‹ Albert Besnard, l'homme et l'œuvreChapitre 15 sur 35 · INGRES ET M. BESNARD · texte numérisé non relu

INGRES ET M. BESNARD

Je crois qu'il sera utile que j'en vienne ici à examiner les raisons du tenace amour de M. Besnard pour Ingres, et de son antipathie non moins tenace pour Delacroix, car ces raisons nous découvriront toute une partie de sa psychologie intime.

Dans les premières années de mes relations avec M. Besnard, j'étais incapable de comprendre ses motifs, et j'avoue même que j'étais très choqué de son désaveu, fréquemment exprimé, de Delacroix. J'ai adoré, j'adore et j'adorerai sans doute toujours Delacroix

en qui je vois le plus gnmd peintre de l'École française depuis Watteau. Je sais très bien tout ce qu'il entre d'éléments littéraires dans ce culte, je sais très bien quels sont les défauts picturaux de Delacroix. Mais ce sont pour moi les creux inséparables des reliefs d'un puissant génie imaginatif; et je serais prêt — je l'ai fait — à défendre pied à pied ce grand homme contre les accusations de détail portées contre sa technique, notamment contre son dessin que je trouve merveilleusement vivant de par sa fébrilité même; et si je me voyais battu, je nie réfugierais encore dans un fort inexpugnable, en déclarant qu'à mes yeux, aimer Delacroix, c'est le signe de toute une vision héroïque, lyrique et passionnelle de la vie, et qu'on ne discute pas une passion ni une vision. Tel Hugo admirant Shakespeare coinmeune brute, tel Saint Augustin croyant parce que c'est absurde, ainsi j'admire Delacroix. Son plus mauvais petit tableau me donne une émotion que je n'ai jamais pu ressentir devant l'œuvre la plus accomplie de cet Ingres dont je reconnais en mon esprit de critique toutes les hautes qualités, mais qui n'a jamais parlé à ma sensibilité ni à mon cœur, et ne m'inspire qu'une estime raisonnée. Delacroix a été pour moi un des plus merveilleux motifs de rêves exaltants, avant que je connusse Wagner et Tintoret, et c'est par lui que j'ai le mieux aimé et compris la peinture, sans doute parce que je suis plus sensible à la couleur qu'à la fiction de la ligne. Enfin, son caractère, sa vie, les pensées de son Journal, sa conception de l'histoire tragique, m'ont toujours enthousiasmé, tandis que le monde intellectuel et plastique qui a suffi à Ingres m'a toujours paru très petit. Encore ajouterai-je que si j'ai la plus grande estime pour la période réaliste, néo-primitive et française d'Ingres portraitiste, je ne l'ai nullement pour sa période néo-raphaélesque. Je me permets cette digression pour bien faire comprendre combien j'étais peiné de voir Delacroix très peu prisé par un maître que j'admirais entre tous nos modernes.

Nous eûmes, à ce sujet, plusieurs querelles amicales. Puis j'essayai, au lieu de m'irriter de cette antipathie, de démêler ses motifs, à mesure que l'occasion m'était redonnée de commenter dans les revues l'œuvre progressive de M. Besnard. Je fus longtemps incapable d'y parvenir. Pour moi, si quelqu'un devait au contraire aimer Delacroix et le préférer à Ingres, c'était justement ce peintre qui est le plus intelligent, le plus capable de grande synthèse, le plus lyrique et le plus décorateur de notre époque, et en somme celui qui s'approche le plus de la grandeur idéaliste

de Delacroix. Quand il demandait avec agacement, devant les Croisés : « Mais sur quoi marchent-ils? » je comprenais fort bien qu'il critiquât le terrain de cette scène, qui est en effet de perspective contestable et de consistance insuffisamment dense. Quand il disait : « On sent toujours que Delacroix regardait avec trouble le modèle en se disant, tout en crayonnant fébrilement : « Est-ce « de face ou de profil? » je comprenais fort bien qu'il faisait ainsi allusion à cette hâte de vaincre l'obstacle matériel pour rejoindre le grand mouvement cursif de l'idée, qui a parfois déréglé Delacroix et est d'ailleurs pour moi un des aspects pathétiques de cette grande âme de créateur trahi par ses forces physiques. Mais je ne pouvais comprendre que de telles objections secondaires pussent suffire à écarter un artiste comme M. Besnard du culte de son glorieux aîné. Il me disait encore que, pour lui, au fond, Delacroix était froid et composait à froid ses scènes frénétiques, tandis que sous la rectitude scolastique d'Ingres il sentait vibrer la passion de la belle chair vivante, de la santé amoureuse. Et ceci est vrai dans un certain sens. Delacroix était froid en ceci qu'il songeait avant tout à exprimer une idée, élément abstrait, tandis qu'Ingres était un sensuel gourmand chez qui, comme le prouvent certains traits de sa vie, la vue de la belle forme suscitait le désir. Delacroix est chaste et cérébral. Mais chez M. Besnard aussi la sensualité et l'intensité chromatique ont une origine tout d'abord cérébrale, et là où il semble le plus spontanément sensuel l'intelligence prévaut encore.

J'ai fini par penser que M. Besnard, comme tous les grands artistes, s'abusait un peu sur lui-même, et aimait surtout dans Ingres ce qui lui fait défaut, tandis qu'il ne pouvait pas voir, comme nous avec notre recul, ce qui le rattache inconsciemment à Delacroix. Emerson a écrit : « Une grande âme sincère ne sait pas ce qu'elle est : ce qu'elle peut le moins, c'est se mesurer elle-même». Que M. Besnard me pardonne donc en faveur de cette belle et juste pensée si je dis, au risque de le fâcher, qu'il est infiniment plus près de Delacroix que d'Ingres. Il a pour celui-ci un culte héréditaire, qui vient de sa mère et de Jean Brémond. M. Besnard est double : Ingres répond à une partie de sa psychologie, et il prend la partie pour le tout.

Le premier des deux Besnard aime l'ordre : il a le goût de la vie correcte, bourgeoisement familiale quoique élégante et ornée. Il aime la mesure, l'esprit, la logique, le bon sens relevé d'une pointe

de scepticisme courtois. Il a horreur du désordre, de la fièvre, du laisser aller, de ce coup de passion que Zola a fourré, jusqu'à satiété, dans tous ses caractères. Il a eu beau passer pour révolutionnaire, c'est un traditionnel, respectueux du classicisme, détestant le débraillé intellectuel et matériel, parlant volontiers des nécessités de la discipline. C'est à tout cela que satisfait l'exemple d'Ingres. Un mot de M, Besnard m'a récemment éclairé. C'était peu après son éblouissante exposition de toiles rapportées de l'Hindoustan, et où il s'est montré plus coloriste, plus Delacroix que jamais. Nous causions dans son jardin, et il me disait : « Depuis mon retour, je fais des portraits, et je suis repris par la passion du dessin. Je regarde le modelé des jambes de mon modèle sous la robe, et je me demande : « Qu'est-ce qui m'impressionne le plus? Est-ce la « ligne sinueuse de ces plis révélant le corps, cette ligne que « M. Ingres savait poursuivre avec des inflexions si subtiles? Ou est- « ce la profondeur du coloris de ce satin dans les replis pleins « d'ombre? » Je me le suis souvent demandé, ne sachant oij porter de préférence mon effort. A présent, peut-être parce que je reviens saturé de couleurs dans mon pays qui est gris, il me semble que c'est la ligne qui m'intéresse avant tout. » J'ai retenu ce propos comme très significatif. Avec la maturité, ces velléités classiques prennent le dessus chez M. Besnard. Ce n'est pas du tout parce que l'ancien révolutionnaire malgré lui du Portrait de M'^" Roger Jourdain est devenu membre de l'Institut et directeur de la villa Médicis, comme Ingres. C'est parce qu'il a toujours été hanté du désir d'ordre et parce qu'au milieu des plus violentes orgies de couleurs son esprit s'est toujours satisfait de cet élément abstrait qu'est la ligne, pure et simple convention géométrique imposée par notre logique et notre désir d'ordre à la Nature, laquelle n'est que plans, volumes et taches, et ignore cette cernure imaginaire. M. Besnard admire et envie dans Ingres le maniement magistral de cet élément qu'il a moins possédé que le maniement des contrastes chromatiques — notre raison essentielle de l'admirer lui-même.

Mais il y a le second Besnard : féminin, sensible, impressionnable, nerveux, visionnaire, parfois mélancolique et inquiet, parfois robuste et sensualiste, troublé par le problème de l'évolution et l'énigme de la mort, presque halluciné en son entrevision d'un monde de rêves, perdu dans les vertiges de la couleur qui est pour lui un langage incantatoire. Il y a le Besnard des vastes envolées décoratives, des lumières affolantes et des pénombres poignantes.

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le Bcsnard idéaliste, lyrique, dominant de très haut la pauvre peinture d'imitation, inventant des formes, empruntant des cléments de suggestion à la science et aux lettres, se jetant audacieuscment dans des chemins inconnus, le Besnard des eaux-fortes de la Mort, du Plafond des Scioices et de l'amphithéâtre de la Sorbonne. Et celui-là vient de Delacroix, du Plafond de la galerie d'Apollon, du prestigieux fond des Croisés, des Hainlet, des dessins pour Faust. Et le premier Besnard ne \eut pas s'apercevoir des escapades du second, et le premier Besnard parle avec une componction attendrie de Monsieur Ijigres — il faut entendre de quel accent touchant et amusant, en savourant les syllabes, il prononce ce Monsieur Ingresl — tandis que le second Besnard s'évade bien loin dudit M. Ingres et de sa perfection limitée, pour vagabonder dans les régions du rêve à la Delacroix.

Certes, le premier Besnard a, dans ses portraits, cette volonté de style linéaire, de distinction, de finesse caractéristc, qu'avait Ingres dans les siens, et aussi cette gourmandise de la chair. Il sait se contenir, courtois, il ne se jette pas sur le bras de son modèle mondain pour l'embrasser goulûment, mais on sent que l'homme a eu plaisir à détiiiller la chair que le peintre traduisait.

Mais le second Besnard a bien d'autres préoccupations, et il s'en tient parfois à la juste esquisse dans la tumultueuse évocation de ses mondes décoratifs. Il quitte la perfection ingresque pour la science des sacrifices, qu'ont eue tous les décorateurs-nés. Du chevalet à la muraille il devient un autre homme. Jamais le pauvre M. Ingres, avec sa couleur économique, ses vilains bleus, ses petits châles indiens, ses fonds gris, n'a parlé à vos yeux le langage de ces orangés, de ces cobalts, de ces laques, de ces jaunes triomphants, de ces vermillons et de ces garances roses, de ces violets profonds, de ces fanfares et de ces mystères chromatiques auprès desquels tout, même Claude Monet, Renoir, Chéret, semble moins intense. Jamais M. Ingres n'eût considéré — je ne dis certes pas un tel dessin mais une telle peinture — autrement qu'avec stupeur, sinon avec la détestation qu'il témoignait à Delacroix : et Delacroix au contraire y eût vu la réalisation de quelques-uns de ses désirs.

On a contesté, avec des arguments souvent judicieux, jusqu'à l'authenticité de la perfection dont Ingres passe pour garder le monopole, et il est vrai que son dessin est sujet à l'erreur, et maigre auprès de ceux des maîtres de la grande Italie. On contesterait bien plus aisément sa composition qui est médiocre, et peine

à assembler des personnages, comme dans le grouillant Bain turc, cette vision de placidité animale presque obscène, le Vœu de Louis XIII, coupé en deux, ou le Saint Syinphurieii, péniblement maniéré à force d'application et de calcul. C'est d'un tfuit autre don natif de l'équilibre des masses, de l'aération, du grand élan des courbes et des ellipses, que témoignent les décorations de M. Besnard. Il est, là, maître dans un domaine où M. Ingres n'est entré que timidement et sans bonheur, une ou deux fois. Et s'il ne sied pas d'accorder à l'opinion publique une valeur critique bien sérieuse, elle a pourtant raison quelquefois, et elle a raison contre M. Besnard lui-même en le considérant comme le décorateur le plus nettement successeur de Delacroix en France; entre eux deux il y a Baudry, un Renaissant français, et Puvis de Chavannes, qui est à l'écart d'Ingres comme de Delacroix. L'opinion a raison en sentant que, depuis Delacroix, M. Besnard est le seul à lui avoir redonné les joies de la grande vision lyrique confiant des éléments intellectuels, des émotions de pensée, au langage de la couleur.

Et que de traits communs! L'orientalisme, l'amour des chevaux, des fleurs, de la vie des ciels, des expressions complexes et tragiques, toutes choses qu'Ingres, immobile dans son fanatisme linéaire, n'a pas connues! En un mot, le second Besnard n'a rien d'ingresque. Cela n'empêche pas le premier de le morigéner au nom d'Ingres, afin de le tenir en bride. Il le laisse, heureusement, s'enivrer de coloris : ce n'est qu'après qu'il le gronde. M. Besnard me rappelait un jour qu'Ingres fut jadis sollicité par un ami de ne plus s'opposer à l'élection de Delacroix à l'Institut. Et au cours de la conversation il apprit que la nomination à l'Institut n'entraînait nullement celle de professeur à l'École des Beaux-Arts. « Je croyais qu'elle l'entraînait de droit, reprit Ingres. S'il en est autrement je ne m'opposerai plus. » Et il vota pour Delacroix. Évidemment Ingres avait raison : il tenait à ce que l'enseignement de l'École (auquel il croyait!) ne fût pas perturbé par un homme qu'il considérait comme un perturbateur des bonnes règles. C'était de juste guerre. Mais il rendait, ceci excepté, hommage à la réputation et au long labeur de son confrère. Delacroix eût été un professeur détestable : ce génie orageux n'eût pu enseigner que ses fautes. Le sage Ingres lui-même n'a-t-il pas enseigné que les siennes, comme le prouvent ses languissants disciples? Le Besnard qui me citait gravement cette anecdote, c'était le premier Besnard, le modéré formé par Brémond, celui qui croit à l'enseignement et à sa vertu,

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et a accepté d'en être responsable à Rome. Et je me disais en le regardant qu'après tout, s'il a été copieusement démarqué à tort et à travers, il n'a pas fait d'élèves, pas plus que Delacroix ni Ingres : on vole ces hommes-là, on ne les égale pas, leur propriété géniale est inaliénable.

L'amour d'Ingres représente donc chez M. Besnard l'élément pondérateur, l'hérédité familiale de bourgeoisie cultivée : l'antipathie pour Delacroix représente la défiance qu'il a des excès de sa nervosité et de son imagination. Et il faut s'en réjouir puisque cette retenue dans l'élan a assuré l'équilibre de son œuvre si multiforme, si diversement tendancieuse. C'est le cas moral de Chassériau, qui ressemble à M. Besnard plus qu'on ne croit, notamment par la facture de ses scènes orientales : seulement Chassériau est mort jeune, avant de s'être décidé à opter, et il ne pouvait pas opter sans se détruire lui-même, sa personnalité était trop faible pour oser choisir. M. Besnard, en croyant opter, a choisi... les deux routes parallèlement. Ingres, c'est son conscient, et Delacroix son inconscient, et il en fait quelque chose qui ne ressemble ni à l'un ni à l'autre. C'est pourquoi il est si amusant, pour un critique et pour un ami, d'observer l'entière bonne foi avec laquelle il met au-dessus de tout la sagesse de M. Ingres, et de regarder ensuite le Plafond des Sciences ou le portrait de Réjane. Heureusement, penserai -je avec beaucoup, que ce culte n'a pas trop limité son fidèle ! Nous y aurions infiniment perdu — tout simplement toute son œuvre décorative! Heureusement que VIngrisme légué par Brémond a tout juste servi à garder M. Besnard des fautes de goût et des erreurs déformes des réalistes-impressionnistes! Heureusement que l'Institut ne se l'est annexé qu'à une heure où il ne pouvait plus nuire à son nouveau membre, mais seulement s'augmenter du prestige nullement académique de sa gloire! Et c'est bien aussi le cas de Delacroix. Qu'il le veuille ou non, dirais-je presque, M. Besnard n'a rien tiré, artistiquement, de l'académisme et de ringrisme. Et s'il n'a- pas hérité directement de Delacroix, n'ayant jamais fait de peinture d'histoire ni peint en halluciné aux mains tremblantes, du moins a-t-il été beaucoup plus voisin qu'il ne l'a su, par sa mentalité aux curiosités multiples, des conceptions de Delacroix et de sa personnalité même, de sa courtoisie froide, de sa fine ironie, de sa réserve un peu hautaine. Et d'autre part il n'est pas indispensable de n'espérer trouver qu'en Ingres le goût de la mesure et de l'équilibre, l'amour de la ligne et l'horreur du désordre.

Que de cas n'avons-nous pas connus, enfin, d'hommes éminents qui ne sympathisaient pas et étiiient les seuls à ne pas comprendre qu'on les associât pour des affinités évidentes! Des parallèles infiniment rapprochées ne se rencontrent pourtant jamais par définition, et c'est précisément le fait de leur identité spirituelle qui écarte certains artistes les uns des autres, comme il crée des malentendus entre conjoints s'adorant au fond. Chacun cherche ce qui difi"ère de lui et s'écarte de ce qui lui ressemble. Voilà, je crois, pourquoi M. Besnard aime tellement Ingres et si peu Delacroix. Et puis, instinctivement, il sentait le péril d'oublier le dessin par amour fou de la couleur : cela est arrivé à tant d'autres! Heureuse et utile contradiction qui, faisant violence à sa nature, l'a aidé à éviter ce péril. Chez M. Besnard, l'amour d'Ingres, c'est son violoii d'Ingres aux moments où il préfère dessiner à peindre. Et, Dieu merci pour lui! même en faisant le portrait du digne M. Cognacq, directeur des magasins de confection de la Samaritaine, il n'a ni voulu ni pu atteindre à cette implacable perfection phototypique qui donne au portrait de Bertin aîné, symbole de la bourgeoisie bien pensante, une sorte d'horrible majesté — quelque chose comme le chef-d'œuvre de Monsieur Thiers si le destin l'avait créé peintre !

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