LA FÉERIE INTIME
Je demanderai la confirmation de ces idées et de ces sensations à un des chefs-d'œuvre de M. Besnard et de l'art contemporain. Il m'est impossible d'analyser tous ses tableaux de nu : mais je terminerai ce chapitre par l'examen de la Féerie intime, qui date de 1901, c'est-à-dire du moment o\i se parachevait la conception et l'exécution de la chapelle de Berck. Cette œuvre fut peinte à Biarritz, durant un séjour d'hiver, et presque de verve et d'invention ; l'artiste avait « envie de peindre pour peindre » et se satisfaisait mal de quelques études d'après des types locaux, notamment d'une jeune bonne biarrote dont il a fait, par la simple présentation d'un buste en chemisette blanche sur fond gris, une petite merveille. La vue d'une de ses eaux-fortes emportées dans ses bagages excita son imagination. C'était la notation d'une femme nue se reposant dans un fauteuil. Il n'en fallut pas davantage : quelques soieries, quelques bougies, les rideaux tirés, une brève consultation linéaire d'après un modèle quelconque — et la grande toile se créa, pour l'émerveillement du Salon suivant. On devine,
no ALBERT BESNARD.
dans la pénombre, un intérieur luxueux : la lueur de quelques flambeaux dont meurent les eires fait miroiter l'or et la laque, au tond, d'un meuble oriental. Dans un fauteuil, une jeune femme nue est étendue. C'est à l'aube, elle est revenue du bal, elle s'est dévêtue complètement, dans le seeret de son appartement silencieux : et, énervée par l'insomnie, a^ant d'aller dormir, elle s'attarde là, elle rêve. Tout son torse, rejeté en arrière et abandonné à la fatigue, est baigné de la bleuité des ombres flottantes. Mais ses jambes sont rosées et avivées par le premier rayon du jour qui filtre entre les rideaux, et dont la chaleur caresse leur chair tendre. Il y a un exquis contraste de nuances entre ces jambes fines et musclées, que le sang et le soleil naissant colorent, et ce buste enveloppé de buées bleues et froides, ce visage charmant, égaré dans le rêve, perdu dans les reflets diffus. Au cou de la songeuse scintille un collier de pierreries jetant ses feux dans les demi-ténèbres et rendant plus fluide et plus vaporeuse encore la visibilité de sa figure. Sur le bras du fauteuil est jetée avec un art infini une sortie de bal en satin noir étoile de paillettes. C'est un scintillement somptueux et triste, c'est vraiment le « bijou rose et noir au charme inattendu » dont parle Baudelaire, et c'est une vision toute baudelairienne, ce poème du rêve désenchanté que le contact du jour fait se reculer peureusement au mystère des pénombres. Aucun commentaire ne saurait rendre la sensation inouïe de richesse qui est donnée simplement par le miroitement du rang de pierreries, des broderies pailletées et des ors de la console du fond, la sensation complexe d'élégance, de spleen, d'intimisme et de poésie que suggère ce tableau, l'un des plus typiques de M. Besnard, l'un de ceux où se révèlent et se concilient le mieux les éléments secrets de sa sensitivité. On songe invinciblement aux héroïnes de Poë, à Ligeia, à Bérénice, à Morella, à Rowena de Tremaine. Rien ici que de naturel pourtant — mais l'harmonisation donne à tout un fantastique extraordinaire quoique sous-jacent, et l'expression de magie de la hmiière atteint à sa plénitude devant ce tableau de sujet fort simple. D'une mondaine rentrée au petit jour, dévêtue et regardant un instant la naissance de l'aurore, dans sa chambre, avant de s'aller coucher, l'artiste lyrique et subtil a su faire cette transposition de visionnaire. Delacroix eût compris cela, lui qui comprit Chopin comme personne et adora la musique harmonique. M. Ingres, dont la ligne était une mélodie sans orchestration de couleurs, n'eût rien admis de ce tableau étonnant, insolite, vague
LE PEINTRE DE NU ET DE REVE. m
comme un songe de Carrière, charnel comme VAntiope, hallucinatoire et infiniment moderne dans le trouble qu'il suggère. Non certes, si M. Ingres eût apprécié la Femme nue du Luxembourg tout en se récriant sur ses gammes orangées et bleues, il n'eût point pardonné cette page de pur rêve fasciné où la forme s'évanouit dans l'ambiance, oii les jambes réellement modelées par la lumière appartiennent à un être qui, plus le regard remonte, devient son propre fantôme et se dissout, enivré de l'ombre qu'il a bue! Et ceci, à un tel point, n'a été osé par personne. C'est bien un grand poète autant qu'un grand peintre qui a trouvé cette adorable association de mots et d'idées, Féerie intime, pour rendre cette rêverie secrète de la femme nue et seule prêtant mystérieusement son corps las aux jeux impalpables et luxueux de la lumière et de l'ombre...
Le portrait de femme et son décor : comment M. Besnard le conçoit. — Dissemblances avec l'académisme et l'impressionnisme. — Quelques exemples : les portraits de M'"'^ Bardet, de M"^ Roger Jourdain, de M™e Henry Cochin, de M™^ Réjane, de M™" Besnard, de M"°s Dreyfus. — Le portrait d'homme : la famille de l'artiste àTalloires, les effigies de MM. Frantz Jourdain, Emil Sauer, Henri Cochin, Cognacq. — Le portrait d'Alphonse Legros. — Le portrait d'Ernest Chausson et de M™^ Chausson.