LA FAMILLE DU PEINTRE A TALLOIRES
l'étau définitivement. Et lu voilà enfin dans l'alcôvcoùsc consomme l'amour de deux êtres. Elle se substitue à l'amant, elle le repousse de ses deux pieds arc-boutés, et c'est elle qui achève dans le néant la possession, en brisant net le cœur de l'amante heureuse. Cette page-là est une des plus terribles de l'art moderne. Elle ne saurait être décrite. Elle s'apparenterait aux plus célèbres et aux plus secrètes gravures de Félicien Rops, si elle n'était, malgré son sujet, absolument chaste par son exécution. Le tragique y exclut toute idée licencieuse. On y sent passer, plus qu'en toutes les autres, le souvenir psychologique de Baudelaire. Elle est purifiée par ce charme de l'horreur qui n'enivre que les forts.
C'est la seule, d'ailleurs, qui atteste la violence et atteigne à une sorte de pathétique morbide. Les autres sont calmes dans leur constatation du Risque caché derrière l'existence. Chacune d'elles semble nous dire : « Voici ce qui est. Voici ce qui peut toujours nous échoir. » Et l'auteur ne s'emporte pas dans des désespoirs romantiques, il ne se complaît pas dans des ironies de philosophe désabusé, il ne déclame ni ne sentimentalise. Ici comme partout, son clair esprit se satisfait de l'envisagement précis des éventualités. Cette mort, il la conçoit comme un frôlement incessant, et il l'exprime de même. Ses eaux-fortes sont petites, et traitées cursivemcnt, par hachures, dans des tonalités grises, sans noirs profonds : ce sont presque des pages d'écriture nerveuse et rapide. La mort n'y apparaît point effrayante par son attirail : il l'y montre voilée, pareille à un être quelconque, et il n'abuse ni du squelette ni du crâne dont on a fait tant de motifs faciles d'effroi. La Mort est vraiment dans ces planches un personnage effacé, discret, anonyme, sans rien de macabre, et sa présence n'en est que plus grave. Les sites, les décors, les figures sont traités avec légèreté, par indications cursives, juste ce qu'il faut pour fixer l'esprit, et la science extrême se dissimule sous un aspect d'improvisation. On dirait que ces feuillets ont été crayonnés, certains soirs par un artiste rêvant, après la tâche faite, dans le silence de l'atelier, s'interrogcant sur le destin, sur la vie, sur soi, s'avouant des craintes mélancoliques et en prenant note pour lui-même. On sent qu'il a vécu avec cette idée, malgré la santé, le succès et le bonheur, y revenant, la cherchant autour de lui dans ses promenades. Cette série est presque une confession d'inquiétudes faite par un homme qui, sous une apparence de magnifique équilibre moral et physique, garde une fébrilité, retrouve l'écho d'hérédités lointaines, a des troubles, des
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doutes, dos angoisses, une vsensitivité aiguë jusqu'à la douleur. Je me souviens qu'un jour je parlais à M. Besnard du bel exemple de beauté et de forée qu'offrait sa vie physique et intellectuelle, vantant ses œuvres amoureuses de la ehair et de la lumière, l'allégresse chromatique de ses décorations murales, son goût pour l'élégance, les sports, la vie en pleine nature, sa joie de créer incessamment, le déroulement immanquable pour lui d'un magnifique avenir. Il m'écoutait, courtois et pensif, avec une expression ambiguë, un pli un peu amer au coin de la lèvre. Il prit dans un bahut un carton, l'ouvrit, et me dit doucement : « Je crois que vous ne connaissez pas ceci de moi? » Et je vis pour la première fois ces eaux-fortes sur la mort. Il me laissa les examiner sans ajouter une parole. Quand j'eus achevé, je le regardai : et je sentis alors qu'il serait inutile d'entrer plus avant dans sa pensée. J'ai déjà dit qu'il est cordial, mais peu confidentiel, s'imposant par pudeur une grande retenue, et se renfermant dans un mutisme jaloux lorsqu'il suit un songe intérieur. Il ferme alors, moralement, une porte derrière soi. Le fait seul de répondre à ma tirade optimiste en me plaçant sous les yeux ces images m'en disait assez pour que je comprisse au nom de quelle restriction intérieure l'artiste avait fait ce geste. J'avais entrevu une zone cachée de son âme, et je mesurais toute la signification de son ardeur au travail, de son indépendance, de son adoration de la femme, du luxe, de l'art du hoine, de la montagne, de la mer, des fleurs, de tout ce qui devient la mort.
Il est revenu à ce thème en une autre eau-forte datant d'une époque différente, et plus grande que celles du baron "Vitta. Il y a représenté, avec de beaux noirs et de vives lumières, une famille attablée devant le repas du soir. Un domestique murmure discrètement à l'oreille du maître du logis : « Quelqu'un demande Monsieur... » Il se retourne à demi et, dans la pénombre, derrière la porte entr'ouverte, on devine la silhouette de la Mort. Cette œuvre est glaçante, elle est conçue avec la même sobriété que les autres, le même dédain de tout effet facile et extérieur. Elle montre que la même préoccupation a chuchoté à diverses reprises à l'oreille du grand virtuose des lumières heureuses. Il a d'ailleurs redit sa pensée en peignant cet émouvant petit tableau qui, au musée du Luxembourg, nous montre une morte dans son lit blanc, et il a repris ce masque aux orbites noires, au nez mince, au front pâle et doux nimbé de cheveux bruns, dans une eau-forte, à moins
que de cette eau-forte ne soit né le tableau. L'un et l'autre sont saisissants par le calme, par l'appesantissement de cette tête inerte au creux de l'oreiller, par la subtilité avec laquelle l'artiste a saisi l'expression qui suit presque immédiatement la mort. Tout est accompli, la répugnance et l'effroi n'interviennent pourtant pas encore dans notre pensée, un peu du charme de la jeune vie persiste, et la pitié domine. Cette pitié, ce calme, assurent à toutes les œuvres de M. Besnard relatives à ce thème une place bien à part dans la série des fantaisies macabres ou des peintures mystiques qu'il a prétextées à travers les âges de la peinture. Si, devant ces compositions, il est loisible de philosopher, du moins n'y eston pas incité par aucune de ces exagérations banales, aucun de ces symboles conventionnels, aucune de ces affirmations religieuses ou aucun de ces truismes sociaux qui foisonnent dans les productions du réalisme. On n'y trouve ni supplication ni mélodrame, mais seulement l'impartiale, amèrc et hautaine vérité, telle que l'a relatée un intelligent et humain artiste aimant la vie, mais consacrant quelques réflexions à la terrible Intcrruptrice — à la Visiteuse éternellement prévue et imprévue.
La Femme nue du Luxembourg. — La technique des impressionnistes et celle de M. Besnard. — Un paradoxe de Whistler. — Les études. — Les fantaisies : Baigneuses, Lèda, la Cascade, la Baignade dans le lac d'Annecy. — L'amour de M. Besnard pour Ingres; recherches sur les affinités inconscientes de sa seconde nature avec Delacroix. — Un poème du nu : la Féerie intime.