelier Couture, et Degas avait-il fait de très fortes études de l'art italien. A l'École, M. Besnard fut admis dans l'atelier de Cabanel, puis il passa dans celui de Cornu, ancien élève d'Ingres. Il ne fit rien qui valût, chez

s ALBERT BESNARD.

l'un ni chez l'autre, déçu par cet enseignement conventionnel et froid, n'y reconnaissant rien des ferveurs de sa mère ou de Jean Brémond, et alors commença une période d'indécision et de désarroi. En rentrant des cours où il s'était ennuyé, le jeune homme retrouvait, dans l'appartement pris rue de l'Abbaye pour être à proximité immédiate de l'École, l'enseignement véritable qu'il aimait. Il y retrouvait aussi, avec les causeries de son aîné, l'atmosphère de tendresse maternelle, enveloppante et jalouse, qui l'isolait de la vie et l'y laissait d'une entière ingénuité dans ses rares sorties. Sa surexcitation cérébrale et sentimentale restait ainsi sans épanchement extérieur, et il se bornait à des esquisses, à des intentions. Ses débuts ont donc été très ordinaires, au rebours de ce qu'on pourrait croire d'un artiste si hardi, et ses vraies premières œuvres, créées relativement tard, ont été les explosions d'une longue contention plus que les résultats visibles d'une soigneuse organisation secrète. Il a surtout beaucoup rêvé, sans être harcelé par la hâte de produire et de se faire connaître. On relève, à cette époque, au Salon de 1868 un portrait déjeune dandy, à celui de 1870 une Procession des bienfaiteurs et des pasteurs de VEglise de Vatthallan, débuts peu significatifs. Ses études, ses aquarelles d'alors, faites pour lui, en dehors de l'École, ont plus de personnalité : bien entendu l'artiste n'en parle jamais, j'ai pu pourtant en voir quelques-unes, et on y pressent déjà la genèse de son art futur, l'amour des reflets sur les figures, une certaine conception nerveuse et souple de la féminité. Je n'irai pas pourtant jusqu'à dire que ces pressentiments soient sensibles pour le public, ni qu'à ces recherches M. Besnard n'ait qu'ajouté l'âge et le perfectionnement technique. Ce qu'il faut en retenir, c'est qu'elles ne doivent absolument rien ni à l'École, ni à l'esthétique d'Ingres.

La guerre éclata : fils de veuve, l'artiste n'avait point à servir. Il s'engagea cependant, fit campagne dans la banlieue parisienne comme garde national dans un régiment de marche, tira des coups de fusil à Rueil, toute une journée, contre des Prussiens qu'on ne voyait pas; pendant la Commune, il trouva moyen de quitter Paris, et ne revint qu'après l'épilogue de l'affreux drame social. Il se remit alors au travail, et cette fois avec fermeté et décision. La crise nationale avait fait du jeune homme nonchalant, élevé en atmosphère de serre, un homme déterminé. En 1874, i^ obtenait un vif succès au Salon avec un portrait de jeune fille dont la

gamme de gris était ravissante : on peut considérer cette œuvre comme la première qui tienne vraiment les promesses de sa signaturc. C'est un morceau charmant, savant et tendre. Une médaille lui fut attribuée, des commandes vinrent, le succès se dessina. La même année, il arriva que M. Besnard obtint le prix de Rome. Le sujet qu'il avait à traiter était la Moj't de Timopliane, tyran de Corinthe. J'ai vu ce tableau. Il s'y trouve une belle figure drapée. Mais, à la vérité, il m'a été impossible de le regarder sans penser au Sacrifice de Corésus qui \'alut le prix de Rome à Fragonard quelque cent vingt années auparavant, avec cette différence que ledit Sacrifice est beaucoup plus vaste et plus magistral. Ce souvenir de Frago, je devais aussi en être hanté à diverses reprises devant certaines petites Baigneuses peintes ultérieurement par M. Besnard, et touchées de reflets à la façon hardie de la Chemise enlevée ou de la Gimblette. Ici, les deux artistes ne se rapprochent dans mon esprit qu'avec une certaine ironie amusée, en songeant à ce qu'ils devinrent plus tard. Fragonard, en Italie, ne fit que des dessins de paysages et des escapades, revint guéri de toute velléité de « grande peinture », heureusement pour lui et pour nous. Son maître Boucher lui avait dit au départ : ^f. Mon garçon, on va te montrer Michel-Ange et tous les anciens : si tu les prends au sérieux, tu es f... ! » Et Fragonard, plein de bon sens, ne fut pas... perdu. Assurément Boucher avait trop d'esprit et de talent pour qu'on croie par cette boutade qu'il méprisait les anciens Italiens : il voulait seulement dire que certaines admirations peuvent devenir fatales si elles sont démesurées à certains tempéraments, et peuvent les tuer précocement soit par la terreur soit par l'ambition d'égaler.

Pour M. Besnard, le prix de Rome était à la fois une aubaine et un événement fâcheux. Il allait sinon interrompre sa carrière, du moins lui imposer un long détour : après le succès du portrait exposé au Salon de 1874, l'artiste pouvait marcher seul, aller droit au groupe des artistes novateurs, des Roll, des Bastien-Lepage, des impressionnistes, et c'était la direction donnée par l'éducation fantaisiste et hardie de sa mère. Le prix de Rome le ramenait au modérantisme de Brémond et risquait de le dévoyer, de l'assagir trop tôt, de le rejeter dans l'académisme, d'imposer au moins une inutile torsion aux branches vivaces de son esprit.

Boucher avait pu craindre que le séjour romain ne rendît ampoulé le délicieux mais restreint talent deviné en Fragonard :

lo ALBERT BESNARD.

on pouvait craindre au contraire que la mesquinerie académique ne restreignît l'ample faculté décorative latente en M. Bcsnard. Il partit sans aucun de ces soucis, enchanté de vivre à Rome et préservé par les restes de son ingénuité de jeune homme, se figurant qu'il vivrait là-bas, au milieu des plus grands souvenirs, devant des chefs-d'œu\'re, parmi de jeunes artistes aux belles et ardentes causeries. Et il éprouva de suite une déception; c'était à Paris qu'il fallait chercher cela! Il y avait laissé des camarades comme le sculpteur Lenoir, le peintre Henry Lcrolle. Il leur écrivit souvent, avec nostalgie. Ce qui le ravit à Rome, ce fut, comme il advint à Fragonard, le pa3^sage et la vie, les courses à cheval dans la campagne, le pittoresque du peuple, la société élégante où il fut vite recherché, la lumière, enfin.

Quant à la peinture, elle révéla son trouble — j'entends celle qu'il fit. Celle qu'il voyait le ravissait, il visitait les musées en raffiné, s'isolant de ses camarades, à la fois critique et dévot, se rappelant les enthousiasmes de Brémond, gardant au fond de soi ceux qu'il sentait bouillonner. Devant les Chambres de Raphaël, à la Sixtine, évidemment, naquirent ses désirs de grande décoration. Je crois que c'est là qu'il organisa toute sa vie future, et qu'il travailla énormément à mettre de l'ordre en lui, s'écoutant, s'intcrrogeant, se formant : je crois que là est la genèse essentielle de son œuvre, le moment mystérieux, indescriptible et capital des décisions qu'il y a dans la vie de tout grand producteur. Mais ce travail sous-jacent ne se traduisait par rien de tangible, et de même qu'à l'École M. Besnard ne faisait rien, la Villa ne lui servit de rien, sinon en prétextant un long séjour à Rome. Des aquarelles lavées au cours de ses promenades étaient vives et larges, mais les œuvres requises par le règlement ne les valaient pas. On y sentait la gêne d'un artiste dépaysé, ne voulant pas pasticher et n'étant nullement tourmenté par le désir de se faire bien venir par l'envoi de bons devoirs, de préparer sa carrière officielle au retour. On a de cette époque quelques envois, la Source^ le Miracle de Saint- Benoît exorcisant un possédé^ une grande scène assez louable, Après la défaite^ se passant dans la campagne romaine, et que le Musée de Nîmes a recueillie. Tout cela valait peu. Il faut y joindre un envoi de 1878, François I" entrant à Bologne après Marignan. C'était un projet de tableau décoratif destiné au Palais Farnèse : il ne fut pas agréé d'ailleurs. On y trouve des qualités d'ordonnance, de beaux rouges, du faste. Mais, malgré la seconde

médaille décernée à Après la défaite au Salon de 1878, on peut dire aujourd'hui que l'actuel directeur de la Villa faisait alors assez peu d'honneur à l'École, et ne promettait pas d'être un de ces prix de Rome brillants qui, usant de toutes les formules, gagneront bien vite le ruban rouge, la médaille d'honneur et l'habit vert. Il semblait plutôt devoir 11c pas donner grand espoir, comme il est advenu de beaucoup.

Au reste, le jeune homme s'en souciait peu : il avait bien autre chose en tête, et, en dehors des musées et de la vie pittoresque, son esprit et son cœur étaient absorbés par un tout autre motif. Il avait rencontré dans les salons de Rome une jeune fille qui l'avait aussitôt captivé. Fille du sculpteur Dubray, fort estimé et bien accueilli à la cour de Napoléon III, M'" Charlotte Dubray, après la chute de l'Empire, était allée vivre à Londres avec sa mère. Elle y avait vite conquis un renom, à la fois pour sa rare beauté et pour son talent de statuaire : la mère et la fille menaient l'existence la plus digne, la plus délicate et la plus élégante malgré la modestie de leurs ressources, et M"" Dubray, très douée, très travailleuse, témoignant d'un talent souple et franc, faisait à Londres de nombreux bustes dans la société aristocratique. Une famille lui commanda une statue dont l'exécution nécessita un séjour à Rome. Ce fut ainsi que les deux jeunes gens se connurent, et s'exaltèrent ensemble dans la vie romaine, dans la passion mutuelle pour les beautés de la nature et de l'art, pour les joies de l'intelligence, jusqu'à ce qu'enfin un mariage fut décidé. Mais M""* Dubray et sa fille devaient repartir à Londres, le jeune peintre était forcé d'achever son séjour réglementaire à la Villa : l'union fut donc différée jusqu'à sa libération. Désormais, malgré cette attente, la féminité, sous une autre forme d'amour, enveloppait désormais aussi étroitement l'homme qu'elle avait enveloppé l'adolescent, et allait entretenir et exalter sa sensibilité habituée depuis l'enfance à la subtile présence de l'âme féminine.

En 1879, libre de quitter la Villa, l'artiste épousait M"" Dubray et se déterminait à aller vivre avec elle à Londres, on elle était retenue par ses travaux et ses relations. Paris d'ailleurs ne l'attirait guère : on y était tout au réalisme, dans les milieux artistiques, et il n'était nullement enclin à confondre la vérité d'observation avec ce pauvre réalisme anecdotique excluant le style et l'invention. Mais il n'était pas davantage enclin à la peinture très littéraire, très allégorique et par trop imitatrice des Primitifs qu'on

faisait alors à Londres, où le préraphaélisme dégénérait avec Burne Jones, Leighton et leurs élèves, o\i Whistler était décrié. Il }• vécut donc dans l'intimité de son récent bonheur, assistant à la vie anglaise mais ne s'y mêlant guère plus qu'au monde parisien. Dans le monde aristocratique où sa femme avait su se créer une place enviable, l'artiste eut pourtant l'occasion de quelques commandes de portraits, notamment celui du général Wolseley, tenant son cheval à la main, celui de l'amiral Commerwell, assis à la poupe d'un canot, celui de sir Barthe Frère, celui du général Green, et beaucoup d'autres qui ornent, comme les bustes de M°" Besnard, des galeries particulières. En outre, il faisait de nombreuses études de pa3?'sagcs, de chevaux. Il travailla beaucoup. On peut considérer cette période comme une silencieuse et studieuse préparation à l'avenir. C'est là que le peintre bannit ses troubles et ses incertitudes de Rome et se recueillit. On trouve en chacun de ces portraits londoniens les preuves d'un retour progressif à sa vraie nature d'harmoniste raffiné, telle que le portrait féminin de 1874 l'avait décelée, et que le prix de Rome l'avait en quelque sorte suspendue.

Cependant l'artiste avait la nostalgie de Paris, sous le mélancolique ciel de Londres, et le jeune ménage prit de plus en plus l'habitude des allers et retours, jusqu'à ce qu'enfin M. Besnard, en un de ces voyages, obtint la commande d'une décoration de quatre panneaux pour le vestibule de l'École de Pharmacie, avenue de l'Observatoire. Il exécuta à Londres le premier de ces panneaux, la Convalescence. Et rien n'est plus curieux que de le comparer à une œuvre peinte peu auparavant, et appartenant à son ami le grand peintre John Sargent : cette figure du Chagrin ou du Remords, femme en noir, debout, convulsive, crispant ses mains sur sa poitrine, est assurément plus proche de Holman Hunt, ou de Ford Madox Brown, ou même de Watts, que de ce que le public sait de M. Besnard. Elle est l'un des témoignages d'hésitation de cet artiste instinctivement rebelle aux milieux traversés, et cédant parfois pourtant à leur suggestion. La Convalescence est, brusquement, l'évasion de ce milieu et l'affirmation d'un style nouveau. Comme toutes les autres œuvres dont je vais faire mention en ce chapitre, je l'étudierai en un chapitre spécial. Peu après, M. et M"* Besnard quittaient Londres et s'installaient à Paris à la fin de 1883. Ils louaient un petit hôtel particulier dans la paisible rue Guillaume-Tell, derrière la place Péreire, une rue peu mon-

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daine, où se voient encore de vieilles maisons de banlieue avec d'humbles boutiques. Ils ne l'ont pas quittée, et c'est à la place même du logis devenu trop restreint que s'est élevée plus tard une maison plus spacieuse, avec deux ateliers et un jardin.

Sitôt installé, l'artiste se mêla à la vie élégante. Il l'a toujours aimée, mais à son heure et sans souci de la faire servir à ses intérêts matériels. Elle lui eût été utile à Londres : à Paris elle ne pouvait l'être. Les artistes originaux, imbus de réalisme et d'impressionnisme, affectaient des mœurs frustes et le mépris du monde qui ne les comprenait pas et n'accueillait bien que les officiels. Il ne pouvait guère mieux accueillir le jeune coloriste en qui ces derniers pressentaient déjà, malgré le prix de Rome, « un de ces enfants qui battent leur nourrice ». M. Besnard ne réfléchit pas à tout cela : il alla dans le monde parce que cela lui plaisait, et non dans les ateliers académiques ou novateurs, parce que les théories et les clans ne l'amusaient pas. Il faut retenir ceci pour comprendre que toute son œuvre s'est créée en dehors de la peinture impressionniste autant que de la peinture officielle, suscitant ici "et là des défiances. Il est foncièrement indépendant, isolé par goût et par instinct, et si sa personnalité s'est imposée entre les deux partis, lesquels ont peu pardonné à quiconque n'épousait pas leurs querelles, il n'a jamais pratiqué les tactiques de l'arrivisme. On peut même observer, à sa louange, qu'il a été plutôt maladroit, par nonchalance et fierté, au regard de tant de ses collègues. Entre une tradition décrépite et une audace parfois déréglée, il ne pouvait être d'aucun parti et ne se croyait point obligé à être d'aucun. C'est le fait de tout homme vraiment fort de choisir cette attitude, qui lui attire d'abord tous les désaveux et dont il recueille ensuite les bénéfices moraux. M. Besnard n'a été que soi-même, et c'est le public, auquel il s'est montré sans étiquette, qui a fait sa gloire. Les indépendants, qui l'étaient certes moins que lui parce qu'ils furent toujours soutenus par une coterie de critiques et de théoriciens, lui reprochèrent sa mondanité : les académiques flairèrent toujours en lui un indépendant authentique, courtois et réservé, mais très ferme. Un élément l'éloignait des uns et des autres : son intellectualité, la seule de ce genre dans l'art moderne. Il entreprit son œuvre à l'heure où il se crut prêt, avec l'insouci absolu de se réclamer d'un maître ou d'un groupe quelconques, curieux de tout, ne s'inféodant à rien.

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